L'HUISSIER VICTIME DES DÉBAT
La foule s'écoula avec des sensations d'un ordre particulier qui n'offraient rien de commun avec les contre-coups amenés par un verdict sévère ; mais un certain nombre de curieux, groupés à la porte de l'escalier du palais, attendaient, non pas tant le prévenu que les personnages devenus acteurs dans le drame par leur singulière attitude au dénoûment.
Les jurés se faisaient attendre, peu sou-
cieux sans doute de se mettre en contact avec des êtres bruyants dont les propos goguenards éclataient dans la cour du tribunal. Toutes sortes d'inductions et de commentaires plaisants circulaient dans les groupes où pétillaient des regards malicieux et des bouches sardoniques.
— Les voilà ! cria un 'galopin niché près de la porte.
Aussitôt, comme dans les grandes attentes, le silence se fit, et les membres du jury passèrent un à un ou se donnant le bras; mais Parc-en-ciel de la gaîté ne rayonnait plus sur leurs physionomies. Ils baissaient la tête, semblaient n'oser affronter les regards du public, pinçaient les lèvres, fronçaient les sourcils, se contenant et faisant effort sur eux-mêmes pour paraître graves. Celte solennité de commande ne pouvait en imposer au public à la vue d'un
juré qui, piteusement, tenait son pantalon par la ceinture, l'incident de l'audience ayant communiqué au ventre une sorte de danse de Saint-Guy qui avait eu raison facilement des boutons du vêtement.
Ce fut un vif désappointement pour les curieux qui ignoraient qu'à l'issue de l'audience le président avait invité les membres du jury à garder le secret sur la pièce qui leur avait été communiquée.
L'attitude contrainte des jurés faisait passer le public par d'étranges alternatives, et comme la foule a toujours besoin d'un héros, d'un bouffon ou d'une victime, ce fut un personnage de second plan qui porta ce triple fardeau.
L'huissier- audiencier Quinard, dont la profession prêtait autant à la rancune qu'à la raillerie, eut l'imprudence de sortir du
tribunal alors que la vivacité des impressions de la foule n'était pas apaisée.
— Quinard! Voilà Quinard! fut un cri général .
L'huissier était le seul sur qui les gens comptaient maintenant pour avoir connaissance du secret.
Une immense et sardonique huée accueillit Quinard quand il dépassa le seuil de la cour d'assises. Son petit manteau d'audiencier, qui avait paru gonflé de joie quand son propriétaire se tordait sur les marches du tribunal, était resté fantastique dans l'esprit de la foule.
L'huissier parut avec la gravité tendue d'un procureur général. Lui aussi avait reçu des instructions du président.
Les cris redoublèrent, irrespectueux et plaisants, comme si l'audiencier eut vendu des calembours h cent pour un sou.
— Ohé! (Juinard !
— Gueux de Quinard!
— Farceur de Quinard !
La foule forma cercle autour de l'huissier, avec des huées, des grimaces, des bouches fendues jusqu'aux oreilles, qui faisaient penser aux diables sculptés sur le portail de la cathédrale voisine. Quinard eût été condamné aux flammes éternelles qu'il n'eût pas été reçu autrement par les divinités infernales.
Serré de près par le cercle de gens qui allait sans cesse se rétrécissant, l'huissier pouvait à peine lever les mains au ciel pour le prendre à témoin de son innocence.
C'étaient mille tapes facétieuses et désagréables qui l'émoustillaient de tous côtés, pendant qu'éclataient de gros rires , des sifflets, des cris d'animaux , mêlés à des chatouillements de mollets, aux environs
desquels des gamins étaient parvenus à se glisser.
L'huissier se demanda s'il n'allait pas périr par l'application d'un système de torture inconnu à l'inquisition, et, comme il suppliait qu'on le laissât tranquille, une large main lui enfonça son chapeau jusqu'à la bouche, pour lui enlever sans doute l'affreux spectacle de ses habits, dont un pan, une manche, une jambe, restaient aux mains de la foule aux désirs inassouvis.
Les masses se grisent du spectacle des loques. Un huissier dont la figure était enfouie dans un feutre crevé, des loques d'habits par les trous desquels s'échappait la chemise, des bretelles battant la breloque, formaient un spectacle de mardi-gras à la fin de décembre. Le patient pouvait en vain hurler de rage, poussé sans cesse en avant par une masse compacte de gens qui criaient : Ohé,
Quinard! à la plus grande stupéfaction des bourgeois qui ouvraient leurs fenêtres sans s'expliquer cette trombe humaine.
L'huissier, heureusement, fut rencontré par le commissaire de police sur la place de l'Hôtel-de-Yille, au moment où, pour tout costume, il n'allait plus lui rester que ses bottes. Une joie féroce s'était emparée à un tel point de la foule, que le malheureux Quinard était menacé de subir le sort des infortunées princesses auxquelles des maris barbares chatouillaient jadis la plante des pieds.
Le poste des gardes nationaux, à proximité de l'Hôtel-de-Yille, vint en aide au chef de la police municipale, et l'huissier put échapper aux mains des barbares.
Tout excès de joie a sa fin plus rapide que la mélancolie, et quoique des événements de semblable nature ne soient pas
fréquents dans une petite ville, à la longue l'affaire Chauffepié avait déjà considérablement perdu d'intérêt quand, par décision du ministre de la justice, les débats furent portés devant une autre cour d'assises.
Le secret de M. Ladureau ne fut pas connu, le président, en verlu de son pouvoir discrétionnaire, ayant déclaré que la pièce produite par l'accusé pour sa défense n'avait aucuns rapports avec son crime et serait écartée des débats.
Chauffepié, redevenu criminel vulgaire, fut condamné à dix ans de travaux forcés. Et M. Ladureau reconquit assez vite la confiance de ses concitoyens pour être appelé, cinq ans plus tard, à les représenter à la municipalité en qualité d'adjoint du maire.
Plus d'une fois, il est vrai, le notaire se trouva en rapport avec des clients de la
campagne qui, l'abordant avec un sourire narquois, lui disaient :
— Vous ne me remettez pas, M. Ladureau; j'étais juré dans l'affaire Chauffepié.
Si le notaire baissait la tête, le fermier le forçait à la relever en frappant sur le ventre de M. Ladureau.
— Quand les affaires ne vont pas, disait un de ces paysans, je pense à la séance de la cour d'assises et je me fais un verre de bon sang.
Il semblera peut-être singulier qu'un secret, connu de tant de gens, eût été gardé si longtemps : les jurés, siégeant dans cette session, ne venaient à la ville que pour des affaires d'intérêt, et retournaient à leurs fermes sitôt leurs comptes terminés.
Les magistrats étaient assez graves pour ne pas souffler mot d'une telle aventure. L'huissier Quinard, de peur d'être berné de
nouveau, avait renoncé à jamais aux délices du café de la Comédie.
Il fallut que plus tard, dans un déjeuner de garçons, l'avocat Nogaret , racontant cette affaire que les convives qualifiaient de fable, exhibât la pièce dont il avait conservé copie. C'est de ce document qu'a pu prendre connaissance le conteur qui ne saurait se dispenser plus longtemps de satisfaire de légitimes curiosités.