‹ Le secret de la sagesse françaiseChapitre 5 sur 13 · PREVOYANCE COMME FACTEUR D'INDÉPENDANCE · texte numérisé non relu

PREVOYANCE COMME FACTEUR D'INDÉPENDANCE

En effet, dès que l'étranger pénètre dans la vie française, il est frappé d'y observer des habitudes d'économie continues et qui lui semblent excessives. Ceci se rencontre dans toutes les classes et dans toutes les circonstances et prend dans ses manifestations extrêmes, comme chez les vieux paysans, des allures parfois d'une dureté antique, parfois d'un relief digne de Molière.

On en rencontre, dans la bourgeoisie d'ancienne couche, de ces phénomènes qui paraissent des tirelires ambulantes plutôt que des êtres vivants, tellement ils ont été absorbés toute leur vie par leurs fonctions d'instruments économisateurs, destinés, semble-t-il, à reverser périodiquement leur contenu dans les emprunts de l'Etat.

En général, cependant, l'esprit d'économie ne va pas jusqu'à exclure un profit sage et modéré des agréments de la vie.

L'économie française, quand on l'observe de près, apparaît comme une méthode persévérante d'utilisation des moindres choses, autre part négligées, et d'innombrables petites épargnes sur de menus frais. Cette méthode est dirigée par la femme française, avec une telle patiente ingéniosité que ces économies ne diminuent guère sensiblement le confort de la famille.

Car, à vrai dire, le français semble se priver relativement peu en fait de bien-être et de plaisirs modérés. Sa nourriture est large et succulente, ceci presque à l'excès en province. Nulle part au monde, on ne mange aussi bien que dans la province française, les tables d'hôte quotidiennes y sont servies comme seulement les repas des fêtes dans les autres pays, et à cette table d'hôte vous voyez comme pensionnaires des gens à peine aisés : officiers, professeurs, petits fonctionnaires. Cette abondance a certainement diminué depuis la guerre, mais elle tend à remonter à l'ancien niveau, à mesure que la production agricole redevient normale. Les exigences de la classe ouvrière quant à une nourriture opulente sont

extraordinaires, chaque étranger peut s'en informer près de sa « femme de ménage », femmes d'ouvriers qui pendant la crise domestique remplacent ou suppléent les domestiques à demeure; elles sont beaucoup plus difficiles que leurs maîtresses sur la quantité comme sur la délicatesse des aliments. Un ouvrier dépense plus pour déjeuner au restaurant qu'une famille bourgeoise n'assigne à son fils, étudiant en Sorbonne, pour le même repas. Aussi ce n'est pas chez les prolétaires industriels qu'on fait des économies, mais chez les autres classes qui forment la grande majorité.

Les français habillent leurs femmes beaucoup plus richement que ne font les autres nations. Mais les hommes, en revanche, sont eux-mêmes plus modestement vêtus, ce qui constitue la preuve la plus tangible de leur dévouement envers leurs compagnes.

On pourrait dire qu'ils économisent sur leur loyer, au moins à Paris, où ils se contentent d'appartements relativement exigus. Mais ils dépensent considérablement pour leurs mobiliers, se créant des petits nids confortables. Leur goût pour le mobilier de prix se rattache du reste à leur esprit d'économie puisque, d'une part, le fait qu'ils ont de l'argent de côté leur permet d'acheter plus facilement de jolies

choses et que, d'autre part, un riche mobilier représente une valeur qui ne passe pas.

Leur raisonnement est le même quand ils couvrent leurs femmes de bijoux.

Pour leurs plaisirs, ils montrent évidemment une assez grande modération. On se plaint en France que le monde des petites gens se rue au cinéma et pourtant la statistique prouve que dans les autres pays le nombre de ceux-ci est beaucoup plus élevé proportionnellement à la population.

Le français demande à s'amuser moins souvent, mais quand il en sent le besoin, il le fait assez largement; il donne à dîner moins souvent, mais ces dîners sont soignés. En somme, sa vie ne paraît pas étriquée, et on s'étonnerait qu'il puisse réaliser d'aussi fortes économies si on ne savait pas que celles-ci sont le fruit d'un art parfait d'éviter le gaspillage et le coulage sous toutes leurs formes, ainsi que de restreindre la vie coûteuse du dehors.

Avant le siècle dernier, les français n'avaient pas cette réputation particulière de sagesse bourgeoise, mais on les taxait de goûts dépensiers et luxueux. La folle prodigalité de la cour

et de l'aristocratie justifiait cette opinion. Prodigalité d'ailleurs qui était une politique des rois, poursuivant le dessein arrêté d'amoindrir la noblesse en la ruinant. Mais si on regarde à travers les siècles, en dessous de ces folles apparences, on voit que le Tiers Etat monte et s'accroît par un processus inverse. Quand la bourgeoisie arrive au pouvoir, elle inculque au reste de la nation ses habitudes d'économie. La France, saignée à blanc par les guerres napoléoniennes, s'appliquera, à partir de la Restauration, à recréer de la richesse par une sage économie. Enrichissez-vous ! Ce conseil de Guizot est en vérité un des mots qui ont la portée la plus considérable dans l'histoire française. Il a marqué pour tout un siècle l'évolution de la nation.

Cette maxime devint la règle d'or pour chaque français. Ainsi promulguée, elle servit à encourager et à intensifier toutes les énergies nationales déjà instinctivement tendues vers l'épargne, comme moyen de consolidation pour la famille et par conséquent pour la nation.

On n'a pas précisément glorifié ce conseil célèbre, on l'a trouvé un peu bien prosaïque et matérialiste, et pourtant il contenait les éléments qui ont donné à la France sa stabilité, sa sécurité, sa force de résistance, et à chaque

français individuellement toute sa tranquille fierté et son bonheur dans son indépendance personnelle.

C'est la passion de défendre cette indépendance économique et morale qui a donné aux français la capacité de tenir jusqu'à la victoire. Pour moi. leur résistance résidait avant tout dans le fait que chacun eut une claire conscience de défendre sa part dans la patrie commune.

On n'a généralement pas donné une assez large reconnaissance au magnifique mouvement de restauration, c'est-à-dire de réparation matérielle qui suivit les guerres de Napoléon. Au-dessous des secousses politiques des soidisant révolutions de 1830 et de 1848 se développa l'œuvre silencieuse et profonde de la renaissance économique française. Elle fut aidée par une pléiade d'administrateurs remarquables, d'une probité, d'une précision, d'une clairvoyance admirables, héritiers très dignes des grands commis de l'ancien régime. Le baron Louis, grand argentier de l'époque, reste toujours comme le type idéal du ministre des finances, qu'on cherche toujours en vain à faire revivre.

Les secousses politiques et les changements de régime qui suivirent au cours du siècle der-

nier ne furent guère que de légers frissons en surface qui suffirent à faire crouler ce qui restait du décor ancien régime, replaqué en 1815 sur la révolution agraire accomplie par le Tiers-Etat en 1789 à son profit.

La guerre de 1870 fut malheureuse, mais elle laissa pourtant à l'étranger et surtout à l'Allemagne, une impression de stupéfaction admirative devant l'étonnante révélation d'une force financière insoupçonnée: la France, on se le rappelle, avait souscrit, en quelques heures, soixante fois l'emprunt de cinq milliards; elle s'acquitta de cette dette pourtant formidable pour l'époque avec une facilité qui parut au monde presque incroyable. Ce geste eut un effet qui effaça en grande partie l'impression de la défaite militaire. Je m'en souviens comme d'une de mes premières impressions d'enfance. Longtemps encore après l'Année Terrible, on répétait: quelles ressources inépuisables et quelle confiance en soi-même, la France remontera bien vite!

Ainsi, il faut toujours, en jugeant la France, redescendre aux sources profondes des petites vertus bourgeoises et familiales. C'est là que cette nation de jeunesse éternelle retrouvera ses forces. C'est là l'explication de cette puissance de relèvement que la France possède à

un degré incomparable. Et rien n'est plus merveilleux et plus rassurant que de voir la splendeur de tant de manifestations intellectuelles et artistiques surgir de cette masse de bon sens et de sagesse.

Evidemment, me dira-t-on, ces gages de robuste sagesse dans le passé seraient bien rassurants pour l'avenir, mais ne jugez-vous pas trop les français d'après la France d'avantguerre? Ne voyez-vous pas qu'une France nouvelle est sortie de ce cataclysme, dans un état d'âme et de fait tout différent, où ses anciennes qualités peuvent se modifier?

A ceci je répondrai : la guerre, mondiale ne semble guère avoir changé foncièrement les peuples, elle paraît, au contraire, les avoir confirmés et intensifiés aussi bien dans leurs anciennes qualités que dans leurs anciens défaut.

Rien n'autorise à supposer que les effets de la grande guerre seraient de diminuer ces deux qualités maîtresses qui font la solidité de la France: l'ardeur au travail et l'esprit d'économie. Immédiatement après l'armistice, on pouvait constater une certaine mollesse, l'inévi-

table besoin de détente après quatre années d'efforts surhumains, et bon nombre de combattants, de retour au travail, avaient perdu de leur ancienne vitalité. Mais cette période de fatigue semble déjà dépassée. On constate partout une énergie croissante. Les efforts des sinistrés dans les pays dévastés, tout le travail de la remise en culture de la terre en général, le beau succès du salon automobile, tout cela témoigne d'un effort digne de la France d'avant-guerre. On sent autour de soi une activité presque surexcitée vers les affaires qui montre dans la bourgeoisie française, découragée des carrières libérales trop peu en rapport avec le coût de la vie, une tendance à s'américaniser, comme on dit ici.

Quant à l'esprit d'économie, il est trop foncièrement lié dans l'âme du français à sa conception de la famille, à son souci constant de la sécurité des siens, pour qu'il puisse être modifié par aucune guerre, révolution ou cataclysme extérieur. Il a1 sa racine dans cette double passion vitale du français : l'amour de la famille et l'amour de l'indépendance individuelle, le second étant le corollaire du premier.

J'emploie ce terme de passion vitale comme seul adéquat à des sentiments si impérieux que sans leur satisfaction la vie ne semblerait plus

à un français valoir la peine d'être vécue.

Tel est l'amour du français pour les siens qu'il se sent positivement dominé par le devoir d'assurer la sécurité de leur avenir.

Tel est son amour de l'indépendance personnelle qu'il se prive peu à peu tous les jours pour obtenir cette sécurité économique sans laquelle aucune réelle indépendance n'est possible.

Ce n'est pas par amour du lucre, mais par un sentiment honorable entre tous : la fierté individuelle. Deux fortes expressions populaires rendent ce sentiment : « Ne rien devoir à personne » et « Charbonnier maître chez lui ».

Pourtant ces deux instincts, celui du foyer et celui de l'indépendance, sont bien des plus anciens parmi les hommes. Ils ont été à la base de tout effort et de toute espérance depuis que les sociétés sont sorties de l'état primitif. Comment se fait-il donc que seuls les français en aient fait un principe opérant de leur activité?

Les autres peuples se sont contentés de rêvasser mollement à cette indépendance personnelle, pour l'immense majorité entre eux inatteignable; les français seuls ont fait de ce rêve leur but.

N'est-il pas un des plus grands mérites de ce peuple précurseur que d'avoir le premier

réalisé cet état de dignité et de liberté individuelles qui ne peut être conçu sans un certain degré d'indépendance économique?

Les faits sont là, les statistiques sont irréfutables, la capacité d'épargne des français est plusieurs fois plus grande que celles des autres ' peuples, et ce qui chez eux est considéré comme exception fort louable et cité comme un bel (exemple, constitue en France îa règle générale.

Je sais bien qu'en France aussi existent des métiers si peu rémunérateurs qu'ils rendent l'épargne impossible et que certaines catégories des ouvriers d'usine vivent dans l'insouciance. Ou constate pourtant que sur les 704.000 décès de l'année 1913, un peu plus de la moitié, soit 360.539, ont laissé des successions déclarées au fisc; le chiffre des décès comi prend les enfants même en bas âge; si on y ajoute les hospitalisés, les infirmes, les femmes à la charge de leur famille, plus le nombre énorme dî gens qui donnent de la main à la main à l(urs enfants pour échapper au fisc, on est en droit de conclure que la très grande majorité, ;ans doute plus des trois quarts, des personnes valides et capables de travailler, laisse des économies.

Il est ficile même pour des étrangers, quf ne voient la France qu'en superficie, de cons-

tater cet esprit d'économie extraordinaire chez une classe qu'ils peuvent aisément observer, je veux parler des domestiques.

Dans leur pays, les servantes sont coquettes, portées à s'amuser, dépensant chaque mois presque tout leur gain pour se nipper et aller danser.

En France, elles sont incomparablement plus modestes, habillées en noir et paraissent surtout dominées par la passion de mettre de côté, si possible, leur salaire tout entier. Leurs menues dépenses sont couvertes par les petits bénéfices chez les fournisseurs. Elles consultent volontiers leurs maîtres sur leurs placements en fonds d'Etat. Elles sont beaucoup pjus travailleuses et dures à l'ouvrage que leurs consœurs étrangères et il semble de bonne justice que cette vaillante fille finisse ses jours dans la sécurité, dans une maisonnette de son village, ou derrière le comptoir de sa petite boutique.

Mes lectrices s'écrieront ici sur la dise des domestiques et sur leurs insupportables prétentions. Elles changeraient d'avis à elles avaient dû mener une maison à l'éfc*anger. Qu'elles comparent avec Londres, New-^'ork ou Stockholm, où les bonnes ont leur clambre

dans l'appartement avec permission de recevoir leurs amis.

Dans ces pays, la domestique française serait primée et enlevée aux enchères comme un oiseau rare.

A mes lecteurs qui trouveraient que je peins trop en beau le tableau des mœurs françaises, je répondrai simplement : allez, voyagez et comparez! Vous ne connaissez pas votre bonheur !

Au 31 décembre 1920, les caisses d'épargne avaient 15 millions 738.000 déposants, alors qu'en 1913, à la veille de la guerre, on n'en comptait que 15 millions 066.000. L'augmentation est de 672.000.

A la même date, le montant des dépôts représentant le solde dû aux déposants, s'élevait à 8 milliards 149 millions de francs, en augmentation de 2 milliards 230 millions sur celui de 1913.

Ajoutons que l'excédent des dépôts pour 1921 semble dépasser 800 millions.

La France a perdu un million et demi de ses hommes valides; néanmoins, elle économise plus encore qu'avant la guerre. L'esprit

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