INSTRUCTION CRIMINELLE DIFFICILE DÈS LE DÉBUT
Une heure après apparurent successivement le sous-préfet, le procureur du roi, le juge d'instruction, le commissaire de police, le juge de paix et le lieutenant de gendarmerie suivi de quatre hommes. Une tentative de vol chez un notaire était pour la petite ville un de ces événements qui ne se représentent pas assez fréquemment pour que tous les fonctionnaires n'aient à cœur d'en prendre leur part.
Il ne manquait pas non plus de curieux des deux sexes qui, volontiers, eussent fait irruption dans l'étude de M. Ladureau; mais le lieutenant de gendarmerie mit bon ordre à cette curiosité.
Quatre hommes de garde furent placés, sabre au poing, dans la rue, avec ordre de s'opposer à l'entrée de toute personne étrangère, et il fallut de vives intercessions de Pagent-voyer chef et du percepteur des contributions, pour que efcs honorables fonctionnaires pussent pénétrer dans la maison du notaire.
Malgré le trouble dans lequel cette aventure jetait M. Ladureau, rien à cette heure ne pouvait s'opposer à l'instruction.
Tout d'abord il fut constaté que, dans la n\iit, des malfaiteurs avaient escaladé le mur donnant sur la rue ; une fois sur la crête de la muraille, ces gens avaient
trouvé l'échelle servant aux peintres, et ils s'en étaient servis pour opérer tranquillement leur descente.
Vers une heure du matin, ils pénétraient dans un cabinet attenant à la cuisine, où couchait la servante.
En se sentant prendre à la gorge et introduire un bâillon dans la bouche, Thérèse crut d'abord à un cauchemar ; mais, liée fortement par deux hommes, elle fut forcée de reconnaître la réalité de cette agression nocturne. Toutefois il lui était impossible de donner le signalement des voleurs, à cause de la faible lueur qui régnait dans la cuisine.
M. Ladureau respira. Sur la figure des bandits, la servante ne pouvait donner nul renseignement. Thérèse avait entendu seulement deux voix qui menaçaient de l'étrangler si elle prononçait une seule pa-
rôle ; mais le son de ces voix faisait partie des rêves, et quand, réveillée, elle se fut assurée que ses jours étaient menacés, en personne prudente la servante se résigna à ne faire aucun mouvement , sentant qu'elle était au pouvoir de bandits qui n'avaient qu'un coup de pouce à donner pour la faire passer de vie à trépas.
À la question du juge d'instruction si ces voix appartenaient à des gens de la campagne ou de la ville, Thérèse ne put répondre, pas plus qu'à celle relative au toucher des mains des voleurs, à savoir si elles étaient douces ou rudes. Pour rudes, la servante y inclinait volontiers, en raison du traitement brutal qu'elle avait subi.
Pendant cette déposition, le juge d'instruction épiait avec attention l'allure des peintres qui vaquaient à leurs travaux.
— Votre odorat, demanda-t-il à la ser-
vanle, n'a pas été frappé par une odeur particulière lors de l'apparition des malfaiteurs?
La servante regarda le magistrat avec étonnement, une telle question semblant avoir un rapport trop direct avec un nez étoffé, dont les narines étaient particulièrement développées.
— Je vous demande si les vêtements de ces gens ne laissaient pas quelque odeur après eux ?
Le nez de Thérèse protesta par une sorte de reniflement que lui non plus n'avait recueilli aucun indice pouvant mettre sur la piste des auteurs du crime.
— Existe-t-il des forçats en surveillance qui soient employés dans les fermes des alentours? demanda le juge d'instruction au lieutenant de gendarmerie.
— Oui, quelques-uns.
— J'en ai la liste à mon bureau, dit le commissaire de police.
— Les hommes qui se sont introduits ici nuitamment, reprit le juge d'instruction, devaient connaître l'étude.
— Je n'ai pas de forçats parmi ma clientèle! s'écria le notaire.
— Sans doute, monsieur Ladureau; mais nous voguons sur les eaux de l'hypothèse... D'abord, je veux entendre les peintres.
Un gendarme alla chercher les ouvriers qui collaient du papier dans la pièce où se tiennent habituellement les clercs. Sur l'heure exacte où ils étaient partis, sur la position de l'échelle contre le mur, les peintres furent longuement interrogés.
M. Pequeyrolles, en matière d'instruction, était minutieux comme un peintre de miniatures. Un atome de poussière lui servait de bloc pour asseoir les plus grosses
accusations. Pas de cuisinière qui pût lutter avec lui pour retourner un objet sur le gril. Gomment les voleurs avaient su qu'une échelle était dressée contre le mur intérieur, voilà ce que le magistrat voulait tirer des peintres.
— Eh ! monsieur, dit l'un d'eux, éclatant en face des soupçons qui semblaient peser sur lui et son camarade, allez le demander aux gens qui sont venus samedi dans la maison !
— Je vous serai obligé de me répondre et non de me donner des conseils, dit M. Pequeyrolles. Je ne vous accuse pas; mais je déplore votre négligence, car vos travaux terminés, il vous était facile de coucher votre échelle par terre, ainsi que les ouvriers soigneux le pratiquent habituellement.
— - Est-ce nous qui avons préparé des tonneaux dans la rue pour grimper sur le mur?
demanda l'ouvrier, qui voulait avoir le dernier mot.
Il fallut au caractère investigateur du juge d'instruction une idée exacte des engins qui avaient été si favorables à l'entreprise des voleurs.
Les tonneaux appartenaient à un épicier du centre de la ville, qui déposait dans un hangar touchant à la maison du notaire les caisses et les tonnes vides servant au transport des produits de son commerce/Le hangar n'était pas fermé à clef ; un simple loquet suffisait pour la clôture d'une porte qui n'avait à protéger que des objets sans impor- . tance.
L'épicier mandé déclara que chaque samedi, afin de mettre de l'ordre dans sa boutique, il expédiait toute caisse vide au hangar dont la porte restait ouverte à deux batlants une partie de la journée.
Les voleurs certainement avaient dû remarquer ce détail, et M. Pequeyrolles commença à se fixer dans l'esprit le samedi comme jour où fut réalisé le plan des malfaiteurs.
À l'intérieur, une grande vitre donnant
dans la pièce des clercs avait été maladroi-
tement cassée par les peintres. De là il était facile d'arriver à la porte du cabinet de M. Ladureau.
Un voisin pouvait avoir eu connaissance de ce détail ; mais la rue tout entière était habitée par des bourgeois d'une réputation irréprochable.
Outre la population vivant de l'église, c'est-à-dire les vicaires, les chantres, les bedeaux, le suisse, c'étaient des rentiers sortant rarement de leur coquille, des militaires retraités, de vieilles demoiselles vouées aux pratiques du culte et qui, en dehors des af-
faires de sacristie, n'entretenaient aucuns rapports avec les gens du pays. Tout ce quartier, adossé à la cathédrale, vivait sous l'aile de la religion, et ce n'était pas dans un groupe de gens s'occupant de promenades, de jardinage, de confréries et de prières, qu'il fallait chercher les auteurs ou les complices du crime.
Cependant, poussé sur la pente qui se produit naturellement au début d'une instruction criminelle, M. Pequeyrolles, avant d'étendre son cercle d'inductions, ne quittait pas de l'œil le rayon restreint qui entourait le drame*
— - Vous êtes sûr de vos clercs ? demandat-il au notaire.
— Gomme de moi-même, dit M. Ladureau. Le petit saute-ruisseau est delà ville, et mon maître clerc serait déjà établi s'il avait trouvé la dot suffisante pour payer sa charge.
— La dot était toute trouvée dans votre caisse! s'écria M. Pequeyrolles.
M. Ladureau, se jugeant offensé dans sa dignité professionnelle, répondit :
— Ce n'est pas là habituellement qu'un futur notaire puise des fonds pour s'établir ; et je réponds entièrement de mon maître clerc.
— A quelle heure vient-il habituellement? demanda M. Pequeyrolles.
— Il est fort exact, il ne tardera pas...
— Nous l'interrogerons aussitôt son arrivée, dit le juge d'instruction.
Le cabinet du notaire communique avec la pièce où travaillent les clercs. Dans ce cabinet les voleurs s'étaient trouvés en face d'une porte fermée dont ils avaient fait sauter avec peine la serrure. Cela se voyait aux éraillures et aux entailles pratiquées dans le bois.
M. Pequeyrolles regarda longuement la serrure.
— Mal outillés, dit à voix basse le juge d'instruction au procureur du roi. Ce n'est pas ainsi que procèdent les voleurs de profession.