‹ Le secret de la frontiere 1815-1871-1914, Charleroi;Chapitre 8 sur 44 · ET COMMENT LA FRANCE NE DÉFENDIT PAS CELUI DE BRIEY · texte numérisé non relu

ET COMMENT LA FRANCE NE DÉFENDIT PAS CELUI DE BRIEY

Conguiter les Lg nlus gravc rcproche au dispositif de frontière du

cartes C. et G ^ ^ . ^ , , i • ,

général de Rivières fut qu il abandonnait sans combat, au début des hostilités, une part, réduite sans doute, mais importante, de la Lorraine: le territoire, objectait-on, n'est pas un champ de manœuvre, la fonction de l'armée est de le défendre pied à pied et non d'en laisser une partie à l'ennemi sous prétexte de le manœuvrer.

On sait que l'objet du plan de défense était d'attirer l'ennemi à travers la Woëvre et la région Nancy- Lunéville dans les trouées des Hauts de Meuse; ces deux villes, les bassins miniers de Nancy et de Briey étaient abandonnés, et cette question se pose : ces militaires, qui après 1871 refirent la frontière, connaissaient les ressources économiques du pays, ils avaient protégé la houille du Nord; ils ne devaient pas ignorer que pour les obus il faut de la fonte et pour la fonte du charbon et du minerai, comment donc laissèrentils sans défense les minerais de Lorraine?

L'abandon de la défense de Nancy semble avoir été, on le verra plus loin, la conséquence d'une intimidation allemande, qui ne manqua pas son but et eut

sur notre politique une impression prolongée: nos ministres de passage, désireux de ne pas s'attirer d'histoires, cherchaient avant tout à écarter les incidents qui les pouvaient faire surgir. A l'époque oii se refaisait la frontière, le dommage n'était que pour Nancy et politique plus qu'économique; il faut, pour en juger, reconnaître les positions et les moyens de notre métallurgie à ce moment.

Le traité de Francfort avait tracé la frontière, dans la région de Metz, de façon à englober toute la métallurgie de la Moselle : l'Allemagne prenait 41 des 62 hauts fourneaux ainsi que les usines les plus importantes de ce département, et 19 mines de fer, tout ce qui était connu; elle nous laissait la zone des minerais phosphoreux de Briey, tenus alors pour inutilisables et sans valeur*. Le bassin de Nancy n'avait que des ressources très limitées et dès lors, la métallurgie française, s'installant sur le charbon, se réfugia et se développa dans le Centre. Ce ne fut que plus tard qu'elle réintégra la Lorraine. En 1878, Thomas découvrait le moyen d'utiliser les minerais phosphoreux pour la production de l'acier : c'était la fortune des minerais de Briey, mais les premières prospections ne se firent qu'en 1886, l'extraction ne prit quelque consistance qu'en 1896 et en 1906 seulement commença l'ascension. Le général de Rivières ne pouvait donc tenir compte d'un facteur économique qui n'existait pas encore, et le point de vue stratégique seul fut envisagé.

Le seul objectif fut de permettre à notre concen-

1 Voir à ce sujet, dans le Correspondant des lo et 25 septembre 1916, mes articles : /a Politique métallurgique de l'État allemand, et mon livre déjà cité : Les Frontières lorraines et la force allemande.

tration de se faire à l'abri des Hauts de Meuse sur la ligne Chaumont-Neufchâteau-Langres-Bar-le-Duc- Revigny-Sainte-Menehould; le moyen était de commander les passages de la Meuse, de la rendre inaccessible à l'ennemi en tenant tous les ponts sous les feux des forts; à cet effet, à l'exception de Girouville et de Liouville, tous les forts des Hauts de Meuse furent établis sur le revers occidental, face à la Meuse, sans regard sur la frontière. Pourquoi, se demande-t-on, n'en avoir pas installé sur les deux versants et assuré ainsi la double surveillance qu'exigeait la défense? Vraisemblablement à cause du coût d'un tel établissement : on critiquait déjà la multiplicité de ces forts, qu'eût-on dit d'une telle profusion? La plaine de la Woëvre, considérée comme moins importante, fut sacrifiée à la défense de la Meuse. Cette plaine occupe le quadrilatère Stenay- Longwy-Toul-Nancy, de la frontière aux Hauts de Meuse; sa partie septentrionale, oià sont les mines de Briey, se prête par la disposition du sol aux mouvements de troupe — elle ne fut jamais défendue; seule, la partie oii les Hauts de Meuse s'abaissent et où l'obstacle pouvait plus facilement être abordé fut mise sous la protection des forts de Girouville et de Liouville, mais sa plus sûre défense était encore dans la nature marécageuse de son sol.

C'était donc parce que la concentration se faisait au delà de la ligne de la Meuse que le général de Rivières avait donné à ces forts cette orientation qui aujourd'hui nous apparaît si anormale. Plus tard, la concentration fut reportée très en avant sur la Meuse; les données du problème se trouvaient radicalement changées, ce n'était plus la rivière qu'il fallait inter-

dire, mais les Hauts de Meuse et les routes de la Woëvre : « Si le problème se fût posé de la sorte il y a trente-cinq ans, — écrivait, en 1911, le général Maitrot \ — Séré de Rivières eût fait tous les forts sur la crête orientale des Hauts de Meuse et les eût orientés vers l'Est. » Et le clairvoyant soldat rappelait ce propos qu'en 1900 lui tenait le général Hagron, regardant avec lui, des Hauts de Meuse, ces plaines de la Woëvre : « Que ne puis-je transporter sur cette crête tous ces forts maintenant inutiles dans la vallée de la Meuse; c'est là qu'ils devraient être, là, au-dessus de la Woëvre qu'ils domineraient et battraient de leurs feux. » C'eût été facile mais eût coûté quelques millions, et le ministre de la Guerre venait de prononcer la condamnation du plan défensif de Séré de Rivières; on voulait déclasser les forts des Hauts de Meuse, ce n'était pas pour les reconstruire!

Pourtant la position respective, en France comme en Allemagne, du fer sur ces frontières lorraines et les conséquences militaires qui nécessairement devaient s'ensuivre eussent dû préoccuper l'Etat-Major.

Le bassin minier lorrain comporte trois divisions : le secteur luxembourgeois, le secteur de Thionville en Lorraine annexée, le secteur de Briey en Lorraine française. L'Allemagne avait pris en 1871 les mines de Thionville et y avait trouvé, avec l'aliment de sa métallurgie, le principal moyen de son avancement économique : elle avait 4à et n'avait que là son minerai de fer, puisqu'une disposition géologique singulière a mis la quasi-totalité du minerai de fer du

* Général Maitrot, Nos frontières de l'Est et du Nord, Berger-Levrault,

continent au delà de la Moselle et qu'il n'y en a pour ainsi dire pas en Europe centrale. L'Allemagne fit à sa réserve lorraine un appel sans cesse croissant : en 1913, sur 35 millions de tonnes de minerai extraites du sol allemand, 29 millions provenaient des seuls bassins de Thionville et du Luxembourg \ Or ce minerai, qui était l'âme de la métallurgie et le secret de la force allemandes, se trouvait ramassé sur la frontière, dans un secteur d'une vingtaine de kilomètres, sous le canon français; c'est le point faible de l'Allemagne, et qui aisément eût pu être rendu mortel, c'était le secret de sa frontière, à elle.

En i885, de l'autre côté de cette frontière, les Français découvraient les mines de Briey; nos métallurgistes recevaient de l'Etat ces mines et bientôt ils leur eurent donné un développement considérable, mais l'Etat concédant leur laissa commettre cette redoutable imprudence de concentrer là la production du minerai, comme déjà il leur avait laissé concentrer, sur cette même frontière lorraine, celle de la fonte : en I9i3, sur 21 millions de tonnes de minerai tirées du sol français, 19 provenaient du département de Meurthe-et-Moselle, et 16 du seul bassin de Briey. Il semble établi^ qu'avant la guerre,

^ Ces chiffres et indications sont pris des circulaires du Comité des Forges de France avant la guerre.

2 Dans \ Œuvre du 3 février 191 7, le général Verraux, qui, au début de la guerre, commandait la 42'' division d'infanterie établie précisément sur la lisière du bassin de Briey, a apporté sur ce point un témoignage décisif. Les consignes de guerre, dont était pourvue cette division et dont les dernières dataient de janvier 1914, portaient qu'à la première alarme elle devait quitter ses garnisons et se porter au pied des côtes de Meuse, à 20 kilomètres en arrière de l'antenne la plus avancée du bassin de Briey, et ses avant-postes n'étaient portés qu'à la voie ferrée Longuyon-Conflans.

« Pas un mot dans ces instructions de l'État- Major général, rapporte le général Verraux, n'appelait l'attention sur l'importance du bassin de Briey: de tout temps l'Etat-Major en avait prévu l'abandon... Je dois avouer qu'il

et peut-être même longtemps après son déchaînement notre Etat-Major ignora l'importance de cette région de Briey et la position du minerai de fer sur les frontières respectives de la France et de l'Allemagne; ce coin exceptionnel de la frontière, où était l'âme même de la guerre, resta sans garde ni défenses, dans la situation de 1875, c'est-à-dire, en cas de guerre, abandonné à l'ennemi.

Il y eut là vraiment une de ces erreurs formidables qui bouleversent le jugement. Vainement, en 1911, le général Maitrot et après lui le colonel Malleterre ' réclamaient l'établissement de nouveaux ouvrages fortifiés pour défendre la Woëvre et Briey; vainement ils en indiquaient les emplacements, rien ne fut fait: l'orientation des forts des Hauts de Meuse ne fut même pas changée, la gueule de leurs canons resta tournée vers l'Ouest et, quand la guerre survint, il n'y avait pour défendre cette région, avec la pauvre forteresse de Longwy, que le 16^ bataillon de chasseurs installé

ne m'a pas paru qu'on se soit beaucoup aperçu alors, dans mon entourage, généraux, chefs de corps et états-majors, de la portée de cette erreur. Nos esprits n'avaient pas été orientés de ce côté-là. Le rôle économique de la région n'apparaissait encore à beaucoup d'entre nous que sous une forme bien vague, nous ne possédions que des données très imprécises sur la production du fer en France et en Allemagne, et beaucoup ignoraient combien celle-ci faisait appel à celle-là. »

* « J'avais réclamé, autant que je le pouvais, dans mon enseignement à l'Ecole de gueiTC et à l'École des Sciences politiques et auprès des grands chefs que je connaissais, pour que nos bataillons de chasseurs de la Meuse fussent avancés à Briey, à Conflans, à Chambly, et que des organisations défensives fussent préparées dans ces régions si importantes. Je ne veux rechercher les raisons pour lesquelles notre couverture délaissa ces points essentiels... Il est certain que l'illusion qu'on avait d'une guerre de mouvements, relativement courte, ne prédisposait pas à tenir compte de certaines considérations économiques. On craignait peut-être de livrer une bataille prématurée et incertaine dans ces régions industrielles, entraînant leur destruction immédiate. Cette destruction eût mieux valu, on doit le reconnaître aujourd'hui, que les laisser exploiter par les Allemands ! » (Général Malleterre, De Verdun à Briey, Temps du 3i janvier 1917.)

Tl LA FROXTIEIiE DU NORD ET DE L'EST

depuis quelques mois à Labry, près de Conflans, à Textrême pointe occidentale !

Les dispositions défensives des Allemands, depuis 1900, dans cette région de Metz-Thionville, témoignaient pourtant de l'importance qu'elle avait à leurs yeux. Ils n'avaient jusque-là conservé en Alsace et en Lorraine que notre ancienne ligne de défense, Metz et Strasbourg, deux places sérieuses, mais n'ayant alors rien d'exceptionnel au point de vue de leur rayon d'action comme de leur coefficient de résistance. A cette date ils se rendirent compte qu'avec la portée de plus en plus grande des canons et la puissance de destruction des nouveaux engins, cette protection était insuffisante : ils multiplièrent donc en Alsace les ouvrages défensifs afin de la fermer à toute offensive française, et en Lorraine ils renforcèrent les défenses de Metz et de Thionville.

La place de Metz, qui était dans la partie sud du bassin minier, eut son périmètre étendu de 25 à 90 kilomètres; dix nouveaux forts furent construits et le nombre des ouvrages de la place porté à vingt-deux : ces ouvrages avancés étaient du dernier type, avec batteries masquées et bétonnées et pièces à tir rapide sous tourelles cuirassées. Il suffisait de relever l'emplacement et la direction de ces ouvrages pour découvrir l'intention qui avait présidé à leur établissement: huit sur dix étaient au nord de Metz, cinq sur la rive gauche de la Moselle, au-dessous de l'Orne, sur la frontière, face à Briey, et tenant sous leur feu les principales mines françaises ; les trois autres, sur la rive droite, commandaient pareillement ce même secteur.

Et pour renforcer ces défenses et rendre plus impé-

LA JROXriÈRE DÉFAITE 73

nétrable encore ce secteur, la ligne de la Moselle fut fortifiée jusqu'à Sierck, soit jusqu'au point terminus du bassin lorrain-luxembourgeois : à cet effet furent construits le fort de Brousse, au confluent de l'Orne et de la Moselle, ceux d'I ilange et de Guénétrange au sud-est et au nord-ouest de Thionville, enfin, plus au nord, celui du Geisberg entre Thionville et Sierck: tous, à 7 ou 8 kilomètres les uns des autres, croisant leurs feux, battaient complètement la vallée de la Moselle et maîtrisaient tous les passages du fleuve, de 20 kilomètres au sud à 40 kilomètres au nord de Metz. C'est ainsi que l'Allemagne gardait sa métallurgie et rendait impossible toute pénétration ennemie sur ce coin sacré.

Nous n'osâmes pas protéger par les mêmes moyens le bassin de Briey et établir une menace réciproque sur celui de Thionville, nous renforcions seulement nos défenses de la Meuse, et toute notre politique stratégique futj de réduire de plus en plus les débouchés que Séré de Rivières avait laissés à l'ennemi au nord et au sud'des Mauts de Meuse. De Verdun et de Toul, places sérieuses, on fit des places colossales et telles que les masquer devenait très difficile; le camp retranché de Verdun fut porté de 25 à 47 kilomètres, Toul fut élargi de même et la trouée de Charmes rétrécie d'autant; mais l'orientation de la défense des Hauts de Meuse ne fut pas changée, la Woëvre et Briey furent laissés à la disposition de l'ennemi.

Assurément, les Allemands se rendirent compte du parti à tirer de cette aberration, mais aussi ils comprirent que ce n'était pas à l'Est que se trouverait la décision. Le défaut de la concentration aile-

mande fut toujours d'être trop ramassée, entre Thionville et Belfort, sur un front de l5o kilomètres; il était difficile, une fois les frontières franchies, aux directions stratégiques de diverger et de s'étaler, puisqu'il n'y avait, en somme, que deux débouchés. L'Etat-Major allemand avait cru pouvoir parer à cette crise de débouchés par une attaque brusquée, nos troupes de couverture déjouèrent ce dessein*, mais la restriction de ces débouchés, s'ajoutant à l'accroissement des effectifs allemands, rendait de plus en plus difficile l'attaque par l'Est et imposait l'élargissement des zones d'opérations.

« Notre frontière de l'Ouest, forte en elle-même, — remarquait le général von Bernhardi, — peut être facilement tournée par la Belgique et îa Hollande; aucune puissante forteresse ne s'oppose à l'invasion et /a neutralité n'est qu'un rempart de papier, » ^

« Avec les nouvelles dispositions prises, — observait de notre côté le général Herment, — les armées allemandes qui opéreront en Alsace-Lorraine n*ont plus à se préoccuper de leurs flancs, ni à consacrer pour les couvrir un certain nombre de corps d'armée. C'est un avantage considérable, qui donne à l'armée allemande une supériorité numérique incontestable et lui laisse sept ou huit corps d'armée disponibles... Qui les arrêtera s'ils trouvent entre Maubeuge et Dunkerque une énorme trouée sans défenseurs ? yy^

« Nous nous en sommes tenus aux défenses de la

* Général Malleterre, De la Marne à l'Yser, p. 147, Chapelot, Paris,

2 Von Bernhardi, L'Allemagne et la prochaine guerre.^ Payot, I9l3.

^ Général Herment, L'état des forteresses belges et sa répercussion sur la défense de notre frontière du Nord, Lavauzelle, Paris, igiS.

Lorraine, — concluait le général Maitrot, — nous avons solidement fermé la grande porte de notre maison, mais nous avons laissé entr'ouvertes les portes de côté; c'est par elles que l'ennemi entrera. »

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l'attaque allemande par la BELGIQUE ET LE DÉCLASSEMENT DE LILLE

Consulter les £„ 1899, quand Ic ministrc français de la Guerre réclamait le démantèlement de Lille et de la frontière septentrionale, le général belge Brialmont, le créateur des défenses d'Anvers et de Liège, déclarait à ses compatriotes : « La violation de la neutralité de la Belgique était probable autrefois; l'abandon du Nord de la France la rend aujourd'hui certaine'. » Les Français, alors occupés de disputes intérieures, ne regardaient pas au delà de leurs frontières, leur attention n'allait même pas jusqu'à elles et l'on ne voyait pas qu'on traçait ainsi soi-même les directrices de l'invasion:

Relever avec luxe la frontière de TEst et laisser tomber la frontière du Nord, — écrivait justement, en août 1904, le R. P. Butin, de la Compagnie de Jésus', — est une invitation directe à se faire attacjuer de ce côté; c'est porter l'ennemi à descendre, dès le début de la guerre, dans ime place

' Ce mot de Brialmont fut produit, à la tribune au Sénat, par M. de Montfort, le 25 mai 1900. L'honorable sénateur cita de même ce passage d'un article de V Indépendance belge : « On se perd en conjectures sur les mobiles qui ont pu inspirer au gouvernement français une semblable détermination... Le démantèlement de Lille met en sérieux péril non seulement la neutralité, mais l'indépendance de la Belgique ».

'■» Les Etudes, 20 août 1904.

d'arme opulente et bien outillée d'où il pourrait s'élancer, comme d'une nouvelle base d'opérations, pour prendre à revers nos défenses de l'Est et marcher sur Paris avec moins de risques et de périls.

La brèche que les traités de l8l5 avaient faite dans notre frontière du Nord était, avons-nous dit, d'autant plus dangereuse que moins apparente; pour l'opinion la mise en état de défense d'une frontière est une précaution contre le voisin et le voisin, en l'espèce, était un peuple ami. Mais ce n'était pas pour lui donner, à lui, un passage en France que les alliés de l8l5 avaient ouvert la trouée de l'Oise, mais pour se permettre, à eux, et spécialement à leur sentinelle avancée, la Prusse, d'y pénétrer en franchissant les quelques étapes de la Belgique. On crut le péril passé quand la Belgique fut érigée en Etat et sa neutralité garantie par les cours d'Autriche, de France, de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie.

Le peuple français mit toujours l'honneur au-dessus de tout; incapable d'y forfaire, il eut le tort déjuger les autres à sa mesure : protéger la France du côté de la Belgique en vue d'une agression de la Prusse, n'était-ce pas tenir celle-ci pour capable de manquer à sa parole ; un tel soupçon apparaissait comme un outrage. Pourtant, après 1870, les procédés de la politique bismarckienne ne permettaient pas d'écarter a priori une telle hypothèse ; comme les particuliers, les Etats doivent prendre leurs précautions en prévision du pire et l'on eût d'autant mieux dû comprendre que la protection de notre frontière du Nord n'avait rien de désobligeant pour la Belgique et qu'elle constituait même la meilleure garantie de sa neutralité, que nos voisins avaient eux-mêmes envisagé cette

éventualité et pris personnellement leurs assurances.

Dès que furent établies, en 1882, les grandes lignes du plan du général de Rivières, le général Brialmont jugea que le forcement de notre front de l'Est deviendrait presque impossible et que nécessairement les Allemands seraient amenés à le tourner par une diversion qui, partie d'Aix-la-Chapelle, franchirait la Meuse entre Maestricht et Liège et pénétrerait en France par la trouée de l'Oise : il fit partager ses vues au gouvernement belge, et, en prévision d'une telle attaque, Liège et Namur furent constitués en camps retranchés et pourvus des moyens de défense les plus perfectionnés*.

La menace se précisa et s'accentua après 1900. Au moment où la France commençait à désarmer sa frontière du Nord, l'Allemagne entreprenait en Lorraine et en Alsace les grands travaux de fortification qu'on vient d'exposer et sur lesquels on aura à revenir. C'étaient des indices d'une modification importante dans les idées et dans les plans du grand Etat-Major allemand. Jusqu'alors il avait dédaigné, lui aussi, la fortification et cru que la ligne de défense de la France serait incapable de résister à une action énergique, appuyée par la grosse artillerie et poussée à fond sans tenir compte des pertes. Il comprit mieux que nous la leçon de Port-Arthur et que la fortification n'était pas aussi périmée qu'on l'avait dit et peutêtre qu'on l'avait cru. Nos forteresses de l'Est étaient

* Général Brialmont, Les régions fortifiées : leur application à la défense de plusieurs Etats européens, Guyot, Bruxelles, 1890. — L'histoire de cette mise en état de défense de la Belgique a été très clairement exposée par le général Herment dans son livre prophétique : L'Etat des forteresses beiges et sa répercussion sur les défenses de notre frontière du Nord, Lavauzelle, Paris, 1918.

à peu près au point et quelques-unes transformées en ouvrages défensifs de premier ordre: devinant les difficultés que présenterait le forcement d'un tel obstacle, le grand Etat-Major allemand estima plus sûr d'essayer de letourner; il envisagea dès lors une extension du front stratégique et porta plus au nord sa ligne directrice d'attaque.

Le chemin de fer décèle et manifeste les plans stratégiques les plus secrets; l'orientation des travaux exécutés sur la rive gauche du Rhin ne permit bientôt plus d'illusions sur l'orientation de la future attaque.

Jusqu'en 1904, sur le réseau allemand les travaux avaient eu pour objet le développement des voies ferrées d'Alsace-Lorraine; à dater de là changement complet, il fut développé comme nous aurons à le montrer plus en détail, seulement dans les provinces rhénanes et le Palatinat. Toutes les voies ferrées, parallèles à la frontière belge, furent doublées, pourvues de vastes quais d'embarquement; de nombreuses gares militaires furent créées; sur le Rhin, deux ponts étaient jetés à Dusseldorf et à Ruhrort, deux autres à Cologne, et tous pour des lignes à double voie. Bientôt l'Allemagne disposa de ses lignes pour concentrer ses troupes sur la transversale Aix-la-Chapelle-Malmédy-Gouvy, et toutes ces lignes allemandes de Cologne, de Trêves, de Thionville, de Luxembourg reliaient les lignes belges de Liège et de Dinant et convergaient vers la trouée de l'Oise*. « Dans quel but, écrivait le général

* Le 24 mai 1904, M. Millevoye signalait le fait à la tiibune de la Chambre; il citait ainsi un article de V Express de Liège, intitulé : « Le parachèvement de l'outillage de pénétration de l'armée allemande en

80 LA FlîONriÈRE DU NORD ET DE L'EST

Herment, ces travaux ont-ils été faits puisque la neutralité de la Belgique a été reconnue? » Les Allemands répondaient que c'était en prévision d'une violation par la France de la neutralité belge et d'une attaquede leur flanc droit parles l^'^et2^corps français, appuyés par l'armée anglaise débarquée à Anvers !^

La Hollande allait se charger de découvrir mieux encore les intentions de l'Etat-Major allemand.

Convaincue de la résolution bien arrêtée de l'Allemagne de violer la neutralité belge et impressionnée par la force allemande, hostile à l'Angleterre depuis la guerre du Transvaal et n'ayant jamais eu de bien bons sentiments pour ses voisins de Belgique, la riche Hollande se disposait à cette neutralité qui tend par-dessus tout à détourner de chez soi les malheurs de la guerre. Or, de par les frontières que lui avaient faites les traités de l833, la Hollande se trouvait entre les belligérants éventuels qui, des deux côtés, risquaient d'être obligés de passer sur elle, les Allemands par Maestricht pour atteindre la Belgique, les Anglais par les bouches de l'Escaut pour débarquer à Anvers.

Belgique », où l'on pouvait lire : « Nous aurons sous peu à la disposition des troupes allemandes pour venir occuper, tourner, envelopper la position de Liège : de front l'ancienne ligne de la Vesdre-Aix-Verviers, et de flanc par le nord, la ligne Herbesthal-Visé-Tongres, et par le sud la ligne Malmédj'-Stavelot, parfaitement commode pour amener en quelques heures tous les hommes du formidable camp d'Elsenborn qui est, comme on sait, à un pas de Malmédy ». — Et M. Millevoye ajoutait : « Ainsi l'empereur d'Allemagne pourrait, s'il le voulait, — et rien ne prouve qu'il ne le voudra pas un jour, — organiser dans ce camp d'Elsenborn les éléments d'une armée d'invasion qui, après une rapide promenade militaire à travers la Belgique, se proposerait de prendre nos défenses de l'Est à revers. Oui donc pourrait garantir, au jour des grands conflits internationtaux, la neulralité de la Belgique? ».

* Voir ci-après, Livre Second, ]e chapitre: /'o/fensive a/Zemancfe rentJi/e possible par la Belgique, la liaison des champs de bataille lorrain et belge.

LA FRONTIEliE DEFAITE 81

Maestriclît interceptait aux Allemands la voie ferrée d'Aix-la-Chapelle à Mons et Tournai par Gand, et Maestricht était place forte, par suite tenue au moins à un simulacre de résistance. Comme on ne peut exactement doser le degré de résistance au delà duquel le péril peut naître, le mieux parut de supprimer la cause : les fortifications de Maestricht furent démantelées et la voie laissée libre. D'autre part, l'Angleterre avait toujours été la grande protectrice de la Belgique, « sa mère nourrice », comme elle se qualifiait; nécessairement la violation de la neutralité entraînerait une intervention anglaise, qui se traduirait par le débarquement immédiat à Anvers d'une armée de secours. Anvers, camp retranché de la Belgique, était la seule base possible d'un débarquement; or Anvers n'avait pas libre accès à la mer, les traités de l833 ayant donné à la Hollande les bouches de l'Escaut. En même temps qu'il démantelait Maestricht, en 1910, le gouvernement néerlandais demandait les crédits nécessaires pour renforcer son front de mer et spécialement relever les fortifications de Flessingue, qui commandaient le passage de l'Escaut.

Le geste était significatif et pour l'Allemagne un coup de sonde sur les intentions des puissances garantes. La Belgique ne s'y méprit pas : elle réorganisa et accrut son armée. L'Angleterre fit semblant de ne pas entendre et le gouvernement français de ne pas comprendre; pourtant l'avertissement lui fut donné. Le 16 janvier 1911, Jules Delafosse, qui apportait dans la politique extérieure et intérieure un pessimisme très circonspect, posait à ce sujet à la Chambre, dans la discussion du budget des Affaires

étrangères, une brève question au ministre : « Les stratégistes, — déclarait le député du Calvados, — s'accordent à prévoir qu'en cas de conflit international, la Belgique serait envahie pour permettre à l'envahisseur de prendre à revers l'aile gauche de l'armée française; la fortification de Flessingue équivaudrait à la fermeture de l'Escaut et interdirait à l'Angleterre de débarquer ses troupes à Anvers; ce serait une violation au moins virtuelle de la neutralité de la Belgique. » L'avertissement tombait dans le vide d'une séance du matin, personne n'y prit garde et le ministre promit seulement d'en conférer avec les puissances garantes. Plus clairvoyante alors, la presse manifesta quelque émotion: le lO février 1911, — le premier sur cette question comme sur tant d'autres, — le Correspondant publiait, sur « la fortification de Flessingue », une étude remarquable où l'on découvrait au public français le plan allemand d'attaque par la Belgique.

En France on ne croyait pas, on ne voulait pas croire à la guerre, et le sentiment public était assez curieusement partagé : tandis que la frénésie pacifiste avait pris trop de civils et de politiques, l'esprit d'offensive tenait toujours les militaires; l'un et l'autre s'entre-choquaient mais s'accordaient pour ruiner les défenses de la frontière septentrionale : jamais peut-être on ne vit un tel esprit de vertige et d'erreur.

Les rapports avec l'Allemagne s'étaient pourtant tendus et les menaces de guerre rapprochées; en 1908 on en fut très près, on en devait être plus près encore en 1911. Le gouvernement tenait la guerre pour cer-

taine et ne doutait pas que l'attaque allemande ne vînt par la Belgique... Nous avons sur ce point un témoignage diplomatique impressionnant. M. Vesnitch, le ministre de Serbie, rapportait en ces termes une conversation qu'il eut en 1908 avec le général Picquart, alors ministre de la Guerre, et où l'éventualité d'une guerre franco-allemande était envisagée :

if. Le général Picquart — rapporte M. Vesnitch — considérait la guerre comme certaine et il était sûr, en même temps, que l'attaque viendrait de V Allemagne et quelle se produirait en premier lieu par la Belgique, a Et pourquoi, me permis-je de lui demander, ne prenez-vous pas des mesures de nature à prévenir, pour la France, le danger qui résulterait d'une attaque par la Belgique? » J'ai retenu sa réponse textuelle, et je l'ai même consignée dans un rapport à mon gcuvernement. Posément et avec une certaine résignation, il me répondit: « Que voulez-vous? Le peuple français est un peuple loyal et imbu du sentiment du droit. La neutralité de la Belgique est pour lui un axiomie. Elle a été respectée en 18 yo. Notre opinion publique n'admettrait pas les sacrifices que cette protection exigerait, même si le Gouvernement les demandait. D'une part, les citoyens français les considéreraient comme inutiles ou plutôt superflus, et d'autre part, ils n'admettraient pas les inquiétudes que ces mesures provoqueraient inévitablement en Belgique^. »

Pitoyable défaite! 11 faut distinguer, surtout dans une démocratie, entre l'opinion et la nation. L'opinion, c'est la presse, c'est-à-dire le sentiment de quelques-uns, bruyamment exprimé et pas toujours personnel : les oppositions, devant lesquelles le ministre s'efTarait, n'étaient pas dans la masse populaire, mais seulement chez certains de ses représen-

• Le Temps, il décembre igiS.

tants qui eussent assurément été désavoués si la question avait été soumise directement à la nation ; le gouvernement capitulait donc devant un simulacre. Au reste la Belgique ne.se précautionnait elle pas déjà en prévision de l'attaque allemande? on y discutait seulement si elle se produirait par la rive droite ou par la rive gauche de la Meuse.

Le vrai c'est que la remise en état de la frontière du Nord eût coûté cher, qu'on n'osait pas en faire la demande, non dans la crainte qu'elle fût repoussée par le Parlement, — qui toujours vota les crédits pour la défense nationale, — mais par peur inavouée des assauts que le gouvernement aurait eus à soutenir contre les adversaires des dépenses militaires. Et l'on trouvait plus commode et moins fatigant de s'en tenir aux redites sur l'inutilité des places fortes : ne pas toucher aux plans établis, ne voir que la frontière de l'Est, la trouée de Charmes, le « rempart des poitrines huïpaines », une grande bataille de quelques jours en terrain découvert dont on fixait même l'emplacement, Neufchâteau! : « C'est seulement par une armée solidement préparée et rapidement mobilisée que l'on défend une grande nation », répliquait, en 1911, le ministre de la Guerre, M. Berteaux, à un député qui signalait les insuffisances de la frontière. Au fond, théorie de paresseux, de gens qui n'ont pas le temps ou ne veulent pas se donner la peine de réfléchir, car à l'heure même où en France on affirmait la fin de la guerre de siège, l'Allemagne s'y préparait minutieusement et en rénovait les méthodes.

Le l3 août 1910, Guillaume II donnait à son armée une instruction nouvelle sur la guerre de siège et n'hésitait pas à affirmer :

La guerre de siège prend de plus en plus d'importance à mesure que se développent les travaux de fortification du temps de paix et que se perfectionnent les moyens d'attaque et de défense. A la guerre tous les chefs peuvent se trouver chargés de missions qu'ils ne pourront remplir qu'à la condition de connaître cette instruction : il est donc nécessaire que tous les officiers l'étudient pendant la paix; la troupe doit être également instruite en vue des exigences de la guerre de siège : la connaissance de cette branche de l'art de la guerre doit devenir familière à l'armée *.

Toute l'instruction montrait l'importance de la guerre de siège et donnait à prévoir le parti à en tirer : « On est en Allemagne loin de méconnaître la valeur de la fortification moderne, — lit-on à ce sujet dans une revue militaire française^ — les progrès de la technique, d'une part, paraissent en effet avoir rétabli en faveur de la fortification l'équilibre rompu, il y a vingt-cinq ans, parles perfectionnements apportés au matériel d'artillerie et surtout aux explosifs; l'expérience du siège de Port-Arthur, d'autre part, a mis en évidence la résistance surprenante que des ouvrages en état médiocre sont susceptibles d'offrir. »

Il n'entre pas dans le cadre de cette étude d'exposer le détail ni même les grandes lignes de cette instruction allemande, dont l'importance ne pouvait échapper aux professionnels : on saura seulement qu'elle pourvoyait le grand État-Major allemand d'une section nouvelle d'armée de siège, avec un général d'artillerie à pied et un général du corps des ingénieurs et des pionniers. Élaborée dans un esprit

* Instruction allemande sur la guerre de siège du l3 août 1910, tra. duite par le capitaine Savary, Lavauzelle, Paris, 1910.

* Revue militaire des Armées étrangères, février 1911.

nettement offensif, qui pouvait-elle viser? Concordant avec le développement des préparations militaires du côté de la Belgique, n'était-ce pas pour la France la sonnerie du « garde à vous »? On ne s'y méprit pas en Belgique; en France on ne voulut rien savoir; plus que jamais on se cantonna dans la seule préparation d'une guerre de mouvement, la fortification continua d'être méprisée et c'est le moment que le gouvernement choisit pour ouvrir notre frontière du Nord.

M. Messimy était ministre de la Guerre en 1911, quand la guerre faillit éclater avec l'Allemagne, comme il le fut également en 1914 quand elle éclata. M. Messimy était un ancien capitaine de chasseurs à pied, soldat des plus braves, mais qui conservait de son arme la violente passion de l'offensive et la foi dans l'irrésistibilité de la furie française; avec cela homme à idées, à idées multiples et pour beaucoup contestables, esprit absolu, entêté, inaccessible et insensible aux critiques; bref, avec les plus belles qualités militaires, l'homme le plus dangereux dans un ministère comme celui de la Guerre. Naturellement il partageait toutes les préventions des modernistes contre la fortification ; comme les autres il n'admettait que a le rempart des poitrines humaines », mais à sa place, d'autres eussent peut-être reculé, en ayant le pouvoir, à les appliquer; lui n'était pas homme à connaître de telles hésitations, et, le 7 novembre 1911, comme entrée de jeu, il présentait à la Chambre trois projets de loi portant déclassement des forts de Hirson, Curgies, Maulde, Flines, Condé-sur-Aisne, Pagny-la-Blanche-Côte, Bourlemont; des citadelles et corps de place de La Fère et

de Laon, et enfin de l'enceinte et des ouvrages détachés de Lille.

Pour répondre à la provocation d'Agadir^ nous ouvrions ainsi, avec la trouée de l'Oise, notre frontière du Nord de la Sambre à la mer; nous abattions nos défenses de seconde ligne de la vallée de l'Oise, jalonnant pour ainsi dire la route de l'invasion.

Les motifs invoqués étaient brefs et vingt lignes suffisaient à les exposer : le renforcement de ces ouvrages de défense exigerait des travaux coûteux, que le ministre ne jugeait pas utiles à la défense du territoire; ils constituaient de plus « une gêne pour les populations »; le Conseil supérieur de la guerre, constitué en conseil de défense, avait donné à leur déclassement un avis favorable", et le ministre en réclamait l'autorisation, ayant soin de prévenir que ce déclassement comporterait démantèlement, « afin d'empêcher que dans une guerre malheureuse ils ne puissent être utilisés contre nous par l'ennemi ».

* Les grandes manœuvres d'armée de 1911, dont le thème était la défense de la région de Saint-Quentin, Rethel, Soissons, Compiègne contre un ennemi ayant débouché pat la trouée de l'Oise devaient être dirigées par le général Joflfre; elles furent décommandées, le 24aoûtl911, à la demande du préfet du Nord, sous prétexte de fièvre aphteuse! Le vol de la Joconde, survenu au même moment, détourna de cette incroyable décision l'attention publique.

^ On est en droit de se demander jusqu'à quel point cette affirmation du projet de loi était exacte. Si je suis bien informé, lorsque fut lancé en 1911 le projet de démantèlement de Lille, le généralissime, qui était alors le général Michel, ignorait tout de la question. Il en eut connaissance en assistant à un exercice près du fort de Seclin : comme la position est fort belle, il demanda au général directeur du génie du l^r corps quels étaient les travaux que l'on exécutait pour compléter la défense aux alentours du fort. Le général lui répondit qu'on n'en faisait plus aucun, car le ministre avait prévenu le ser>'ice du génie que la forteresse devait être démantelée. Le général Michel fut fort étonné de cette réponse et ne put s'empêcher de dire qu'il était très étonnant qu'une semblable mesure eût été décidée sans que l'on eût pris son avis.

Le rapporteur de ces divers projets fut M. Vandame, député de la V^ circonscription de Lille. Il se borna pour les deux premiers à recopier sans modification l'exposé ministériel, et ils furent votés par la Chambre sans débat le 26 mars 1912, votés pareillement sans débat par le Sénat, sur le rapport de M. Grosjean, le 11 juillet 1912, et promulgués comme lois d'Etat le 17 juillet 1912. La destruction de la frontière du Nord fut ainsi décidée à la muette et sans que les Chambres aient soupçonné l'énormité de la mesure qu'on leur faisait sanctionner.

Pour Lille les choses n'allèrent pas si bien. M. Vandame, souscrivant aux propositions du ministre de la Guerre, demandait donc que l'enceinte, la citadelle et les ouvrages détachés de la place de Lille fussent rayés du tableau des places de guerre et déclassés. M. Vandame est un ancien officier d'artillerie; il conservait peut-être les préventions du boulet contre la plaque, mais tout de même, député de Lille, s'il en demandait le déclassement, ce n'était pas pour être désagréable à ses électeurs.

Dans une étude remarquable, dont il a déjà été fait plusieurs fois mention, un Lillois, le R. P. Butin, de la Compagnie de Jésus, signalait en 1904 le travail qui s'opérait à Lille pour modifier le sentiment public sur cette question des fortifications. Les projets du gouvernement, en 1899, avaient éveillé « des perspectives superbes à certains points de vue particuliers » et leur retrait causa chez les intéressés déception et regret. La partie pourtant fut reprise et réduite à une revendication « zonière », mais, dans sa masse, la population y restait étrangère et même

assez hostile'. Pour concilier le rôle de la place avec les exigences imposées par le développement de la population, le Génie avait proposé une simplification des secteurs de la vieille enceinte, mais ce petit démantèlement ne satisfaisait pas les intérêts éveillés, qui réclamaient l'arasement total, la « libération absolue de toutes les servitudes d'un autre âge ». En dépit des plus hauts avertissements, on cherchait à se persuader que la défense nationale n'était pas intéressée à la conservation du camp retranché; les édiles de la cité préparèrent, sans attendre, un vaste plan d'aménagement des fortifications détruites et il fut promis, à la veille des élections municipales de 1903, que « non seulement on pouvait compter sur une solution prochaine mais prévoir dans un délai très court l'exécution des travaux^». L'affaire entrait dans le domaine électoral,

* « Bon nombre d'habitants se tinrent à l'écart de ce mouvement, déplorant que sur un point important de cette ligne de forteresses, dont on avait salué le relèvement avec reconnaissance, il y eût une note discordante, un appel étrange aux Pouvoirs publics, les invitant à diminuer la force d'une place dont la belle tenue importait tant à la sécurité de la frontière.» (R, P. Butin, dé/à cité). — Le R. P. Butin avait été professeur au cours préparatoire de l'école spéciale militaire : je ne me suis référé qu'à son étude, n'ayant pu, et pour cause, hélas! consulter la presse locale de cette longue période.

2 Citant cette déclaration, le R. P. Butin donne comme référence le Compte rendu du mandat des élus socialistes au Conseil municipal de Lille (Lille, Imprimerie ouvrière, igoS, p. 26). Le R. P. Butin signalait, en ces termes, en août 1904,1e péril de ce déclassement de l ille et les intentions évidentes de l'Allemagne de tourner par le Nord le front Verdun-Toul : « L'Allemagne demande au gouvernement belge l'autorisation de relier la voie ferrée de Malmédy à la petite ville de Stavelot, au sud de la province de Liège. Aux portes de Malmédy se trouve installé le camp d'E senborn où la Prusse peut réunir des forces considérables. On foncerait donc en nombre, et avec la rapidité de la foudre, sur la Meuse, entre Givet et Mézières, et on entrerait immédiatement en contact avec l'armée française. Mais cette armée risquerait de voir glisser les coups le long de son extrême-gauche, mal couverte, mal protégée, par un paratonnerre flanc garde néghgé, amoindri et peut-être déjà tombé aux mains de l'ennemi... Cette dernière hypothèse n'est pas gratuite et nous faisons

et le danger devenait sérieux, car ceux qui font de telles promesses se mettent dans l'obligation de les faire réussir et ceux contre qui elles ont été faites ne sont parfois pas fâchés de les voir réalisées puisqu'ainsi elles ne pourront plus être à nouveau tournées contre eux.

C'est ainsi que le 2 mars 1906, alors que M. Vandame était député et adjoint au maire de Lille, M. Delory, également député et ancien maire de Lille, demandait le démantèlement de sa ville et, pour lui être agréable, le ministre de la Guerre, M. Berteaux, lui accordait comme première mise l'ouverture de trois brèches dans les fortifications. M. Vandame, en 1911, concluait, par son rapport, à la suppression totale des fortifications, sous ce prétexte, contestable et d'ailleurs contesté*, que les agglomérations voisines de Roubaix et de Tourcoing en rendaient la défense impossible. Mais cet argument était l'accessoire, et c'est au nom des principes que l'on réclamait cette destruction :

Le sort des nations qui se heurteront dans les prochains conflits se jouera en rase campagne, lit-on dans ce rapport :

tout ici pour la rendre de possible probable, et de probable certaine : à la grande poussée sur l'angle mort de l'Ardenne française, répondrait une poussée parallèle sur lEscaut, celle-ci partie d'Aix-la-Chapelle et des lignes situées au nord de la Meuse ; ce ne serait qu'une diversion, qu'une manœuvre d'extrême-droite, mais une diversion menée sans à-coups et qui, réussie, peut donner à l'ennemi les avantages d'une attaque principale. N'allons-nous pas, nous, rendre la tâche des Pouvoirs publics et de l'Etat-Major malaisée en leur fatiguant les oreilles de vœux qui, tels qu'on les formule aujourd'hui, n'existaient, il y a trente ans, dans la tête et dans le cœur de personne. Il a fallu, pour les faire naître et y faire croire, créer tout un mouvement que des intérêts privés sont venus renforcer, en faisant trop facilement abstraction, nous ne voulons pas dire litière, des intérêts généraux. Tenons-nous en éveil et défendonsnous contre les mauvais rêves des frontières disparues! »

* Notamment par le généra! Herment dans sa brochure : Considérations sur la défense de la frontière du Nord, Chapelet, Paris, 191 3.

LA FRONTIKRE DEFAITE 91

les çuerres seront courtes, les batailles seront longues et mettront aux prises des masses énormes de combattants dont la mobilisation exigera nécessairement des durées différentes; cette mobilisation, il faudra pouvoir y procéder en sécurité à l'abri d'un rideau supporté par des places de guerre et des forts détachés ou isolés, mais en dehors de quelques points exceptionnels, il n'y a pas lieu de maintenir dans notre pays de fortifications qui n'aient aucun rôle à jouer pendant la mobilisation et dont le seul objectif serait la défense d'une région déterminée ; c'est à nos armées mobilisées, en effet, qu'il appartient de défendre efficacement le sol national dans toutes ses parties.

M. Messimy et M. Vandame avaient obtenu le déclassement de Hirson, Curgies, Maulde, Flines, Condé-sur-Aisne, Pagny-la-Bîanche-Côte, Bourlemont, La Fère et Laon, en inscrivant à l'ordre du jour la discussion du projet « sous réserve qu'il n'y aura pas débat ». Cette appellation étrange — discussion sous réserve qu'il n'y aura pas débat ! — est l'euphémisme parlementaire dont on désigne le vote par surprise : on glisse le projet à l'ordre du jour en fin de séance; personne, le plus souvent, ne s'en aperçoit, et le lendemain le vote est enlevé à l'improviste ; mais l'affaire est manquée si un orateur s'inscrit et demande la discussion. Pour Lille, un député s'inscrivit: le comiuandant Driant ; pendant deux ans il tint et le projet destructeur ne passa pas.

LE NORD OUVERT A l'eNNEMI

Consulter la Le Sentiment public en France commençait à se reprendre ; Agadir avait montré que la guerre était possible, d'aucuns disaient certaine; et, quand le gouvernement désarmait la frontière du Nord, des voix énergiques et autorisées affirmaient que l'Allemagne était bien résolue à violer la neutralité de la Belgique et à chercher la décision sur notre front septentrional.

Le général Maitrot, le premier, parvint à émouvoir l'opinion et à mettre le pays en garde. Son article du Correspondant : « L'offensive allemande par la Belgique» (lo septembre 1911) fit une impression qui n'est pas encore effacée; la presse commenta et diffusa ses affirmations : l'alarme était donnée, mais tous ne l'entendirent pas de la méme/)reille. Ses affirmations à peine produites étaient contrebattues et un haut officier breveté exposait, dans une brochure qui eut du retentissement, les raisons de l'État-Major contre la possibilité de cette attaque allemande par la Belgique : l'Allemagne irait à l'encontre de la théorie de Moltke, tenir ses forces massées; elle devrait diviser ses armées en deux groupes séparés par un intervalle de sept à huit jours de marche, distraire

deux corps pour observer l'armée belge et masquer ses forteresses ; elle ne pourrait donc aborder la frontière française avant le seizième jour et il lui faut une décision avant le vingtième jour où la Russie envahira sa frontière orientale; dès lors, nos 21 corps, groupés autour de Nancy, n'auraient plus devant eux que les l3 corps de l'armée de Lorraine, ce serait pour nous l'offensive triomphante, le seizième jour nous aurions rejeté l'ennemi hors de l'Alsace- Lorraine:

La violation de la neutralité belge par l'Allemagne, concluait l'auteur, ne peut que donner lieu à la destruction complète de son armée. Le général Bernhardi, s'il est un brillant général de cavalerie, est un bien médiocre stratège ; si nous étions à la place de ses compatriotes, nous l'inviterions fortement à retourner sur les bancs de l'École de guerre pour revoir son Glausewitz... Quant à nous, nous ne pouvons, avec nos amis belges, que désirer ardemment l'adoption de ses idées par le grand État-Major allemand; jamais la victoire ne nous aura été aussi facile *.

C'était écrit en 1911 ; moins de deux ans après, le même écrivain, modifiant totalement son point de vue, publiait une nouvelle étude stratégique sur le même objet et aboutissait à cette conclusion : « L'Allemagne a le plus grand intérêt stratégique à violer la neutralité de la Belgique, afin de tourner notre formidable frontière de l'Est et d'atteindre nos armées par leur point faible, leur aile gauche. » Dans l'intervalle, l'Allemagne avait augmenté ses

< Cette étude n'ayant aucune intention polémlqae et ces erreurs étant celles dune école autant et plus que d'un homme, le lecteur comprendra que je ne donne pas de nom et voudra bien s'en rapporter à moi pour l'exactitude de la citation.

94 LA FIiO\TlÈRE DU XORD ET DE L'EST

eftectifs et les avait portés de 21 à 25 corps d'armée ; l'Alsace-Lorraine ayant atteint, et depuis longtemps, le point de saturation stratégique, les débouchés de ce côté se rétrécissant de plus en plus, il ne faisait plus doute que le flot toujours accru ne pourrait se déverser que par le Nord. La Belgique, au reste, s'y préparait : en 1912, elle renforçait à l5o.OOO hommes son armée de première ligne.

Plus on allait et plus la possibilité d'une offensive initiale pour la France devenait évidente et plus s'imposait la nécessité de la défense stratégique. L'alerte d'Agadir avaitréveillé le sentiment national etrestitué à la race ses plus hautes qualités; les chefs — à de rares exceptions — constatant la valeur morale inégalée de leurs hommes, ne pouvaient se résigner à la défensive, que toujours les doctrinaires militaires interprétaient comme un aveu de faiblesse ; ils avaient perdu de vue les conditions faites à la France par sa frontière de 1871 et aggravées dans des proportions insoupçonnées par l'abandon de nos défenses du Nord; un rempart de « poitrines humaines », si héroïques soient-elles, peut-il remplacer une digue contre l'agression d'une mer déchaînée ? A la veille même de la guerre, les décrets des 28 octobre et 2 décembre 191 3 sur la conduite des grandes unités et le service des armées en campagne, sur lesquels nous aurons à revenir, n'afïirmaient-ils pas avec force que « l'armée française, revenue à ses traditions, n'admet plus dans la conduite des opérations d'autre loi que l'offensive », que « seule l'offensive parvient à briser la volonté de l'adversaire; la défensive, au contraire, ne donne jamais la victoire »?

Le réveil national avait pourtant impressionné la politique générale ; le ministère de M. Poincaré puis son élévation à la présidence de la République en furent les résultats ; la démolition de la frontière fut arrêtée, mais le mal fait ne fut pas réparé. En 1912, le général Herment l'exposait dans deux brochures^ que l'histoire mettra à côté des articles prophétiques du général Maitrot. Le général Herment commandait Tartillerie du 1^' corps; il avait pu étudier dans ses détails le système de Séré de Rivières, l'importance que présentait la défense de cette région du Nord et la folie du démantèlement de ce coin capital de la frontière. Ayant vu le péril, il eut le courage de le dénoncer : ce faisant, il était général de brigade ; comme le général Maitrot il l'est resté ; c'est un axiome de philosophie militaire que le plus grand tort d'un soldat, c'est d'avoir raison.

Dans la situation oti se trouve l'Europe, écrivait-il, on projette de raser les fortifications et les ouvrages de Lille, ainsi que les forts d'Hirson, de Maulde et de Flines. Quand ce sera fait, il existera entre Maubeuge et Dunkerque une énorme trouée, et notre frontière du Nord ne sera plus protégée: est-il donc à supposer qu'elle ne risque plus d'être attaquée et doit-on croire que la Belgique, avec sa neutralité, nous mettra toujours à l'abri de toute tentative d'envahissement ? 11 est difficile d'admettre cette hypothèse si l'on examine les travaux entrepris depuis 1904 sur le réseau allemand de la rive gauche du Rhin. Les Allemands y disposent de six lignes qui leur permettent de concentrer leurs troupes à quelques kilomètres de la frontière belge, en face de la ligne de la Meuse gardée par les places de Liège, de Huy et de Namur; dans quel but puisque la neutralité de la Belgique a été reconnue par

* Déjà citées.

toutes les puissances de l'Europe? Les Allemands peuvent donc jeter rapidement une armée dans la trouée de Chimay, mais se borneront-ils à nous attaquer par là? S'ils se décident à violer la neutralité belge, ils ne le feront pas timidement et n'hésiteront pas à tourner par le Nord les places de la Meuse si celles-ci ne sont pas soutenues par une armée... Et c'est le moment que l'on choisit pour désorganiser nos frontières et annuler nos défenses!

Et le général Herment montrait les désastreuses conséquences des déclassements déjà votés par les Chambres à la demande du Gouvernement.

Hirson déclassé, c'est la trouée de TOise libre et l'accès permis par les cinq lignes de chemins de fer que le fort tenait sous son feu, et c'est aussi Maubeuge singulièrement affaibli: à Hirson, porte septentrionale de la France, il eût fallu un ouvrage susceptible d'afironter l'artilleiie c!e siège, mais il eût coûté deux millions. Dès lors comment défendre latéralement cette trouée de l'Oise et mettre sur le flanc de l'adversaire cette formidable menace, prévue et préparée par Séré de Rivières? Cette armée, pour bien tenirson rôle, devait être protégée deflanc contreune pénétration de l'ennemi entrelaSambreet la Scarpe; pour cela, la frontière avait été jalonnée de forts qui, tenant sous leurs canons toutes les voies d'accès, gardaient également les écluses qui permettaient, par les inondations de la Rhonelle, de l'Escaut et de la Scarpe, de rendre ce secteur infranchissable. Or on avait, en 1905, déclassé les forts de Condé et du Quesnoy, qui commandaient les inondations du haut Escaut et de la basse Rhonelle ; le déclassement de Curgies interdisait la seconde inondation de la Rhonelle et laissait libre l'ouverture entre la forêt de

Mormal et l'Escaut; le déclassement de ceux de Maulde et de Flines, venant après celui de Condé, rendait impossibles les inondations d'entre l'Escaut et la Scarpe. Ainsi l'armée de défense de la trouée de l'Oise avait son flanc gauche totalement découvert et perdait la moitié de ses moyens. S'ajoutant à tout cela, le déclassement de Lille isolait Maubeuge, hâtait sa chute et ouvrait toute grande la frontière du Nord; même après la destruction de cette barrière défensive d'entre la Sambre et la Scarpe, Lille, soutenant Maubeuge, restait une sérieuse menace contre l'envahisseur et l'obligeait à immobiliser des forces sérieuses pour la masquer ou la bloquer ; Lille ouverte c'était la route du Nord, non seulement permise, mais conseillée à l'ennemi.

Croit-on que l'ennemi ne cherchera pas à mettre la main sur les richesses de cette région qu'il saura n'être pas protégées et qu'il ne tentera pas d'en priver la France ? — s'écriait le général Herment. Les résultats qu'il obtiendrait, en nous privant de charbon et de tous les produits des industries du Nord, en prélevant des contributions en argent qui se chiffreraient par plusieurs centaines de millions et des contributions en nature qui assureraient les approvisionnements de ses armées, sont trop considérables pour qu'il ne jette pas sur cette région des détachements de cavalerie et d'infanterie.

N'est-il pas inouï de mettre les richesses de ce pays des Flandres à la portée de l'ennemi en lui montrant qu'on ne les défendra pas et qu'il peut venir les prendre sans peine ni risques? N'est-ce pas le tenter que d'agir ainsi ? N'aurons-nous pas besoin de toutes les ressources pécuniaires et industrielles qu'offre la région du Nord pour continuer la lutte? Ce ne sont pas les départements du Midi qui nous fourniront ces ressources, car ils sont notablement moins riches que ceux du Nord et ils ont peu

î)8 LA inoxriKnE ne sord et de i.'esi

d'industries métallurgiques et minières. Pour obtenir ce que le Nord peut nous procurer et dont nous aurons besoin, nous serons obligés de nous adresser à l'étranger et alors de le payer fort cher.

Hélas! cette voix criait dans le désert...

Le 16 mars 1914, quelques semaines avant les élections générales, M. Messimy étant encore ministre de la Guerre, M. Vandame reprenait l'affaire de Lille. L'honorable député réclamait que la Chambre entreprît sans délai la discussion du projet de déclassement que l'opposition du commandant Driant arrêtait toujours: la question est posée, disait-il, et reste en suspens devant l'opinion publique. « Le Gouvernement, déclarait M. Messimy, ne voit que des avantages à cette discussion et il soutiendra le projet. »

Le commandant Driant a la parole; il se félicite d'avoir pendant deux ans barré le projet: « Je remplis un devoir en empêchant cet éventrement d'une forteresse indispensable à la défense du Nord et j'ai conscience d'avoir été utile à mon pays. Le général Lebas, chargé de la défense de Lille, se fait fort de défendre le camp retranché en dépit des difficultés locales; je suis persuadé avec lui qu'un chef décidé à tenir énergiquement conserverait Lille à la France au moins pendant une vingtaine de jours. »

— « Vingt jours, c'est peu ! » interrompt M. Vandame.

— « C'est déjà beaucoup, réplique Driant ; en vingt jours notre sort peut se décider ! »

Driant avait pu encore sauver Lille :

A la septième fois les murailles tombèrent...

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