GO
d'épargne y esi donc plus vivant et plus agissant que jamais. S'il est vrai que la grande tourmente n'a pas changé les peuples, mais tout au contraire' a exalté leurs défauts et leurs qualités, on doit reconnaître qu'il en est ainsi pour les vertus de travail et d'économie du français.
Les dépôts des caisses d'épargne ne représentent d'ailleurs qu'une part relativement faible des économies nationales, car même dans le petit peuple, les français placent leur argent en fonds d'Etat, dès qu'ils en ont accumulé le montant. On estime que pendant 1920, l'épargne française a consacré 18 milliards d'argent frais aux deux emprunts d'Etat.
En d'autres pays, les économies prennent principalement la forme des assurances. C'est une manière de se contraindre soi-même à la prévoyance, de mater les velléités de légèreté et d'insouciance. Le français n'a pas besoin de s'imposer pareille discipline, et dans cette capacité d'endurer des privations volontaires s'exprime l'extraordinaire maîtrise de soimême qui dans certains domaines psychologiques caractérise ce peuple.
Ceci correspond à une sorte de stoïcisme Spartiate qui fit que le français supporta mieux que n'importe quel autre soldat les souffrances
terribles de la guerre, quoi qu'il fût de beaucoup le moins bien vêtu, le moins bien chaussé et le moins bien cantonné. C'était émouvant d'entendre les poilus émerveillés raconter les belles choses qu'ils trouvaient dans les tranchées allemandes conquises : les chaudes peaux de mouton, les superbes bottes jaunes, les installations confortables et protégées. Ils n'étaient pas non plus suivis de magnifiques voitures de thé, de cakes et de marmelade, à l'instar des anglais. Pour moi, ces poilus, dans leurs pauvres capotes usées et leur attirail parfois bizarre, rappelaient les rudes compagnons de notre Charles XII, sans souliers dans les neiges de Russie et qui, eux aussi, savaient vaincre.
C'est que la machine physiologique française est pour ainsi dire plus nerveusement montée que celles des races anglo-germaniques. Tandis que l'extrême fatigue, on l'a vu pendant la guerre, abat et annihile l'anglais, elle surexcite le français qui se nourrit positivement de sa force nerveuse.
Il se passe alors plus longtemps qu'aucun autre de boire et de manger, tandis que l'anglais doit s'arrêter pour se refaire et prendre son thé. Sa gaîté qui n'est en somme, qu'une belle réserve d'énergie à vivre, le soutient dans
les moments tragiques comme elle lui fait passer aisément sur les mille petites privations de la vie quotidienne. Celles-ci, il les accepte et il les veut parce que, librement consenties dans un but d'épargne, elles sont pour un homme le seul chemin de l'indépendance.
Aussi, son individualisme répugne-t-il à toutes les formes collectives de la prévoyance, phénomène peut-être regrettable et qui a retardé en France le développement des assurances. Au fond, c'est qu'il veut être maître de son argent, le sentir près de lui, à sa portée, bien à lui, dans sa main. Attendre une petite somme à un âge avancé ne lui convient guère, mais il préfère pouvoir disposer du capital économisé de la façon et au moment qui lui convient le mieux, fut-ce, comme il arrive, pour ne jamais user de cette faculté.
Un industriel de mes amis en Suède avait un jardinier, bon travailleur, vieux garçon, qui régulièrement chaque dimanche allait en ville et buvait sa paye de la semaine.
— Voyons, Carlsson, lui dit le patron, soyez raisonnable; ne buvez que la moitié; vous serez aussi complètement ivre, par conséquent vous aurez autant de plaisir pour votre argent; l'autre moitié vous la mettrez à la caisse d'épargne pour vos vieux jours.
— Jamais de la vie, répondit-il, pourquoi économiser? Quand je serai vieux, l'Etat doit me nourrir.
Ce raisonnement n'entrerait jamais dans la tête d'un français. Premièrement, il n'a aucune confiance que l'Etat veuille ou puisse le nourrir. Et puis, cette solution lui ferait horreur. L'idée d'être encaserné dans un asile représente pour lui le désespoir et l'humiliation. Aussi tout ce que le socialisme et le communisme pourraient présenter dans ce genre, même sous un jour paradisiaque, ne lui inspire que méfiance et aversion. Le français est si foncièrement ennemi de tout ce qui prend figure de communauté, que les coopératives de production rencontrent parmi les petits paysans des obstacles presque insurmontables et n'ont réussi que dans des cas isolés, et lorsque l'action coopérative ne lie que très peu l'action individuelle.
Cet esprit de prévoyance, résultant de l'amour jaloux de l'indépendance individuelle, explique certaines lacunes dans la vie sociale française. On a critiqué à l'étranger, lors de l'institution des retraites ouvrières en France, leur moindre efficacité protectrice par comparaison avec les lois sociales en Allemagne. C'est que les français ont beaucoup moins
besoin de cette protection puisqu'ils se protègent eux-mêmes par leur prévoyance. On peut dire qu'on rencontre moins d'altruisme en France, mais c'est que le français se confine si profondément dans sa famille qu'il accomplit dans ce cercle ses devoirs de prévoyance et de protection altruiste.
Les économies françaises sont en grande partie le résultat de ce fait que dans les classes travailleuses, c'est la femme qui presque souverainement administre la maison. L'homme lui remet intégralement sa paye, et les mauvais sujets qui font exception encourent le blâme universel de leur entourage. Mais même chez les célibataires et chez les jeunes gens, on observe cet esprit de prévoyance. Le fond en est une extrême fierté individualiste qui veut assurer son indépendance. Chez les autres nations, le besoin de distractions immédiates l'emporte généralement, l'homme moyen y vit au jour le jour sans nourrir de longs plans pour sa propre vie et encore moins pour sa progéniture. Le français est habitué dès son entrée dans la vie active à considérer la suite de ses jours comme un ensemble d'efforts devani logiquement aboutir à un but donné. Ce sentiment existe ailleurs mais principalement dans les classes supérieures; mais le bonheur et la soli-
dite de 3a France vient de ce que ce sentiment de dignité humaine a pénétré jusqu'aux couches profondes de la nation.
Toute cette conception économique si prudente produit un esprit opposé à la folie de la concurrence dévastatrice.
On dira que ce livre est d'une conception bien bourgeoise. Je l'avoue volontiers, car j'ai acquis la conviction que le bonheur des français réside en grande partie dans leurs vertus bourgeoises et dans le fait que la majorité du peuple peut arriver à l'état de petit bourgeois indépendant. La conscience de cet heureux état social a tellement pénétré les français que même les soi-disant révolutionnaires caressent en leur for intérieur un rêve semblable.
Peut-être ont-ils le même désir dans les autres pays. Nous possédons en Suède un leader socialiste quelque peu fantaisiste et d'une franchise pleine d'humour. Il m'arriva d'entendre un de ses discours où il fulminait contre l'infâme capitalisme, tandis que ses auditeurs applaudissaient avec conviction.
— Et vous tous, s'écria l'orateur en tournant un doigt menaçant vers les assistants, en estil un seul parmi vous qui refuserait un héritage de cent mille couronnes et qui ne devien-
drait avec joie un de ces infâmes capitalistes?
De gros rires satisfaits saluèrent cette heureuse vision et l'attitude de l'auditoire marquait un parfait acquiescement à la boutade de l'orateur.
Mais ce n'est qu'en France que le peuple a su s'arranger dans les cadres de la société bourgeoise existante pour réaliser dans la mesure du possible un idéal semblable.
L'auteur de ce livre n'appartient à aucun parti politique et il a vécu dans des conditions propres à lui garder l'impartialité complète de son jugement. Il a trop vécu hors de sa patrie pour s'y sentir mêlé aux intérêts et aux passions des partis. Il n'a pas à prendre position en France où il n'est même pas électeur. Il reste donc spectateur des deux côtés. Il ne craint aucune hardiesse et il sympathise avec les efforts légitimes des moins heureux pour améliorer leur sort. Mais il veut garder les cadres de la société actuelle, convaincu de l'effroyable et irrémédiable dissociation dans le chaos et la misère qui suivrait leur destruction, ainsi que l'exemple de l'infortunée Russie l'a trop clairement montré.
Or, l'histoire de la société bourgeoise en France a démontré combien de bien-être pour tous avec l'espoir d'une ascension aisée par le
travail peut être réalisée dans ses cadres. Ceci a été obtenu en France par le respect de l'effort personnel et de la liberté individuelle dans ses initiatives et dans ses responsabilités.
Que d'autres races soient obligées de chercher leur équilibre dans une forme de socialisme d'Etat, soit par un besoin de tutelle à leur manque de maturité, soit par le goût d'obéir et de se sentir une molécule d'une force multipliée, comme c'est le cas pour l'allemand, ceci est leur droit.
L'instinct inné du français le porte vers l'action indépendante. Pour moi, je ne peux pas me défendre de considérer cette caractéristique comme le signe d'une mentalité supérieure. Qu'on glorifie, selon la mode du jour qui passe, la grandeur et les résultats « colossaux » des conglomérats monstres de production, ceci n'empêche que les plus belles fleurs de la civi-. lisation n'aient leurs racines dans l'individualisme, dont la France reste la terre sacrée.
Les fanatiques de ce « Monde Nouveau » dont personne ne discerne les contours resservent ce cliché facile que la société bourgeoise a fait son temps, tout comme l'ancienne aristocratie, et doit céder la place à la dictature du prolétariat. Qu'on me permette de constater au contraire qu'en France, au moins, la
société bourgeoise semble posséder une armature d'une solidité à toute épreuve. Une suprême catastrophe comme la guerre n'a pu l'ébranler en rien; bien plus, elle a plutôt fortifié la majorité des français dans leurs instincts de conservation bourgeoise. Quant aux assauts intérieurs, ils ont été si faibles et portés avec une conviction si molle que leurs effets sont restés à peu près imperceptibles. J'ai vu défiler sous mon balcon des théories de manifestants en beaux vestons de dimanche avec leurs femmes ondulées, chaussées comme d'élégantes demoiselles de comptoir et tenant par la main, derrière les drapeaux rouges, des charmantes petites filles enchapeautées, ce qui prouvait suffisamment qu'on ne les lancerait pas dans des bagarres. Enfin, le résultat le plus clair de la grève avortée de mai 1920 et des batailles entre majoritaires réformistes et minoritaires bolchévisants semble être d'avoir casse les reins au syndicalisme français qui a perdu la plus grosse partie de ses adhérents. Durant les longues années où j'ai eu l'occasion d'observer le mouvement social en France, je n'ai jamais pu m'astreindre à prendre au sérieux, encore moins au tragique, les velléités révolutionnaires. Dès que les gouvernants, excellents républicains comme Millerand et
Briand, ont montré un peu de fermeté, le mouvement est rentré sous terre et la grande majorité des manifestants, toujours abusés par les énergumènes de carrière, m'ont paru contents que tout finisse sans casse et par le triomphe de l'ordre.
En d'autres cas, le mécontentement du public a suffi pour faire avorter telle grève qui le gênait, et c'est un axiome courant que nulle grève n'est possible qui a contre elle l'opinion publique.
En 1920, j'entendais nos bolchevisants parisiens murmurer: « la criminalité monte... nous allons tout doucement vers le Grand Soir... » Leur espoir me parait déçu, la statistique pour 1921 constate un considérable abaissement de la criminalité qui avait monté aussitôt après la guerre, conséquence naturelle du retour de tant d'hommes sans places, 1.090 affaires criminelles, à Paris, contre 1.587 Tannée précédente. 130 agressions contre 268, 57 ;vols d'automobiles contre 198, enfin une diminution de plus de la moitié.
Les conditions économiques en France ne sont pas telles qu'elles puissent, au moins jusqu'à présent, justifier et alimenter de profonds courants de mécontentement. Des agitations superficielles sont entretenues, en premier lieu
BJBUOTHECA S)
T»ar les meneurs professionnels qui en vivent et en prospèrent, en second lieu par des petits groupements d'illuminés ou de romantiques de la révolution. Les uns et les autres sont également possédés du démon d'une rhétorique aussi creuse qu'inépuisable, qui serait bien incapable d'entraîner à leur suite les foules profondes. Le plus surprenant est pour moi que les bourgeois aient paru parfois prendre peur de ces apparences.
La C. G. T. était à un moment donné une force avec laquelle il fallait compter. Ce n'était pas le royaume des phrases creuses, mais bien le domaine des intérêts professionnels. On aurait pu concevoir sur ce terrain une prudente collaboration entre les forces de production : capital, direction et travail, enfin un effort vers une entente entre les bonnes volontés. Mais les extrémistes, de profession ou de conviction, ont si bien travaillé au sabotage de cette organisation ouvrière, qu'ils n'eussent pu mieux faire s'ils avaient agi comme agents provocateurs de l'infâme capitalisme.
Citons un fait suffisamment éloquent. 11 y a, dans le département de la Seine, 225.000 ouvriers des métaux. Sur ce nombre, 75.000 seulement étaient syndiqués avant la guerre. En 1919, au moment de « l'enflure » des effectifs
syndicalistes, 26.000 nouveaux adhérents venaient au syndicat. Mais la lutte des tendances a réduit considérablement ce chiffre. Il ne reste plus aujourd'hui que 2.000 syndiqués dans la Seine, c'est-à-dire 0,8 pour cent.
Dans le mouvement ouvrier en France, on ne retrouve presque rien de cette cohésion et de cette discipline qui donnent par exemple sa puissance au socialisme suédois, peut-être la plus remarquablement organisée dans le monde. L'esprit d'indépendance du français est trop fort.
Aussi, ripostera son camarade étranger, sacrifie-t-il pour cette indépendance son intérêt de classe.
Il est ainsi fait. Il ne s'en porte pas plus mal puisque, en somme, il est le plus, heureux parmi tous les ouvriers de l'Europe. Il veut naturellement hausser ses salaires, mais son idéal de vie, le sien et celui de sa femme, est construit, sur le modèle de la société existante.
Dans ce cadre, tous deux veulent vivre dans la liberté et l'aisance relative de petits bourgeois.
Celui qui ne partage pas ce désir invincible de rester maître de son destin, ne comprendra jamais l'âme de la France contemporaine.