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CHAPITRE XIII

BIZARRERIES DANS LES FAÇONS D'AGIR HABITUELLES PRODUITES PAR LE TRAVAIL DES INDUCTIONS

Le quart de ration délie habituellement les langues les plus muettes. L'enfant le subit sans se plaindre. Il n'avait droit pour la journée qu'à un morceau de pain noir et une cruche d'eau.

— 11 faut trouver autre chose, pensa M. Pequeyrolles, qui n'employait qu'à regret ce système de rigueur.

Cet insuccès dans une instruction facile en apparence rendait le juge soucieux.

Il avait toujours dans l'esprit les lettres D, R, T, R, qui tourbillonnaient capricieusement sans parvenir à s'assembler.

Dès lors M. Pequeyrolles se promena plus rarement avec son fils et surtout ne l'entretint plus dans ses idées de galanterie. Cependant Charles eût été heureux de parler à son père de Marguerite : admis à rendre visite aux deux dames, il était certain qu'il n'était vu d'un mauvais œil ni par la tante ni par la nièce. De ceci M. Pequeyrolles se souciait médiocrement, comme du dîner à rendre aux Ladureau.

Toutefois, pressé par sa femme, le juge d'instruction fixa un jour pour ce repas.

On vit alors un certain mouvement se produire à l'intérieur de la cuisine du Cornet d'or, l'hôtel en réputation de la ville. De délicates odeurs de truffes se répandirent * dans le cabinet où prenaient leurs repas les

pensionnaires notables du pays, et l'un d'eux, dont les narines étaient particulièrement dilatées par ce fumet, ayant demandé la raison de l'emploi de ces truffes à la fille de service :

— C'est un poulet fin qu'on prépare pour M. Pequeyrolles, dit-elle.

D'autres pensionnaires d'une catégorie inférieure, qui prenaient leurs repas dans une salle du rez-de-chaussée, aperçurent tournant à la broche, devant un grand feu, un petit cochon de lait dont la croûte mordorée ruisselait d'un jus appétissant. Ils s'arrêtèrent devant cette pièce savoureuse ; mais leurs regards témoignant une envie trop prononcée d'en avoir leur part :

— C'est pour M. Pequeyrolles, dit le cuisinier.

Le même jour, dans la matinée, une bourgeoise qui avait eu l'imprudence d'of-

frir trois livres dix sous d'un saumon énorme, fut traitée sans égards par la marchande de poissons qui lui dit :

— Attends, chipie, je vais te donner la queue du saumon de M. Pequeyrolles.

Dans la montre du meilleur pâtissier de la ville, les passants admirèrent un monumental gâteau de Savoie représentant le dôme de Saint-Pierre, à Rome. Au sommet était juché un petit amour tenant un étendard avéc la légende manuscrite • Pour M. Pequeyrolles.

Chez le confiseur, un gamin se hasarda à entrer, attiré par un entassement de blondes meringues étagées sur un tamis, et il en demanda pour un sou. Le confiseur, croyant avoir affaire à un mauvais plaisant, le flanqua à la porte avec une distribution de giffles.

— Tiens, s'écria-t-il, va dire à tes pa-

rents que tu as mangé des meringues de M. Pequeyrolles !

Le bruit de ces somptueuses commandes se répandit par divers canaux dans la ville, et le juge d'instruction fut taxé d'une prodigalité sans exemple ; mais surtout l'opinion publique d'un pays, qui n'était pas réputé par son imagination, se montra excessive quand de l'hôtel du Cornet à1 or partirent diverses mannes contenant dans des chauffoirs de métal des coulis superfins. Un buisson pyramidal d'écrevisses, porté sur la tête d'un marmiton qui se dirigeait du côté de la maison du juge d'instruction, acheva de troubler les esprits.

Dans la basse ville, la nouvelle courait que M. Pequeyrolles avait hérité d'une fortune considérable. Le quartier aristocratique apprêta des cartes de visite pour saluer l'appel du juge à de plus hautes fonctions,

et sa nomination parut certaine, quoique non consignée encoré au Moniteur.

Qui eût dit aux provinciaux que le poulet truffé, le saumon, le cochon de l^it, les pâtisseries et les confiseries étaient un rossignol fabriqué par M. Pequeyrolles pour crocheter la serrure du secret de M. Ladureau, eût étonné ces êtres naïfs.

Le juge en était arrivé à ce détachement de toutes choses qui fait qu'un savant ruine sa famille pour chercher la quadrature du cercle. Il croyait répondre dignement au choix que le ministre de la justice avait fait de lui en dépensant un demimois de ses appointements au service d'une cause intéressant directement l'honneur de la magistrature.

Dans l'après-midi qui précéda le fameux dîner, M. Pequeyrolles passa l'inspection de sa cave, h l'effet d'offrir à M. Ladu-

reau les vins non pas les plus délicats mais les plus capiteux.

— Je le ferai bien parler, pensait-il.

À madame Pequeyrolles qui s'étonnait des détails d'un repas aussi exorbitant :

— Tu feras dresser, dit-il, un lit dans mon cabinet.

C'était la première fois que le juge désertait l'alcôve conjugale.

— Oh! bichon! s'écria sa femme d'un ton de reproche.

Quoique touché, M. Pequeyrolles n'avoua pas son plan machiavélique qui était de rendre le notaire assez malade pour l'empêcher de regagner sa maison. M. Ladureau était condamné à coucher chez les Pequeyrolles. Seul avec lui, le magistrat le veillerait et trouverait peut-être dans le silence de la nuit un moyen de torture oublié par l'Inquisition.

— Cette demoiselle Marguerite est charmante, dit le juge à son fils. Montre-toi trèsgalant, empressé et fais honneur à ton éducation.

Ainsi pendant huit jours, M. Pequeyrolles avait dressé ses batteries, l'esprit tendu pour n'oublier aucun détail. La veille du dîner, il fit disposer près de la table, à sa droite, un petit meuble appelé « servante, » qu'il garnit de bouteilles disposées par rang de force capiteuse.

Leè batteries étaient dressées quand la famille Ladureau sonna à la porte. Dans un miroir oblique scellé à la muraille à la hauteur du premier étage, M. Pequeyrolles vit arriver le notaire, sa femme et sa nièce, innocentes mouches qui venaient se prendre dans la toile savamment tissée d'une araignée aux aguets.

Le corridor est orné de patères destinées à

accrocher les chapeaux. M. Ladureau y déposa le sien et entra dans le salon. Aussitôt le mur opposé s'ouvrit et donna passage à une ombre qui fit disparaître le chapeau. Puis tout rentra dans le silence. De son cabinet donnant sur le corridor, M. Pequeyrolles était sorti pour s'emparer traîtreusement du chapeau de son hôte.

Après avoir laissé pendant quelques instants ses invités se livrer aux douceurs de la conversation, le magistrat entra, voûté, le pas traînant, appuyant ses mains sur les reins et la mine assez dolente pour que chacun s'inquiétât de sa santé.

— Je vous demande pardon de vous recevoir dans cet état, dit le juge ; je suis harrassé de fatigue pour avoir travaillé depuis six heures du matin.

— Il faut prendre garde de se tuer le corps, dit madame Ladureau.

— Si tu t'asseyais, mon ami ? demanda madame Pequeyrolles ne comprenant pas l'attitude de son mari.

- — Non, c'est le fauteuil qui m'a mis dans

cet étaL

Et M. Pequeyrolles poussa un gémissement de comédien consommé.

Naturellement compatissante, madame Ladureau proposa divers baumes merveilleux pour les frictions.

— Je vous remercie, chère madame, dit le juge; le remède le plus salutaire est encore une promenade dans le jardin.

— Eh bien! faisons un tour, reprit madame Ladureau.

On sortit dans l'antichambre.

— Où est donc mon chapeau? s'écria le notaire... Je l'avais accroché à la patère.

— Tu ne sais jamais ce que tu fais de tes affaires, dit madame Ladureau.

— Voire mari serait-il distrait? demanda insidieusement le juge à la femme du notaire.

Pendant que M. Ladureau rôdait dans le corridor, cherchant quel vent malencontreux avait pu emporter son chapeau, M. Pequeyrolles souffla aux oreilles de sa femme :

- — Prends le bras de M. Ladureau, marche lentement et que sa tête soit exposée au soleil.

Madame Pequeyrolles obéit, en blâmant mentalement la cruauté de son mari. Le soleil était ardent et ses rayons semblaient directement appelés par le crâne reluisant du notaire.

— Mademoiselle Marguerite, dit Charles à la jeune fille, voulez-vous monter au labyrinthe?

D'une bulte de terre qui s'élève au fond du jardin et forme une montagne considérable si on la compare aux petits carrés de

jardinage encadrés dans des buis, partent en se croisant des chemins en pente.

— Il s'agit de trouver le véritable chemin, dit le jeune homme en lâchant le bras de Marguerite.

— Ces deux jeunes gens semblent faits l'un pour l'autre, disait M. Pequeyrolles à madame Ladureau.

La femme du notaire remercia d'un gracieux sourire l'homme qui, des sommets de la magistrature, ne dédaignait pas de jeter les yeux sur sa nièce.

Marguerite était arrivée par une sente au point de jonction des pentes du labyrinthe et déjà deux fois, elle était descendue d'à micôte croyant arriver au sommet.

— Voulez-vous accepter mon bras, mademoiselle, pour arriver au pavillon? lui dit Charles.

— Il fait très-chaud, très-chaud, ma-

dame! s'écriait M. Ladureau sans s'apercevoir que madame Pequeyrolles, obéissant aux coupables injonctions de son mari, détournait son ombrelle du crâne du notaire.

— Vous avez un excellent mari, disait le Juge d'instruction à madame Ladureau, et je l'estime infiniment. Grâce à ses qualités, il doit vous créer un intérieur des plus agréables.

— Mon mari est tellement occupé...

— Tous, nous avons nos occupations...

Ne serait-ce pas cette multiplicité de besogne qui causerait ses distractions?

— M. Ladureau n'est pas toujours distrait...

— Auprès de vous, je le comprends, chère madame, dit le juge d'instruction abordant le terrain de la galanterie.

— Je me trompe fort, ou la chaleur aug-

mente, dit M. Ladureau en se rencontrant à un sentier avec M. Pequeyrolles.

— Dans un instant, vous ne vous en plaindrez plus, cher monsieur.

Charles et Marguerite étaient arrivés en haut du labyrinthe, à la porte du pavillon. La jeune fille hésitait à entrer dans la chambrette, dont les vitres de couleur étaient encore assombries par des touffes de feuillage.

Les deux jeunes gens se tenaient à la porte, irrésolus,

— Vous ne venez jamais à Dijon, monsieur ? demanda Marguerite.

— Ah! mademoiselle, s'il pouvait y avoir une école de droit !

— Enfin, s'écria M. Ladureau arrivé au sommet du labyrinthe.

Il se précipita dans le pavillon.

— Oh ! madame, dit-il en apercevant une

table chargée de verres et de bouteilles, que d'attentions !

— M. Ladureau, un petit verre de vin blanc, dit M. Pequeyrolles.

— Je vous remercie ; non pas un petit, mais un grand, s'il vous plaît.

Le juge d'instruction versa lui-même avec l'impassibilité d'un Borgia.

D'un trait le notaire vida son verre.

— Quel est ce vin? s'écria- t-il en faisant claquer la langue. Il me semble d'une chaleur...

— C'est un produit d'une petite côte de la Gironde que m'envoie un vigneron de mes parents... Vous en reprendrez bien encore un verre ?

Le notaire se laissa faire. Et pourtant un sauvage lui eût assené sur le crâne un violent coup de tomahawk qu'il n'eût pas obtenu un résultat plus décisif.

On causa une heure jusqu'à ce qu'arrivât la femme de chambre annonçant que le dîner était servi.

— Louise, dit le juge, cherchez, je vous prie, le chapeau de M. Ladureau. Il n'est pas sain de s'exposer tête nue à l'air après le coucher du soleil.

— Je n'aurais pas soupçonné, dit le notaire à madame Pequeyrolles, < que votre mari, si impassible dans ses fonctions, montrât autant de prévenances pour ses hôtes.

La servante revint au bout de quelques instants, tenant le chapeau qu'elle avait trouvé accroché à la patère.

— M. Ladureau a vraiment de telles absences, dit M. Pequeyrolles à la femme du notaire, qu'il ne s'apercevrait pas si je vous faisais la cour, comme j'en ai bien envie.

Les invités descendirent alors du labyrîn-

the. La pente était rapide ; Charles en profitait pour serrer le bras de Marguerite.

Cependant, préoccupé du petit drôle qui se jouait de lui, M. Pequeyrolles courait à fond de train dans les champs de l'investigation et avait fini par ne plus prendre garde à ses invités.

A table, le magistrat oublia que ses convives existaient : c'étaient des ombres que les personnages vivants; seules les choses impalpables étaient devenues des réalités. En vain sa femme le rappelait-elle aux plus simples usages de la politesse, comme de servir à boire à madame Ladureau placée à sa droite ; le juge d'instruction , ayant à peine conscience de ses actes, et tyrannisé par une idée fixe, eût été capable de verser la carafe dans le corsage de sa voisine.

Madame Pequeyrolles, craignant quelque oubli malencontreux, s'était résignée

à découper le rôti, lorsque tout à coup le juge d'instruction , qui , depuis un instant, regardait la muraille avec insistance comme pour la traverser du regard, demanda à la servante du vinaigre d'un ton si impératif que celle-ci, avec la rapidité de la flèche, apporta la fiole.

Du vinaigre pendant qu'on servait le rôti ! Cela semblait bizarre.

— Es-tu malade, monsieur Pequeyrolles?

demanda sa femme.

Pour toute réponse le juge se leva de table et sortit précipitamment, la serviette au bras, le carafon de vinaigre à la main.

Un silence profond se fit dans la salle à manger, qui permit d'entendre le magistrat descendre précipitamment l'escalier et ouvrir la porte de la rue.

— Seigneur, quel accès le prend ! s'écria madame Pequeyrolles émue.

Les convives se regardaient avec stupéfaction.

— Charles, dit la femme du juge, suis ton père ! Je crains qu'il ne lui arrive malheur.

Cependant M. Pequeyrolles arpentait les rues avec une rapidité qui défiait quiconque de le suivre. Il arriva ainsi à la porte du tribunal, agita fiévreusement la sonnette.

— Des allumettes, une bougie ! dit-il au concierge qui vint lui ouvrir.

L'étonnement du portier fut aussi considérable que celui des invités du juge. Jamais il n'avait vu un magistrat se présenter au parquet à neuf heures du soir; cependant il obéit sans souffler mot.

Arrivé dans son cabinet, M. Pequeyrolles posa la bougie sur sa table, en face du bissac dont les lettres lui tenaient au cœur. Rarement un alchimiste, poursuivant la décou-

verte du grand œuvre, apporta autant d'application dans ses recherches que le juge d'instruction versant goutte à goutte du vinaigre sur l'objet mystérieux.

Pendant le dîner, M. Pequeyrolles avait eu une idée. Non-seulement les lettres énigmatiques s'étaient bâti un nid dans son cerveau, mais aussi la forme et les détails relatifs au bissac. Le juge le voyait devant ses yeux, à toute heure de la journée, dans son état de délabrement, boueux et raccorni comme s'il avait été enfoui l'hiver au fond d'un fossé.

Par quel enchaînement d'idées le vinaigre s'était-il présenté à l'esprit de M. Pequeyrolles comme devant jouer vis-à-vis de la pièce de conviction un rôle aussi important que dans la salade, c'est ce que pourront s'expliquer ceux-là seulement que l'idée fixe tourmente ! L'acidité du vinaigre avait

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poussé le juge à tenter un de ces travaux de restauration patiente que comprendront les collectionneurs d'objets d'art.

Penché sur son bureau, le juge d'instruction suivait, avec des palpitations qui sont le partage des êtres nerveux, la décomposition de la boue ancienne par l'action du vinaigre. Sa serviette en main, il épongeait le liquide avec la précaution d'un graveur à Peau-forte faisant mordre une planche.

Pour la première fois la saleté sortait des fissures du cuir éraillé et laissait reparaître le noir brillant du bissac.

— Ah ! s'écria le juge en voyant surgir une nouvelle lettre cachée sous un petit tas de boue.

Puis M. Pequeyrolles regarda de nouveau json travail avec les yeux d'une mère dont l'enfant est sauvé d'une maladie grave, et il enferma la pièce de conviction à double

tour dans le tiroir de son secrétaire, dont il mit la clef dans sa poche,

— Merci, dit-il en rendant la bougie au portier... Demain, balayez mon bureau de grand matin.

— Les yeux de M. Pequeyrolles sont singuliers, dit le concierge à sa femme. Ils lançaient des flammes !

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