‹ Le secret de M. LadureauChapitre 12 sur 20 · DU FIL A RETORDRE POUR LA MAGISTRATURE · texte numérisé non relu

DU FIL A RETORDRE POUR LA MAGISTRATURE

Trois jours après avoir savouré le fameux vol-au-vent des Ladureau et alors que le juge d'instruction s'ingéniait pour répondre par une politesse à celle de son hôte, il reçut la visite du brigadier de gendarmerie,

— Le commissaire de police m'envoie vers vous, monsieur, pour vous demander ce qu'il doit faire d'un gamin qui a été arrêté, surpris en flagrant délit de maraude dans un clos près de la ville.

— C'est une affaire de justice de paix, dit M. Pequeyrolles, et elle ne me touche en rien.

— Cependant l'enfant paraît étranger au pays et ne veut pas répondre aux questions qu'on lui adresse. Le commissaire de police désirerait d'autant plus- que vous interrogiez l'enfant, qu'on a saisi sur lui une sorte de bissac particulier.

En même temps le brigadier de gendarmerie déposait sur le bureau du magistrat un sac de cuir noir auquel avait été ajustée une ficelle, de telle façon que le bissac pût être porté au col.

Tout d'abord M. Pequeyrolles jeta un coup d'œil indifférent sur cet objet maculé et terreux qui faisait penser à un détritus de l'industrie que pique le crochet d'un chiffonnier.

— Il y a des lettres sur le plat du bissac,

dit le juge avec un regard qui se réveilla tout à coup.

Alors cette poche de cuir, flétrie par la boue qui en avait dévoré la couleur primitive, commença à intéresser M. Pequeyrolles.

Ayant ouvert un tiroir de son bureau, il en tira une loupe qu'il appliqua dans les ravins de la chose de cuir. Puis, insinuant l'instrument dans l'œil à la façon des horlogers, la main du magistrat obéit à la vue et traça sur le papier des caractères qui formaient l'assemblage suivant .

Sur le cuir avaient été gaufrés évidemment dans le principe des caractères dorés, salis par la terre et vraisemblablement éraillés par un outil.

— Comment a été trouvé cet objet? demanda le juge d'instruction.

— Un des hommes de la brigade a arrêté hier soir, à la nuit tombante, dans un verger qu'il dépouillait, un petit maraudeur qui portait à son cou le bissac rempli d'artichauts, de poires et de prunes... L'enfant a été amené à la ville par le gendarme qui, n'ayant pu en tirer aucune parole, l'a conduit au commissaire de police.

— Vous m'enverrez demain cet enfant, dit le juge. Non, aujourd'hui même; il ne faut pas lui laisser le temps de combiner quelque histoire.

En parlant au brigadier, M. Pequeyrolles continuait à tracer des majuscules d'après l'inscription de la poche de cuir placée sous ses yeux.

— Dites au gendarme Labastens de m'amener le maraudeur.

Le brigadier parti, le juge d'instruction, ayant placé l'objet de cuir sur son pupitre, le regarda longuement. Puis il ferma les yeux et interposa une main entre ses paupières et la pièce de conviction. Il la regardait intérieurement.

Ayant retiré sa main, M. Pequeyrolles se leva, jeta de nouveau un coup d'œil sur le vieux cuir et répéta,, à diverses reprises, en marchant à grands pas : D, R, T, R, comme s'il eût voulu fixer fortement les lettres dans sa mémoire. De temps en temps un mouvement nerveux lui faisait froncer le sourcil, avancer la main vers l'objet et continuer sa marche inquièie.

Le magistrat était pris au collet par un de ces rébus agaçants comme la mélodie vulgaire qu'on a entendu moudre par un orgue et qui ne laisse pas un moment de répit à la mémoire.

Que pouvaient signifier les lettres :

L'arrivée de l'enfant vint heureusement rompre cette méditation qui n'avait pas duré moins d'une demi-heure.

Le drôle avait des cheveux de la couleur des blés fanés par l'orage, un lambeau de chemise qui laissait voir sa poitrine brûlée par le soleil, un méchant pantalon en toile jadis bleue et des pieds couleur de poussière. Autant de malice dans les yeux que de taches de rousseur sur la figure. Un embarras médiocre en entrant dans le cabinet où allait se débattre son sort.

— Tu t'appelles? dit le juge en jetant un rapide coup d'œil sur l'enfant.

— J'sais pas, répondit l'enfant.

— Comment, tu ne sais pas ton nom ! Et ton âge?

L'enfant leva les bras en l'air en signe d'ignorance.

— Voilà qui est bizarre, reprit le juge d'instruction. Et tes parents, comment se nomment-ils?...

L'enfant regarda le juge comme si M. Pequeyrolles lui-même subissait un interrogatoire.

• — Tu n'en sais rien non plus... Enfin, je continue pour la forme : Tu demeures?

Comme un singe dans les branches d'un cocotier, l'enfant joua un étonnement considérable produit par une semblable question.

— Domicile inconnu comme les parents. . . Très-bien... Mettons que j'ai affaire à un idiot !.,

La bouche de l'enfant s'ouvrit grande, laissant voir le haut des gencives, et souriant comme celle d'un crétin de montagne.

— Il est niais, pensa le juge d'instruction , et il continua :

— On t'a trouvé saccageant un clos et remplissant de fruits ce sac... Tu reconnais peut-être le sac?

Le drôle resta muet.

— Et bien, mon bonhomme, mais tu n'es sans doute pas sourd... Écoute-moi donc... Si tu avais répondu à mes questions et indiqué le nom et la demeure de ton père, je t'aurais fait reconduire immédiatement chez tes parents... Maintenant tu attendras à la prison que quelqu'un veuille bien te réclamer.

Le petit paysan continuait à ne pas répondre, et ricanait sans paraître se rendre compte des suites de l'interrogatoire.

— Ta mère va pourtant être inquiète de la disparition de son garçon?

A la façon dont l'enfant regarda le juge,

celui-ci se dit qu'il n'avait plus de mère et que peut-être il ne l'avait jamais connue.

— Que tu ne répondes pas, c'est ton droit; mais je t'avertis que ton silence est inutile. .. Avant huit jours tes parents seront découverts. Ainsi, réfléchis; dès aujourd'hui tu peux être libre... Maintenant, s'il te plaît de manger le pain de la prison pendant une huitaine, c'est affaire à toi... Gendarme, emmenez ce garçon.

L'enfant sortit comme il était entré, l'air inconscient, le pas ferme.

— Voilà un sauvage qui me donnera du fil à retordre, pensa M. Pequeyrolles.

En s'en allant, il entra chez le procureur du roi pour l'entretenir de l'arrestation du petit paysan ; mais le juge d'instruction se garda de parler du bissac, jaloux de sa découverte et ne voulant la présenter qu'en plein rayonnement.

— Je crains, dit-il à son supérieur, que le petit drôle ne se fasse tirer l'oreille pour répondre.

— Bah ! pour une affaire de maraude ! répondit le procureur du roi.

Le juge d'instruction secoua la têle sans en dire davantage. Un enfant qui venait sans doute de loin pour marauder aux environs d'une ville lui semblait bizarre. Car le galopin né put se présenter au parquet le lendemain, tant ses pieds étaient enflés.

— Il a trop marché, dit le gendarme Labastens. Pourtant il a des cornes de sabot de cheval en guise de semelles.

— Si cet enfant vient d'aussi loin, pensa le juge, il faut que le pays qu'il habite soit bien pauvre en fruits et en récoltes.

Le gendarme Labastens, physionomiste par état, était d'avis que l'enfant devait

demeurer à une dizaine de lieues, aux environs de la frontière belge.

— Puisqu'il ne parle pas, dit M. Pequeyrolles 9 vous n'avez pu reconnaître son accent.

— Le garnement, dit le gendarme, siffle pour se désennuyer... On ne siffle de la sorte que dans les plaines qui avoisinent la Belgique.

— En tous cas, amenez-moi demain ce petit vagabond, en voiture s'il le faut.

Le lendemain, l'enfant entra dans le cabinet avec sa tranquillité habituelle.

— As-tu hieja dormi, mon garçon? lui demanda le juge d'instruction avec un ton paterne.

Il se repentait d'avoir brusqué, la veille, le gaiopin.

— L'enfant a bien repose, dit le gendarme.

— Et tes pieds, te font-ils encore mal ? ■ — Le geôlier les a frottés avec du suif,

reprit le gendarme.

— Labastens, dit le juge, laissez donc ce petit répondre... Il m'intéresse, et je le ferai sortir de la prison, aujourd'hui même, s'il le désire. Voyons, mon bonhomme, sois franc et n'aie pas peur... Tu as pris quelques fruits dans un jardin... Tu avais besoin de te rafraîchir... Il n'y a pas là de quoi te faire pendre...

L'enfant écoutait et ne perdait certainement aucune parole du magistrat.

— Je veux te renvoyer, petit coquin, pour aller jouer avec tes camarades... qui t'attendent.,, sur la place du village... Mais si tu n'as ni père ni mère, il faut bien que je sache le nom de ton pays.

Le juge d'instruction prit sa voix de flûte

— Voyons, dit-il.

Par un geste de timidité, le gamin se voila les yeux avec son coude.

— Approche, dit M. Pequeyrolles... Encore... Là, tout près de moi.

Le juge d'instruction lui donna sur les joues deux tapes amicales.

— Tiens, dit-il.

Il ouvrit un tiroir de son bureau et en tira un morceau de sucre que l'enfant croqua avec avidité.

■ — Tu vois bien, bonhomme, que nous ne sommes pas si méchant que nous en avons l'air.

f L'enfant s'était décidé à regarder M. Pequeyrolles en face, autant toutefois que le permettaient ses cheveux qui tombaient sur ses yeux.

Le juge d'instruction, pour mieux voir ces regards, écarta d'une main caressante cette « tignasse » emmêlée.

— Nous avons des yeux verts malins, dit-il en cherchant à déguiser, par un excès d'amabilité, les investigations qui se pressaient en lui.

L'enfant ricana comme le petit d'un animal sauvage qu'on tâche d'apprivoiser.

— Ah ! ah! fit le juge, qui répondit par une sorte de rire au ricanement du gamin, nous commençons à nous entendre... Eh!

bien, nous disons donc que le village où tu demeures s'appelle?...

Les yeux de M. Pequeyrolles devinrent plongeants ; sa langue s'avança sur le bord des lèvres comme pour savourer un friand* morceau.

— Ne te recule pas, mon petit.

Par une inspiration de génie, le juge d'instruction attira l'enfant à lui et l'assit sur ses genoux.

— Maintenant je le tiens, pensa M. Pequeyrolles.

La tête penchée vers la figure du gamin, le magistrat ressemblait à une affectueuse nourrice essayant d'égayer son nourrisson, lorsqu'un sifflement qui se fît entendre aux oreilles du juge le fit jeter à l'instant l'enfant à bas.

Le drôle, fatigué de toutes ces questions, sifflait un air, sans s'inquiéter de blesser l'oreille délicate du magistrat.

— Ah! misérable! s'écria M. Pequeyrolles au comble de la colère, voilà donc comme tu reconnais les bontés qu'on a pour toi !

Le magnétisme qu'avait déployé le juge restait sans action,. de même que ses questions restaient sans réponse.

— Tu t'obstines à ne pas vouloir répondre, dit le juge piqué au jeu, et bien tu vas

retourner en prison et tu seras mis au quart de ration... Labastens, emmenez ce garnement...

Il griffonna quelques mots sur une feuille de papier.

— Voilà pour le geôlier, dit M. Pequeyrolles... Quart de ration obligatoire !

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