VAINES APPARENCES
Au sommet de l'arbre français resplendissent ces fleurs magnifiques de l'art et de la pensée qui font de la culture française le jardin enchanté de notre civilisation.
Ce rôle de la France est si universellement reconnu, son rayonnement est d'une clarté si aveuglante, que je n'ai pas jugé utile de m'étendre longuement sur ce sujet; et il aurait fallu une plume plus autorisée que la mienne pour analyser les caractéristiques d'une œuvre aussi immense et aussi variée.
Mais combien peu parmi ces étrangers qui applaudissent à distance les météores du firmament intellectuel français, apprécient avec justesse ou se rendent seulement compte de la somme de vertus et d'énergies quotidiennes qui nourrit les racines et forme l'arbre robuste qui porte cette floraison merveilleuse.
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Ce ne sont pas néanmoins les muses et les déesses ailées des beaux-arts, qui ont arrêté sur la Marne les armées allemandes. Ce fut l'obstination tenace, l'habitude stoïque du soldat paysan, conduit par le génie et la foi des chefs militaires.
Dans les tranchées même la pensée de ces hommes était toujours dans leurs champs* préoccupés de la moisson et des prochaines semailles, comme s'ils avaient eu un billet d'être immortels, ou comme si leur vie et leur mort n'était qu'un accident négligeable dans le cycle nécessaire des travaux de la terre. Quelle fontaine de Jouvence pour une nation aussi longtemps que ces fils gardent ce culte pour la terre nourricière!
C'est en se penchant sur l'âme populaire de la France, en approchant celui que les anglais appellent « l'homme dans la rue », ici peut-être plutôt l'homme des champs, qu'on apprend à avoir confiance dans le destin de la France, bien mieux qu'en lisant les livres de ses écrivains, si beaux soient-ils. Je dirais même : ces derniers vous apprennent trop souvent à douter.
Le soi-disant francophile qui s'imagine connaître la France à travers sa littérature contemporaine la plus goûtée à l'étranger s'en fait
l'image d'une Athènes en état de décadence politique, rayonnant encore sur le monde comme l'autre fit sur l'ancienne Rome, enfin policée, raffinée à l'excès, mais énervée dans sa force génératrice, et condamnée à laisser la direction du monde à des races plus robustes et plus saines.
Ce n'est que sous cet aspect qu'il admet la France. Une France politiquement forte, occupant le rang auquel elle a droit dans le monde, il l'accuse aussitôt « d'impérialisme », elle lui inspire de la méfiance.
C'est ce que m'ont expliqué de préférence des anglo-saxons. « Mais la France devait se concentrer dans son rôle splendide de maitresse des arts et des lettres, et nous laisser la direction des affaires du globe. »
Le bon sens français estimerait qu'on se moque de lui par un pareil langage et que, comme dans la fable de La Fontaine, on prétend avaler l'huître en lui offrant avec un sourire la belle coquille nacrée.
Il n'y a rien d'aussi hasardeux et incertain que de juger un peuple essentiellement d'après sa littérature.
Ainsi, ce lecteur enfermé dans sa chambre bien loin derrière les terres et les océans,, s'imaginait connaître la France contemporaine,.
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et cependant tout ce que lui montra la Grande Guerre renversait complètement ses opinions préconçues.
Comment les subtilités tortueuses de M. Bergeret, son épicurisme ironique, son scepticisme négateur, pouvaient-ils créer un pressentiment exacte des énergies, des vertus, de la foi en soi-même, que dévoila la France dans le péril suprême?
Combien de fois n'ai-je eu à réfuter les préjugés de mes compatriotes, enracinés dans leur erreur et répétant : Cela ressort avec évidence de l'œuvre de tel écrivain notoire.
Il faudrait en conclure que la littérature moderne, au moins dans la forme du roman psychologique actuel, ne peut, par définition, présenter l'image exacte de l'âme d'un peuple. Le roman psychologique est une observation clinique, aussi peu représentative de la mentalité générale que ne le seraient les notations d'un médecin aliéniste.
L'écrivain moderne a besoin d'attirer l'attention sur lui en piquant la curiosité, et par conséquent en peignant des cas excentriques.
Avec l'industrialisation du métier des lettres, et la concurrence formidable qui s'y exerce, la carrière littéraire est devenue un moyen d'arrivisme et de gagne-pain, beaucoup plus qu'elle
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ne Tétait autrefois. L'observation scrupuleuse et désintéressée a faibli, et trop souvent elle cède la place à la nécessité de faire sensation, d'indigner au besoin, pour vendre. En même temps, l'écrivain s'est exaspéré dans son orgueil et dans ses nerfs par les difficultés souvent tragiques de ce struggle for life effréné, de. sorte qu'au lieu d'être, comme il le devait, un exposant algébrique de son pays, il n'en est plus qu'un cas pathologique.
L'adulation des cénacles et l'atmosphère des petites sociétés d'admiration mutuelle contribuent à enfermer l'écrivain dans le cercle d'une vision de plus en plus étrangère à la grande moyenne de son peuple. Ceci est encore plus vrai pour l'auteur dramatique.
Ce dernier vit dans un monde nettement distinct de la société régulière. La comédienne occupe une situation de liberté à part que lui accorde l'opinion publique, dans la pensée, que pour pouvoir rendre les nuances des plus subtiles des drames de l'amour, il lui faut les avoir vécus avec intensité. D'autre part, on n'ignore pas qu'à l'exception de quelques rares étoiles aucune femme de théâtre ne peut, par son métier seul, suffire aux somptueuses toilettes que le public exige d'elle. Certes, bien des artistes charmantes peuvent garder de la
tenue et de la dignité dans leur existence de femmes libres, qui après tout n'ont à rendre de comptes à personne; mais dans d'autres cas, ce genre de vie amène facilement des désordres et des compromissions assez vilaines, qui produisent cette décadence de mœurs, inévitable dans les couches les plus élégantes d'une société raffinée, et dont les grandes capitales ont toujours donné l'exemple. Ceux qui vivent presque exclusivement dans ces milieux délicatement empoisonnés, et certainement les plus capiteux, les plus ensorceleurs qui soient au monde, en viennent facilement à confondre la morale relâchée de ces cercles restreints avec la morale générale et courante.
Les hommes de théâtre deviennent tellement captifs de ces milieux où se passe leur vie eniière. en marge d'une société bourgeoise qui les horripile par sa correction, qu'ils perdent les simples notions de décence qui furent pourtant les leurs et celle de l'honorable famille où ils furent élevés.
Le public étranger est immédiatement disposé à prendre comme des documents irréfutables et des tranches de vie vivantes des conceptions nées de la fantaisie d'un auteur, qui d'une part à perdu le sens exact du code moral moyen, et d'autre part charge encore le tableau
de paradoxes et de licence, pour ébahir et chatouiller le public.
Je prendrai seulement deux exemples de la production dramatique la plus récente, et qui ont été diversement appréciés par le public. Dans Possession, M. Henry Bataille pose la jeune fille qui, du reste parfaitement veule et petite rosse superficielle, se vend froidement à un vieux fêtard afin d'éviter non la misère mais une vie privée du grand luxe. Il paraît que ce problème de vulgaire marchandage est d'une rare psychologie et infiniment tragique, bien plus que celui de centaines de mille de petites parisiennes qui gagnent vaillamment leur vie. Aussi tragique sans, doute, le cas du mari trompé à son escient, dans la pièce signée de M. Pascal, qui implore l'amant de sa femme de ne pas la quitter, tant il montre de sollicitude pour le bonheur de son épouse. Cas d'abnégation sublime, de l'humanité la plus douloureuse et la plus profonde, comme l'écrit un critique.
Si de ces pitoyables platitudes on voulait conclure à la moralité générale en France, certes celle-ci serait peu louable. C'est ce qu'essaient de faire tous les ennemis et encore plus les innombrables jaloux de la France, en montrant du doigt ces documents sur les mœurs
qu'ils estiment sans réplique. La vérité que tout le monde reconnaît est que la comédie de mœurs parisienne se trouve dans un état de crise et de décadence. Elle en est venue à exploiter le goût et la curiosité du luxe féminin dans des pièces qui servent principalement de réclames aux grands couturiers et de leçons de modes aux spectatrices, à telles enseignes que la première répétition générale est désignée sous le nom de « répétition des couturières ».
Des auteurs extrêmement adroits, possédant en perfection les « ficelles » du métier, accommodent le tout à une sauce savante. A qui la faute? On accuse en premier lieu les directeurs de théâtres plutôt commerçants que gardiens du feu sacré. Mais le public même commence à réagir ainsi que le prouve le succès d'entreprises d'art purement désintéressées telles que l'Œuvre et le Vieux-Colombier.
Prenons, dans ce qui pour la France est déjà du passé, un exemple de la peinture de mœurs qui fait loi à l'étranger.
Emile Zola était certainement un observateur probe qui croyait sincèrement donner un tableau véridique de la France de son temps. Son mauvais estomac rendait son humeur atra-
bilaire, il voyait trop en noir et son œuvre fut profondément injuste.
— Même la classe paysanne en France est donc foncièrement pourrie, me dit un ami suédois qui sortait de la lecture de La Terre?
En vain je fis des efforts pour le convaincre du contraire. L'autorité de Zola demeura plus forte que mon témoignage personnel. Je connaissais pourtant assez bien le paysan français, j'ai fait chaque année des séjours dans les propriétés de ma famille française, ou de mes amis, et j'ai pu observer le paysan de très près. Il faut être d'une misanthropie maladive pour le méconnaître comme l'a fait Zola.
Il a naturellement ses défauts et il est curieux de constater que ces défauts sont les mêmes chez tous les pajrsans du globe; partout ils sont durs et avares. Mais ils ont, surtout en France, une admirable énergie au travail et constituent un réservoir inappréciable de forces saines. Leur premier défaut me paraît un conservatisme outrancier. En revanche, ils ont des mœurs incomparablement plus pures que celles des ouvriers des villes. Les jeunes filles sont tenues par le code des convenances des campagnes assez à l'écart des garçons et on n'y trouve rien qui ressemble à la promiscuité des agglomérations industrielles, tellement per-
nicieuses pour la première adolescence. Le dimanche, petites filles ou grandes filles se promènent en bandes par les rues du village, avec celles de leur âge, et les garçons de même de leur côté; ils ne se mêlent guère qu'à la danse.
La surveillance publique est donc réellement forte sur les filles, et les cas de désordres relativement isolés sont sévèrement jugés et produisent parfois des effets tragiques. Les paysannes sont des phénomènes de labeur et d'économie, d'une robustesse et d'une endurance extraordinaires comme elles l'ont prouvé en tenant la plus grande partie des terres en culture pendant les quatre années où les hommes étaient au front. En mon âme et conscience, j'ai donc reçu du paysan français une impression opposée à celle de Zola, tout en connaissant les cancans de villages qui ont empoisonné la conception de ce romantique truculent qu'était en réalité le chef de l'école naturaliste.
Un grand industriel suédois de mes amis passait depuis longtemps une ou deux semaines par an à Paris, pour ses affaires. Il n'en connaissait que les lieux de plaisir, ce qui ne lui avait évidemment pas donné une connaissance ni juste ni suffisante du peuple français.
En 1920 il eut un mois de loisir qu'il employa à visiter à fond les plus belles contrées
de la France. Il avait emporté sa propre auto et, très amateur d'histoire, il recherchait les coins souvent cachés qui renferment les trésors de l'architecture française. La connaissance qu'il fit des campagnes et de leurs populations fut pour lui une révélation. Jamais, dit-il, je n'ai rencontré, dans mes' voyages, des gens aussi aimables et aussi affinés, de manières aussi bienséantes. Jamais je n'ai vu tant de travail accompli avec tant de bonne humeur.
La campagne corrigeait ainsi certaines imipressions de la vie de plaisir de Paris, et on ne peut trop conseiller à l'étranger de séjourner en province, faute de quoi ses conceptions de la France seront forcément incomplètes et faussées.
On sait, du reste, qu'une partie de Paris constitue une ville cosmopolite aussi peu représentative pour le vrai Paris, capitale de la France, que le serait Monte-Carlo ou d'autres villes cosmopolites. Les établissements de Montmartre ne sont pas pour un dixième fréquentés par des français. Supprimez les étrangers et presque tous ces établissements fermeraient leurs portes; le Paris des français serait, au moins pour la vie un peu grossière des noctambules, une des villes les plus sages de l'Europe.
Il y existerait pourtant un Tout-Paris intel-
lectuel et artistique extrêmement brillant, curieux et pittoresque. La coquetterie des femmes y régnerait avec un éclat incomparable. Quand on a vu par exemple certaines répétitions générales fort sélectes, d'avant-guerre, comme celle de Chanteclair, on a certainement vu le maximum du pittoresque et du vivant dans l'élégance, et si le monde de la cour de certains grands pays présentait une plus noble correction, l'atmosphère capiteuse qu'on respirait dans cette salle semblait un extrait de grâce, d'intelligence et de fantaisie impossible à produire autre part qu'à Paris. Elle était poussée pourtant à tel point qu'elle donnait fortement l'impression de cette république athénienne, affinée et corrompue jusqu'à la décadence. Et pourtant ce Tout-Paris si brillant n'existe que pour les quelques milliers qui le composent, il est ignoré par toute la province et par 99 pour cent des Parisiens qui n'en approchent même pas de loin.
Sa raison d'être paraît en grande partie de servir comme champ d'expérience pour l'immense industrie de luxe et à ce point de vue il représente une utilité, mais autrement son influence sur les mœurs et les conceptions des français est des plus réduites.
A côté de ce Tout-Paris superficiel il en est un autre qui représente un des foyers les plus lumineux de l'humanité. C'est le monde des savants, réservoir sublime de l'idéalisme français. C'est un monde à part, presque chimiquement libre de tout arrivisme et de toute compromission. Leur vie est si absolument consacrée à la recherche de la vérité, par l'amour de la vérité seule, qu'ils fuient même la renommée comme une parade sur la place publique, indigne d'une conscience consacrée au travail.
Ils ne désirent pas que la foule connaisse leurs noms, et l'estime de quelques maîtres de leur spécialité est la seule récompense qu'ils ambitionnent. Combien de ces noms dont l'histoire se souviendra, sont ignorés du grand public, accaparé par quelque histrion, par une étoile du film ou par un boxeur?
Dans ce milieu, tout de modestie et de probité, les intrigues disqualifieraient qui les oserait employer, alors qu'ailleurs, dans ce Paris fiévreux de la politique, de l'argent et des lettres, elles sont la condition difficilement inévitable de toute réussite. Sauf quelques rares exceptions éclatantes, les savants dédaignent la politique, aussi celle-ci le leur rend-eile, malheureusement, avec usure. Ils sont oubliés par les puissants du jour, réduits trop souvent à
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travailler dans le dénuement et dans la misèrecoupable de leurs laboratoires. Ces derniers temps la presse a retenti d'appels à l'opinion pour contraindre les pouvoirs publics à porter remède à cette situation indigne d'un grand pays. Des souscriptions publiques ont tenté de pallier provisoirement le mal. Ainsi le savant français, fier et modeste, mène vraiment la vie d'un ascète de la science. On voit des plus hautes célébrités, dont chaque instant est précieux,, et qui ailleurs seraient pourvus de tous les conforts et de toutes les facilités, attendre chaque matin la correspondance de leur tramway pendant une demi-heure.
Il serait pourtant profondément injuste de ne pas reconnaître que le monde des lettres a compté de nos jours des amants d'idéal pur,, comme le fut Charles Péguy, parmi tant d'autres. Nombre d'écrivains jouissent en France d'une réputation méritée qui n'ont pas recherché l'appât du scandale ou le régal des sensations malsaines, mais ceux-là l'étranger les. connaît relativement peu, car il est suffisamment fourni de vertu chez lui et c'est précisément le contraire qu'il va chercher ailleurs.
Peut-être pour d'autres pays, pouvait-on soutenir qu'il existe une corrélation étroite entre les fictions de leur littérature et de leur vie
réelle. Mais ceci devient particulièrement faux quand il s'agit de la France, parce qu'il convient de tenir compte du penchant à l'ironie et au paradoxe qui domine les habitudes d'esprit du français.
Il adore taquiner un peu les idoles qu'il vénère, en leur chuchotant à l'oreille que peutêtre ce sont de fausses idoles. Infiniment rares sont les étrangers qui ne prennent pas trop au sérieux ce qui pour le français n'est que jeu ou badinage, tout au plus exercice critique. Le français a éminemment le sens de la relativité,, iî prend la vie pour ce qu'elle vaut, et c'est précisément cela qu'on ne lui pardonne pas.