ASSEMBLAGE DES MYSTÉRIEUSES INITIALES
Chauffepié, mandé au parquet par le juge d'instruction, comparut assisté du brigadier de gendarmerie peu après l'arrivée de l'enfant qu'on supposait lui appartenir.
— Ah ! brigand, tu te fais prendre dans le jardin des autres! s'écria le paysan pour toute tendresse.
L'identité du père et du fils établie, l'enfant fut reconduit en prison.
— Maintenant, Chauffepié , reconnais-
sez-vous ceci? dit M. Pequeyrolles en montrant le bissac de cuir trouvé sur le maraudeur.
Le paysan regarda l'objet.
— Non, dit-il.
— - Ce bissac plein de fruits a pourtant été saisi sur votre fils... Il allait à la chasse dans les vergers d'autrui ; c'était sa gibecière.
— Le galopin l'aura trouvée quelque part.
— Il est singulier qu'un enfant, faisant neuf lieues pour marauder, s'en aille, sans un panier quelconque pour y déposer son butin.
Chauffepié ne répondit pas.
— Le carnier était marqué primitivement d'un nom qu'on a cherché à effacer.
Le juge fit passer le bissac sous les yeux du paysan, qui le considéra attentivement.
— Je ne sais pas lire, dit-il.
— N'importe, dit M. Pequeyrolles : à force de soins j'ai fait une découverte, et comme elle peut vous intéresser, il est de mon devoir de vous la communiquer... Ce portefeuille portait jadis un nom, ainsi que je vous le disais tout à l'heure... On a d'abord gratté le nom... Puis l'objet a été enfoui dans la terre où il a dû séjourner quelques mois.*. Ensuite on l'a troué pour y introduire une ficelle afin de porter la chose au coh..
Le juge d'instruction, s'étant levé, s'approcha du paysan qu'il regarda fixement :
— Ce portefeuille était celui de M. Ladufeau, s'écria-t-il.
Pâle et blême comme la statue du fteriiords, le magistrat semblait avoir grandi de dix coudées.
Sur le portefeuille, ajduta-t-il, était
écrit Ladureau, et dessous, en plus petits caractères : notaire.
En ce moment M. Pequeyrolles n'appartenait plus à la vie réelle. Il quittait son enveloppe matérielle, devenait la conscience inexorable et sentait passer dans son regard une seconde vue profonde et plongeante.
Un duel curieux que celui de ces quatre yeux dont deux terribles et menaçants faisaient battre névralgiquement les paupières de leurs adversaires.
Chauffepié mit la main à sa poche et voulut en retirer quelque chose.
— Si on n'est pas libre de se moucher ! s'écria-t-il en voyant le gendarme surveiller ses mouvements et avancer la main pour empêcher la sienne de sortir de la blouse.
Le juge d'instruction fit un signe au gendarme. Chauffepié put alors tirer de sa poche
un horrible mouchoir à carreaux dans lequel son nez souffla bruyamment, pendant que les deux doigts du milieu, plus grands que leurs confrères, épongeaient avec l'étoffe une sueur subite que les dernières paroles du juge d'instruction avaient fait perler sur le front du paysan.
C'était la première passe du duel. Le juge d'instruction laissa l'homme respirer un moment.
Chauffepié cependant ne quittait plus de l'œil le portefeuille.
— Je ne vois pas, dit-il, ce qu'a de commun un notaire avec un mioche qui a cueilli dans un clos quelques pommes pour sa soif.
— Je n'ai pas tout dit, ajouta M. Pequeyrolles. Ce portefeuille a été dérobé à M. Ladureau, il y a dix mois, par des gens qui sont restés inconnus jusqu'ici... Votre lils pourrait peut-être nous dire dans quel endroit il
a trouvé l'objet que vous déclarez ne pas connaître... Il rendrait un grand service à la justice, qui lui tiendrait compte d'avoir localisé ses recherches.
— Ça ne me regarde pas, dit Chauff'epié avec une insouciance affectée.
— Cependant un portefeuille dérobé, trouvé aux environs d'un village, indique que si les voleurs n'y demeurent pas, du moins ils y ont passé... Vous dites que vous ne reconnaissez pas ce sac, que l'enfant l'a trouvé depuis qu'il vous a quitté... Comment se fait-il que votre fils s'en serve depuis un certain temps ?
M. Pequeyrolles crut pouvoir se permettre cette allégation.
— L'a-t-il dit? reprit Chauffepié parant la botte.
— Ce n'est pas à vous a me poser dés questions^ s'écria le juge d'instruction qui vil
alors qu'il avait affaire à un maître d'armes en matière d'interrogatoire.
— Les galopins sont si menteurs ! ajouta Ghauffepié se tenant toujours sur la défensive... Si on croyait seulement le quart de ce qu'ils disent, on ferait pendre des gens...
— Ainsi, reprit M. Pequeyrolles changeant de thème, vous ne reconnaissez pas le portefeuille ?
— Ma foi, monsieur, je ne me rappelle pas qu'un meuble pareil soit jamais entré à la maison.
A ce moment le juge d'instruction tira un cordon, et le carillon de la sonnette, qui prenait un tintement particulier des corridors du tribunal, rendit le paysan songeur.
C'était un homme aux yeux vitreux et désagréables, mais pleins dë résolution. Un masque d'indifférence n'arrivait pas
à cacher l'inquiétude qu'éprouvait le paysan.
Ses bras pendaient ballants par la volonté; une question de M. Pequeyrolles les • relevait brusquement et formait contraste avec l'attitude ennuyée que se donnait Ghauffepié.
Des sourcils clair-semés ne parvenaient pas à dissimuler le regard ardent de l'homme qui profitait des rares instants où le juge d'instruction, penché sur son bureau, prenait des notes, pour chercher à se rendre compte des caractères tracés sur le papier qui devait décider de son sort.
Le paysan eût donné dix ans de sa vie pour déchiffrer de sa place ce que M. Pequeyrolles écrivait.
Afin de ne pas donner prise aux observations du gendarme qui le gardait, l'homme cessa de regarder le juge, laissa fléchir son
corps; la tête retomba sur sa poitrine et s'adressant à son gardien :
— C'est tout de même long de passer sa matinée ici pour un enfant qui a pris quelques prunes.
Le gendarme resta muet, solennel, impassible.
La sonnette avait amené le concierge du palais de justice.
— Portez ceci immédiatement, dit le juge d'instruction en remettant une lettre au portier.
Puis, s'adressant à l'homme :
— Votre réputation n'est pas excellente dans le village que vous habitez, Chauffepié?
— Il y a toujours des jaloux.
— Jaloux de quoi? demanda M. Pequeyrolles.
Pendant une demi-heure le juge d'instruction posa avec une sorte de bonhomie
diverses questions qui, dans tout aulre cas, eussent donné à croire qu'il s'intéressait au prévenu; mais le paysan ne s'y trompait pas. Il voyait bien que son adversaire ferraillait avec lui momentanément pour s'entretenir la main.
— Le juge manigance quelque chose, se dit Chauffepié, qui de plus en plus se tint sur ses gardes.
Pendant que les deux hommes en présence se fatiguaient l'un à interroger, l'autre à répondre, on frappa à la porte.
— Entrez, dit M. Pequeyrolles.
A peine la porte s'ouvrit-elle que le juge d'instruction mit en présence de Chauffepié le maître-clerc de M. Ladureau.
— Reconnaissez- vous cet homme? demanda-t-il à ce dernier.
Un instant de silence se fit pendant que le prévenu et le témoin s'entre-regardaient.
— C'est le paysan qui est venu demander du papier timbré à l'étude la veille du jour où le vol a été commis, dit le clerc.
De nouveau, le prévenu déploya le mouchoir qui lui servait dans les moments critiques.
— Et vous, Chauffepié , demanda le juge pour la forme, vous devez vous souvenir d'avoir vu monsieur dans l'étude de M. Ladureau?
Pour cacher son trouble le paysan fit mine de s'emporter.
— Qu'est-ce que tout ça? s'écria-t-il.
Est-ce que j'ai jamais mis le pied chez un notaire?... Demandez à tous ceux qui me connaissent si j'ai delà terre à vendre?... Du papier timbré à moi ! Que voulez-vous qu'un pauvre malheureux qui n'a ni sou ni maille en fasse? Monsieur se trompe pour sûr.
— Vous affirmez que vous reconnaissez le prévenu et vous êtes prêt à signer votre déclaration? dit le juge au maîtreclerc.
— Parfaitement. L'homme que voici est resté une demi-heure dans l'étude. C'est à moi qu'il s'est adressé en entrant; je l'ai prié d'attendre. Il s'est d'abord assis; puis, comme un homme fatigué de rester immobile sur un siège, il a arpenté le cabinet, est allé à la porte donnant sur la cour, et n'est revenu qu'au moment où je l'ai averti que les clients reçus par mon patron étaient partis. Alors il est entré chez M. Ladureau et en est sorti, au bout de quelques minutes, tenant à la main sa feuille de papier timbré.
— Voilà qui est précis , Chauffepié, dit le juge. Qu'avez-vous à répondre?
— Je ne puis dire qu'une chose, c'est
que monsieur me confond avec un autre... J'en prends le bon Dieu à témoin.
— Quel costume portait le prévenu? demanda M. Pequeyrolles au clerc.
— Le même qu'aujourd'hui, à peu de différence près... La blouse était peut-être plus neuve, la chemise plus blanche.
— Chauffepié, dit le juge, mettez votre chapeau et levez-vous.
— C'est bien l'homme, sauf qu'il avait apporté quelque soin à sa toilette. 11 était rasé de frais.
t— Comme un paysan qui va consulter à la ville, dit M. Pequeyrolles... Chauffepié, vous avez d'autres habits chez vous?
— Un sarrau pour le dimanche, à la mode des gens de la campagne.
— Veuillez signer votre déclaration, dit le juge au clerc; vous pourrez vous retirer ensuite.
Le clerc signa et sortit.
— Chauffepié, dit M. Pequeyrolles, vous êtes accusé de tentative d'homicide et de vol par effraction dans une maison habitée...
— En voilà une occasion! s'écria le paysan.
— Gendarme, conduisez le prévenu à la maison d'arrêt.