TYRANNIES DOMESTIQUES
Quand le magistrat revint à son domicile, il trouva la domestique dans l'effarement.
— Dieu soit loué, monsieur, de vous revoir... Madame est si inquiète !
— Às-tu vu Charles? demanda madame Pequeyrolles à son mari. Il te cherche... Mais pourquoi es-tu parti si précipitamment? Les Ladureau élaient fort troublés.
— Que m'importe!
— Enfin que s'est-il passé?
— Tu le sauras plus tard.
Cependant, de jour en jour, le juge d'instruction se montrait plus préoccupé et ses soucis gagnaient jusqu'aux membres de sa famille.
Voulant l'enlever à ses réflexions ainsi qu'il élait arrivé quelquefois :
— Bichon, dit madame Pequeyrolles, la nièce de M. Ladureau passe pour un bon parti.
— Eh bien?
— Dans quelques années nous aurons â songer à un établissement pour Charles... La demoiselle ne paraît pas le voir d'un mauvais œil.
— Il faut veiller à ces rencontres, dit le juge d'un ton autoritaire. Charles a besoin d'être dirigé par une main plus ferme*
— Une main plus ferme, répliqua madame Pequeyrolles. Je ne comprends pas
— Tu devras désormais apporter plus de retenue dans tes visites-aux Ladureau.
— Mais c'est loi qui m'as engagée à voir la femme du notaire !... Je ne tiens pas à sortir de mon intérieur, tu le sais.
— Ce qui est fait est fait, dit le juge. Toutefois il est utile de s'arrêter sur cette pente dangereuse.
— Une visite à madame Ladureau est-elle dangqreuse?
— Tu la feras plus tard, à un moment donné.
— Alors il t'importe peu que j'aie la réputation d'une personne qui ne sait pas vivre. . . Deux fois par semaine je rencontre madame Ladureau au marché. Quelle attitude pren-, drai-je vis-à-vis d'elle ?
— Strictement polie avec une nuance de froideur.
— Tu me feras passer pour bizarre et
mal élevée... Ah! combien je me repens d'avoir la première accepté le dîner des Ladureau !
— Il le fallait, dit M. Pequeyrolles d'un Ion qui ne permettait pas de réplique.
— C'est trop de tyrannie ! s'écria la femme du juge hors d'elle-même... Vraiment tu me regardes comme une esclave... Ne pas même avoir la direction de son intérieur ! Toute ma vie j'ai porté le joug^et tu en abuses ; mais celui-ci est trop lourd, et je te déclare que j'irai aujourd'hui même chez madame Ladureau.
M. Pequeyrolles ne s'attendait pas à de semblables révoltes. Quoiqu'il fût habitué à voir plier sous l'autorité de sa parole gendarmes, guichetiers et prévenus, le juge baissa la tête, ce qui détermina un temps de silence : les deux époux craignaient un nouvel abordage. Cependant M. Pequeyrolles
se leva, prit un air grave et dit d'un ton posé :
— Tu peux aller chez madame Ladureau; mais tu compromettras mon ministère.
Là-dessus il sortit.
Il est de ces moû officiels qui augmentent de solennité suivant le ton et l'emploi que les gens en font. Madame Pequeyrolles resta terrifiée et le juge d'instruction alla à ses travaux avec la certitude qu'il serait obéi. Il avait laissé « son ministère» comme barrière.
Peu de ménages, même les plus unis, échappent à ces orages mensuels dont la formation pourrait être indiquée aisément, même par les maris qui ne sont pas météorologistes. Depuis longtemps M. Pequeyrolles en avait pris son parti, sachant se garer des effets. Aussi ouvrit-il la porte de son cabinet, la conscience pure de la tyrannie domes-
tique qu'il exerçait vis-à-vis de sa femme. D'ailleurs un pli qu'il trouva sur son bureau lui fit bien vite oublier ces petites misères de la vie conjugale.
Une lettre du maire du village de Boisdru l'informait qu'un enfant de douze ans avait disparu du domicile de son père, le nommé Chauffepié. Cet homme, qui jusque-là n'avait pas paru se préoccuper du sort de l'enfant, avait une mauvaise réputation dans le pays. Les voisins, dont l'attention avait été éveillée par l'article du journal VEclaireur donnant le signalement de l'enfant, avertirent le maire, qui s'empressa d'en prévenir le procureur du roi.
— Ah ! ah ! s'écria M. Pequeyrolles en se frottant les mains, je tiens mon affaire !