QUELQUES VERTUS NATIONALES
Il est peut-être hasardeux de trop généraliser dans les jugements qu'on porte sur un peuple. Néanmoins, il existe pour chacun une série de qualités typiques dont on peut dire que l'exception y confirme la règle. C'est ainsi qu'on distingue chez l'allemand, 1' anglais, etc., certains traits de caractère prédominants, universellement reconnus comme tels, et qui subissent victorieusement l'épreuve d'un examen attentif.
Si un journal organisait un concours pour déterminer par exemple les sept qualités maîtresses du français, voici la liste que je proposerais :
1° Finesse et compréhension rapide.
2° Sociabilité courtoise et humaine.
3° Esprit de famille.
4° Individualisme et amour-propre.
5° Ténacité.
6° La pratique de l'épargne.
7° Le culte de la femme.
Dans cette brève nomenclature, le dernier terme a besoin d'être complété. J'entends par cela le besoin qu'a le français de la société de* femmes et d'en rechercher la tendre affection comme le plus précieux ornement de sa vie. Cet instinct est tellement impérieux chez lui qu'il a donné naissance à une innombrable littérature amoureuse et fait par excellence du français le type de l'adorateur de la femme. J'aborderai plus loin ce sujet infiniment complexe qui a donné lieu à des interprétations si étroites et si fausses. Pour le moment, je formulerai seulement cette courte maxime : Grâce à cet instinct profond et délicat, le français est celui qui a réalisé la plus harmonieuse communion entre les deux sexes.
Il est encore un point sur lequel je veux m'expliquer d'abord. On sera peut-être surpris, et surtout à l'étranger, de me voir placer la ténacité au premier rang des qualités françaises- Pourtant c'est elle qui a gagné la guerre et qui fera « gagner la paix » ; c'est elle qui est la raison profonde de tant de phénomènes de la vie et de l'histoire françaises, attribuées souvent à son contraire; et elle explique aussi cer-
tains défauts, quand la ténacité devient de l'entêtement.
Arrivé très jeune à Paris, j'y fus bientôt marié à une française et introduit dans la vie intime des familles, où si peu d'étrangers réussissent à pénétrer, et qu'ils sont dans l'impossibilité d'observer de leur hôtel. Ce qui me frappa d'abord fut l'extrême sérieux dans la conduite de la vie, faite de travail, de ponctualité est de sobriété, sous des manières très gaies et aimablement sociables. Je vis des hommes qui luttaient toutes forces tendues pour la sécurité de la famille et pour sa montée sociale, associés à des femmes d'apparence coquette qui apportaient un admirable sens d'économie à l'administration de leur ménage tout en les secondant au dehors par leur entente pratique des choses. Ce que l'étranger a tant de peine à comprendre, c'est que l'énergie et la capacité peuvent revêtir, comme en France, des dehors aimables et gais; l'homme d'action ailleurs doit être marqué, pour inspirer confiance, de puritanisme ou de brutalité; on ne s'imagine pas les magnats de l'industrie allemande ou anglosaxonne ayant des façons familières et de belle humeur comme en ont leurs collègues français,, capables néanmoins d'ar.tant d'âpreté au gain.
J'ai pu rencontrer, dans ces milieux français,.
pas mal d'égoïstes, voir d'arrivistes forcenés, mais infiniment peu de non-valeurs. Ils me paraissent même rares parmi les bohèmes, qui me semblent plutôt adopter les idées subversives comme moyen d'arrivisme. Et ce qui domine dans cet effort universel vers le mieuxêtre, c'est chez le français la persévérance.
On ne peut pas trouver plus d'esprit de suite et de continuité que dans sa manière d'orienter et de diriger sa vie. Il est relativement fort rare de le voir interrompre et changer sa carrière. Sa vocation se dessine dès la sortie de l'enfance, et les parents l'y dirigent d'une main ferme- Il s'habitue de très bonne heure à viser le but lointain. Son existence se développera selon des règles immuables et des dates d'étapes fixées d'avance : à tel âge le mariage, avec tant de dot, à tel autre le ruban rouge, à tel autre la retraite., avec fortune arrondie. Le petit commis épicier met de l'argent de côté sur son premier mois de gages, il calcule que dans tant d'années il pourra s'établir à son compte, et tant d'années après se retirer, fortune faite. En tous les pays du monde on trouve de tels exemples, mais ils y sont l'exception, tandis aute, en France, comme on sait, l'art de l'épargne constitue la règle. Or, la capacité de ramasser franc à franc une fortune durant le cours d'une vie,
est éminemment l'expression de la ténacité persévérante.
Cette qualité, vous, la voyez animer les luttes politiques, non plus alors sous la forme de la ténacité patiente, addition d'innombrables petits efforts, mais de l'obstination violente et passionnée. C'est le cas pour les groupes et les clans politiques, s'acharnant avec une férocité sauvage contre tel chef haï du parti adverse, défendu du reste avec autant d'acharnement par les siens; ou quand ces partis s'obstinent dans des luttes stériles, inspirées par une sorte de mysticisme dogmatique, se passionnant pour des questions de doctrine pure qui ne renferment aucun intérêt réel et pratique, et ne font pas avancer d'un pas la solution des problèmes sociaux ni la marche des réformes administratives et économiques, nécessaires au relèvement du pays. Ainsi pendant les douze premières années du siècle, l'anticléricalisme absorba une grande partie des forces vives, reléguant au second plan des problèmes autrement impérieux; ici, la ténacité se transformait en un entêtement obstiné par la faute de l'amourpropre devenue idée fixe. Mais le cas typique d'une telle transformation se trouve dans l'affaire Dreyfus. Elle posait évidemment un problème de la plus haute portée morale, bien
digne de passionner les consciences et elle fît surgir un cas de psychose collectif extrêmement intéressant à étudier, et dont la cause profonde se trouve dans cet entêtement. Elle donna lieu à des luttes où l'on vit des personnes estimables nier l'évidence même dans leur obstination à ne pas reconnaître une indiscutable erreur pour ne pas permettre à l'adversaire de marquer un point- Par une auto-suggestion véritable ils furent de bonne foi dans la mauvaise foi.
Dans la ténacité française, la base même est l'amour-propre, et le fruit du mariage de ces deux qualités est une aversion naturelle à reconnaître qu'on s'est trompé. Cet entêtement dans l'erreur n'est pas un défaut particulièrement français; nous voyons les allemands aussi obstinés à ne pas reconnaître leur tort; mais il existe aussi chez le français et c'est seulement dans le cas où la ténacité devient obstination d'amour-propre que cette dernière l'emporte sur le judicieux bon sens qui dans les circonstances habituelles règle la vie des français.
Cette ténacité s'exprime - dans le conservatisme français, tenace à conserver les traditions et les habitudes. Que trouve-t-on au fond de cet esprit conservateur: le sens prudent de la vie qui dit que le mieux est l'ennemi du bien! Le
fait aussi que la situation de chacun est généralement satisfaisante, ou tout au moins tolérable, rend beaucoup moins urgent le désir ou le besoin de changer. L'esprit de famille extrêmement développé fait que le père, préoccupé avant tout de l'avenir de ses enfants, dont il considère en lui-même la coUrbe ascendante, craint tout risque et tout dérangement du plan social. Enfin, le français se trouve, relativement aux autres peuples, en possession d'une telle somme de bien-être matériel et de cette liberté individuelle qu'il estime au-dessus de tout, qu'il est bien plus préoccupé de conserver ces bienfaits que de les risquer en courant après des chimères. Je ne méconnaît nullement le besoin légitime qu'ont d'autres peuples de pousser aux transformations nécessaires pour atteindre au même niveau; ainsi, par exemple, le morcellement des grands domaines du centre et de l'est européen, selon la formule de la Révolution française, opération pour eux sans doute inévitable pour réaliser la stabilité sociale dont jouit la France moderne.
Mais dans cette Europe nouvelle en travail d'enfantement, un élément de conservation et de sage expérience est indispensable pour ne pas tomber dans la perdition du chaos où la Russie s'est plongée. Ainsi compris, ce terme de
conservatisme, qui fait bondir d'horreur les trop pressés, représente la fixation salutaire des éléments vitaux de la civilisation. Cest à ce point de vue que l'exemple de la France mérite d'être médité-
Je sais que mes amis « de gauche » n'aiment pas beaucoup qu'on prône devant l'étranger des qualités qui risquent d'être classées sous l'effroyable étiquette de réaction. Pourtant, ces qualités existent de manière aveuglante, chaque étranger un peu observateur les constate, il est vain d'essayer de les cacher. Il est plus utile de tâcher d'expliquer le véritable caractère de cet esprit de conservation, composé de bon sens et de mesure, et producteur d'harmonie sociale.
Dans cet esprit de conservation, il y a la prudence, il y aussi la ténacité. Celui qui connaît bien le français est frappé de voir combien il tient, passionnément, à ses habitudes, ses traditions, ses préjugés, son foyer, ses meubles, ses souvenirs de famille. Nombreux sont les français qui refusèrent d'abandonner leur demeure à l'approche de l'ennemi, pour la raison qu'ils voulaient rester là pour protéger leur maison et leurs meubles. Ils y tenaient plus qu'à leur peau. Je connais deux jeunes filles qui possédaient un assez beau mobilier ancien à Nancy; elles se trouvaient chez des parents à Paris; à
la nouvelle que le bombardement faisait rage sur leur quartier à Nancy, et que la maison voisine s'était écroulée, leur inquiétude pour leur mobilier ne connut plus de bornes, elles s'embarquèrent avec mille difficultés pour la ville lorraine, voyageant plusieurs jours dans des trains de ravitaillement, se jetèrent dans la fournaise et réussirent à mettre en lieu sûr leur cher mobilier, et rentrèrent radieuses à Paris. Elles n'avaient pas tremblé pour leur propre vie, mais uniquement pour leurs objets familiers. C'était certainement bien moins pour la valeur matérielle que pour la somme de souvenirs d'enfance et d'affection qu'ils représentaient. Elles y tenaient jusqu'à l'héroïsme-
De même le français se cramponne, dans son sol, dans ses habitudes, ses traditions, dans le souvenir des siens. Il y est comme vissé, il ne s'en laisse pas arracher. L'allemand ne demande qu'à se répandre dans tous les pays de la vaste terre, il y va joyeusement et s'y pla$i mieux que chez lui; le français ne s'expatrie que contraint et forcé. Sa patrie le retient, non seulement par sa douce atmosphère, mais par tous les fils invisibles de son âme.
Aussi, on ne le change pas. « Nous sommes comme nous sommes, on ne nous change pas. »
Mais la grande guerre elle-même est un
exemple si extraordinaire de ténacité qu'il n'est pas besoin d'autre preuve. Or, cette qualité de l'âme française était tellement ignorée à l'étranger qu'on y entendait les soi-disant connaisseurs de la France prophétiser d'un ton péremptoire : « Tout dépend du premier choc; si les français sont victorieux, ils seront irrésistibles et marcheront sur le Rhin, mais s'ils essuient une défaite dès le début, ce peuple mobile perdra confiance et ira au désastre. »
Mon intuition, fruit de mille expériences de ma vie en France, me donna au contraire une foi inébranlable dans cette ténacité française, méconnue à l'étranger, et qui pour moi devait finir par l'emporter. « On les aura », ce fut le mot d'ordre qui passa de cœur en cœur, cri de guerre des âmes solides comme le rocher- Si les allemands, toujours mauvais psychologues, s'étaient doutés de cette qualité dominante chez leurs adversaires, il ne s'y seraient pas frottés. Je me souviens toujours d'un mot ingénument orgueilleux d'un petit soldat blessé, à l'hôpital suédois : « Ils ne savaient pas à qui ils avaient à faire. »