ROSES ET LAPINS
Le hasard parut d'abord servir mieux M. Pequeyrolles que son habileté. A l'époque des vacances revint à la maison paternelle son fils, qui faisait ses études dans un collège de Paris.
Ayant conquis une sorte de distinction parisienne, Charles Pequeyrolles fût arrivé des Indes qu'il n'eût pas été plus choyé par sa mère.
Elle ne pouvait se lasser de le regarder,
de le caresser, et comme il en est des enfants de même que des bijoux nouveaux dont les femmes aiment à se parer, madame Pequeyrolles présenta son fils à la plupart des dames de la ville.
Ce bijou, que la vie n'avait pas encore rayé el qui conservait tout son brillant, fut mené d'abord à la sous-préfecture et chez la femme du maire, autant pour lui donner un aperçu de la société que pour en tirer gloire. Charles Pequeyrolles obtint un certain succès dans les salons du receveur général, et la femme du président du tribunal, personne poétique, dit à madame Pequeyrolles, « qu'on en rêverait. »
Toutefois ces visites intéressaient médiocrement le jeune homme : c'étaient partout le même roulement de conversation, la même gourme provinciale qui ne permettent guère la liberté d'esprit.
Charles se regarda comme condamné à lire et relire un almanach, car la majeure partie de la conversation avait trait au temps pluvieux ou venteux : dix à quinze minutes étaient consacrées invariablement à discuter sur la girouette ou le baromètre ; puis venait l'état des récoltes , la plupart des bourgeois possédant un petit jardin aux environs de la ville. L'article confitures prenait un autre quart d'heure, et les derniers moments étaient consacrés à scruter les arrêtés municipaux et les actes des fonctionnaires du pays. Ce qui eût pu passer à une première visite faisait dresser l'oreille à une seconde ; la répétition des mêmes motifs de conversation fatiguait à la troisième entrevue et devenait intolérable à la quatrième.
Telles étaient les corvées auxquelles était assujetti, par suite d'amour maternel, un
pauvre garçon avide d'indépendance et de liberté.
Et il fallait ainsi continuer la tournée près des principaux habitants de la ville ! Charles, quoique plein d'affection pour sa mère, lui déclara cependant combien lui pesaient les attitudes solennelles , les bouches pincées, les airs prudes de dames âgées qui, par leur mine, semblaient se garer contre les entreprises de galants qui ne se montraient pas*
Une seule visite vint trancher sur cette monotonie.
Madame Ladureau avait près d'elle une de ses nièces qui venait passer un mois dans la petite ville. Marguerite, dont les parents habitaient Dijon, jouissait du charme particulier aux femmes de cette contrée, c'est-àdire d'une sorte d'arrière-reflet espagnol, transmis par droit de conquête dans le sang bourguignon.
La jeune fille, promenée également par sa tante de maison en maison, trouva, elle aussi, ces visites monotones. Dès le lendemain de son arrivée, Marguerite regrettait Dijon, où la vie est plus familière et moins rêche.
Pour échapper autant que possible à ces terribles visites, la jeune fille feignait une passion exagérée pour les travaux à l'aiguille, et elle brodait quand le fils du juge d'instruction vint en compagnie de sa mère rendre visite à madame Ladureau; mais Marguerite eut un œil distrait pour son travail et l'autre attentif pour le jeune homme qui lui faisait oublier la collection de figures bourgeoises qu'elle subissait habituellement.
De son côté, Charles, ayant laissé sa mère recommencer avec madame Ladureau les inévitables conversations d'almanach, regarda la jolie figure à demi penchée sur la
broderie et la main leste et Fine qui jouait capricieusement avec l'aiguille. Sans analyser ce qu'offraient de piquant ces jeux d'une main mutine, Charles éprouva une sorte de charme particulier qu'il n'avait jamais ressenti jusque-là.
Madame Ladureau proposa de faire un tour de jardin; les deux jeunes gens la suivirent, d'abord un peu indécis, sans savoir comment aborder l'entretien.
Dans l'angle du jardin est une petite cabane à travers les treillages de laquelle on aperçoit des lapins pelotonnés. Charles et Marguerite s'arrêtèrent devant les grandes oreilles et les nez mobiles d'animaux que l'ombre d'un bruit met en mouvement. Les lapins grignotaient quelques herbes et regardaient les visiteurs d'un œil timide et suppliant.
— Attendez, mes petits, dit Marguerite
qui courut à un rosier, cueillit une touffe de fleurs et la jeta dans la cabane des lapins à travers le grillage.
— Des roses ! s'écria Charles étonné.
— Vous ne saviez pas que les lapins les aiment ? demanda Marguerite.
Elle ouvrit le treillage et emplit de nouveau la cabane d'une moisson de fleurs sur laquelle les lapins se précipitèrent.
— Je t'y prends encore, ma nièce, dit madame Ladureau qui surprit les jeunes gens en contemplation devant les lapins broutant des roses. Tu ferais mieux d'en offrir une à monsieur, ajouta-t-elle.
En même temps la femme du notaire faisait hommage à madame Pequeyrolles d'une rose qu'elle venait de cueillir ; mais Marguerite, confuse de la recommandation de sa tante, n'y répondait pas et sa confusion redoublait encore par suite de sa timidité.
Enfin elle en prit son parti ; cueillant une fleur moins rose que ses joues, elle la tendit avec un mouvement charmant de pudeur à Charles Pequeyrolles.
C'étaient encore deux enfants. Ils sentaient en eux quelque chose de chaste et d'indécis qui déterminait des battements de cœur, remuait tout leur être et l'agitait de sentiments confus.
En prenant congé des dames, Charles fut tenté de dire à sa mère combien il trouvait Marguerite aimable; il s'en garda comme s'il eût posé le pied au bord d'un précipice.
C'était au plus profond de son cœur que le jeune homme voulait enfouir cette impression de printemps. Eût-il pu avouer à quelqu'un ce qu'il ne s'avouait pas à luimême?
A peine sorti de la maison du notaire, Char-
les quitta sa mère sous prétexte d'aller voir un de ses anciens camarades de jeunesse. La vérité est qu'il brûlait du désir d'emporter ses sensations dans la solitude, de les étaler et d'en emplir ses regards.
Des tableaux mouvants comme des nuages se succédaient dans son esprit, légers, diaphanes et fantasques. De longues oreilles de lapins s'agitaient, en mêmetemps que le nez en perpétuelle évolution de ces animaux semblait marmotter de douces paroles aux roses avant de les croquer.
Dans l'œil débonnaire des lapins, Charles voyait réfléchie l'image de Marguerite, dont les sourcils noirs et doux faisaient battre le cœur du jeune homme.
Tous les détails de cette vision se reliaient par des guirlandes printanières de fleurs et de feuillage. Une liqueur excitante semblait avoir été mêlée au sang du
jeune homme, et il aurait cru avoir fait un rêve si la rose n'eût pas été attachée à sa boutonnière.