‹ Le secret de M. LadureauChapitre 17 sur 20 · LA COUR D'ASSISES · texte numérisé non relu

LA COUR D'ASSISES

Rarement on vit une plus nombreuse réunion de bourgeois et de f bourgeoises, d'administrateurs et de femmes de hauts employés du gouvernement qu'aux assises où fut jugé Ghauffepié. Ce n'était pas tant le crime qui attirait les curieux que le mystère dont continuait à s'envelopper M. Ladureau.

La femme du président du tribunal connut l'attitude du notaire pendant l'instruc-

tion et elle commit l'indiscrétion d'en parler devant sa cuisinière : à deux heures de là toute la ville avait connaissance du singulier système de la victime.

Les trois journaux du pays, ï Observateur, le Guetteur et ï Éclair eur, en laissèrent passer quelque chose en annonçant les prochains débats.

« Un certain mystère pèse sur l'affaire, disait l'Observateur : nos lecteurs sont avertis que nous suivrons de près un procès qui paraît appelé à prendre place dans les annales des crimes célèbres. »

De son côté, le Guetteur imprimait :

« Nous sommes aux aguets; quoique notre phare soit élevé, nous avons pris nos dispositions pour entendre toute parole d'en bas. »

Reprenant le même système d'images qui avait prévalu depuis la fondation du journal, VEclaireur répliquait : « Si des

rayons lumineux projetés avec soin sur un drame obscur peuvent être efficaces, il ne tiendra pas à nous que la lumière ne se fasse sur un crime qui a jeté la perturbation dans notre ville. »

Les lecteurs de ces diverses feuilles, purent alors se rendre compte de la manière dont les trois organes comprenaient leur mission. Ge qui d'abord n'avait été qu'un événement dans les régions du tribunal se répandit dans la ville et les faubourgs, gagna le département, les provinces voisines, Paris, la France, l'Europe.

• Au fond du procès gisait un secret. Une mine inépuisable pour la curiosité. Car il n'est guère de crime intéressant, dont la (rame soit trop visible. Chauffepié eût été vulgaire sans M. Ladureau. Le notaire, victime du vol, servit de piédestal au voleur.

Le conseiller appelé à présider l'affaire,

entrevit un triomphe dans le lointain. Trois mois avant l'affaire il était harcelé de demandes d'entrée par les gens à la piste de sensations, les femmes à la mode, les reporters de journaux.

Pour donner plus de publicité aux débats, une rallonge fut adaptée à la cour d'assises, qui était d'une dimension exiguë; le mur, séparant la salle du parloir, fui abattu. On construisit des tribunes pour les dames, et les conseillers municipaux n'hésitèrent pas à charger de ces frais le budget de la ville, disant que l'argent qui entrerait dans le pays par le canal des hôteliers et des restaurateurs, compenserait de semblables dépenses.

S'il avait été vaniteux, Chauffepié eût fait parade de la renommée que lui valait son crime, car il fut sollicité par les principaux avocats de la ville d'être défendu

par eux. Le prévenu ne crut pas devoir accepter ces propositions. Il ne voulait pas être assisté par un avocat du pays.

Le bruit se répandit (ce fut le Guetteur qui en eut la primeur) qu'un jeune avocat du barreau parisien viendrait défendre l'accusé.

Le directeur de la prison, informé de la volonté de Chauffepié, avait pensé que ce procès pouvait servir la réputation d'un sien cousin qui végétait à Paris, cherchant des causes sans les trouver. N'était-ce pas une occasion unique que d'offrir à un jeune stagiaire les moyens de plaider en pleine lumière, activée surtout par les trois réflecteurs de la publicité du pays?

L'avocat accepta avec joie, et vint immédiatement conférer de l'affaire avec l'accusé.

Après un certain délai trop long pour les

curieux, les assises s'ouvrirent enfin, et Chauffepié parut.

Ainsi que les criminels trop longtemps attendus, le paysan sembla vulgaire. Son crime était prouvé rien que par l'acte d'accusation ; aucun alibi ne pouvait donner le change.

Chauffepié fut jugé, par les connaisseurs, un vulgaire effracteur qui en aurait pour quelques années de bagne. Une misère pour laquelle vraiment il n'était pas nécessaire de déranger un avocat de Paris.

Mais quand M. Ladureau comparut à la barre, toute l'assistance fut frappée, comme le juge d'instruction, de la restriction que le notaire apportait à sa déposition. Quoique le témoin fût serré de près par le président, il fut impossible d'en tirer quelque éclaircissement nouveau , et chacun remarqua

les regards dont Chauffepié enveloppait sa victime.

Malgré tout, la déposition du maîtreclerc triompha. Le portefeuille saisi sur l'enfant, l'enquête faite dans le village prouvant par vingt témoignages que, depuis siamois, le fils de Chauffepié portait le sac à son col, la reconnaissance absolue du paysan par le clerc, ne laissaient aucun doute à quiconque.

Dix ans de travaux forcés paraissaient devoir récompenser les efforts d'un homme qui escaladait des murs et s'introduisait chez un notaire pour y voler vraisemblablement la caisse.

La représentation semblait manquée , c'est-à-dire plate et sans intérêt pour les gens qui cherchent un spectacle dans les audiences de cours d'assises, lorsqu'un incident changea la face des débats, non pas

vulgaire ni semblable à ceux que mentionne journellement la Gazette des Tribunaux, mais d'un ordre tout à fait particulier et comme, de mémoire de magistrat, il s'en déroule rarement dans le prétoire de la justice.

Les débats avaient suivi leur cours habituel.

Après la lecture de l'acte d'accusation par le greffier, le président avait interrogé tour à tour le prévenu, les témoins, sans qu'aucun fait saillant se fût produit. Cependant l'assistance faisait contre fortune bon cœur, attendant impatiemment la plaidoirie de Me Nogareh Un avocat parisien qui parle en province n'est pas sans analogie avec une élégante du bois de Boulogne qui entrerait, conduisant son attelage par les rues d'une petite ville.

L'attitude du défenseur avait été irrépro -

chable pendant le cours des débats. Il n'avait pas tracassé les témoins, n'avait ni engagé de polémique avec le procureur du roi ni forcé le président à le rappeler à Tordre : ainsi il s'était conquis la sympathie du tribunal.

L'affaire était devenue plaidable, non pas bonne au point de la gagner : il s'agissait seulement d'enlever quelques années de galères au prévenu et, par sa façon d'être, l'avocat s'était attiré les bonnes grâces du président.

Aussi quand Me Nogaret se leva, la toque à la main, un profond silence se lit dans le public.

— Messieurs les jurés, dit l'avocat, je vous étonnerai peut-être en vous disant que, dans ma conscience, Chauffepié est coupable.

Les oreilles se dressèrent. Rarement on

avait vu un défenseur débuter par un pareil coup porté à son client.

— Je ne saurais partager le système de Chauffepié, continua Me Nogaret ; il nie être entré par escalade dans la maison de M. Ladureau, moi j'avoue.

Le procureur du roi parut inquiet. Un tel plaidoyer renversait de fond en comble son réquisitoire laborieusement élaboré.

Si l'avocat s'emparait des arguments du ministère public, fallait-il que l'accusateur officiel devînt le défenseur? En effet, Me Nogaret s'attachait aux pas et démarches de Chauffepié, depuis son prétexte pour s'introduire dans l'étude la veille du vol, et il démontrait victorieusement que le paysan, et non pas un autre, devait en encourir la responsabilité.

Chacun se regardait avec étonneraient, se demandant quels étranges avocats le bar-

reau de Paris formait actuellement, qui, se débarrassant du rôle de la défense , arboraient une toge accusatrice.

Les regards allaient du prévenu à l'avocat, cherchant si les deux gendarmes dont le prévenu était flanqué suffisaient pour l'empêcher de tomber à bras raccourcis sur celui qui l'entraînait dans un si mauvais pas.

Chauffepié voilait ses yeux de la main et nul ne pouvait suivre ce qui se passait sur sa physionomie pendant cette étrange plaidoirie.

Sur l'escalade du mur de M. Ladureau, sur Tentrée du prévenu dans le cabinet, sur le bureau forcé, Me Nogaret était implacable. Son client avait tout fait, à lui seul. Il ne l'avouait pas, il avait tort, tout à fait tort.

En écoutant cette plaidoirie, le président

se demanda s'il ne convenait pas d'arrêter l'avocat qui entrait dans une voie si fâcheuse et d'interroger l'accusé pour entendre confirmer de sa bouche qu'il avait confiance dans un pareil système; mais la crainte de produire un incident d'audience amena seulement le président à faire signe au gendarme le plus rapproché de Chauffepié de le faire changer d'attitude.

La main qui masquait sa figure n'était pas dans l'ordre. La justice veut voir la honte, le remords se peindre sur la face des accusés.

■ Le gendarme ayant obéi à l'ordre du président, Ghauffepié laissa voir une physionomie qui ne paraissait nullement choquée de la défense de l'avocat.

Me Nogaret n'avait pas été sans se rendre compte des inquiétudes de la cour et du public. En ce moment il abordait la ques-

tion des liens de la servante, nécessités par le seul être qui pût donner l'alarme aux gens du premier étage.

— C'était, disait l'avocat, pour la réussite de son entreprise que Chauffepié travaillait. Il avait bâillonné la vieille domestique, mais sans mauvaises intentions.

Le procureur du roi respira en entendant celte thèse. Il fallait enlever à la pénalité qui attendait inévitablement le voleur, cette accusation de meurlre probable si la servante s'était défendue et avait appelé à son secours. En passant l'éponge sur ce fait, Me Nogaret appartenait à la classe des gens habiles qui lâchent un pois pour demander une fève, Mauvais système dont les dessous étaient trop visibles. Le procureur du roi en devint rayonnant. Le jeu que lui faisait son adversaire était trop beau : son réquisitoire se recalait grâce à la maladresse

de l'avocat. Il était facile au ministère public d'obtenir des jurés dix années de bagne de plus.

— Voilà ce qu'il en coûte d'être défendu par un Parisien, se disaient les avocats du pays en haussant les épaules.

Il s'échappe des grandes assemblées des courants qui trompent rarement les orateurs : ils sentent s'ils ont le public pour ou contre eux ; aussi voit-on dans les mauvaises causes les avocats réputés les plus habiles crier, suer, se fatiguer comme une vieille rosse qui essaie de déloger une charrette de l'ornière. Me Nogaret ne paraissait pas subir l'influence des courants contraires qui partaient de divers points de la salle : calme, il continuait sa plaidoirie comme si des encouragements flatteurs étaient venus caresser son oreille.

— Ce jeune homme est décidément naïf,

souffla le président à un vieux juge voué à l'assoupissement et que, pour l'honneur du tribunal, il était bon de tenir en éveil.

Cependant, Me Nogaret insistait sur le passé de son client. Sa réputation était médiocre dans le village, comme celle de beaucoup de gens qui, n'ayant pas de profession, ont fort à faire pour exercer leurs bras; pourtant on ne l'avait jamais vu se livrer à une voie de fait envers quiconque. Comment cet homme, qui avait des enfants et qui les élevait, il est vrai, en bohémiens, eût-il tout d'un coup pensé à se défaire par un meurtre d'une vieille femme qui n'offrait nulle résistance? Cela était inadmissible.

Quant au vol, M. Ladureau ne savait pas au juste le compte de ses pièces de monnaie. Si Chauffepié eût été voleur de profes-

sion, on eût trouvé de l'argent dans ni perquisition faite chez lui. Hors quelques sous étalés sur la cheminée, rien. Le magistrat instructeur avait fait fouiller la masure du paysan : peine inutile. On avait défoncé le petit jardin attenant à Ja cabane, rien encore. Dans le grenier, rien ; rien dans le cellier. Ce n'était donc pas un voleur de profession qui s'était introduit dans la maison de M. Ladureau : chacun sait que tout notaire a une caisse, et l'instruction établissait que les pas du prévenu n'étaient pas tournés dans la direction de la caisse.

Cependant, ajouta Me Nogaret, mon client s'est introduit par escalade et avec effraction, je ne peux l'innocenter sur ce point, dans une habitation qu'il eût dû respecter. Qu'y allait-il faire? Je vous le dirai tout à l'heure.

Un murmure de satisfaction se manifesta

dans l'assistance, qui jusqu'alors n'avait pas saisi le plan de défense de l'avocat.

— Messieurs les jurés, reprit MeNogaret, des abîmes particuliers minent le cœur de l'homme... Les observateurs croient connaître la nature humaine pour avoir étudié quelques types. Il en est de l'homme comme de la science : la pénétration des passions amène tous les jours d'étranges découvertes qui confondent l'imagination. En apprenant le mobile qui faisait agir mon client, je me suis demandé si je possédais mon bon sens; je me suis demandé encore s'il m'était permis d'accepter une pareille défense. J'avais des preuves sous les yeux, entre les mains, et je ne savais plus si je voyais, si je touchais, i . Eh quoi ! voilà un homme qui risque de recevoir un coup de fusil en s'introduisant nuitamment dans une maison habitée, qui fait trois mois de prévention dans un

cachot, qui risque le bagne pour posséder un papier auquel n'aurait pas pris garde l'instruction, si le magistral chargé de la diriger avait pu le tenir enlre les mains comme je l'ai tenu... C'est un fait matériel et palpable; vous y croirez à peine quand je vous en donnerai les preuves, quand vos yeux liront comme les miens.

En ce moment l'attention était portée à son comble. Un silence absolu régnait dans la salle et les avocats de la localité ne se moquaient plus de leur confrère.

— Ce jeune homme est plus fort que je ne croyais, dit le président au juge assoupi qu'il poussa du coude.

Quant au ministère public, il était dans Fanxiélé, se demandant si encore une fois son système d'accusation allait être renversé.

Dans la salle, les assistants eussent re-

marqué l'altitude de M. Ladureau, si l'attention qu'ils portaient aux paroles de l'avocat n'eût pas été profonde. La tête basse, le notaire sentait que fatalement l'heure était venue pour lui d'être mêlé aux débats.

Comme il avait prudemment agi en enjoignant à madame Ladureau de rester à la maison ! Cependant, par instinct, le notaire tourna la tête vers les tribunes, et aperçut sa femme qui n'avait pas cru devoir obtempérer à son ordre.

Accablé par ce trait nouveau qui détruisait son autorité, M. Ladureau s'affaissa sur son banc, percevant à peine la parole de l'avocat qui avait repris sa défense après une pause calculée.

Me Nogaret apprenait alors à la foule pendue à ses lèvres qu'il existait dans le département une société d'hommes reliés

entre eux par des lois particulières, que ces hommes se réunissaient à de certaines dates dans des banquets pour y célébrer leurs mystères.

— Je ne voudrais pas mettre en cause une personne honorable, ajouta le défenseur ; pourtant il me faut vous signaler un des témoins actuels du procès qui faisait partie de cette coterie.

Tous les regards alors se portèrent sur le notaire, dont l'attitude indiquait assez qu'il ne protestait pas contre une telle assertion.

— Ghauffepié, reprit Pavocat, avait eu vent de cette association; initié par quelques mots imprudemment sortis de la bouche d'un des membres habitant le village, le secret avait aiguillonné sa curiosité, vous en aurez la preuve tout à l'heure. Il conçut le projet de se rendre maître du secret; vous avez vu Taccusé à l'œuvre. Jl réussit et

rapporta de son escalade la pièce de conviction que voici.

A ce moment, Me Nogaret tira de son portefeuille une feuille de papier qu'il agita d'une main en l'éloignant avec affectation de sa personne. Ce papier, d'un ton verdâtre comme les impressions du commencement du siècle, était encadré d'ornements typographiques. L'avocat promena avec lenteur la pièce au-dessus de sa tête pour que toute l'assistance pût la voir. Chacun remarqua la précaution qu'il mettait à la tenir écartée de sa respiration comme une substance dangereuse qu'un chimiste manipule.

Le titre de notaire appelle l'idée de succession. Avec terreur, les témoins voisins de M. Ladureau s'écartèrent d'un homme qui employait sans doute, dans l'intérêt d'héritiers pressés et dans le sien propre, des moyens empruntés à l'arsenal de la Brinvil-

iiers. On n'en pouvait douter à l'éloignement que l'avocat faisait subir à la feuille de papier en la replaçant sur son pupitre.

— Voilà, messieurs les jurés, dit Me Nogaret, le véritable chef d'accusation sur lequel vous aurez à vous prononcer. La pièce a échappé à toutes les recherches de la justice; c'est vous dire l'importance que mon client y attachait. Comment a-t-elle été découverte? Ce n'est pas affaire à moi de vous le dire.

Le procureur du roi, visiblement ému à la révélation d'un nouveau fait criminel, s'allongeait sur son fauteuil et se cramponnait aux bras pour s'exhausser : il eût donné à cette heure un prix considérable d'un tabouret de piano à hausse mobile pour planer au-dessus de ce papier et en lire le contenu.

— Messieurs les jurés, dit l'avocat en

agitant de nouveau le mystérieux papier, je vous ai dit que le cœur de l'homme contenait des abîmes insondables, je ne veux pas tarder à vous faire pénétrer dans l'abîme. Quel que soit l'effet produit sur vos consciences par cette révélation, je vous la devais et je m'en lave les mains.

Sur un signe de Me Nogaret, l'huissier prit le papier et le porta au président.

Un calme de plomb régnait dans l'assistance. Les yeux se faisaient grands pour saisir l'impression que ferait cette communication sur le chef du tribunal. Mais le président reçut la pièce avec une indifférence affectée, ne voulant pas que le public constatât que les débats étaient menés par un avocat, et surtout un avocat du barreau parisien.

— Est il bien utile, Me Nogaret, que je prenne communication de cette pièce qui allonge les débats tout à coup?

— Un simple coup d'œil de monsieur le président suffira, je l'espère, dit l'avocat qui se mit au ton de cette indifférence.

Pour bien montrer à l'auditoire qu'il laissait la défense libre dans tous ses moyens, le président se rendit à la demande du défenseur. Mais ses yeux distraits, en se portant sur le papier, devinrent tout à coup d'une fixité particulière.

Clignant des paupières comme un homme qui a mal lu, le président, de ses deux mains, fit une visière au-dessus de ses yeux, de telle sorte que leur ombre, jointe à celle de sa têle inclinée sur le bureau, empêcha le public de suivre l'étrange contraction qui se peignait sur sa physionomie.

Après avoir réfléchi un instant, le président passa la pièce au procureur du roi, qui se jeta dessus comme un gourmand sur un pâté de foie gras.

Également, les traits du ministère public subirent une altération bizarre, et un désagréable froncement de sourcils dénota combien le magistrat était affecté de la refonte que vraisemblablement ce document imprévu devait faire subir à son réquisitoire.

Pendant que le procureur du roi lisait, le président se concertait avec les juges qui l'assistaient, et leur parlait à voix basse avec force gestes dont le public eût bien voulu se rendre compte.

— Messieurs les jurés, dit le président, la pièce que la défense vient de communiquer au tribunal est d'un ordre si particulier et peut modifier tellement la nature des débats, que nous allons délibérer en chambre du conseil sur l'usage qu'il convient d'en faire. La séance est levée pour un quart d'heure. Gendarmes, emmenez le prévenu.

Ghauffepié descendit du banc des accu-

ses en échangeant un coup d'œil avec son défenseur. Ce mouvement ne fut pas perdu pour le public, avide de contempler Pavocat qui venait de remporter une première victoire. Aussi son banc fut-il entouré par les confrères qui avaient si mal pronostiqué au début de sa plaidoirie.

Ce n'était pas, toutefois, le désir de complimenter leur collègue qui poussait à cette démarche les membres du barreau : ils étaient avides de connaître le contenu de la pièce qui impressionnait si vivement les esprits; mais Me Nogaret, se tenant sur la réserve, déclara à ses confrères qu'à son grand regret il fallait attendre l'avis du tribunal pour la divulgation de son système de défense.

Dans la salle, on commentait bruyamment l'incident, et Chauffepié, dépouillé de sa peau d'accusé vulgaire, bénéficiait du mys-

tère de la pièce importante qu'il avait pu soustraire à ses gardiens.

Au bout d'une demi-heure, qui avait paru démesurément longue au public, une sonnette se fit entendre, et l'huissier ouvrit les portes en criant :

— La Cour, chapeau bas!

Lentement et avec gravité, les juges remontèrent sur leurs sièges. Le président prit la parole.

— En regrettant, dit-il, que cette pièce n'ait pas été communiquée plus tôt au tribunal, la Cour a jugé, après délibération, qu'elle ne pouvait sans danger être lue en présence du public.

Un violent murmure se fit entendre parmi les assistants, qui crurent que le huisclos allait être prononcé.

— Maître Nogaret, dit le président, vous paraissez vouloir donner de nouvelles expli-

cations... S'il est question de la pièce soumise à l'appréciation de la cour, je n'ai pas besoin de vous recommander d'apporter en celte circonstance tout le tact dont vous avez fait preuve jusqu'ici.

— Je n'ai qu'un mot à dire, reprit l'avocat... J'aurais certainement communiqué la pièce au tribunal ; mais je n'en ai eu connaissance que ce matin, dans un dernier entretien avec mon client.

— Comment, demanda le président, la pièce a-t-elle échappé aux perquisitions des agents de l'autorité, c'est un fait que je charge le ministère public d'éclaircir plus tard. Pour le moment, je vais la faire passer sous les yeux de messieurs les jurés en les invitant à ne faire aucune observation de vive voix, quelque stupéfaction qu'ils éprouvent.

Solennellement , l'huissier transmit la pièce au chef du jury.

À ce moment l'émotion du public était portée à son comble. Dans le prétoire, des flux et reflux indiquaient les violentes passions de la foule; chacun se haussait sur la pointe des pieds, et les dames braquaient leurs lorgnettes sur les jurés qui, moins rigides que les magistrats, devaient laisser poindre plus facilement leurs impressions.

A peine au début de sa lecture, le chef des jurés poussa* un hum ! étranglé qui serait sans doute passé inaperçu s'il n'avait été suivi de trois hum! successifs annonçant le besoin de se donner une contenance, joints à un mouvement de physionomie tout à fait particulier.

Sans oser regarder son voisin ^ il lui passa la pièce ; mais la gêne du chef du jury était visible. Il tournait la tête du côté opposé au public, et des soubresauts singuliers agitaient ses épaules.

LE SECRET DE M. LADUREAlî.

Le second juré, un fermier des environs, homme peu lettré qui avait l'habitude de lire toute écriture de loin, écarla le papier à une certaine distance, ce qui permit à ses voisins de jeter en même temps un coup d'oeil sur l'imprimé. Arrivé au milieu de sa lâche, le fermier ferma les paupières, et, avec des signes visibles d'excessive volonté, pinça, du mieux qu'il put, ses grosses lèvres; toutefois, il ne put empêcher un énorme éclat de rire de s'échapper de son gosier, ce qui lui valut un coup de genou du chef du jury, qui ayant malheureusement regardé la face épanouie de son voisin, se laissa luimême aller à un entraînement si insolite.

— Silence! fit l'huissier pour combattre les murmures de la foule.

Le papier circulait dans les bancs des jurés, dont il provoquait l'hilarité. C'étaient des bouches fendues jusqu'aux oreilles, des

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gens qui se renversaient sur leurs chaises dans des accès de bonne humeur, des mouchoirs mis en réquisition pour comprimer des manifestations intempestives.

— Toute marque d'approbation ou de désapprobation sera sévèrement punie par moi, dit le président pressentant les bouffées de joie qui gagnaient le public.

Mais était-il possible d'empêcher la maladie de s'infiltrer dans l'assistance, en présence des jurés qui ne pouvaient maîlriser leurs accès de gaieté bruyante?

Le silence renaissait un instant pour être rompu par la comique convulsion d'un membre à qui la pièce était passée : rires cornmunicatifs qui semblaient n'attendre qu'une occasion pour faire écho.

Sans doute les jurés regrettaient leur conduite. Les plus petits se tapissaient derrière les plus grands,; mais ceux-ci ne pou-

vaient cacher leurs yeux humides de gaieté.

Chauffepié, sentant que Paltention était portée vers le banc des jurés, en profitait pour les regarder avec le sourire sarcastique qui avait tant pesé sur M. Ladureau dans le cabinet du juge d'instruction.

Quant au notaire, son affaissement, qui n'avait pas diminué, se trahissait par des myriades de petites gouttelettes brillantes perlant sur la peau de son crâne. D'une main convulsiveil froissait son jabot, comme s'il se fût jugé, à l'avenir, indigne de porter une telle toilette.

Le papier mystérieux était parvenu ail dernier banc des jurés, et une hilarité contagieuse avait gagné ceux qui, jusqu'alors, n'avaient pu prendre connaissance de la pièce. Ce banc, plus élevé que les autres, montra les jurés dans tout leur épanouissement.

Les uns se renversaient sur le dos de leurs

voisins en mouillant de larmes leurs habits ; d'autres se mouchaient avec des sons de mirlitons.

Ceux-ci murmuraient : Ah! là! j'étouffe!

C'étaient des gorges déployées qui agitaient les poitrines comme des vagues, des tressaillements de ventres semblables aux bonds des jeunes chevreaux sur les montagnes. Certains rires comprimés imitaient le sifflement de pièces d'artifice s'élançant dans les airs; d'autres rappelaient des tourne-broche détraqués. Et quand l'orage paraissait s'éteindre, à quelques pas il éclatait de plus bel, # bruyant et prolongé.

Le public qui, d'abord, avait regardé cette scène avec stupéfaction, était excité par les diverses phases de cette gaieté qui offrait toutes les nuances, depuis l'ombre jusqu'à l'explosion.

Les dames se montraient, en souriant, ces gens touchés par l'épidémie.

Se voilant la face, le président essayait d'échapper aux courants vertigineux qui enlevaient le juge son voisin lui-même à son assoupissement habituel.

Seul, le procureur du roi n'abandonnait pas le poste de la vindicte publique. Il semblait protester, dans son for intérieur, contre le public, contre les jures, contre le président qui avait eu la malencontreuse idée de permettre qu'une pareille pièce de conviction fût introduite au cours des débats. Mais ni ses gestes autoritaires, ni ses regards foudroyants pour rappeler l'assistance au calme, ne parvenaient à rétablir l'ordre.

— Vous avez lu, messieurs les jurés?

demanda le président alors que la pièce revenait de main en main vers le chef du jury. Huissier, apportez-moi ce papier.

Avec solennité, l'huissier obéit. Mais, dans l'intervalle qui sépare le banc des jurés des sièges des magistrats, ayant eu l'imprudence de jeter les yeux sur le papier, aussitôt le même phénomène se produisit et amena le plus irrévérencieux éclat de rire que le tribunal eût entendu jusque-là.

— Misérable! s'écria le procureur du roi en appelant la vengeance de Thémis sur la tête du malheureux huissier qui se roulait sur les marches du tribunal, en proie à un trépignement qui faisait voler au vent son petit manteau noir.

Cette dernière incartade gagna le public et une explosion d'allégresse, qui se répercuta comme le tonnerre dans les montagnes, fit retentir les voûtes du palais.

Il est difficile d'empêcher de geindre un vieux bahut qu'on ouvre. Tout ce monde riait comme un coffre. Des houles étaient pro-

duites dans la foule par la dilatation de la rate qui se communiquait aux intestins, agitait les corps, remuait les jambes, colorait les faces et rendait perplexe le pharmacien de la ville. Lui aussi se gendarmait contre cette bonne humeur qui partait du cœur et secouait la bile dont la stagnation est la source la plus féconde de la fortune des apothicaires.

— Qu'on chasse les perturbateurs ! s'écria le procureur du roi, devenu vert d'indignation.

Le silence à peu près rétabli, sauf de petites boutades de joie qui se manifestaient comme des fusées après un feu d'artifice tiré, le procureur du roi se leva, et, les traits empreints de l'affliction que leur communiquait un tel scandale:

— Messieurs les jurés, dit-il d'une voix grave, le fâcheux incident qui vient de se

produire ne me paraît pas de nature à vous laisser l'esprit assez libre pour prononcer votre verdict. Cette pièce, dont la production ne me semblait pas indispensable, en raison des charges énormes qui pèsent sur l'accusé, la Cour n'avait pas prévu qu'elle produirait un effet si désastreux. On vous Va soumise; le résultat a été contraire au but que la justice cherchait à atteindre. Vous sentez-vous, dans votre âme et conscience, assez calmes pour décider du sort de l'accusé? Je ne le crois pas. Et pourtant Chauffepié, narguant la justice, croit échapper, en produisant une pièce sur l'effet de laquelle il comptait, au châtiment mérité par son crime! S'il plaît à la Cour de prendre ma requête en considération, je demande que l'affaire soit renvoyée à une autre session.

— Je pose des conclusions contraires, s'écria Me Nogaret.

— Il est de mon devoir, dit le président, de faire la part égale à l'accusation et à la défense. Me Nogaret, veuillez formuler vos conclusions.

L'avocat écrivit rapidement et lui :

i — Attendu, dit-il, qu'aucun vice de forme n'a entravé la marche des débats jusqu'ici, qu'un accès de gaieté, si considérable qu'il soit, ne saurait arrêter le cours de la justice, que dans des procès criminels, où une tête est en jeu, des témoignages de gens naïfs et illettrés ont parfois provoqué l'hilarité momentanée de l'assistance sans empêcher le verdict des jurés, je demande qu'il plaise à la Cour de passer outre et d'inviter le magistrat chargé de l'accusation à prononcer son réquisitoire.

— Les plus grands philosophes, reprit le procureur du roi, s'accordent à faire de la joie une prédisposition à la bienveillance. Le

jury ne peut siéger avec une semblable propension.

— Doit-il être porté à la malveillance? s'écria l'avocat. Ce que les législateurs ont demandé à l'institution du jury, c'est la liberté d'esprit. La gaieté laisse le cœur libre et ne touche pas à l'indépendance des opinions.

— Brutus, reprit le procureur du roi, n'eût pas condamné son (ils après avoir vu jouer une comédie de Plaute.

— Une pièce comique d'Aristophane, répondit l'avocat, a conduit Socrate à boire la ciguë.

Ce fut, entre les deux adversaires, une passe intéressante sur les effets du rire ; mais le président, après avoir consulté les juges, y coupa court.

— Conformément à la requête du pro-

cureur du roi, dit-il en se levant, la Cour renvoie l'affaire à une autre session. Gendarmes, faites évacuer la salle.

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