DU ROLE DES FEMMES INTELLIGENTES DANS CA MAGISTRATURE
Alors était attaché au parquet le juge d'instruction Pequeyrolles , qui avait été saisi de l'affaire. D'apparence froide et ré-1 servée, ce magistrat était atteint d'un ictère permanent amenant une légère teinte jaune dans les prunelles de ses yeux.
Ces sortes de troubles sont habituellement le partage des ambitieux. Par suite de son ambition, le foie du juge fonction-
nait médiocrement et la bile s'écartait des sentiers tracés par la nature. Bile et foie n'empêchaient pas le magistrat d'être scrutateur par excellence.
Se plaisant médiocrement dans la société des hommes, M. Pequeyrol les vivait plus volontiers sur son propre fonds ; il s'entretenait fréquemment avec lui-même, était soucieux de sa santé, se regardait tous les matins avec anxiété le teint dans son miroir, et comme l'estomac du juge d'instruction fonctionnait irrégulièrement, même au plus fort des travaux de cabinet le magistrat tirait sa montre du gousset, ouvrait la boîte et regardait la réverbération de sa langue dans la cuvette d'argent poli qui formait miroir. C'était le seul travers connu de M. Pequeyrolles.
Il est donné par compensation à ces gens maladifs de poursuivre patiemment les entreprises les plus longues. Doué d'une
nature d'observateur comparable à celle des sauvages, M. Pequeyrolles, quand il avait affaire à un de ces criminels qui préfèrent garder l'anonyme, le suivait par la pensée et, grâce à cette faculté, valait mieux à lui seul qu'une brigade de gendarmerie.
Les auteurs de forfaits qui s'étaient soustraits momentanément à la vindicte des lois, ne se doutaient guère qu'au fond de son cabinet, dans un fauteuil de cuir vert, le juge d'instruction suivait leurs pas et voyageait avec eux.
Chaque coupable à découvrir faisait allonger le pas de M. Pequeyrolles dans Ja voie de la décoration, car le magistrat ne pardonnait pas aux relaps d'éloigner le ruban rouge qui eût relevé l'aspect bilieux de sa physionomie.
Ce juge, à qui nul détail n'échappait, avait été frappé de l'attitude du notaire, de
son trouble lors de l'enquête, de ses réponses ambiguës et de ses perplexités dans le cabinet du greffe.
— Après tout, ces gens n'ont rien pris d'important, disait M. Ladureau, donnant une sorte d'absolution aux voleurs.
— Vous parlez bien légèrement, monsieur, de criminels que le bagne attend.
— Ils ne m'ont, à vrai dire, causé aucun tort, répondait le notaire.
Une telle insouciance ne répondait pas à l'idéal caressé par M. Pequeyrolles. Son emploi ne lui permettait pas de laisser continuer leur métier à des gens qui s'introduisaient nuitamment dans une maison habitée, garrottaient la servante et pratiquaient des pesées sur les meubles qu'ils jugeaient devoir contenir d'importantes valeurs. M. Pequeyrolles n'avait donc pas abandonné les coupables
auteurs qui avaient choisi la première nuit du mois de mai pour perpétrer leurs forfaits.
Quoique le juge d'instruction n'envoyât pas inutilement des cavaliers faire des ombres sur les routes départementales avec leurs -grands chapeaux à cornes, des poursuites lentes et discrètes ne s'en décalquaient pas moins dans le cerveau du magistrat. Il l'avait disposé en chambre noire où tous les objets, si minces qu'ils fussent, venaient se réfléchir.
L'homme quelquefois fermait les yeux :
c'était sa façon de regarder à la lucarne intérieure pour voir si quelque indice nouveau n'était pas fixé dans la mystérieuse chambre cérébrale.
Ce magistrat était marié à une femme qui, de tous points , contrastait avec lui. Alerte , vive, se plaisant aux choses exté-
Heures, un peu intempérante de langage, madame Pequeyrolles offrait avec le juge un de ces contrastes qui, parfois, produisent les excellents ménages. Quoique la gaie personne aimât par-dessus tout la conversation et ne trouvât pas le même amour de paroles chez son mari, elle avait été frappée de la machine à coudre silencieuse à l'aide de laquelle le juge ajoutait un point à un autre point , jusqu'à ce que l'étoffe d'une instruction difficile fût terminée.
Ainsi que certaines femmes qui savent apprécier les .qualités qui leur manquent, elle admirait Part avec lequel était lancée la navette que son mari, tisserand ingénieux, faisait jouer pour arriver à un résultat.
Pénétrer au fond des mystères dont s'entoure le crime semblait à madame Pequeyrolles plus intéressant que la lecture
d'un poëme, et elle avait autant cTenthousiame pour les travaux de son mari que la femme du sous-préfet pour M, de Lamartine, dont les Méditations rendaient alors toute créature rêveuse.
Ce lierre, qui s'entourait si complaisamment à un ormeau du parquet, avait fini par rendre le juge d'instruction réellement épris de sa femme.
Pour l'intéresser plus directement à ses travaux et lui témoigner une absolue confiance, le magistrat donnait à copier à sa
femme ses rapports au chef du parquet, et c'était avec une sorte de jouissance que madame Pequeyrolles se plongeait dans le dépouillement d'hiéroglyphes juridiques dont le dessin représentait les agitations de l'esprit du juge.
Un soir qu'au coin du feu, le juge d'instruction était enfoncé dans son fauteuil,
regardant les joyeuses étincelles du foyer et soucieux malgré tout :
— Qu'as-tu, bichon? demanda madame Pequeyrolles.
Car il ne faut pas que les beaux jeunes gens se croient seuls appelés de doux noms d'animaux dans l'intimité. La magistrature, elle aussi, revendique ce privilège.
— Je n'ai rien, ma caille, répondit le
juge- La même observation s'applique aux jeunes dames qui, volontiers, s'imaginent accaparer tous les noms d'oiseaux.
— Quelque chose te préoccupe , reprit la caille, qui méritait par sa corpulence de bon aloi d'être interpellée si amicalement.
— Cette affaire Ladureau me tourmente, s'écria le juge d'instruction.
— Je le sais, bichon, dit la femme du uge en déposant sur le front de son époux un baiser de nature à lui faire oublier les soucis qu'engendraient les mystères du vol Ladureau. •
Une ombre d'affection passa sur les traits flegmatiques du magistrat, dont le métier n'était pas précisément de sourire.
— Oui, reprit le juge d'instruction, l'affaire Ladureau m'absorbe, je n'en dors pas, et je serais heureux de décharger la moitié de ce poids sur une personne intelligente et affectueuse.
— Que faut-il faire, bichon? Parle.
— Je me demande si la fréquentation de madame Ladureau n'apporterait pas quelque lumière dans cette obscurité ?
— Elle m'est antipathique ! s'écria madame Pequeyrolles.
— Tu vois combien l'affaire est difficile; tu regimbes dès le premier mot.
— Je rendrai visite à madame Ladureau s'il le faut... Ensuite?
— Voilà, reprit M. Pequeyrolles... Un secret qui m'échappe existe entre les deux époux... M. Ladureau a constamment répondu d'une manière évasive à mes questions, et quand je l'ai revu chez lui, il m'a semblé, à la façon dont la femme et le mari
se regardaient, que tout n'était pas dit
Malheureusement je ne puis disposer à l'égard de victimes des moyens dont m'arme- la loi vis-à-vis des prévenus ; l'affaire est arrêtée à sa racine, faute de témoignages.
La femme du magistrat écoutait avec recueillement les paroles qui s'échappaient de la bouche de son mari, paroles qui empruntaient une gravité particulière à une longue lèvre supérieure rasée de près.
— Si . nous prenions à notre service la cuisinière des Ladureau?
— Tu veux donc me faire mettre au ban de la ville! répondit le juge. Enlever une servante à une personne de connaissance, c'est impossible... Si on se doutait des motifs qui me font agir! D'ailleurs, j'en suis certain , la cuisinière a dit tout ce qu'elle savait... Elle est venue à mon cabinet; je l'ai retournée dans tous les sens...
— Bichon ! bichon ! s'écria madame Pequeyrolles d'un ton de reproche.
Un trois quarts de sourire se posa sur les lèvres du juge.
— Cette servante âgée (le magistrat appuya sur le mot) ne cache rien... Elle est trop naïve pour ne pas être franche...
— Mais, dit madame Pequeyrolles, quel intérêt pousserait M. Ladureau à se taire sur le crime dont il a été victime ?
— C'est justement ce que je cherche sans le trouver.
— Pauvre ami ! s'écria la femme du juge en embrassant de nouveau ce front sous l'enveloppe duquel dansaient tant de questions.
— Est-ce que tu n'as pas été frappée de l'aspect prospère de M. Ladureau depuis quelques années?
— Il a engraissé,
— Oui, beaucoup engraissé, dit le juge.
— Ne sois pas jaloux, bichon... Je ne te souhaite pas un pareil embonpoint.
— Moi non plus; mais je m'étonnerais moi-même si je perdais tout à coup ma maigreur pour arriver à une bouffissure insolite. Je dis donc qu'il s'est produit chez M. Ladureau un de ces phénomènes particuliers aux banquiers... Le ventre de M. Ladureau est insolent; son gilet, je ne sais
pourquoi, me rappelle ceux des manieurs d'argent.
— Tu crois donc, bichon, que l'argent entre pour quelque chose dans l'affaire Ladureau ?
— Je fais plus que de le croire, j'en suis certain... Les notaires disposent des fonds de leurs clients : ils agiotent et malheureusement pour la corporation, nous en voyons trop condamner en cour d'assises. La mine actuelle de Roger Bontemps de M. Ladureau m'est d'autant plus suspecte qu'elle devient une attrape pour les naïfs. On confie difficilement ses fonds à un être maigre et inquiet; l'argent se précipite follement dans la caisse d'un homme plaisant et réjoui.
— Tu connais assez intimement les personnes considérables de la ville pour obtenir des renseignements. {
— Oh! ma chère, quelle circonspection et quelle prudence il faut dans de telles investigations !
M. Pequeyrolles se leva.
— Si encore, dit-il, j'étais sur la trace de quelque femme !
— Tu crois que M. Ladureau tromperait son épouse?
— Je ne sais rien, malheureusement...
Je cherche... C'est un pénible métier que celui de juge d'instruction! s'écria M. Pequeyrolles.
— Pauvre ami ! reprit la femme du juge. Prends patience.
— Le président du tribunal m'a dit de plus quelques mots qui méritent réflexion. De temps en temps il m'aborde en me demandant où en est l'affaire Ladureau. Tu penses combien il m'est pénible d'avouer que l'instruction n'a pas fait un pas. Cette
année, je comptais sur la décoration à laquelle je tiendrais médiocrement si mes collègues n'en portaient les insignes... Je fais triste figure à côté d'eux, avec ma robe noire sans l'ornement que je crois avoir mérité.
— Certainement, c'est une injustice, fit la femme du juge.
— Sans exagérer ma valeur, reprit le magistrat, je vaux bien M. Barbazan, qui a été décoré l'an passé. Quels services a rendus au parquet M. Barbazan ?
— Il est le parent d'un maître des requêtes, dit madame Pequeyrolles.
— Et M. Plaisance, avait-il des titres à l'ordre de la Légion d'honneur?
— Tu oublies la cour assidue que M. Plaisance a faite au dernier bal de la quête à la femme du député Tardivot.
— Et Lehujeur! Pourquoi a-t-on décoré Lehujeur?
— Tu sais bien, bichon, que cette coquette de madame Lehujeur est au mieux avec un chef de division du ministère de la justice.
— La nomination de Lehujeur a en effet scandalisé tous les membres du parquet... Mais on ne peut pas empêcher que tout dans ce monde se fasse par les femmes... C'est pourquoi j'avais pensé à toi.
— Voudrais-tu qu'à mon âge, je fisse la coquette avec M. Ladureau ?
— Non ; mais après quelques visites à madame Ladureau, il te sera facile de conquérir son amitié ; elle te prendra pour confidente... Né doit-elle pas porter le poids de la moitié du secret de son mari ?
— C'est de la trahison entre femmes.
— Tu refuses?
— Oh ! méchant bichon, je fais tout ce que tu m'ordonnes.
Le même jour, sans perdre de temps, la femme du juge d'instruction alla lever les plans de la place assiégée, c'est-à-dire qu'elle fit une longue visite à madame Ladureau, fort éloignée de soupçonner les tendresses de celle qui l'appelait « ma toute belle. »
Comme toutes choses désagréables tendent à s'effacer de la mémoire, madame Ladureau avait presque oublié le souvenir de la fatale nuit de mai. Les soupçons étaient rentrés dans leur lit et M. Ladureau ayant repris sa placidité habituelle, les mauvaises pensées qui avaient assiégé sa femme étaient actuellement muettes. Elle en était revenue aux détails importants de la vie domestique, à savoir que toute denrée renchérissait sur le marché et qu'il
était difficile de tenir table honorablement sans se lancer dans des dépenses superlatives.
Dans sa conversation se mêlaient à doses égales les tracas de blanchisseuses aux mariages qui se préparaient en ville. Madame Ladureau, à force d'art, en était arrivée à gratter la réputation de ses voisins sans trop les écorcher.
En écoutant cette gazette vivante agricole^ industrielle et peu littéraire, qui donnait en feuilleton le drame de certains ménages, madame Pequeyrolles s'assura qu'au-; cun indice relatif aux voleurs ne ressortirait d'un tel abus de paroles.
Toutefois, rendant confidences pour confidences, la femme du juge d'instruction répliqua en opposant l'amidon qu'elle employait pour ses canezous aux coquetteries d'une directrice des postes nouvellement
arrivée dans la ville ; elle eut un mot piquant pour la troupe de comédiens qui venait de débuter par l'opéra-comique du Calife de Bagdad, la pierre de touche des chanteurs de province, et elle insista particulièrement sur le changement probable du capitaine de gendarmerie, espérant que ce fait réveillerait les souvenirs de madame Ladureau.
Il n'en fut rien. Alors, démasquant à demi ses batteries, madame Pequeyrolles parla des travaux de son mari, des nombreux interrogatoires qu'il avait à faire subir en ce moment et de la besogne dont incidemment elle se trouvait chargée par suite de ce surcroît d'instructions.
— Vraiment, madame, vous pouvez vous assujettir à pareille besogne? dit madame Ladureau.
■ Ce n'est pas un assujettissement, loin
de là, ma toute belle... Je me sens fîère de collaborer, dans une certaine mesure , aux difficultés dont sont hérissées la plupart des affaires criminelles.
Ce mot affaires criminelles fut souligné avec art par madame Pequeyrolles.
Comme madame Ladureau ne sourcillait pas, la femme du juge remit à une seconde séance le jeu de nouvelles pièces d'une artillerie de plus longue portée.