II. Le secret de Derby
et les mystères de l’histoire littéraire.
… Si, comme nous croyons pouvoir le démontrer, Wil- …liam Stanley, VI° comte de Derby, doit être considéré comme l’auteur véritable du théâtre shakespearien, il devient indispensable d'expliquer avec quelque vraisemblance le secret profond dont il a entouré son activité de poète. Pourquoi ce mystère complet qu’il a su préserver ci usqu'au bout avec une volonté et une habileté supérieures? Quel intérêt considérable avait-il à dissimuler “ainsi son identité réelle ? Il est de toute nécessité que des aisons vraiment probantes puissent légitimer l’étonnante Substitution qui s’est accomplie et la rendre acceptable. Il importe que l'existence d’une énigme shakespearienne soit justifiée par des arguments en quelque sorte sans réplique. Là est peut-être, à l’heure présente, le point essentiel de la controverse.
” Les motifs pour lesquels l’auteur de Jules César, de Richard III et de tant d'œuvres immortelles a voulu cacher
(1) Sous le Masque, t. II, p. 151-152.
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morale. I ne saurait s’agir, en l’espèce, de fantaisie pure, et encore moins de je ne sais quel calcul bizarre, ni dé mépris ironique de la gloire. Même en tenant compte di mœurs du temps, un pareil renoncement suppose, pour paraître plausible, une rencontre étrange de causes exce tionnelles. Si, pourtant, le repos, la liberté, la vie mê du poète se fussent trouvés en péril, au cas où une seu indiscrétion eût été commise. Faut-il penser que la rév lation de son nom, puisqu'elle n’a jamais été faite, eû entraîné des conséquences redoutables? Un secret si bien. gardé touchait apparemment à des intérêts de grand importance. Serait-il donc absurde d’imaginer qu'un sorte de secret d'Etat a pu se trouver, dès l’origine, mêlé à cette énigme extraordinaire? Et si, par hasard, notr hypothèse venait à se vérifier, quel aspect nouvea inattendu, saisissant entre tous, s’offrirait aux méditation: de ceux qui s'appliquent à l’étude du théâtre shakespearien! La genèse de ce dernier impliquerait, en effet, un véritable drame bien digne du créateur de Richard II et de Macbeth. |
À vrai dire, l'heure paraît singulièrement propice pour une telle recherche. À travers les multiples témoignages qui nous arrivent des points les plus divers, se dégage avec constance un ardent désir de voir la question ainsi posée s’acheminer vers une solution satisfaisante. On peut même affirmer que pour beaucoup d’âmes sincères, que trouble le doute, la vérité dernière ne saurait être conquise autrement. Tant que l'explication du mystère n'aura pas été livrée, avec toutes les preuves d’ordre psychologique susceptibles d’en faire comprendre l’abso lue nécessité, nombre d’esprits prudents, même hostiles ‘ à la foi stratfordienne, hésiteront toujours à admettre lan croyance nouvelle, quels que soient les arguments qui l’appuient par ailleurs.
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î cation existe, elle ie présenter un caractère digne, à tous égards, des éléments mêmes du problème. Puisque à production dramatique dont il s’agit est une des plus hautes et des plus compréhensives qui existent, il importe ue la justification du secret qui l’a accompagnée implique ne telle grandeur et, par ailleurs, une telle force déonstrative, qu'il ne soit pas possible de la récuser. En “un mot, le secret du plus grand des poètes modernes, dès lors qu'il peut être révélé, doit se trouver en pleine har- -monie avec la prodigieuse splendeur de son œuvre. Peut-être paraîtra-t-il à propos, avant d'aborder l’ample … sujet qui s'offre à notre examen, de fournir des indications préliminaires sur ce qu’on pourrait appeler la “question des personnalités cachées en littérature. Certes, de vastes collections, bien connues des érudits, ont été con- - sacrées, au cours du x1x° siècle, aux ouvrages anonymes et aux pseudonymes adoptés pâr de nombreux écrivains. Le besoin qu'ont éprouvé certains auteurs de dissimuler ainsi leur véritable personnalité remonte assurément très -haut dans l’histoire littéraire. Pour ne parler que des gen- …rcs dramatique et romanesque, quantité d'ouvrages célèbres de notre littérature sont demeurés anonymes. C’est ainsi que, sans remonter jusqu'au moyen âge où l’anonymat fut si fréquent, la Farce de Pathelin et les Quinze j0yes du mariage, deux chefs-d’'œuvre par excellence, qui datent de la fin du xv° siècle, n’ont jamais livré les noms — de leurs auteurs. Il n’est pas douteux que des circons- … fances particulières ont aussi contribué à mettre cette mode en faveur à certaines époques plutôt qu’à d’autres. . Le xvi° siècle peut offrir, pour sa part, toute une série d'exemples curieux de dissimulätions volontaires: Un livre d’une grande valeur technique, dont il parut, entre - 1548 et 1594, au moins dix éditions (texte et traductions), le meilleur traité de science militaire qu’ait vu éclore la Renaissance: Instructions sur le faict de la guerre,
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extraictes des livres de Polybe, Frontin, Vegece, Cor zan, Machiavelle et plusieurs bons autheurs (1° éd. 1548), appelé aussi le traité de la Discipline militair fut partout attribué à Guillaume du Bellay, même dat la préface, alors qu’il est l’œuvre certaine du sei de Fourquevaux, personnage considérable et fort cot en son temps, qui remplissait les plus hautes charges royaume (1). Fourquevaux a laissé volontairement le reur se propager: il n’a jamais écrit un mot pour combattre.
L'histoire du xvu° siècle, en Particules abonde e substitutions de ce genre: on sait combien les ouvrag de Charles Sorel, de M*° de la Fayette et de nomb d’autres écrivains parurent souvent dans des conditions qui étaient destinées à dérouter les contemporains. C serait un piquant chapitre de notre histoire littéraire à écrire. Au xviu° siècle, les publications faites, soit sous voile de l’anonymat, soit sous des noms supposés, ne se comptent plus: quantité d'œuvres parmi les plus célèbres du temps, à commencer par celles de Voltaire et de pl sieurs philosophes, ne virent le jour — il importe de ne jamais l’oublier — qu'accompagnées d'indications fausses ou énigmatiques.
Combien de mystères encore se succèdent à travers le xix° siècle! La séule histoire des collaborations, faite à. l’aide des documents déjà accessibles, offrirait une série. de surprises à peine croyables. Est-il un épisode plus saisissant, pour nous en tenir à cet unique exemple, que celui de la collaboration d'Alexandre Dumas père et d’Auguste Maquet? Les révélations véritablement sensationnelles que nous ont apportées, sur ce point, des. publications toutes récentes ont singulièrement ému et. frappé l'opinion publique. Désormais, il est avéré que
(1) Voyez notre étude: Un Réformateur militaire au xVI° siècle: Raymond de Fourquevaux dans la Revue du xVi siècle, t. III, 1915, p. 109 à 154.
De et rendu à jamais ne RASE dont croyait qu’il n “avait été qu” un collaborateur tout à fait
e je rOMANS et de pièces de théâtre, parus sous le nom d "Dumas père, et qui figurent parmi les plus connus “dé cet auteur. Il est prouvé qu’à part quelques phrases difiées ou interverties, certains changements dans l’ordonnance et quelques courts développements, le texte aprimé de nombre de pages fameuses entre toutes, — exécution de Milady, par exemple, — est conforme au nuscrit de Maquet. La comparaison qui a été faite -les deux textes n’est pas moins décisive en ce qui e les autres chapitres du chef-d'œuvre attribué à . «Le succès fut étourdissant; on attendait avec
Siècle, et quand les volumes parurent chez Baudry, les éditions se succédèrent sans interruption, tant elles étaient rapidement enlevées par la foule. Maquet assista à ce triomphe en spectateur. Il eut une consolation, sinon protable, du moins réconfortante : il entendit, il lut le récit des louanges délirantes adressées à Dumas. Il avait proiblement l’âme d’un philosophe, il jouissait d’un succès ont un autre avait le bénéfice. Il eut encore une récompense : le tome I” de l'édition originale des Trois Mousuetaires revêtu de cette dédicace: Cui pars magna fuit. ce qui dans le modeste latin de Dumas signifie: « À celui ui y fut pour une grande part. »
« Maquet était l’homme ignoré, l’homme masqué, l’homme au masque de fer. Il dépensait beaucoup de talent : il en tirait un maigre profit au point de vue finan-
cier, il n’en tirait aucun au point de vue de la réputation,
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