‹ Le secret de M. LadureauChapitre 5 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'OBSERVATEUR, LE GUETTEUR ET L'ÉCLAIREUR SONT INDISPENSABLES POUR APPELER L'ATTENTION SUR DES CRIMINELS IMPUNIS

L'émotion des bourgeois de la ville, en apprenant le vol Ladureau, fut considérable et détermina dans les boutiques de quincailliers une vente extraordinaire de cadenas, de verroux et de targettes ; les serruriers purent à peine répondre aux demandes de consultations.

Chacun inspectait ses serrures et se de-

mandait quels ressorts mystérieux il convenait d'y adapter. De mémoire de vieillard on n'avait entendu parler de semblables effractions dans ce bienheureux pays où tant de têtes s'enfonçaient tranquillement sur l'oreiller conjugal , et la puce de la crainte s'attacha désormais à l'oreille de plus d'un habitant.

Vraisemblablement les bois des alentours recélaient une bande de voleurs qui pouvaient tenter de nouveaux coups. A la façon dont le crime avait été commis, aux circonstances particulières qui l'enveloppaient, il était à craindre que des scélérats sans principes ne s'en tinssent pas au vol.

Le coup de pouce dont avait été menacée Thérèse n'indiquait-il pas des préoccupations de meurtre?

11 existe dans la localité trois journaux : l'Observateur , le Guetteur, V Éclaireur ,

qui ne cessèrent dès lors d'observer, de guetter pour leurs concitoyens et de les éclairer.

Les deux premiers organes, médiocrement attentifs jusqu'alors, promirent de redoubler de zèle et se réunirent pour accuser VÉclaireur qui n'avait pas projeté les feux de sa lanterne sur de si criminelles entreprises : naturellement TÉclaireur se rejeta sur l'Observateur qui n'observait pas et le Guetteur qui ne guettait rien.

Cette polémique, qui ne fut pas sans vivacité (il fut même question d'un duel entre l'Observateur et le Guetteur) eût entretenu longtemps la défiance dans les esprits quand bien même l'attitude du notaire et de sa femme n'eût contribué à avertir leurs concitoyens de se tenir sur leur garde.

Madame Ladureau, dont la conduite courageuse pendant cette nuit pleine d'alarmes

fut connue, porta dès lors des traces de soucis sur son second visage, car elle en avait deux.

Par un rare privilège de la nature, cette grosse personne avait conservé intacte sa physionomie de jeunesse. Tout ce qui était tissu graisseux, amené par l'âge, s'était arrêté autour de la figure et formait un cadre de lymphe joyeuse, qui partait des oreilles insensiblement et s'étendait dans tout son développement sous le menton ; mais les traits primitifs de vingt-cinq ans auparavant n'avaient subi que peu d'altérations et permettaient de saluer la femme du notaire du titre de « toujours jeune. »

Toutefois, à partir de l'escalade des voleurs dans la maison, certaines inquiétudes assombrirent la physionomie de madame Ladureau, préoccupée des agitations de son mari.

Un mystère désormais se dressa entre ces deux êtres.

M. Ladnreau, qui déjà s'était trahi par une singulière exclamation avant l'arrivée des magistrats instructeurs , détournait la conversation quand on parlait de voleurs ; et il entra dans une irritation particulière quand il connut la déposition de son maître clerc, qui, mandé au parquet, avait mis la main de la justice sur le premier fil d'un nœud criminel enchevêtré.

Les samedis, consacrés aux marchés^ sont les jours où les fermiers , venant à la ville, entretiennent les notaires de leurs affaires. Souvent la pièce où se tiennent les clercs est encombrée de clients attendant leur tour pour entrer dans le cabinet du patron.

Le maître clerc se rappela que, parmi ces gens, deux paysans s'étaient présentés la

veille du crime pour demander du papier timbré.

On en manquait à l'étude, et comme M. Ladureau avait donné des ordres pour que personne n'entrât dans son cabinet avant la sortie d'un client, le clerc jugea qu'il ne convenait pas de déranger son patron pour un tel détail.

Les deux paysans attendirent debout.

Exceptionnellement l'audience du notaire avait été longue. Pour se désennuyer, les paysans allèrent sur le seuil de la porte, arpentant la cour et regardant en apparence les fleurs des plates-bandes.

Enfin ils furent introduits dans le cabinet de M. Ladureau, et le maître clerc qui les précédait remarqua avec quelle difficulté l'homme, qui demandait du papier timbré , dénouait les cordons de sa bourse de cuir.

Ces menus faits, qui se représentent chaque jour et auxquels on prête peu d'attention, prennent des proportions considérables, enchâssés dans le cadre d'une instruction criminelle.

Ce n'est pas le cadavre qui fait connaître les auteurs d'un crime, mais une épingle oubliée par eux et dont il faut retrouver le fabricant ; aussi n'admire-t-on pas assez le travail mystérieux des juges d'instruction, ces habiles ouvriers mosaïstes, qui posent l'un à côté de l'autre, avec une méthode si patiente, les petits dés qui concourent à la * parfaite ordonnance d'un acte d'accusation.

M. Ladureau, rappelé au cabinet de M. Pequeyrolles pour être interrogé de nouveau après la déposition de son maître clerc, se rappela seulement alors les deux paysans, la bourse de cuir dont le nœud avait été si

long à délier et la vente de feuilles de papier timbré; mais à partir de ce jour il prit en grippe l'employé trop clairvoyant qui mettait la justice sur la piste des voleurs.

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