CHAPITRE XI
DÉLICATESSES CULINAIRES PROVOQUÉES PAR LE CHARME DES CHOSES DE LA NATURE
— Mais ça ne se fait pas ! s'écria •madame Ladureau en recevant les bouquets.
Vraiment les jeunes gens d'aujourd'hui se permettent des choses !
Marguerite, qui entendit les exclamations de sa tante, accourut dans le salon et trouva madame Ladureau souriant d'un œil et s'efforçant de rendre l'autre digne et majestueux.
Gravement, la bourgeoise contemplait les fleurs comme si elle eût cherché à en déchiffrer le langage.
— Qui est-ce qui ne se fait pas? demanda la jeune fille en accourant vers sa tante.
— Rien, dit madame Ladureau cherchant à cacher le bouquet destiné à sa nièce.
Marguerite, soupçonnant quelque mystère, rôdait autour de sa tante et celle-ci se reculait vers la porte de la salle à manger pour dissimuler à la jeune fille les fleurs que le fils du juge d'instruction lui envoyait. Mais la porte fermée lui interdisait toute retraite.
— Au surplus, dit madame Ladureau qui se trouva prise et jeta résolûment son bonnet par-dessus les moulins, à quoi bon te cacher ce bouquet? Il t'appartient !
— Les jolies roses ! s'écria Marguerite en
plongeant sa figure dans les fleurs... Qui m'envoie un pareil cadeau ?
— J'en suis vraiment fort étonnée, c'est le fils Pequeyrolles, que je n'aurais jamais cru capable d'une semblable audace... Yoilà l'éducation moderne. . . Ah ! si j'avais un fils, comme au lieu de l'envoyer à Paris, je le mettrais au séminaire !
— M. Charles est bien aimable, dit Marguerite.
— Tu trouves.. . Je me demande pourtant ce qui l'autorise à nous envoyer des fleurs... Je le connais à peine.
— Mais, ma tante, cela se fait à Dijon.
— Nous ne sommes pas ici à Dijon.
— Vous-même, ma tante, avez fait cadeau de fleurs à la mère de M. Charles et vous m'avez engagée à offrir à son fils une rose...
— Oui, de mon jardin, je ne dis pas.... D'ailleurs ne vaut-il pas mieux donner des
roses à ses semblables qu'à des lapins?... Mais répondre par un si beau bouquet, car il est fort beau, à une personne de mon âge!... Vraiment je suis confuse... On ne s'arrête plus dans cette voie. . . Je ne peux pas rester sur ces bouquets... Que faire?
— Si vous en renvoyiez un autre, ma tante?
— Tu ne réfléchis pas à ce que tu dis, Marguerite. Il n'y a pas de raisons pour que du premier janvier à la Saint-Sylvestre des paquets de fleurs ne fassent le voyage de la maison de ton père à celle de M. Pequeyrolles... Attends, je crois que j'ai trouvé un moyen de me tirer de cette difficulté.
La femme du notaire se cacha les yeux avec la main.
— Un vol-au-vent! s'écria-t-elle, l'imagination exaltée comme celle d'une pythonisse.
La nièce regarda avec une certaine inquiétude sa tante, qui faisait des gestes singuliers.
— Oui, reprit la femme du notaire, ces bouquets me mènent absolument à un volau-vent... Et quelle figure fera M. Ladureau quand je mettrai le vol-au-vent à l'ordre du jour?... Des fleurs, un vol-au-vent, je ne sors pas de là... Pourtant si ce muscadin n'aimait pas le vol-au-vent ! Ils sont si singuliers à Paris... Pour un rien je jetterais son bouquet par la fenêtre.
— Je ne comprends pas bien, ma tante.
— Parce que tu n'es pas femme de ménage... Ce qu'il y a de certain, c'est que nous devons d'abord une visite pour remercîment de l'envoi des bouquets... Mais à quand la visite? Voilà ce que je ne sais pas... Combien de jours, Marguerite, meton d'intervalle^ à Dijon, pour répondre à une politesse?
- — On remercie tout de suite , ma tante.
— Aujourd'hui, c'est impossible. La blanchisseuse ne vient que ce soir ; elle a mon jupon brodé et je ne peux pas rendre une pareille visite sans jupon brodé... Nous irons demain présenter nos remercîments à madame Pequeyrolles. . . Je t'assure pourtant que ces politesses me tourmentent fort, et je t'engage, Marguerite, à n'en souffler mot à personne, car les dames de la ville me blâmeraient si elles apprenaient que je me laisse entraîner à de tels assujettissements.
Le lendemain, madame Ladureau, dans
tout l'éclat de son jupon brodé, alla rendre
visite aux Pequeyrolles pour les inviter à dîner.
Elle eût été chargée d'une négociation diplomatique importante qu'elle n'eût pas
composé sa physionomie avec plus d'art.
Sa figure, la femme du notaire l'avait saupoudrée de dignité, et la bouche s'avançait en cœur pour contre-balancer cet aspect officiel et magistral.
La province excelle dans ces nuances. Madame Ladureau, en revêtant sa toilette de cérémonie, avait longuement étudié diverses mines devant le miroir. Il ne fallait pas paraître trop solennelle, ni trop familière. Prier un magistrat de faire l'honneur à un notaire d'accepter une invitation à dîner peut sembler simple et facile à ceux qui n'ont pas de notions de la hiérarchie dans les rapports sociaux ; les esprits qui se guident sur le code des convenances savent à quelles difficultés expose le cérémonial en pareil cas.
Charles et Marguerite assistaient à cette entrevue officielle et ne disaient mot; mais
leurs cœurs bondissaient d'aise. Ils allaient pouvoir passer quelques heures ensemble.
Le plus touché fut certainement le juge d'instruction. En apprenant cette invitation, il laissa échapper un sourire machiavélique. Grâce à son habileté, il avait maintenant un pied dans la maison du notaire.
Un véritable théâtre que ce théâtre du crime dont, en parfait comédien, il allait arpenter les planches. Là où l'instruction officielle avait échoué, le juge espérait qu'une instruction intime lui donnerait des résultats tant cherchés. Son esprit courait à l'aventure, excité par le mystère d'une famille qui portait sur la figure un masque, dont les cordons seraient d'un extrême intérêt à dénouer.
Si la première entrevue n'amenait aucun résultat, et raisonnablement elle ne de-
vait être considérée que comme un jalon, une seconde donnerait une tournure plus claire à l'affaire.
M. Pequeyrolles, en acceptant le dîner du notaire, songeait déjà à le rendre. L'intimité s'établissait entre les deux hommes, entre les deux femmes. Charles et Marguerite apportaient un lien particulier par leur jeunesse.
Le juge d'instruction se considéra intérieurement avec satisfaction. Il admirait ses facultés de taupe qui ne faisait pas un long travail, mais qui, toujours alerte, minait aux alentours du secret jusqu'à ce qu'elle arrivât à le percer. Et pour récompense la croix, un poste plus élevé dans la magistrature, un siège sur F hermine où M. Pequeyrolles se reposerait des fatigues de son métier!
Le juge ne se dit pas qu'il agissait en
renard vis-à-vis de M. Ladureau, dont il recherchait l'intimité pour le faire tomber dans un piège. Les renards n'ont pas la conscience des brebis. Il fallait triompher à tout prix, coûte que coûte, et M. Pequeyrolles n'était pas seul parmi les conquérants en qui l'ambition fait taire les délicatesses de sentiments.