PHÉNOMÈNE PHYSIOLOGIQUE INEXPLIQUÉ PAR LA SCIENCE
Pour bien faire comprendre les inquiétudes de madame Ladureau, il est indispensable de se reporter à quelques années antérieures, à l'époque où le tempérament du notaire subit une de ces modifications qui échappent à la science.
M. Ladureau s'était marié maigre, et particulièrement nerveux. Indifférent aux choses de la vie, excepté à celles qui touchaient à sa charge, il remplaçait les pré-
venances extérieures par des qualités de notaire étudiant à fond ses dossiers ; aussi jouissait-il de la réputation d'un homme de cabinet, surchargé d'affaires, ne parvenant pas à s'en débarrasser dans la vie et par cela même médiocrement sociable.
M. Ladureau parlait brièvement, quand il parlait : son tempérament le poussait à des façons de voir impératives qui faisaient autorité en matière de consultations, mais qui manquaient de liant dans les relations habituelles avec ceux qui l'entouraient.
La femme du notaire fut souvent blessée des aspérités d'un tel caractère, dont la constitution ne portait pas absolument à des prévenances. Plus encore que ses concitoyens à qui la vie de province enlève la délicate poussière d'ailes de papillon que Paris appelle fantaisie, M. Ladureau poussait le positivisme jusqu'à l'extrême limite.
La fantaisie pouvait-elle d'ailleurs se loger dans les contrats, baux, testaments, ventes de terre, placements à effectuer pour la clientèle de l'étude? Ces affaires, M. Ladureau les ruminait à la façon d'un bœuf amaigri par trop de sillons creusés, et il lançait volontiers des coups de corne à ceux qui ne se rangeaient pas immédiatement à ses avis.
— Ce notaire-là n'est point commode, disaient les paysans qui avaient subi ses coups de boutoir.
— Au fait ! s'écriait d'un ton bruscue
M. Ladureau, fatigué d'entendre le déluge de paroles des gens de campagne si diffus quand il s'agit de traiter d'une affaire.
Quand, au sortir de l'étude, le notaire entrait dans la cuisine, la servante tremblait d'être en retard de quelques secondes.
M. Ladureau avait eu pendant cinq ans un
maître clerc dont il se louait : il le mit à la porte sans vouloir l'entendre, l'ayant surpris composant des vers pour une actrice de passage dans la ville.
Cet homme précis exigeait que toute besogne fût exécutée à l'heure dite, comme il l'avait combinée. Si madame Lachireau perdait quelques minutes à sa toilette, alors même qu'il s'agissait de rendre en ville une visite officielle, le notaire ne l'attendait pas et partait seul, disant que sa femme était indisposée.
La moindre contrariété faisait vibrer les nerfs de M. Ladureau et les cinglait d'une sorte de coup de fouet qui se communiquait à tous ceux qui l'approchaient. Tyran dans son ménage, tyran dans son étude, tyran en affaires, le chétif Ladureau l'était.
Comment se fit-il qu'après dix années de ménage le caractère du notaire se modifia
tout à coup ? Les gens de la ville en attribuèrent le bénéfice à madame Ladureau qui avait su ployer cette barre de fer. Mais étaitce du fait d'une épouse, jusque-là courbée sous le joug, que le notaire de blafard était devenu coloré, d'anguleux harmonieux, de maigre gras?
Sans doute la puissance des femmes est grande. Gomme la goutte d'eau qui creuse les grès les plus durs, elles possèdent presque toutes la pierre ponce nécessaire pour polir les aspérités du roc ; mais elles éteignent plutôt une lumière qu'elles ne la ravivent, et l'homme vit entouré de Dalilas qui lui coupent régulièrement les cheveux, sans compter les Omphales qui le font filer doux.
. Soucieux , M. Ladureau devint déluré sans que ce phénomène inquiétât le vieux médecin de la maison. Jadis le notaire se
levait mélancolique, ne pensant qu'à ses dossiers. Il ouvrit la paupière en chantant comme un oiseau. De flegmatique, il devint communicatif . Il méditait sur les affaires de ses clients et en parlait jadis sur un ton grave; actuellement il les traitait en sceptique.
Quand M. Ladureau avait dressé le contrat d'une vieille coquette riche avec un jeune homme pauvre , d'un podagre avec une ingénue , sans respect pour le mandat officiel qui devait lui commander une certaine réserve, le notaire racontait joyeusement à sa femme, en lui pinçant la taille, qu'il avait prêté une fois de plus son concours à un ménage qui s'annonçait sous les auspices les plus défavorables.
Et comme de semblables faits se présentaient fréquemment, madame Ladureau eut la taille pincée avec une prodigalité qu'elle n'avait pas soupçonnée jusqu'alors.
Si, à la suite d'un appel au dehors pour dresser un testament, le notaire rentrait la figure joyeuse :
— Il y a donc encore quelque héritier déshérité? demandait madame Ladureau à son mari.
Non pas que le notaire fût une de ces natures aigries qui se plaisent aux malheurs de l'humanité. Mais l'intérêt^ qui sert en apparence de trait d'union dans la vie à des êtres immédiatement désunis par la cupidité, avait changé M. Ladureau en philosophe qui souriait du mal que se donnent les humains à changer leur existence douce et facile en une vie de haines et de rancunes.
D'année en année les cheveux de M. Ladureau donnèrent congé à leur propriétaire; mais la coloration du teint remplaça ce vain ornement.
— C'est une économie de perruquier. Tu me broderas une calotte grecque, disait le notaire à sa femme en lui pinçant la taille.
Tout devenait prétexte à pincer la taille de madame Ladureau qui n'avait jamais été si heureuse.