LE SECHET DE LA MARQUISE
tendres ; lui demandant si elle était malade; mais Louise ne répondait pas, l’accablement qui s'était emparé de son être l'avait rendue parfaitement insensible à tout. Une terreur subite s’empara du jeune homme.
—Morte, s’écria-t-il, elle'est morte !
Il se laissa retomber sur son lit, épuisé, brisé par une douleur immense ; des sanglots convulsifs soulevèrent sa poitrine, il pleura avec amertume,
—Morte ! répétait-il, cile est morte, pourquoi ne suis-je pas mort aussi ? ”
Au même moment la marquise entra, aperçut son fils ainsi sanglotant, le visage enfoui dans ses oreillers, Etait-il vrai ? Il pleurait, donc il était sauvé. La pauvre femme ne put retenir un cri de joie.
—Hector, mon enfant adoré, dit-elle en se penchant sur lui, regarde-moi, tu me reconnais, n'est-ce pas, puisque tu as pleuré, tu es sauvé maintenant, oh ! mon cher enfant, 'que d’angoisses nous avons éprouvées à ton endroit: mais Dieu soit béni, tu nous es rendu.”
—Louise, dit-il, elle n’est plus.
La marquise crut qu'il faisait allusion à la confidence qu’elle lui avait faite, qu'il voulait
ire : Louise n’est plus pour moi qu’une sœur, il m'est défendu de l’aimer: et que c'était là le sujet de ses larmes.
—Rasure-toi, dit-elle en pressant la tôte de son fils sur son sein, Louise n’est pag, ta sœur, tu peux lui faire partager ta tendresse, elle est l’enfant de Marie, ma fille est morte lorsqu'elle était encore au berceau.”
Et la marquise raconta tout ce que la nourrice
50 : LE SECRET DE LA MAGQUISE lui avait appris. Le jeune homme l’écoutait ; il lui semblait sortir d’un rêve pénible, le souvenir lui revenait, les souffrances terribles qu’il avait éprouvées avant sa maladie, son désespoir à la pensée d’avoir perdu Louise, puis aujourd’hui sa mère lui disait que tout cela n’était qu'une erreur. 1l pouvait aimer la jeune fille, mais elle n’était plus.
—Ma mère, fit-il, pourquoi me ditès-vous tout cela puisque Louise est morte.”
‘* Morte, répéta la marquise. Hector, tu te trompes, Louise est brisée de fatigue, elle n’est qu’endormie, la pauvre enfant n’a pas fermé l’œil de la semaine, voilà Pourquoi elle ne s’est pas éveillée. ; |
S’approchant de sa nièce, elle mit la main sur son cœur.
‘* Il bat, dit-elle, chère petite, elle vivra pour te rendre heureux, Hector, pour te faire oublier tout ce que ma faute t’a fait souffrir.
Prenant la main de Louise, elle la plaça dans celle de son fils, afin de le convaincre de ce qu’elle lui disait.
‘‘ Elle n’est pas froide, cette main, mon enfant, elle n’est qu’amaigrie par la souffrance.”
Le marquis, à ce contact, si doux, sentit qu’il s'était trompé et l’émotion de la joie eut sur lui le même effet que celle de le! douleur, il pleura avec un abandon bien grand.
La marquise, émue, ne chercha pas à sécher ses larmes, c'était sa guérison.
Plusieurs heures s’écoulèrent avant que Louise ne rouvrit les yeux. On l’avait transportée dans sa chambre et déposée sur un petit lit tendu de rideaux blancs ; le grand fauteuil dans lequel elle
avait veillé toute la nuit auprès du marquis, avait aussi été transporté dans son appartement. Le jeune homme avait voulu 's’y installer atin de voir s’éveiller celle qu’un instant il avait cru endormie pour toujours. Sa mère ne s’était pas opposée à ses désirs, elle se sentaÿt si heureuse de voir que la raison était rendue à son fils, qu’elle n’aurait pu lui refuser aucune de ses demandes, même les plus extravagantes.
Hector sortait des portes du tombeau, son ap- parence était celle d’un mourant ; mais la'joie lui donnait une force toute nouvelle. Il ne se sentit aucune faiblesse à se tenir assis plusieurs heures ..dans le! grand fauteuil, épiant avec une impatience fébrile le réveil de la jeune fille.
Sa mère lui demandait souvent : ‘‘ Hector, n’y a-t-il pas de l’imprudence à demeurer si longtemps sans te reposer.”
—Non, je ne sens aucune fatigue depuis que je sais que Louise n’est pas ma sœur, ma mère, il n’y a plus aucun obstacle, n'est-ce pas ? Je pourrai bientôt la nommer ma femme, vous ne vous opposerez plus à notre union ? ”
—Que par ton mariage elle devienne véritablesa ma fille, Hector, c’est mon vœu le plus cher. cher.”
Un rayon de soleil couchant vint en ce moment illuminer la chambre. Louise tressaillit et rouvrit les veux. En apercevant Hector et sa mère près d'elle, ses regards témoignèrent l’étonnement. Que s’était-il passé ? La marquise ne lui laissa pas le temps d’ exprimer sa pensée, elle alla audevant de ses questions.
‘ Ma chère petite Louise, dit-elle, réjouis-toi avec moi de la guérison de notre pauvre malade,
Hector n’est plus en danger, il a pleuré en te re- : gardant, en voyant tout ce que tu avais éprouvé d'angoisse, d'inquiétude à son endroit ;: ma Louise bien-aimée, c’est toi qui as sauvé mon fils, c’est de toi aussi qu’il attend désormais tout son bonheur !
Ma petite femme chérie, combien je t’aime ! ”’ Et le ciel encore bleu, et les
étoiles commençant à scintiller dans l’incommensurable voûte, semblaient répéter, avec le jeune - homme, à l’immensité des mers : Combien je t'aime !
Paul Bienville venait de plaider avec succès ; mais lorsque ses amis s'étaient avancés pour le féliciter, brusquement il les avait repoussés,
— Vous êtes des imbéciles, leur avait-il dit, et moi un butor. À
Puis, sans toucher à une seule de ces dix mains tendues vers lui pour serrer la sienne, il traversa, d’un pas nerveux, le long corridor précédant la cour de justice, où il venait de faire entendre son premier plaidoyer : laissant interdit ce groupe de jeunes gens, confrères d’étude, qui s’étaient réunis pour lui exprimer leur satisfaction de ses brillants débuts au barreau.
Sans leur jeter un second regard il quitta, dans une surexcitation fiévreuse, le palais de justice, où une phrase Prononcée par un adolescent d’une quinzaine d’années, avec un accent d’indicible
angoisse, venait de lui faire entrevoir l’injustice de la cause qu’il avait gagnée.
Cette phrase bourdonnait à son oreille comme le son d’une cloche funèbre. Il avait dit, cet enfant : h
— Ah ! ma pauvre mère malade, que va-t-elle devenir ? Comment peut-on nommer justice une loi qui en décide ainsi ?
Et pâle d'émotion, lui aussi avait quitté cette salle, où un arrêt fatal pour sa famille venait d’être prononcé. ,
Paul Bienville le suivait de loin en répétant par moment :
— Butor, je suis un butor. J'aurais dû me méfier de Martineau et ne pas accepter cette affaire : certaines remarques entendues aujourd’hui me font croire qu-il n’est pas aussi innocent qu'il le prétend. Mais j’en aurai le cœur net.
Si le respect humain n'eut retenu l’avocat, dans un élan de générosité qui était le fond de son Caractère, il eut de suite rejoint le jeune homme et lui eut dit :
— Pardon, mon ami, pardon, je me suis trompé.
Mais cette chose qui nous domine trop souvent, l’amour propre, le retenait encore et dans son mécontentement, mécontentement: de lui-même, mécontentement des autres, il laissa disparaître dans le lointain l'enfant au visage pâle, illuminé de deux grands yeux noirs, exprimant si bien, dans ce front déjà soucieux, combien la vie pour lui agissait en marûâtre.
De mauvaise humeur, Paul atteignit son logis, pénétra dans une pièce où un pêle-mêle d’obijets de luxe, de bouquins d’étude, se retrouvait dans tous les coins. Se laissant tomber dans un confortable fauteuil, sa main rencontra par hasard
le Code de lois civiles, qui reposait sur une table voisine ; un éclair de colère jaillit de ses yeux bleus, d'expression si pacifique d’ordinaire.
— Ah ! le code, le code, dit-il, oui, j'étais en règle avec lui; mais que le diable emporte le code.
Saisissant le livre, il le lança avec violence à l’autre extrémité de la chambre.
Le malheureux volume tournoya dans l’air et dans sa course vertigineuse atteignit au menton une Vénus de Milo, qui surprise de cette brusque caresse, trembla d'émotion sur sa base, prit un plongeon dans le vide et s’affaissa avec fracas sur le parquet, après avoir, sur son passage, écorché le nez d’un toutou. L’animal, poussant un cri de douleur, vint en se serrant la queue entre les deux jambes, demander raison à son maître de cette brutalité, à laquelle son titre de chien favori ne l’avait pas encore habitué.
— Ah! mon pauvre Jupiter, dit Paul, en le flattant sur la tête, ce n’est pas à toi que j’en voulais, mais aux hommes, qui, comme l’a éctit Guy de Maupassant, sont bien plus féroces que les plus féroces animaux. Toi, mon chien fidèle, je n’ai rien à te reprocher, tu as toujours été mon ami, franc, loyal, sans hypocrisie, tu ne me feras jamais commettre une injustice, et je suis à the demander si tu n’as pas une âme plus noble que la nôtre, nous qui prétendons être la perfection des créations de Dieu. Nous nous octroyons des droits que vous autres, pauvres animaux, n’o8eriez jamais vous donner ; nous, nous nommoñs justice le pouvoir d’enlever au faible la part qui lui revient, parce que la raison du plus fort ëst toujours la meilleure. On a avec le ciel des accoth-
modements, on accepte pour un vil métal de faire triompher son client, lors même que ce client est un scélérat, et la conscience est en règle. Notre barbarie va plus loin, on égorge son frère sur le champ de bataille, pour une raison puérile, l’univers entier célèbre nos gloires ; l’on ne voit rien là d’inhumain, de féroce et l’on exalte bien haut le Dieu des armées. Y a-t-il un tel Dieu ?,N’est-il pas né plutôt dans le cerveau en feu des nations ! Viendra-t-il un temps où, enfin assagi, l’homme comprenant toute sa cruauté, regardera avec raison comme un duel national la guerre, véritable homicide, tranchant les vies par milliers, tandis que le duel condamné de nos jours, n’atteint que deux victimes ? Si dans les siècles futurs on flétrit nos guerres meurtrières comme un manque de civilisation, alors seulement le fils d'Adam aura le droit de se trouver supérieur à toi, mon brave Jupiter. Ah ! tu me regardes, tu me comprends. Je suis sûr qu’il y a une infinité de théories beaucoup plus sages que les nôtres dans ta fine tête de chien. D’où viens-tu As-tu évolué du protoplasme, substance si.minime dont le perfectionnement ascentionnel a produit ton être, à l'instinct plus parfait, plus sensible que celui du roi de la nature ; car tu retrouves, toi, à la piste, celui que tu cherches, tandis que nous, avec toute notre science, nous poursuivons vainement celui qui nous échappe. Ton flair est le fil d’Ariane te faisant parcourir le labyrinthe, te conduisant au but ; tu arrives où l’homme échoue. Oui, tu dois avoir une âme. Peut-être as-tu vécu jadis dans une de ces innombrables planètes, perdues depuis longtemps dans la voûte étoilée, où tu as appris une infinité de choses fort intéressantes. Si
UN HOMHE D'HONNEUR
tu pouvais seulement me faire comprendre tout ce que tu sais ! Que se passe-t-il dans ces mondes que nous ignorons ? Devons-nous un jour les con: naître ? D’où venons-nous ? Qu'est-ce donc que notre existence ? Le passage de la vie à la mort doit-il assimiler l’essence intellectuelle de notre être, à l'oxygène concentré en vapeurs nuageuses qui nous entoure ? cette substance étherée, que l’on nomme âme, qui nous fait sentir, souffrir, mouvoir, agir, s’en retourne-t-elle dans les soupirs de l’air pour s’infiltrer de nouveau dans une enveloppe supérieure et par une dernière évolution arriver à la béatitude éternelle qui est sa fin dernière ?
Paul devint rêveur. |
Ce jeune homme d’une haute moralité, droit, sincère dans ses amitiés, au caractère aimable, au cœur généreux, enthousiaste, à l'intelligence cultivée par une érudition profonde, se plongeait souvent dans des méditations sérieuses où son penchant vers l’agnosticisme complet l’entrainaït. Bien des fois en suivant la marche ondulée des nuages se peletonnant à l'horizon il s'était dit :
— Où allez-vous, flocons vaporeux ? là-bas, làbas, au-dessus de Mars, de Saturne, d’'Uranus, plus haut que les milliers d’imperceptibles étoiles que la science humaine n’a pas encore découvertes, y a-t-il un au-delà ?
Né d’une mère très pieuse, d’un père libre-penseur, Paul tenait de la première ce respect profond des choses religieuses, cette admiration de la piété vraie qui fait accomplir de si belles actions. Du second il avait hérité de ce doute cruel où tant de philosophes, tant de célébrités, tant d’é-
rudits se sont débattus, cherchant à approfondir le grand mystère de l'existence.
Paul Bienville ne croyait pas tout en se disant : Heureux celui qui croit.
Au moment de choisir une carrière ses goûts l’entraînaient vers les lettres ; mais son père, magistrat renommé, désirait qu’il embrassât la profession qu’il avait exercée. Sans beaucoup d’aptitudes pour les débats de Thémis, le jeune homme acquiesça aux désirs paternels et passa de brillants examens.
Le jour où il recevait ses diplômes, une quinzaine d’amis lui offraient un banquet, au milieu de cette fête un des convives lui dit :
— Bienville, voulez-yous plaider pour moi ? Si vous prenez ma cause, je suis sûr du succès. On m'accuse injustement d’avoir mal administré un petit héritage, appartenant à madame Daulac, que j'avais confié au financier Dubois. Cet individu, n’ayant pu faire face à ses engagements, a pris le large. Aujourd’hui l’on me poursuit pour le remboursement de la somme que la fatalité seule m'a fait perdre. Vous savez, on fait pour le mieux en ce bas monde et toujours il se trouve des mécontents.
Celui qui parlait ainsi était un petit homme maigre, sec, à la figure hirsute, sur la physionomie duquel régnait une expression d’amertume, traduite par son regard et son sourire acidulés. Ce notaire, parti du bas peuple, s’était juré de devenir riche, son ambition s'était réalisée. A peine âgé de trente-cinq ans, il se trouvait à la tête d’une jolie fortune. A quoi.attribluer ce succès ? à la chance, à la ruse ? on l’ignorait. Ce tabellion, d’une sobriété de paroles excessive,
UN HOMME D'HONNEUR 67 n'’initiait personne à ses affaires ; il prospérait, le monde n’en demandait pas davantage, le favori du sort a toujours raison, qu'importe les moyens, pourvu que l’on arrive au but ! Le métal précieux est si brillant qu'il prosterné à genoux devant lui tous ces adorateurs du veau d'or, secte d’idolâtres si nombreuses. que le christianisme n’a pu encore enrayer de la terre. Donc, Martineau comptait bien des amis, ou plutôt beaucoup de connaissances. On l’entourait, non pas qu'il payât souvent de sa bourse, mais cette bourse il la possédait et l’on recherchait sa société dans l’espérance qu’un jour elle se délierait en faveur des attentifs.
Avez-vous parfois remarqué dans le monde de ces individus que l’on retrouve à toutes les réceptions, à tous les dîners, à toutes les fêtes ? Ils sont sur tous les programmes, et si un jour un être intelligent ose dire :
—Mais pourquoi cet éternel M. X. ? I] ne rend, ce me semble, aucune politesse, cependant il prime partout. Quel prestige possède-t-il donc ?
Ah ! comme on le trouve naïf ce monsieur !
Faiçe une semblable question ! Les fashionables lui tournent le dos sans répondre, les dames à la mode, les belles du jour haussent les épaules avec un imperceptible sourire, qui signifie :,
— Comme vous êtes jeune ! Ne savez-vous pas que ce monsieur c’est l’espérance de toutè notre société ? Ne vous mettez pas sur son passage, car ce sera vous que l’on mettra de côté.
Le monsieur intelligent, convaincu de la bêtise humaine, se retire souvent de lui-même de ces cercles mondains, afin de pouvoir, plus tard, rire à son aise de bien des mécomptes, que parfois le
Fe je !