‹ Le secret de la sagesse françaiseChapitre 4 sur 13 · LA SAGESSE ESSENTIELLE · texte numérisé non relu

LA SAGESSE ESSENTIELLE

Aucun peuple ne possède au même degré que le français le sens de la prévoyance économique et l'amour de l'argent non point pour l'argent lui-même, ni pour les jouissances, ni surtout pour la puissance qu'il procure, mais comme facteur d'indépendance individuelle.

La conception économique des français est la plus saine et la plus inoffensive qui soit, tandis que la conception des autres grandes nations qui tend à l'accaparement des marchés du monde porte en soi le germe des rivalités inconciliables.

On connaît l'éternelle litanie : le commisvoyageur français ne se montre nulle part, tandis que l'Allemagne inonde le monde du sien. C'est pourtant par ce dernier procédé qu'on se rend importun partout et qu'on finit par dresser l'univers contre soi.

L'intensité industrielle et commerciale de l'Allemagne poussée à un délire de conquête économique eut pour effet de liguer les nations contre ces appétits insatiables. Mais personne n'eut la pensée d'encercler la France qui, économiquement, ne menaçait aucun peuple.

La France fut-elle pour cela moins riche, moins heureuse et moins forte? Nullement, car son sol admirable, son esprit d'épargne, son labeur patient, entre ses propres frontières, l'avaient rendue si prospère qu'elle était devenue le banquier du monde entier, et qu'elle put, de son superflu, gâcher vingt milliards prêtés à la Russie. Il est évident que maintenant, saignée à blanc comme aucune autre nation, il lui faut des réparations : C'est la justice et c'est nécessaire. Mais pour la part de restauration qu'elle doit accomplir elle-même, la France, restant fidèle à ses anciennes méthodes d'économie et de travail — appliquées bien entendu au progrès moderne — accomplira son relèvement aussi sûrement qu'elle le fit après les dévastations des guerres de Religion comme après les guerres de Napoléon.

Et la France seule, grâce à ses ressources naturelles et à son peuple laborieux, peut le faire sans entrer en rivalité destructive avec personne.

Toutes les accusations d'impérialisme portées contre la France sont des inventions où l'ignorance se dispute à la mauvaise foi, dirigées contre un peuple qui ne veut pas sortir de chez soi. Ma conviction est que ce trait dominant du tempérament français : le goût de s'enfermer lui-même dans une ignorance presque touchante des mentalités diverses des autres peuples restera indéracinable en lui, et par cela même enlèvera à la France la capacité de rivaliser avec les grandes nations d'hégémonie économique, dans leur course aveugle vers de nouvelles catastrophes.

Trotzky, en ricanant, aurait qualifié le patriotisme français de « provincialisme ». Ainsi parle le pape actuel de l'impérialisme. Contre l'internationale rouge de Moscou, comme contre un retour de l'impérialisme militariste prussien, la France devra dresser son « provincialisme » protecteur qui ne peut menacer personne. Le patriotisme français est, par définition, respectueux des libertés d' autrui, il se sent solidaire avec toutes les légitimes aspirations nationales, et si les idées du patriotisme français gagnaient le monde, elles constitueraient le plus efficace contrepoison à tous les impérialismes.

Au lieu qu'elle ait à courir chez les étrangers

ceux-ci viendront chez elle, et la France, dans sa nouvelle prospérité saine et solide, pourra résider entourée d'une splendeur intellectuelle incomparable, gardant toujours son prestige politique comme grande puissance continentale dont les armes peuvent fournir la balance du monde.

On me taxera de vues étroites accusant mon défaut d'admiration pour l'intensification de la production et des échanges internationaux, qui selon certains constitue le critérium de la valeur d'une nation, et la mesure de ce qu'ils appellent le progrès; cependant tout homme qui pense nourrit une crainte réelle qu'on aille vers rien moins que la destruction de la civilisation européenne, et ceci essentiellement par ces aveugles forces égoïstes, dans leur exaspération due à cette intensification tant vantée.

Ainsi le progrès va son chemin impitoyable, en bien et en mal; on s'est habitué à appeler le cours des choses du nom magique du Progrès, comme si fatalement tout, ce que le temps amène était bon, et on s'imagine naïvement être en « progrès » quand on entre dans un processus qui conduit vers la ruine périodique

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de ces civilisations qui disparaissent tour à tour.

On s'était étonné que les guerres puissent éclater en notre temps « si éclairé », on ne se rendait pas compte que notre fameuse civilisation accomplissait des « progrès » uniquement dans le sens matériel, et s'était lancée dans cette voie avec une énergie qui ne faisait que développer les égoïsmes.

Jamais, à aucune époque, les appétits de lucre et de la concurrence effrénée ne se sont fait sentir plus impérieusement qu'à nos jours et, par conséquent, jamais les causes de conflit n'ont existé aussi nombreuses à l'état latent.

Bismarck avait entrevu l'avenir de son pays sous la forme d'un développement agricole; fut-ce un progrès, ce mouvement peut-être irrésistible d'industrialisme à outrance qui a mené l'Allemagne là où elle se trouve en plongeant en même temps l'Europe entière dans le deuil et dans la ruine?

Qui peut féliciter l'Angleterre d'avoir abandonné la culture de son sol pour concentrer sa main-d'œuvre dans les usines? Elle n'a que sept semaines de céréales devant elle, et elle meurt de faim si la route des mers ne reste pas libre. Elle ne produit; même pas un tiers de ce

qu'il îui faut pour vivre. Elle produit tout juste assez de subsistance pour deux jours par semaine et dépend, pour les cinq autres jours, de ce qu'elle fait venir de l'étranger. Ses secousses sociales, ses chômeurs par millions, toute sa profonde détresse n'est-elle pas la punition logique de ce crime de lèse-humanité qui a refusé les moissons à la terre que la Providence lui avait donnée pour nourrir les hommes?

Qui peut soutenir un instant que l'agrément du tourisme ou l'utilité postale de l'aviation comptent d'un grain auprès du danger certain des feux du ciel qui dévoreront les cités dans les guerres futures?

Vous tremblez déjà devant la, vision des races jaunes ou noires organisées et armées à l'européenne, jetant leurs hordes sur notre vieux continent!

Qui les a arrachées à leur torpeur naturelle, dessillé leurs yeux qui nous ignoraient, si ce n'est nos industriels et nos mercantis, dans leur criminelle âpreté du lucre, vendant des armes qui pourront servir à notre destruction?

De même les ploutocraties qui gouvernent le monde n'hésiteraient pas, dans leur soif inextinguible de concessions pétrolifères et autres, à remettre sur pied le bolchévisme

mourant, transformé déjà en nationalisme exaspéré. Il semble que la passion de Fort caractéristique de notre époque, soit pareille à celle de l'opium ou de la morphine, dont le malheureux dément exige encore et encore, tout en sachant que la mort est au terme.

Voyez l'industrialisme exalté comme facteur de progrès et de bien-être! Aujourd'hui des millions d'ouvriers chôment en Angleterre et en Amérique, des centaines de mille dans d'autres pays victimes du change élevé, mais, si le mark remonte, les ouvriers allemands seront à leur tour menacés de mourir de faim.

On parle de reconstruire l'Europe. Mais qu'est-ce qu'on entend par là? Simplement trouver des débouchés aux nations livrées au démon de l'industrialisme. Tâche probablement impossihle, car l'Europe appauvrie ne pourra pas absorber cette masse de produits manufacturés qui étouffe en ce moment les pays à surproduction à vide. Il est temps qu'on apprenne qu'un pays ne vit pas longtemps de la machine, qui finit par le dévorer lui-même. Car, quand on a commencé à surproduire, il faut continuer dans cette course vertigineuse, pour rémunérer le capital, améliorer sans cesse le machinisme, nourrir les ouvriers qu'on a arrachés du sol, et payer à l'étranger leur sub-

sistance qu'on ne produit plus, de sorte qu'à la fin, il faut acheter des marchés avec son propre sang.

L'aboutissement logique de notre industrialisme surchauffé serait donc l'inévitable catastrophe. Intensifier, pour sauver notre civilisation, le mal même qui la détruit, est une étrange conception. Les socialistes mettent le mal au compte du « capitalisme », et je suis de leur avis, en tant que capitalisme signifie ploutocratie. Néanmoins, le socialisme d'Etat, se servant du même outillage, deviendrait, tout comme le capitalisme, le prisonnier de la machine, qui le conduirait à la même issue fatale.

Les grands trusts de la ploutocratie poussent à la production de stocks immenses que l'humanité ne peut pas iconsommer, il s'en suivra forcément des conflits armés pour obliger certains voisins à absorber ces stocks.

Nationaliserez-vous les trusts ploutocratiques en socialisme d'Etat? Cela conduira à « casquer économiquement les démocraties, c'est-à-dire à transformer tous les pays en des citadelles où les masses qui commanderaient pourraient être aussi âpres dans leurs revendications, aussi animées, sinon plus animées, de l'esprit d'agression que les magnats

qu'elles auraient détrônés ». (J. Caillaux : Où va la France? Où va l'Europe?)

Partout où l'on regarde le soi-disant progrès, autrement dit le phénomène naturel et inévitable d'évolution, présente alternativement son double aspect de bien et de mal. Rien ne peut arrêter l'esprit humain dans sa recherche des secrets de la nature, mais les appétits humains s'emparent des découvertes du savant pour en faire des instruments de la concurrence destructive, tout comme les Eglises se sont emparées des sublimes vérités de Jésus de Nazareth pour en faire des instruments de puissance temporelle.

Dans la civilisation contemporaine, qui prétend éteindre les étoiles du ciel, on cherche en vain la force spirituelle, régulatrice de cette concurrence inhumaine. Je ne vois guère que la conception économique des français comme une consolation et offrant un exemple à suivre. Hélas, il ne sera point suivi; puisse du moins cette conception continuer à conserver aux français leur équilibre privilégié!

Elle ne procède, certes, d'aucun idéalisme mystique, elle a, au contraire, au premier jugement superficiel, un caractère tant soit peu pro-

saïque et terre à terre; mais elle est le fruit de la sagesse quotidienne, du bon sens, d'une philosophie souriante, d'une longue habitude des richesses que ne connaissent pas les peuples moins favorisés; elle est, enfin, un des traits les plus caractéristiques de cette qualité éminemment française : La mesure.

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