UN BOUQUET, DEUX BOUQUETS
Cependant, M. Pequeyrolles s'enquérait auprès de sa femme de l'état dans lequel elle avait trouvé les divers membres de la famille du notaire.
— Je n'ai pas vu M. Ladureau qui était sorti, dit-elle; quant à sa femme, elle a un air de santé florissante. Je crois même que sa taille s'est un peu développée.
— Elle aussi engraisse! s'écria le juge d'instruction désappointé.
Alors madame Pequeyrolles raconta à son mari comment elle et son fils avaient été accueillis, la jolie nièce que madame Ladureau avait près d'elle et la rose dont elle avait fait cadeau à Charles.
— Bon! s'écria le juge d'instruction, tu n'as pas perdu ton après-midi... Tu retourneras demain chez madame Ladureau.
— Demain! dit madame Pequeyrolles. Y penses-tu? Cela ne se fait pas... Ce serait vraiment abuser... ïl est dans la règle que j'attende maintenant la visite de madame Ladureau.
— Et si elle ne venait pas ? reprit le juge d'instruction qui regrettait de ne pas laisser une souricière en permanence dans la maison du notaire.
— Madame Ladureau ne peut répondre à ma visite par une impolitesse, et, le cas échéant, il me faudrait observer les usages.
— Les usages, la règle, ma chère amie, n'ont rien de commun avec une affaire grave.
— Cependant, dans une petite ville?. . .
— Ne nous arrêtons pas à la forme, dit M. Pequeyrolles... 11 est telles circonstances qui forcent l'homme à plier... D'ailleurs, j'ai mon plan.
■ — Dis-le moi.
■ — Tu verras.
Le lendemain le juge d'instruction emmena son fils en promenade aux environs de la ville. Un bras passé sous celui de Charles, le magistrat semblait plutôt un ami qu'un père.
— - Et bien, heureux gaillard, lui dit-il , une jolie personne t'a donc donné une rose ?
Charles détourna la tête pour cacher son émotion.
— Ta mère assure que cette demoiselle Marguerite est fort agréable... Comment la trouves-tu?
Le jeune homme regardait son père d'un air étonné. Jamais il ne lui avait entendu traiter pareil sujet.
— Tu ne réponds pas... Est-ce que la nièce de Ladureau ne serait pas à ton goût? A-t-elle de l'esprit?
— J'ai à peine causé avec elle, dit le jeune homme.
— Qu'importe! Tu penses, sans doute, à répondre à sa délicate intention?
Le fils du juge semblait confus.
— Te voilà bien embarrassé, n'est-ce pas? Ah! les jeunes gens d'aujourd'hui ne sont pas galants! Dans mon temps j'aurais déjà envoyé en signe de remercîment deux bouquets, un pour la tante, un pour la nièce.
— Des bouquets ! s'écria Charles.
— Et deu* beaux encore... Allons, tu ne sais pas ton métier de garçon, et je veux te donner une leçon.
En arrivant aux environs de la ville, le juge prit une ruelle écartée.
— Voilà la maison aux prévenances, ditil à son fils en le faisant entrer chez un jardinier du faubourg.
Le jeune homme suivit son père avec une certaine émotion. Dans cet endroit ouvert à tous les rayons du soleil, des fleurs de diverses contrées s'efforçaient de l'emporter les unes sur les autres par l'odeur et l'éclat des couleurs; mais aux yeux de Charles pas une ne valait la rose dont lui avait fait cadeau la jeune fille. Cependant il fut touché de la délicatesse avec laquelle le juge commanda au jardinier deux bouquets, l'un épanoui et formé de fleurs voyantes, l'autre
composé de boutons de couleurs plus discrètes.
— Il y en a un pour la tante, un pour la nièce. J'ai été jeune, vois-tu, Charles, dit M. Pequeyrolles, et je ne manquais jamais, le lendemain d'un bal, d'envoyer des fleurs à mes danseuses.
Charles regarda son père dont les rides disparaissaient en ce moment.
— Pourquoi faut-il, ajouta le magistrat, que les études de droit \ les travaux du tribunal m'aient pris tout mon temps? Maintenant, je n'envoie plus de fleurs qu'à ta mère pour sa fête.
Pour la première fois le jeune homme retrouvait dans le vieillard un compagnon de jeunesse. Ce n'était plus le magistrat au regard inquisiteur qui parlait, mais un homme aimable empressé de prêter aide à un garçon timide.
L'ordre ayant été donné au jardinier d'envoyer les bouquets à madame Ladureau et à sa nièce de la part du jeune homme, le magistrat attendit le résultat, non plus en personnage galant, mais en juge jouant une partie sérieuse, car les fonctions officielles avaient déteint sur M. Pequeyrolles et faisaient actuellement partie de la circulation de son sang.
Plaisirs, jouissances, relations amicales peu à peu s'étaient fondus dans le creuset où bouillonnaient les affaires judiciaires, et il n'était pas de mathématicien élucidant un problème, pas de poëte labourant un cerveau infertile, plus préoccupés que le juge ne Tétait de tout détail émanant du parquet.
Les deux heures que M. Pequeyrolles avait consacrées à donner une leçon de galanterie à son fils lui eussent pesé comme une folie
d'avare jetant son argent par les fenêtres, s'il n'eût tenu pour un pion excellent dans sa partie d'échecs le jeune homme admis à faire la cour à la nièce du notaire.