DIFFICULTÉS POUR ÉTABLIR LA COULEUR D'UN PORTEFEUILLE
Après cette constatation les deux magistrats pénétrèrent dans l'étude, théâtre du drame.
— Lieutenant, dit le juge d'instruction à l'officier de gendarmerie, que personne n'entre ici... Il y a des traces de pas.
Sur le parquet se remarquaient en effet des empreintes plâtreuses provenant sans doute des débris de démolition accumulés dans la cour par les peintres. Ces pas, d'une
assez grande dimension, furent mesurés avec soin.
— Ou je me trompe fort, ou c'est dans la campagne qu'il faut chercher les auteurs du crime, dit l'officier de gendarmerie.
— Votre caisse intacte, dit le procureur du i<bi à M. Ladureau, donne à croire que les voleurs n'en soupçonnaient pas l'existence.
— Peut-être ont-ils désespéré de la forcer, reprit le juge d'instruction.
Dans cette pièce tout fut inspecté scrupuleusement, depuis la bibliothèque qui tapissait une partie des murs jusqu'aux bustes de Rogron et de Delvincourt qui se faisaient face et avaient dû lancer des regards d'indignation sur les malfaiteurs osant troubler nuitamment ce sanctuaire juridique.
— On a forcé le bureau, dit M. Pequeyrolles, et encore ici la maladresse se fait
remarquer dans le crochetage de la serrure.
L'acajou plaqué avait été déchiqueté par les instruments des voleurs et un tiroir, divisé en une série de compartiments irréguliers, gisait à terre.
— Monsieur Ladureau, à quoi servait ce tiroir? demanda le juge d'instruction.
— ïl contenait de la monnaie pour changer; c'est cette monnaie qui m'a été prise.
— À combien estimez-vous la somme qui vous a été volée?
— Soixante-cinq à soixante-dix francs.
Il fallut donner également le détail de cette somme, en monnaies diverses.
Sous le tiroir existait une ouverture profonde, vide en ce moment.
— Les voleurs, dit le juge d'instruction, ont connu l'existence de ce double-fond. Que contenait-il?
Tout d'abord, le notaire ne répondit pas, les yeux tournés sur cette ouverture.
— Eh bien, monsieur Ladureau, demanda le juge d'instruction, vous ne nous dites pas ce que contenait la cachette?
— Ce jct'est pas une cachette ! s'écria le notaire.
— Mettons un double-fond. Il était masqué par le casier où se trouvait l'argent en monnaie... Quand le casier a été enlevé, les voleurs ont vu le double-fond,
— Sans doute, dit le notaire, qui regardait le double-fond avec l'anxiété d'un homme qui va se jeter au fond d'un précipice.
— Dites-nous, je vous prie, monsieur Ladureau, ce que contenait le double-fond?
— Des papiers.
— Quelle nature de papiers ?
— Oh ! sans importance.
— Vous rangiez des papiers peu importants dans une pareille cachette ?
M. Ladureau se gratta l'oreille avec des signes d'hésitation.
— Par habitude. Etant à mon bureau, je n'avais qu'à soulever le petit tiroir à la monnaie pour trouver sous ma maintes lettres, ainsi que diverses notes prises au jour le jour.
— Pourquoi les voleurs auraient-ils emporté ces papiers?
— Ils ont sans doute cru que le portefeuille qui contenait mes notes devait être bourré de billets de banque.
— Ce détail est important, reprit le juge d'instruction. Il y avait donc un portefeuille?
— A proprement parler, ce n'était pas tout à fait un portefeuille , ajouta M. Ladureau dont le trouble élait visible.
— Expliquez-vous plus catégoriquement, dit M. Pequeyrolles se complaisant dans ces menus détails. Comment appelez-vous la chose qui renfermait les papiers?
— Je suis un peu embarrassé par les diverses dénominations appliquées suivant les corporations. Les avocats et les gens de Palais disent serviette; chez les marchands on désigne cette enveloppe sous le nom de chemises; moi je disais indistinctement mon portefeuille ou ma serviette.
— Si je ne me trompe, l'objet dérobé ressemblait à celui-ci ? dit le juge d'instruction en montrant sur le bureau une liasse de dossiers contenue dans un maroquin sombre.
— A peu près.
— L'enveloppe était noire? *
— Peuh ! fit le notaire.
— Je vous en prie, monsieur Ladureau, précisons. De quelle couleur était l'enveloppe?
— C'est que...
— Eh bien? reprit le magistrat...
— Cela semble facile au premier abord, dit le notaire...
— Greffier, écrivez que la serviette était jaune, reprit le juge d'instruction d'un ton caustique.
— Oh ! non, dit M. Ladureau.
— Était-elle rouge ?
— Non plus.
— Alors?
— La couleur ne ressemblait pas à toutes les couleurs , dit le notaire.
— Vous entendez par là que l'objet, ayant servi un certain temps , avait perdu sa coloration primitive.
— Précisément.
« — Mais cette réponse ne m'indique pas quelle couleur affectait la serviette quand vous l'avez acquise.
— Il y a si longtemps, reprit M. Ladureau.
— Où avez-vous acheté cette serviette ?
— Je l'avais fait venir d'un magasin de Paris qui tient les objets habituels aux notaires.
— La serviette portait sans doute la marque du fabricant ?
— Je n'ai jamais vu de marque.
— C'est fâcheux... J'aurais fait interroger par un de mes collègues ce fabricant, puisque vous ne pouvez me donner une idée de la coloration de l'objet.
— Mon Dieu, ce que contenait le portefeuille était de peu d'importance, ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le dire.
— Il semblerait résulter de vos réponses, monsieur Ladureau, que les voleurs ont été déçus dans leur coupable attente?
— Complètement.
— Maintenant , il s'agit d'en terminer , dit M. Pequeyrolles.
Le notaire respira , déchargé d'une vive oppression.
— Nous avons laissé en blanc la couleur du portefeuille, et l'omission d'un détail de cette importance me serait reprochée à juste titre par le chef du parquet.
En ce moment le notaire eut étranglé volontiers l'inquisiteur minutieux qui épiloguait sur une tête d'épingle.
A. la suite d'une série d'incessantes questions où la couleur et le nombre de poches que contenait le portefeuille furent définitivement constatés, le juge d'instruction se retira.
— Je croyais M. Ladureau plus intelligent, dit-il au procureur du roi qui raccompagnait.