LA FRANÇAISE
Si l'on veut faire abstraction, un moment,, des douleurs de la grande guerre, qui ont été les mêmes pour tous les peuples engagés dans la lutte, je crois que le monde s'accorde à reconnaître que les français ont réussi à réaliser la plus grande somme de bonheur relativement possible pour un peuple dans les conditions de notre civilisation. Tout étranger qui visite la France reçoit cette impression. C'est ici, sur cette terre douce, parmi ce peuple affiné, qu'il voudrait passer ses loisirs. Si les français ne s'en rendent pas compte euxmêmes, quand ils sont ichez eux, ils s'en aperçoivent évidemment dès qu'ils en sortent, puisqu'ils montrent tant d'empressement à y revenir.
Cet heureux privilège peut s'expliquer déjà, et en premier lieu, par l'influence de la femme
française. Ce qu'elle a fait pour l'ensemble de la nation, en construisant la famille et en encourageant l'homme dans son effort, est de tout point inestimable. Qu'on songe au soutien moral et au réconfort joyeux qu'apporte à l'homme une compagne intelligente qui le seconde dans ses travaux tout en égayant sa maison par sa bonne humeur constante, son charme et ses soins coquets pour sa personne et pour son intérieur.
La plupart des hommes sur la vaste terre auraient plus de cœur à l'ouvrage et plus de goût à la vie s'ils se sentaient secondés de cette manière. Mais relativement peu, sans doute, sauraient profiter de cette admirable auxiliaire comme le font les français, qui reconnaissent à leurs femmes la place qu'elles méritent, dans leurs maisons et dans leurs affaires. En revanche, celles-ci rendent largement, en bonnes grâces et en utilité, la prédominance qu'on leur accorde, et leur tact naturel fait qu'elles n'abusent pas de leur pouvoir sur l'homme.
Je connais une dame anglaise, qui a vécu la plus grande partie de sa vie à Paris, mais s'est retirée sur ses vieux jours dans son pays natal. Toujours vivement préoccupée d'oeuvres phi-
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lanthropiques, elle m'a donné des points de comparaison entre le prolétariat français et le prolétariat anglais. Elle est avant tout frappée par la négligence, le gaspillage effrayant et l'incapacité totale des femmes d'ouvriers anglaises. « Quand elles ont dix shillings, ditelle (c'était avant la guerre), elles s'achètent une blouse rose et traînent avec en savates éculées et en jupe effilochée. » Elles sont incapables de coudre un point ni de nettoyer leurs enfants; ma vieille amie en connaît qui accouchent presque tous les ans et ne savent même pas préparer quoi que ce soit pour la naissance de l'enfant, parfois elles négligent même de lui apprendre à marcher et, à quatre ans, certains se traînent encore par terre. Quant aux hommes, ils passent tous leurs dimanches au cabaret. Ivresse solitaire; on entre, on boit debout, on ressort, on s'appuie le dos au mur, on rentre, on boit, et ainsi de suite jusqu'au soir. Les femmes, trop souvent, s'enivrent aussi.
Quelle différence avec la vie de l'ouvrier français qui, le dimanche, se promène au bois ou à la campagne avec sa femme, en portant l'enfant sur son bras! Evidemment, les ouvriers français fréquentent le cabaret (puisque
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l'alcoolisme est devenu un danger national ici aussi), mais de manière beaucoup moins nocive, pour bavarder avec des camarades, et on ne les voit, pour autant dire, jamais ivres. Ils apportent beaucoup plus régulièrement la presque totalité de leur salaire à leurs femmes, qui leur laissent un petit argent de poche, et ils se soumettent à cette tutelle salutaire comme à une chose due et qui va de soi. Et ma vieille amie anglaise ne trouvait pas de paroles assez admiratives pour la façon dont ces femmes du peuple français administrent les salaires de leurs maris, généralement aidant par leur propre travail rémunéré; tenant avant tous les enfants bien habillés, bien chaussés, et en appliquant une ingéniosité et une énergie incomparables pour mettre les deux bouts ensemble.
On pourrait objecter qu'on observe parfois des scènes de querelles précisément le samedi, quand l'homme a écorné sa paye, mais les rares exceptions de ces mauvais sujets ne font que confirmer la règle qui est que l'homme doit apporter sa paye le samedi, et l'on voit, ce jour-là, à la porte des usines, nombre de femmes qui attendent leurs maris pour les ramener dans le bon chemin.
La guerre, par l'usage de prendre de* filleuls
et de s'occuper des blessés, a permis de pénétrer plus directement dans l'intimité des ménages d'ouvriers. Pour notre part, les miens et moi, nous avons été émerveillés par la belle tenue morale de tous nos protégés, pris pourtant absolument au hasard.
Il fait sans doute très bon d'appartenir au puissant Empire britannique, à condition d'y faire figure de gentleman, mais je ne crois pas qu'un prolétaire français échangerait volontiers son sort contre celui de son collègue d'outre-Manche. Nettoyer les slums serait une tâche altruiste dont s'est peu souciée la plus opulente ploutocratie du monde; mais en France, ces slums n'existent pas, pratiquement parlant, et chacun s'attache par l'ordre et la prévoyance à rendre superflue la philanthropie à son égard. Ici, chacun est son propre philanthrope. Mais quel rôle immense la femme française n'a-t-elle pas joué dans la conquête de ce bien-être relatif! C'est elle qui en est l'artisan principal.
Une autre dame anglaise, du meilleur monde, mais réduite par des revers de fortune à être gouvernante d'enfants en France, disait à une personne de ma famille : « On nous enseigne en Angleterre que les français sont
débauchés, si coureurs et si mauvais maris, et j'ai été stupéfaite, quand j'ai pénétré dans l'intérieur des familles françaises, de voir combien ces maris étaient tendrement attentionnés envers leurs femmes et quelle bonne entente régnait entre eux. »
Son interlocutrice observa en souriant : « Il leur arrive pourtant bien de tromper leurs femmes, mais il est classique alors qu'ils n'en soient que plus aimables... »
« Ah! répliqua l'autre, les anglais aussi trompent leurs femmes, mais alors ils deviennent parfaitement odieux pour elles. »
En effet, les égarements conjugaux, qui ne sont pas plus rares en France qu'en d'autres pays, prennent généralement ici des formes bien moins brutales; le mari, soit par un vague remords, soit pour détourner les soupçons, accable plutôt sa femme légitime de prévenances; il arrive fréquemment, dans les classes élevées — société de luxe ou monde artiste — que les deux conjoints reprennent leur liberté tout en restant étroitement unis dans l'intérêt social de la maison et des enfants. Ainsi l'élément sentimental du mariage, plus ou moins émoussé, s'efface devant l'intérêt tout puissant de cette raison sociale, cette « firme », qu'est
la famille, gardienne de l'avenir des enfants. Sur ce terrain, les deux époux se retrouvent dans une parfaite confiance, se consultant et s'entr'aidant avec sincérité.
Il faut y ajouter la grande douceur des manières et la courtoisie traditionnelle qui régnent dans les familles françaises, ainsi que le respect que le français, dans son intérieur, montre envers la maîtresse de sa maison. Toute l'histoire de la France témoigne du rôle proéminent de la femme dans la société; c'est la française qui a créé, depuis le XVIIe siècle, les « salons », où elle reste encore souveraine; et cette prééminence qui lui est reconnue ici comme de droit divin ne lui est accordée à l'étranger que dans les classes élevées, plus ou moins formées sur le modèle de l'ancienne société française. Un des pays les mieux pénétrés de ces traditions de bonne compagnie est, entre parenthèses, ma patrie, la Suède. Ce n'est pas là qu'on verrait la femme d'un bourgeois cossu se mettre presque à genoux dans Ja rue pour relacer le soulier de son seigneur et maître. Ce n'est pas là qu'on verrait un jeune marié allant à la gare les mains vides, la jeune épousée portant les valises. Ceci arrive, non seulement dans le pays que vous
devinez, mais dans d'autres pays de l'Europe centrale, Et si les anglais n'ont pas cette lourde grossièreté extérieure, cette conception de la femme-servante, ils ne lui accordent cependant aucune voix dans la conduite de leurs affaires et de leur vie; l'immense majorité des femmes anglo-saxonnes vivent sans rien connaître des entreprises et de l'état de fortune de leurs maris. C'est le même cas dans les pays Scandinaves où la femme se trouve souvent cruellement placée devant une ruine que rien ne lui avait fait prévoir. Si l'économie des ménages est incomparablement plus stable en France, la raison en est que la femme y est tenue jour par jour au courant des affaires, et que sa prudence naturelle déconseille les entreprises hasardeuses.
Cela va à un tel point que non seulement dans le petit peuple, mais dans la bourgeoisie modeste, employés ou fonctionnaires, la femme française reçoit de son mari les appointements du mois et lui redistribue après son argent de poche. Dans le commerce, c'est elle qui tient la caisse. Pour un Scandinave, un britannique ou un germain, les français, en général, paraîtraient complètement « sous la pantoufle »< Le français supporte cette apparente tutelle
parce qu'elle le dégage des petits soins en lui donnant une sensation de sécurité; parce qu'il sait que sa femme peut ainsi exercer tous ses talents administratifs et économiques, peutêtre aussi parce qu'il se met ainsi lui-même à l'abri des tentations qui feraient tort à la famille. Il la supporte, enfin, parce qu'elle est exercée avec infiniment de douceur, la femme française sachant user de son pouvoir avec une délicatesse et un tact parfaits.
Je connais des français ayant occupé des situations commerciales aux Etats-Unis, pays où la femme est plus honorée et plus dominatrice que nulle part en Europe, même en France. Mais il semble bien que les américaines n'ont pas su porter leur grandeur et qu'elle leur a tourné la tête. Elles abusent de leur pouvoir. Ces français m'ont déclaré : « Les américaines sont jolies, brillantes, élégantes, — mais c'est en Amérique qu'on prend soif de la douceur de la femme française. Les américaines sont volontaires et impérieuses. Une fois mariées, elles prétendent ne plus rien faire. Comme elles se refusent à tenir un intérieur, si Ton n'est pas millionnaire, il faut vivre en pension de famille. Chaque fois qu'elles daignent être condescendantes, il faut
leur offrir un cadeau. Non, je n'épouserai qu'une française, qui aime soigner son intérieur, et qui me donnera de la tendresse. »
La caractéristique de la femme française me paraît être une activité pleine de vaillance et d'énergie, mais savamment enveloppée d'une exquise douceur de manières. Il n'est pas un pajTs où l'on rencontre autant de femmes de tête et de décision virile, mais aucun non plus où les femmes aux allures masculines et autoritaires soient aussi rares. Le type de la virago qu'on trouve à chaque pas à l'étranger est pour ainsi dire inconnu dans cet heureux pays, sauf quelquefois dans le très bas peuple. Ailleurs, les femmes modernes paraissent parfois si virilisées, si cassantes et volontaires, que les hommes, par contraste, y semblent représenter la plus douce et amène moitié de la nation. Aussi y sent-on beaucoup moins cette attirance qu'exerce en France la compagnie des femmes et le fait est que les hommes y préfèrent vivre le plus possible entre camarades.
En m'exp rimant ainsi, je ne veux aucunement sous-estimer les hautes qualités de mère de famille et d'épouse dévouée que possèdent
sans doute ces étrangères, je constate seulement qu'elles n'ont pas passé par l'école des traditions séculaires de courtoisie qui a formé la femme française. Elles ont été, pendant des siècles, tenues dans une infériorité sociale incontestable, et la faute en a été, en partie, à elles-mêmes qui n'ont pas su plaire et s'imposer mais en premier lieu à l'homme, trop rude, dédaigneux de la faiblesse, et ne se souciant pas d'élever sa compagne à son propre niveau. Emancipées maintenant, elles se ruent pour prendre leurs places au soleil et elles ne savent pas encore y mettre ni la souplesse, ni la dignité sûre de la française. Elles sont encore trop timides et maladroites pour oser le sourire charmant et pourtant distant de la parisienne quand on lui cède sa place. Au fond, elles sont moins méchantes que gauches. Les mœurs, du reste, ne leur permettent pas de s'armer de cette coquetterie innocente qui, chez elles, est tout de suite interprétée de façon malveillante.
Je mets naturellement à part les femmes du monde à l'étranger, formées, elles aussi, par des traditions maintenant séculaires, importées de France, et appartenant à la bonne compagnie européenne, qui, à quelques nuances
près, est la même partout. En France, ces manières d'aisance affable et de dignité à la fois ont pénétré les couches les plus profondes, sinon chez les hommes, tout au moins chez les femmes. Si l'on fait abstraction de certaines incorrections de langage, indiquant une instruction insuffisante, et qui constituent un signe de classe purement conventionnel, on trouve chez elles un tact, une politesse prévenante, une aisance de manières qu'autre part les mondaines sont seules à posséder.
Vous riposterez que vous n'avez pas précisément admiré ces perfections et ces grâces chez votre concierge, laquelle, de par son existence de chien de garde attaché à sa niche, a pris les mœurs aboyantes de ce fidèle animal; mais si vous connaissez la manière de gagner la bienveillance de ce cerbère, elle saurait vous faire, pour peu qu'il lui plaise, les honneurs de sa loge avec une grâce de douarière.
Mais voici le merveilleux. Il existe une vaste contrée, la Touraine et toute la partie avoisinante du bassin de la Loire, où le peuple parle le plus pur français du dix-septième siècle, comme on ne l'entend plus qu'à la Comédie- Française. Ce noble langage est accompagné, ichez les femmes du peuple, par des gestes ap-
propriés, peut-être même un peu précieux, qui vous feraient croire à quelque princesse déguisée. Je connais à fond ces pays, que j'ai visités presque chaque année, et je n'exagère en rien. Je pourrais prendre des femmes de la plus humble condition et dire à un ami étranger : « C'est une pauvre marquise tombée dans la misère. » Il répondrait, convaincu : « Ça se voit bien à son langage et à ses manières. »
Ce qui domine chez la française est une forme particulière de la douceur dans la dignité. Ce n'est pas une douceur fade et soumise, mais une douceur qui n'ignore pas son prix, quelque chose comme une fine main nerveuse sous un gant de soie. C'est une douceur dominatrice et dompteuse; quand les autres femmes crient, la française sait reprocher avec gentillesse, d'une manière qui porte mieux. Il importe de distinguer ce qui, dans cette douceur, est une retenue enseignée, l'atavisme de quinze siècles de forte discipline catholique. J'ai été frappé de retrouver cette douceur particulière, faite de modération dans le ton, chez des étrangères de la haute société, élevées dans des couvents français et dont le
caractère n'avait rien de particulièrement doux.
Atavisme des siècles, éducation résultant des mœurs et des traditions, tous deux ne sont-ils pas les principaux facteurs du caractère d'un peuple ! Leur empreinte s'est, en France, exercée surtout sur les femmes, soumises dès leur tendre âge à l'éducation des couvents et aux influences religieuses. Ce pouvoir a été bien contre-battu depuis une vingtaine d'années (et tout semble indiquer qu'il ne reviendra jamais), mais un laps de temps si court n'a pas pu sensiblement modifier l'œuvre des siècles. Encore aujourd'hui le plus farouche ouvrier révolutionnaire laisse sa petite fille faire sa première icommunion, tout de blanc habillée; c'est dans la maison une fête aussi importante qu'un mariage, principalement dans le plus petit peuple, et sa femme se considérerait comme déshonorée devant tous les voisins si elle ne se conformait point à cet usage.
Je connais des femmes de la haute bourgeoisie républicaine, qui sont libres penseuses et non pratiquantes (tandis que celles de l'ancienne aristocratie affichent toujours leurs convictions catholiques). Les premières cependant gardent, à l'égard des autres, les manières et
les idées, certaines délicatesses, de leur formation catholique. Elles ne sont contre le catholicisme que lorsque, vainqueur, il devient oppresseur, mais réduit comme maintenant dans son influence, il conserve en partie, comme un héritage de famille, leurs sympathies secrètes. En tout cas, cette formation catholique, enseignement de modestie en même temps que de dignité, a admirablement servi à développer ces dispositions naturelles de la française : le tact inné, le sens de la mesure et le besoin de charmer. On ne charme pas en criant très fort, en exigeant et en «'imposant. Si elle sent la colère l'envahir, la française se dit : « Avant tout, ne soyons pas laide. » Et elle se domine. On connaît le cas des grandes beautés professionnelles qui évitent de rire aux éclats sfîn de ne pas se donner des rides; sans aller à des disciplines aussi excessives, on peut dire que la plupart des françaises s'observent en évitant soigneusement les émotions apparentes et les grimaces. J'ai vu la prise d'assaut d'un train de banlieue à Berlin, les voix glapissantes, les figures grimaçantes des robustes femmes jouant des coudes offraient un spectacle effroyable; rien de pareil à Paris, où surtout les femmes dans ces circonstances tiennent à
montrer de la grâce et une bonne humeur soutenue dans ces petites mésaventures. Les prises de bec mêmes, si elles arrivent, gardent un caractère de petite comédie de mots d'esprit pour la galerie.
Il est un jugement qu'on exprime couramment à l'étranger et qui me semble parfaitement vrai : l'anglaise (ou l'allemande) d'une situation élevée, dit-on, est surtout préoccupée de tenir son rang et de faire sentir sa supériorité sociale; la française veut, avant tout, exercer son charme et se faire aimer. La première réussit à se faire jalouser, tandis que la française, par son absence de morgue, se fait pardonner des avantages sociaux qu'elle porte avec grâce et bienveillance. Lé cas de Mme Récamier est éternellement vrai, qui rougissait de plaisir devant le regard admiratif des petits ramoneurs dans la rue.
J'ose affirmer que de toutes les femmes, la française est la moins snob, la moins morgueuse, la plus humainement gentille. Il existe particulièrement dans ce qui reste de « salons littéraires » un snobisme innocemment naïf qui court après les célébrités et qui s'affiche en adoptant avec un aveugle engouement les opinions à la dernière mode, mais qui est à
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peu près exempte de cette vanité hautaine qui domine dans la « Société » de nombre d'autres pays, et on y voit des femmes élégantes porter le plus bienveillant intérêt à de jeunes débutants pauvres et timides, qui, autre part, ne seraient même pas reçus. Le besoin de plaire est si impérieux chez la française que son sourire, à l'instar du soleil, luit sur les petits comme sur les grands, et dans cette innocente coquetterie se décèle un trait profondément humain.
Cette même gentillesse s'exprime dans sa manière de traiter les domestiques, les four-> nisseurs, les inférieurs. Pour les domestiques, il existe un savant mélange qui sait sauvegarder le respect et les distances, tout en montrant une familiarité patriarcale. Pour les subordonnés de condition supérieure, une grande délicatesse est de règle, qui s'interdit de faire sentir les distances, par exemple envers un précepteur ou un secrétaire. Nulle part les limites de classes ne sont en réalité plus nettement marquées et nulle part on ne s'étudie autant à les rendre insensibles à l'amourpropre. Voici un exemple précis. Une suédoise d'excellente famille, obligée d'accepter une situation salariée, passe d'abord une année en
Angleterre, dans une demeure aristocratique où, selon les conventions, elle doit prendre ses repas à la table de famille et être traitée comme un membre de celle-ci. Ces conditions sont rigoureusement remplies, mais avec une politesse glaciale qui marquait néanmoins fortement les distances. Elle passe ensuite une année en France, dans le château d'une vieille marquise; là, l'atmosphère était tout de suite accueillante et bientôt se faisait cordiale; au bout de quelques semaines, la vieille damç l'appelait « ma chère enfant ». Les façons de tout l'entourage aussi gracieusement aimables, simples et gaies, allaient tout droit au cœur de l'étrangère. C'est ce trait profond de sociabilité humaine qui distingue entre toutes la femme française.
De nos jours, les heures tragiques de la guerre ont mis en plein relief ces types de femmes, à l'énergie enveloppée de grâce et de bonté, qui prouvent que la française moderne n'a pas démérité de la longue lignée des nobles et fières créatures qui brillent comme des étoiles dans l'histoire de la France. Aucun autre pays ne possède une pareille galerie de femmes* célèbres, ce qui montre le rôle éminent que la femme française a toujours tenu. Même le
sombre et agressif Carlyle est ému d'admiration quand il trace les figures de Charlotte Corday et de Mme Roland. Peut-on rêver une âme mieux trempée, au ressort de souple acier, que celle de Mme Roland, demandant, sur l'échafaud, à passer la première, pour montrer à son compagnon comme il est facile de mourir, et disant au bourreau, avec son plus gracieux sourire : « Monsieur Samson, vous ne refuserez pas la dernière prière d'une dame. »
Je me souviens des observations faites par un écrivain suédois, M. Ola Hansson, qui avait vécu plusieurs années en Allemagne, puis était venu se fixer en France. Il habitait à Meudon et envoyait des études de mœurs aux journaux de son pays. Il s'étendait longuement sur les bavardages des ménagères de son voisinage qui, assises devant leurs portes, travaillaient à quelque ouvrage en surveillant les jeux de leurs fillettes. Elles s'occupaient avec soin d'apprendre à celles-ci les belles manières, exigeaient qu'elles se tinssent bien, remerciassent poliment et sussent tourner un compliment gracieux. « Elles tenaient, ma parole, salon
près du ruisseau », écrivait-il. Sans pouvoir se défendre d'une certaine admiration, il la mélangeait cependant d'ironie, car il venait d'un pays où de telles façons sont considérées, dans les couches démocratiques, comme snobisme et vanité, tentative ridicule de singer les grands. En France, cette conception paraîtrait inconcevable, personne ne considérant la politesse comme l'apanage d'une classe, mais inconsciemment comme un signe de dignité humaine dont chacun veut se parer. Pour nous autres qui vivons en France, les leçons de politesse données par ces modestes ménagères à leur progéniture était la chose la plus naturelle. Mais l'étonnement de cet observateur étranger, imbu de ses habitudes d'Allemagne, me frappait comme une preuve de l'énorme différence des mœurs populaires entre les deux pays voisins.
Parmi ces petites qui s'apprenaient à faire salon au bord du ruisseau, il s'en trouve parfois qui plus tard deviendront de grandes actrices ou de célèbres charmeuses renommées pour leur beauté et leur élégance. Certes, dans tous les pays, des fleurs magnifiques montent ainsi des couches profondes du peuple, mais là l'exception paraît presque paradoxale; en France,
elle perd cet aspect de phénomène car l'atmosphère ambiante semble faite pour la préparer. Ce gui me paraît distinguer les françaises et, de façon plus étonnante, celles de moindre condition, c'est le sens exact de la tenue. Elle apporte ce sens des nuances dans les détails de sa toilette mais elle le possède au même degré dans ses gestes et dans ses actes. Un élément de cette sûreté de jugement est évidemment l'absence de timidité; affaire de caractère mais aussi de cette éducation qui étonnait tant Ola Hansson, et qui lui a enseigné l'aisance des manières dès son plus jeune âge. Le plus merveilleux est que cette aisance passe bien rarement la mesure au delà de laquelle elle prendrait un autre nom; elle reste discrète et, pour ainsi dire, invisible. Pour celles qui sont à peu près les seules que les étrangers de passage peuvent approcher, elles gardent un ton irréprochable qui, au moins pour un observateur peu averti, ne laisserait pas soupçonner une existence irrégulière; et certainement nulle femme au monde, en marge de la société, ne sait comme la française garder les apparences de la dignité de son sexe. D'honorables familles étrangères fréquentent, ce que les françaises du même milieu ne font qu'à titre ex-
ceptionnel, des lieux de plaisir où, à vrai dire» la prostitution tient son marché, mais elles peuvent le faire sans en être directement choquées, tellement les allures sont discrètes.
Ainsi, une longue expérience et des précieuses amitiés m'ont appris à voir la femme française dans un jour tout autre qu'elle ne paraît à l'étranger : au lieu du petit être évaporé qu'on se représente couramment, elle me paraît extrêmement pondérée, même quand elle fait profession du contraire. Combien, parmi les élégantes qui affichent leurs excentricités à Deauville, ne jouent-elles pas sans fatigue la comédie du grand luxe dans un but déterminé, tout en gardant une âme profondément bourgeoise, un goût de la simplicité quasi-populaire dans l'intimité et des habitudes d'économie! L'immense industrie parisienne de luxe et de plaisir a créé ainsi une armée d'auxiliaires et de collaboratrices qui n'ont de la folle fantaisie que le masque et luttent pour une vie réglée, bien ordonnée sans perdre un instant de vue la sécurité de leurs vieux jours. Si les conditions sociales s'étaient présentées autrement pour elles, elles seraient pour la plupart devenues d'excellentes mères de famille.
Pour laisser cette minorité de fausses vierges folles, je dirai que la française type m'apparaît, avec son visage au teint mat presque un peu grave et pensif, le regard tout chargé de compréhension vive et de fine observation, comme un être avant tout de sage équilibre. Chaque fois que je reprenais, à Cologne, le train français et me retrouvais parmi ces figures familières, j'étais frappé de nouveau par l'empreinte, nette comme celle d'une médaille antique, que des siècles accumulés de civilisation polie avaient mis sur ces physionomies réfléchies et sagaces.
Le plus curieux est que la gaieté la plus enjouée est à fleur de peau sous ces traits si sagement contenus. Dans aucun pays du monde, le « Weltschmertz » est chose si inconnue, et n'a même pas d'expression dans la langue. Pour la rendre, il faut chercher des explications et des tournures. Même alors, cette mélancolie sans but ni cause, qui ravage les pays anglo-germaniques, reste complètement inintelligible à l'âme française et lui apparaît comme une maladie du foie ou du cerveau.
Le français peut avoir ses nostalgies et ses
douleurs, les saints y ont eu la « nostalgie du ciel », mais cette nostalgie sait ce qu'elle veut et à quoi elle tend. La douleur de vivre, en soi, n'existe pour ainsi dire pas pour le français. S'il est chagrin, c'est pour une contrariété précise et il réagit là contre avec fermeté. La française, particulièrement, est de tempérament fcrî enjoué, avec une disposition à s'amuser très franchement à toute occasion, et, ce qui plus est, elle agit autour d'elle comme un radiateur de joie.
Tous ceux qui ont participé à la vie intime française savent la gaieté presque turbulente qui y règne à un dîner dès le potage quand en d'autres pa3rs l'atmosphère y est mortuaire, et les hommes ne commencent à s'y égayer qu'au fumoir. J'ai amené bien des étrangers dans de pareilles réunions et ils ont été émerveillés par le brio et les tournois d'esprit de la conversation dont ils n'avaient jamais vu d'exemple chez eux. Ils m'ont dit : « Nous ne nous sommes jamais autant amusés au théâtre. »
Dans ces dîners parisiens, les brillants causeurs tenaient, il est vrai, le premier rôle, mais secondés par l'aimable animation des femmes qui créait cette ambiance pétillante et chaleureuse. J'ai fait plusieurs voyages avec des
groupes de français, entre autres une longue tournée avec une centaine de sénateurs et députés accompagnés de leurs femmes; tout ce monde s'amusait comme des collégiens en vacances, les wagons étaient remplis de chants et de rires, et c'était précisément la présence des femmes qui rendait l'humeur générale si joyeuse. Je prétends qu'on ne sait pas ce que c'est que de s'amuser franchement si on ne s'est diverti dans des compagnies françaises. La plus franche joie de vivre, on peut dire qu'elle est cristallisée dans un repas sous la tonnelle, au bord de l'eau, un beau jour d'été, parmi les robes claires des parisiennes, ravies de ce plaisir champêtre qu'elles préfèrent entre tous.
Tout comme les très jeunes filles cachent leurs espiègleries sous des dehors timides, les françaises, sous leur réserve correcte, possèdent des trésors de gaieté, qui illuminent la vie de famille et l'intimité. Il est certain que la française, dans la grande majorité des cas, se sent plus heureuse et contente de son sort que les femmes ne le sont ailleurs où elles semblent nourrir quelque rancune contre la destinée.
La française, elle, serait bien ingrate si elle n'était satisfaite, car elle a su se tailler une
bien meilleure place au soleil que ses consœurs. Déjà le fait qu'elle est de beaucoup la mieux habillée suffit à expliquer sa gracieuse et triomphante humeur. Il n'est pas rare de voir en France l'homme mesquinement habillé chez le petit tailleur bon marché; tandis que le chapeau et la robe de madame portent la marque du bon faiseur. On dirait que l'un est d'une' classe sociale différente de l'autre. Au moins aussi souvent on constate à l'étranger le casinverse : l'homme a l'air d'un gentleman bien astiqué et on dirait qu'il promène la femme de chambre de sa mère. Peut-on s'étonner que sa compagne soit aigrie?
Qu'il nous soit permis de remarquer que, de nos jours, c'est la femme française qui défend presque seule les anciennes traditions d'élégance de la race. Je ne sais si c'est le contact avec le suffrage universel qui incite les hommes à effacer plutôt dans leur tenue la différence des conditions sociales. Ils tendent de plus en plus à négliger le côté tailleur. Des hommes qui gardent le goût de l'élégance dans leur mobilier et leurs collections d'art, en même temps qu'un tact parfait dans leurs manières, une conversation spirituelle et cultivée, sont habillés de façon qui ne laisserait pas
soupçonner leur éducation et leur rang. Mais qu'on regarde leur femme et l'on sera tout de suite édifié. Celle-ci n'a en rien désarmé; tout au contraire, ses prétentions à l'élégance se sont répandues jusque dans les couches populaires. Et puisque de par son tempérament la France est condamnée à la production de luxe, il faut bien qu'elle défende sa réputation d'élégance pour garder son autorité.
En quelle mesure ces soins de coquetterie diminuent-ils la capacité de femme d'intérieur de la française? En aucune façon. Tout au contraire, on peut poser le principe que plus une femme est soigneuse de sa personne, plus elle l'est aussi pour sa maison. Dans ces deux domaines qui ici ne font qu'un, les mêmes qualités trouvent leur emploi : goût d'orner la vie, ordre et précision, souci d'utiliser pour le mieux les ressources disponibles, art d'acheter à bon marché et d'accommoder les restes. Ce qui se cache de soins et de combinaisons pratiques sous ces dehors frivoles est quelque chose d'incroyable. Bien peu d'étrangers peuvent s'imaginer ce que la française accomplit de travail souvent dur sous ses apparences de
coquetterie. Elle adore le travail, elle en a toujours besoin pour satisfaire son cerveau en activité, et elle ne répugne pas aux besoins rudes. La guerre, avec sa crise des domestiques et des loyers, et le renchérissement qui a frappé terriblement les classes moyennes, a obligé bien des gens d'éducation distinguée à se passer de service. J'ai vu de près la vaillance de ces françaises qui avaient connu de meilleurs jours; nul n'eût pu se douter de .l'ouvrage accompli par cette charmante personne aux ongles roses et polis.
L'allemande est sans doute une excellente ménagère, mais elle en porte la marque sur elle. La française l'efface, elle est trop fière pour étaler ses petites misères, elle redevient la créature de sociabilité affinée aussitôt la besogne terminée.
Dans ces besognes, elle est aussi courageuse que quiconque et certainement la plus ingénieuse. Dans l'art de soigner sa beauté, elle a montré le chemin à ses sœurs de tous les pays. Il y a encore trente à quarante ans, la parisienne était la seule à pratiquer une esthétique de l'hygiène qui n'était imitée dans les autres pays que par la haute société et décriée dans les autres classes comme des inventions du
diable. Aujourd'hui l'exemple de Paris est suivi un peu partout. Par cette tactique, la parisienne a retardé de quinze ans l'âge ingrat de la vieillesse. Aux approches de la cinquantaine, elle défend encore son charme autant qu'elle pouvait le faire aux temps de Balzac, la trentaine à peine dépassée. Elle a donc gagné trois ou quatre lustres sur l'inflexible nature et créé la séduction de la rose épanouie qui s'effeuille avec un parfum plus intense.
Parmi les clichés qui courent à l'étranger sur la France, certains contiennent des vérités. Ainsi, on reconnaît généralement que de toutes les femmes du globe, la française est la plus femme. Elle l'est jusqu'au bout des ongles et c'est de ce fait qu'elle a su le rester dans toutes les circonstances que provient son charme et sa puissance. Le type de la femme émancipée n'existe pour ainsi dire pas ici, et pourtant elle s:est montrée apte à faire concurrence à l'homme sur tous les terrains.
Actuellement, les conditions économiques ont déterminé en France une affluence énorme des femmes dans les carrières autrefois réservées
aux hommes. Les immenses hécatombes de la guerre, qui ont porté principalement sur les jeunes hommes non encore mariés, ont fait qu'à peu près une fille sur deux ne peut avoir de mari. Ajoutez la ruine de la classe moyenne qui autrefois pouvait doter ses filles ou leur réserver une petite fortune. Ceci a produit une véritable révolution dans les mœurs et les conceptions de la jeune fille française. Beaucoup se voient obligées de travailler pour assurer la sécurité de leur avenir, et cela dans des milieux d'habitudes élégantes où on ne concevait pas autrefois qu'une femme pût sortir de l'abri domestique. La petite oie blanche d'il y a vingt ans qui se fût considérée comme déchue de sortir dans la rue sans être accompagnée a maintenant disparu. La jeune fille sort seule, elle regarde la vie les yeux ouverts, elle ne borne plus, comme faisait sa mère, sa lecture aux romans anglais. Mais c'est merveille de voir comme elle n'abuse pas de cette émancipation, comme elle reste modeste et réservée. J'ai pu comparer avec des jeunes filles d'autres nations et il est certain que la différence est grande; je ne mets pas en doute la sagesse de celles-ci, mais leurs façons sont plus cavalières et elles ne savent pas porter leur nou-
velle liberté, tandis que la jeune fille française €st protégée par une longue tradition de modestie et de retenue.
De ces jeunes filles qui acceptent avec courage la lutte pour l'existence, un grand nombre vise très haut. Les habitudes d'esprit d'une famille de bourgeoisie libérale et fortement cultivée leur feraient considérer comme une déchéance de tomber aux petits emplois féminins d'administration. Elles s'attaquent donc aux hautes études autrefois réservées aux hommes. Elles ont fait, ces dernières années, invasion dans toutes les Facultés avec une énergie de travail extraordinaire. Leur succès est tel qu'on doit désormais les compter comme un élément nouveau dans le développement intellectuel de la France. En nombre de cours elles prennent la tête sur les hommes et enlèvent les premières mentions. Ceci n'est pas peu dire quand on connaît la capacité de travail des étudiants français qui font toujours l'étonnement de leurs camarades étrangers, habitués à une discipline intellectuelle bien plus relâchée. On craint que la jeunesse masculine ne se détourne des carrières libérales, très peu rétribuées au regard du prix de la vie, et s'orientent vers les affaires. Ceci en soi serait heureux
pour la reconstruction économique de la France, mais, d'autre part, un abaissement du niveau intellectuel serait une conséquence des plus fâcheuses. On peut espérer que l'élément féminin comblera cette lacune et que la femme française prendra ainsi une part fort importante dans l'œuvre de haute intellectualité et de progrès scientifiques qui revient à la France dans la communauté des nations.
Pourtant cette femme, si supérieurement douée, active, énergique", d'une intelligence rare, est icelle qui, de toutes les femmes de notre époque, se désintéresse le plus complètement de la politique, et la seule qui ne semble pas aspirer au droit du suffrage!
Dans presque tous les pays le mouvement pour le suffrage des femmes a produit des agitations violentes, et cette réforme a été enlevée de haute lutte par les femmes un peu partout.
En France seule, ce mouvement est pour ainsi dire inexistant, tellement infime que les journaux ne lui donnent pas la moindre place et qu'il ne paraît sur aucun programme électo-
rai. Les rares propagandistes ne trouvent aucun écho chez leurs sœurs, mais sont entourées de l'indifférence de leur propre sexe.
La Chambre a, toutefois, en mai 1920, voté un « vœu » invitant le Sénat à prendre en considération la réforme. Celle-ci rencontre pourtant une grande méfiance chez les éléments de gauche qui craignent qu'elle ne favorise une réaction cléricale. Autrement on reconnaît que ce serait un acte de justice et que la femme est au moins aussi qualifiée que l'homme pour donner son avis sur les affaires politiques. On reconnaît même, en général, que la femme, au moins dans le peuple, est des deux celle qui possède le jugement le plus sagace. Mais on reconnaît l'équité de la réforme mollement, platoniquement, sans aucune envie de faire passer ce principe dans le domaine des réalités. Les conservateurs s'y montrent si mous que, visiblement, ils ne sont pas euxmêmes bien convaincus de ces dispositions cléricales des femmes. Mais la raison dominante est que la femme ne paraît pas y tenir elle-même, et l'on ne voit aucun motif de lui donner un cadeau dont elle ne se soucie pas. Aucune campagne de propagande n'exprime,
en effet, quelque vif désir de conquérir les droits politiques.
Comment expliquer cette indifférence? Ne serait-ce pas que la française est parfaitement satisfaite de son champ d'activité actuel et qu'elle craindrait que le droit de suffrage ne diminue l'influence très réelle qu'elle possède dans le gouvernement de la famille et de la maison?
L'élan des femmes des autres pays pour le suffrage est encore une preuve du mécontentement qu'elles ont de leur sort. Elles se sont ruées vers le suffrage avec la volonté d'améliorer leur situation et celle de leurs enfants. Les femmes des Etats-Unis ont réclamé le suffrage en se proposant pour premier but de combattre l'alcoolisme qui détruisait la paix de leur foyer. L'alcoolisme en France prend des formes tellement moins brutales qu'il n'a provoqué aucun mouvement notable chez les femmes qui, pour la plupart, ainsi que je l'ai dit, distribuent l'argent de poche à leurs hommes. En tous cas, leur situation dans la famille est si forte et si dominante qu'on ne voit ici presque pas de trace de ces poussées vers le mieux qui sont irrésistibles chez les autres peuples.
Evidemment, il y a en France aussi de la
place pour des réformes sociales qui ne pourraient qu'être favorisées par l'avènement des femmes à la vie publique. Le fait pourtant qu'elles se désintéressent de cette tâche politique à remplir prouve que le besoin urgent ne s'en fait point sentir. J'ai dit que, en France, on est son propre philanthrope à soi-même. Charity begins at home, disent les anglais. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Si les autres peuples possédaient cette sagesse dans l'administration de leur propre vie et de celle de leur ménage, leurs revendications seraient souvent sans objet. C'est leur imprévoyance, leur manque de maturité et de domination sur soi-même qui rendent si urgentes les questions d'assistance sociale et de mesures restrictives. La française me paraît si préoccupée de la tâche qu'elle remplit silencieusement, chacune dans son ménage, qu'elle se moque de la politique dont elle attend bien peu de résultats. Ainsi elle est l'exposant typique de icette sagesse française qui réalise par des efforts individuels tout ce que les autres demandent à l'effort collectif et altruiste.