‹ Le secret des plaines d'Abraham [microforme]Chapitre 9 sur 56 · MONSEIGNEUR DE PONTBRIAND · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR DE PONTBRIAND

Vous méritez ces flatteuses paroles, lieutenant, et ne cherchez aucun prétexte pour les repousser, Le général ne vous fait cet honneur que comme chose due, soyez-en persuadé !.. N'est-ce pas aussi la colonie canadienne qu’il honore en même temps en vous?... Songez, mon fils, que le succès que vous venez de remporter sur l’ennemi est réellement pour nous une belle petite victoire!.. Pensez donc, pas même un blessé dans nos rangs, cependant que la mort en a fauché des centaines sur les navires et dans le camp anglais. Le général Wolfe doit être furieux, un tel échee, après ses deux malheureuses retraites de Montmorency et de Beauport. Savez-vous licutenant, que c’est un des plus beaux corps de ses troupes légères que vous lui avez fait sauter.

Cuviliers.

En effet!.. Et chose singulière, c’est que, mes compagnons et moi, nous avons été assez heureux de nous en retirer sains et saufs. DocTEUR ARNOUX.

Tellement tous sains et saufs, que moi, Messieurs, je n'ai absolument rien à faire en ce moment. C’est pourtant tout à fait rare en temps de guerre, d’apercevoir un chirurgien pouvant se donner les loisirs de se croiser paisiblement les bras.

DE MonrTcaL.

C’est ce qui vous prouve, mon bon docteur Arnoux, que nos vaillants soldats ne se laissent pas fusiller facilement!.. Voilà juste ce que me faisait remarquer hier M. de Ramesay.

DE RAMEsay.

Précisément, général! . Je l’avouerai même, Messieurs, je suis surpris, presque, de constater, tous les jours, les prodiges de valeur qui s’exécutent, à chaque instant, par nos loyaux régiments, pourtant si affamés et si dénués de tout le nécessaire possible, que les intrigants du pays, hélas, accaparent si odieusement!.. Il faut vraiment à nos hommes, un patriotisme qui n’est pas de cette époque.

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De Monrcazs.

Vous l’avez dit, M. de Ramesay, la Nouvelle-France, à cette heure, est, par les mœurs, au-dessus de sa mère qui, hélas, se laisse gouverner par la Pompadour: cette misérable courtisanne qui n’est bonne qu’à porter la corruption partout où elle ose jeter les yeux. Voyez, Messieurs, ici même, l’intrigante a trouvé moyen de nous imposer comme intendant du Roi, ce Bigot, son favori, qui vient de je ne sais où, ce débauché qui, de concert avec ses complices, a ouvert, dans son château de Charlesbourg, la porte à tous les vices qui n’avaient encore, par bonheur, jamais pu entrer dans la colonie!. . Après cela, n'est-ce pas prodigicux, Messieurs, que, malgré tout, le peuple et l’armée se conservent ainsi, loyaux et religieux, n’osent pas même proférer une parole de reproche contre leur Souverain, lorsque ces ministres infâmes viennent, presqu’à chaque jour, les dépouiller du blé qui leur reste, pour “nsuite le confisquer dans la “ F riponne ”’, ce magasin des spoliateurs!

DE RaMesay.

Bien tapé, marquis;.. mais, que voulez-vous, ces gens sont très puissants et ont l’œil de la Cour nous n’avons donc qu’à nous incliner!.. Moi, comme simple gouverneur de Québec, je ne puis naturel-

"lement rien faire contre eux, et, entre nous, on serait porté à croire que mon supérieur, M. de Vaudreuil, qui est revêtu du titre de gouverneur-général de la Nouvelle-France, pourrait d’un seul mot, s’il le voulait, arrêter les odieuses manœuvres de Bigot et compagnie! . Cependant, il n’en est rien, la néfaste influence de ces misérables s’étend même jusqu’à lui, ct je vois chaque jour, malheureusement, cet excellent dignitaire, se renfermer dans une alarmante neutralité.

De MonTcaLu.

Hélas, je le sais, et M. de Vaudreuil, selon moi, devrait agir avec plus d’énergie envers ces pseudo-messieurs. Je comprends, évidemment, que c’est assez difficile, maintenant qu’il s’est laissé tranquillement enlacer dans leur filet; nonobstant, il devrait bien se souvenir qu'il vaut mieux tard que jamais!.... (Changeant de ton.) Allons, Messieurs, laissons cela et descendons, je vous prie, car le crépuscule

est tombé, et voici déjà la nuit qui vient nous envelopper de son voile mystérieux. (A de St-Luc.) Veuillez donc, capitaine, faire placer les sentinelles!.. (Z1 va pour sortir à droite, imité par sa suite.) Cuvizuiers. (Qui n'a pas bougé.)

Un instant, s’il vous plaît, mon général. .J’ai une faveur à vous

demander.

De MonrcaLu. (Reprenant la scène imité de sa suile.) Oui?.. et laquelle, mon ami?..

CuviLLiers.

Je voudrais obtenir la permission d’être de garde sur cette tou-

relle!

(Mouvement de surprise chez tous les personnages.) DE MonrTcaLm.

Ah bah!.. le lieutenant Cuvilliers veut se faire sentinelle. mais, par mon épée!.. nous sommes donc menacés d’un grand péril? .. CuvILLIERS.

Oh non, plaise à Dieu! mon général, ce n’est pas pour cette rai-

son, croyez-le, car je n’ai point la prétention de veiller, au poste,

mieux que nos vaillants troupiers. Ce serait d’ailleurs une injustice

à leur faire, à ces braves, et personne ne la regretterait plus que moi. DE MonrTcaLm.

Y aurait-il alors indiscrétion à vous demander pourquoi prenez-

vous ainsi décision de passer la nuit ici?

Covizziers. (Embarrassé.) Oui.. et.. non.. général.. ça.

De Sr-Luc.

En vérité, vous posez là au philosophe, mon cher! Allons, ne prolongez pas notre martyre et laissez-nous connaître le motif de votre demande, car, sans doute, vous devez en avoir un, si ce n’est plusieurs!. . Craignez-vous donc une nouvelle attaque, lieutenant?

DocTEUR ARNOUX.

Est-ce l’inactivité de la flotte de Wolfe qui vous inquiète?.. MONSEIGNEUR DE PONTBRIAND.

Il est vrai que je ne m'explique pas moi-même pourquoi le gé-

néral anglais persiste ainsi à rester en face des plaines d'Abraham,

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sans aucun espoir de pouvoir en escalader la falaise. Il me semble qu'après toutes les nombreuses pertes qu’il a subies depuis quelque temps, il pourrait bien maintenant songer à lever l'ancre pour des mondes plus favorables à son armée.

DE MonTcaLM.

Permettez-moi de vous dire que vous connaissez mal le général Wolfe, Monseigneur. Il est jeune dans le métier, c’est vrai, mais c’est un vieux militaire en théorie, et, comme tel, ila droit à toute notre considération. Non, croyez-moi, M. de Pontbriand, cet adversaire ne retournera jamais en Angleterre aves sa défaite, car ila promis à son Roi de vaincre où de mourir. . et emmm', naturell:ment, c’est un parfait gentilhomme, vous verrez, Québec sera à lui où il mourra à la peine!..

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