‹ Le secret de M. LadureauChapitre 16 sur 20 · CONFRONTATION DU CRIMINEL ET DE LA VICTIME · texte numérisé non relu

CONFRONTATION DU CRIMINEL ET DE LA VICTIME

Averti aussitôt par son clerc de l'arrestation du coupable, M. Ladureau ressentit un de ces coups qui sont plus paralysants que douloureux.

— Ah ! fit le notaire en se laissant tomber si lourdement sur une chaise que le clerc crut que son patron éprouvait une nouvelle émotion de l'attentat commis à son préjudice neuf mois auparavant.

Lui aussi , M. Ladureau , eut le crâne

mouillé comme Fauteur du crime; lui aussi éprouva le besoin d'éponger Pénorme boule

de billard que les phrénologistes veu-

lent bien appeler crâne. S'il eût assisté à ce singulier émoi , le juge d'instruction n'eût pas hésité à faire du notaire un complice de Chauffepié, tant chez les deux hommes l'émotion produisait les mêmes résultats.

Quand il fut un peu revenu à lui :

— Monsieur Pequeyrolles a-t-il parlé de moi? demanda le notaire à son clerc

— Il n'a pas prononcé votre nom.

Sans répondre, M. Ladureau passa dans son cabinet, quoiqu'il n'y entrât pas avec la jouissance d'un homme de bureau qui aspire au repos dans son fauteuil de cuir. La physionomie du notaire offrait quelque rapport avec la prostration du condamné dont la porte de la cellule est refermée à

triple tour et qui sent qu'il ne peut échapper à son sort.

Mille questions se heurtaient dans l'esprit du notaire qui se cahotaient, secouaient son esprit et lui enlevaient le calme nécessaire aux situations critiques.

Pourquoi M. Ladureau n'avait-il pas été mandé au parquet avant son clerc? Pourquoi madame Pequeyrolles affectait-elle depuis quelque temps une politesse glaciale à l'endroit de la femme du notaire quand elle la rencontrait? Un enchaînement naturel résultait de ces deux faits ,qui se débattaient au milieu de tant d'autres d'importance égale dans l'esprit de M. Ladureau.

Avoir passé neuf mois plein d'anxiété, être parvenu à recouvrer le calme et retomber sous le joug d'appréhensions graves, semblait plus dur au notaire que d'être resté pendant le même espace de temps sous le

coup d'une crise qu'au début on eût peutêtre conjurée. C'était être foudroyé de nouveau, après avoir échappé aux premiers effets de la foudre.

Le bruit du trot d'un cheval qui se fit entendre au dehors dans la rue sur laquelle donnaient les fenêtres de l'étude, changea le cours des idées de M. Ladureau.

— Ce cheval va s'arrêter à la porte... Un gendarme peut-être ! pensa le notaire, doué tout à coup de la seconde vue que donne la surexcitation des nerfs.

'En effet, le cheval ralentit son trot pesanL La sonnette tinta.

— Monsieur, dit le clerc, un gendarme vous demande.

— Faites-le entrer, répondit M. Ladureau, qui à ce moment suprême reprit une sorte de calme.

Combien de pulsations marquait le pouls

du notaire quand le gendarme lui remit une grande enveloppe carrée, c'est ce que le juge eût été heureux de constater.

Lentement M. Ladureau déploya la lettre, épiant du coin de l'œil l'attitude du gendarme qui se tenait debout, la main sur son sabre. Par cette lettre le notaire était invité à passer dans l'après-midi au cabinet de M. Pequeyrolles.

— C'est bien, dit-il, en respirant plus librement.

M. Ladureau avait entrevu dans le lointain des menottes, une charrette, un soldat brutal, et il se trouvait en face d'un gendarme pacifique à qui la vue des bustes de Delvincourt et de Rogron, posés sur la bibliothèque, semblait commander le respect.

— Je vais être interrogé à mon tour, dit le notaire à son clerc en cherchant à se donner un ton de satisfaction.

Pour échapper à lui-même, M. Ladureau éprouvait le besoin de causer. Il interrogea longuement son clerc sur la façon de procéder de M. Pequeyrolles , insistant sur l'émoi qu'éprouve tout honnête homme d'être appelé à la barre.

— Un moment à passer, dit le clerc.

Ce moment pour le notaire équivalait à un siècle.

Après déjeuner, M. Ladureau fit une toilette somptueuse d'officier ministériel. Au grand étonnement de sa femme, il réquisitionna une chemise à jabot qu'il n'avait pas portée depuis ses noces; il plongea sa tête dans un bassin d'eau parfumée pour donner à son crâne un poli équivalent à celui des glaces de la manufacture de Sainl-Gobain. Des manchettes, des escarpins furent également jugés nécessaires pour parfaire cette merveilleuse toilelle, Et quand M. Ladureau

se présenta dans le cabinet du juge d'instruction, celui-ci put s'apercevoir que cette tenue irréprochable était faite pour honorer la justice. /

Malgré ces attentions pour Thémis, l'accueil de M. Pequeyrolles fut empreint d'une froideur mêlée de solennité qui commandait la réserve. Quand bien même M. Ladureau se fût mépris au point de traiter familièrement le juge d'instruction, un geste de celui-ci l'eût fait reculer aussitôt dans la direction d'une chaise située à quelque distance du bureau du magistrat. Il y avait du Minos dans l'attitude que prit M. Pequeyrolles vis-à-vis du notaire.

— Je vous invite, monsieur, dit le juge, à évoquer vos souvenirs les plus précis... Un homme est accusé de tentative de meurtre, de vol par effraction et de violation de domicile... Il s'agit pour cet homme de

perdre la liberté, la tête peut-être... Vous savez combien sont sévères les jurés de cette contrée... C'est donc de vos réponses que j'attends l'éclaircissement d'une si grave affaire.

En même temps M. Pequeyrolles sonna, Chauffepié apparut, et ainsi qu'au maîtreclerc le juge d'instruction demanda à M. Ladure au s'il reconnaissait le prévenu.

Le notaire secoua la tête négativement.

— Cependant, dit M. Pequeyrolles d'un ton de voix mal sonnant, vous avez déjà vu l'homme ici présent?

— Je ne me rappelle pas...

— Il est entré dans votre cabinet, reprit le juge en accentuant ses paroles.

— C'est possible, mais je ne remets pas monsieur.

— Il vous a soldé une feuille de papier timbré,

— En effet, quelqu'un est entré chez moi dans ce but; mais je ne saurais reconnaître la personne.

— Dès le début de l'instruction, monsieur Ladureau, s'écria le magistrat avec une irritation qu'il ne cherchait pas à dissimuler, j'avais déjà remarqué de l'indécision dans vos réponses ; je ne sais vraiment aujourd'hui qu'en conclure. Comment se fait-il que votre clerc ait reconnu immédiatement le prévenu ?

— Il entre le samedi tant de clients dans mon cabinet,.,

— Le même nombre de clients passe par l'étude, et cependant le maître-clerc n'en perd pas la mémoire.

— Je n'ai pas pris garde à la personne qui me demandait du papier timbré.

— Chauffepié, continua M. Pequeyrol-

les, vous êtes entré un samedi du mois d'avril dernier chez monsieur.

— Je prends à témoin tous les saints du paradis du contraire, fit le paysan.

— Monsieur Ladureau, vous devez reconnaître au moins la voix du prévenu?

— Non pîus.

— Que vous n'ayez pas regardé cet homme avec attention, ne soupçonnant pas le motif qui le faisait s'introduire chez vous, c'est possible; mais il vous a parlé. Vous l'avez écouté, puisque vous donniez satisfaction à sa demande ; il est inadmissible que vous ne reconnaissiez pas sa voix.

— Tout souvenir de cette journée m'est échappé.

— Ainsi, monsieur, vous ne craignez pas de poser en témoin insignifiant dans cette affaire, dans une affaire capitale où se jouait la vie d'une femme à votre service...

Songez-y, c'est une mauvaise attitude que vous prendrez devant la Cour , devant le barreau, devant les jurés... Recueillezvous, évoquez vos souvenirs ! . . . Dressez-vous • en face de cet homme ! Qu'en présence d'une de ses victimes, le drame de la nuit du 30 avril le fasse pâlir et avouer son crime !

M. Ladureau resta sourd à cette invocation. Peut-être était-il froissé de trouver un tel ton autoritaire dans la bouche d'un magistrat avec qui il avait entretenu des relations cordiales. Mais surtout le notaire subissait la singulière influence des yeux vitreux de Ghauffepié, qui lui entraient jusqu'à Pâme et le troublaient plus profondément que les injonctions du juge.

— Je me vois donc forcé, monsieur Ladureau, d'inscrire, à mon grand regret, que vous ne voulez pas répondre à mes questions*

— Pardon, je ne peux pas répondre, reprit le notaire piqué d'une semblable insistance.

— Vous avez oublié les traits du prévenu ; sa voix n'a pas laissé d'écho dans votre oreille, soit... Mais vous reconnaîtrez sans doute cet objet, dit avec un ton sarcastique le juge d'instruction en présentant à M. Ladureau son portefeuille.

Deux regards, chargés de divers courants, plongeaient actuellement dans la conscience du notaire, visiblement troublé.

— Oui, murmura-t-il après avoir manié le portefeuille.

— C'est heureux! ajouta M. Pequeyrolles.

— Toutefois, reprit M. Ladureau, le portefeuille n'était pas dans cet état de dégradation quand il m'appartenait.

— Et ce portefeuille, continua le juge d'instruction, a disparu le jour du vol?

Le notaire sentit, sans les voir, que les yeux de Chauffepié s'attachaient à sa personne avec une insistance particulière. La tête baissée, comme pour mieux regarder la pièce de conviction, M. Ladureau subissait de froids et inflexibles regards qui le remuaient profondément.

— Je ne pourrais affirmer absolument la date du jour où ce portefeuille m'a élé dérobé.

— Cette fois, monsieur, dit le juge d'un ton tranchant qui ne permettait pas de réplique, vous êtes en contradiction avec votre première déclaration.

M. Pequeyrolles, étonné du mutisme et du louvoiement de M. Ladureau, s'aperçut seulement alors de l'oppression magnétique que Chauffepié exerçait sur le notaire.

— Gendarme, faites reculer le prévenu... Là, plus loin, dit le juge en assignant d'un

gesle l'encoignure du cabinet au paysan, de telle sorte qu'il ne pût influencer par des jeux de physionomie la déposition du témoin.

Le notaire sembla soulagé d'un poids considérable.

— Vous avez dit, lors de la première enquête, reprit M. Pequeyrolles, que le portefeuille était dans le double-fond d'un tiroir du bureau dont j'ai constaté moi-même la serrure forcée... C'est donc dans la nuit du 50 avril que le portefeuille a été dérobé... Le fait est acquis à l'instruction. 44 Que contenait le portefeuille?

M. Ladureau leva des yeux suppliants vers le juge d'instruction.

— Voyons, parlez, dit M. Pequeyrolles sèchement.

— Quelques papiers... sans importance.

— Ainsi, pas de valeurs, pas de bons du Trésor, pas de titres au porteur?

— Non, monsieur...

— Mais enfin, quelle était la nature de ces papiers ?

— Des notes, des brouillons.

— Chauffepié, demanda le juge, qu'avez-vous fait des papiers?

— Aussi vrai qu'il y a un Dieu, je n'en ai point connaissance, non plus que du portefeuille.

— Vos invocations à l'Éternel sont blasphématoires et ne changent rien à votre situation... Asseyez-vous... Quant à vous, monsieur Ladureau, vous pouvez vous retirer... L'affaire suivra son cours... Mais rappelez - vous l'insignifiance de vos dépositions ; je vous avertis qu'en face des jurés, de vos concitoyens, de vos clients,

il paraîtra au moins singulier qu'un officier ministériel ait la mémoire si paresseuse.

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