LA BOHÉMIENNE
Les cinq mois de l'hiver se passèrent sans incidents dignes d'être relatés, aussi bien pour le détachement campé au Montararach que pour les habitants du bordje de l'oued Dhamous. Chaque jour, quand les chemins étaient praticables, Noëmi, accompagnée, tantôt par l'un de ses hôtes, tantôt par Ourida ou Maumenèsche, se rendait auprès de son père et passait quelques heures en téte-à-tête avec lui. La tristesse de ce dernier ne se dissipait que médiocrement, très-éprouvé qu'il était par les intempéries de la saison, et rencontrant incessamment de nouveaux obstacles qui s'opposaient à la création du village. Il y avait des moments où le digne officier,
malgré sa patience et son courage, pensait qu'il ne viendrait jamais à bout de sa mission. Presque chaque semaine, le mauvais temps obligeait les soldats à suspendre leurs travaux; ils campaient dans la boue, et le plus grand nombre d'entre eux se plaignaient de douleurs rhumatismales ou luttaient contre les accès de fièvre. Il suffisait d'une nuit de tempête pour détruire les constructions qui avaient exigé plusieurs mois^ d'efforts et de fatigues. La pluie comblait les fossés, emportait les matériaux, minait et renversait les murailles ; le vent brisait les jeunes arbres, arrachait les tentes, défonçait les baraques en planches, et les rares journées de beau temps qui survenaient parfois, avec le décours de la lune, étaient invariablement employées à réparer les dégâts causés par le débordement des rivières et les ouragans. Chaque fois que le capitaine venait au bordje, c'était pour se répandre en doléances contre l'administration, qui lui avait imposé une pareille tâche, dans une saison si peu propice. Le kebbir l'encourageait et le consolait alors de ^on mieux; il lui donnait de bons conseils pour soigner ses hommes malades et réédifier les ouvrages que l'inoriûation avait renversés ; mais, malgré l'ascen-
dant qu'il ei
coup de peii
où le hasard
du profond!
teoce du vie
battre cette .
cependant ch
—par toute
philosophie I
l'écoutait aïe
ses argumen
raison de le
infini de ses
■livré à loi-m
pie. La seule P
Mn inaltérabl<
peu de sa tris
instants que li
son pour mult
rach. Elle avai
des attentions :
la petite maisoi
elle qui sturei
geait à porter i
dès qu'il rentrait, après avoir inspecté ses travaux ; elle lui tenait lieu d'aide de camp, rédigeait les rapports qu'il était obligé d'envoyer chaque semaine au bureau arabe de la province ; elle calquait ses plans, dessinait ses épures ; et, lorsque le mauvais temps forçait le capitaine à s'enfermer dans sa cabane, elle essayait de le distraire en lui faisant la lecture ; puis, quand le soir était venu, elle montait sur son mulet et rentrait au bordje, où chacun, ' émerveillé de son courage, de son dé vouemejit filial, de son humeur si douce et si affable, rivalisait pour l'entourer d'affection et de respect.
Etienne surtout n'avait pu assister à de tels efforts, sans ressentir pour la jeune fille une admiration extraordinaire. Chaque jour, il découvrait en elle une qualité nouvelle. Chacune dé ses actions était inspirée par quelque vertu. Pas une fois, pendant un si long espace de temps, il n'avait pu la surprendre dans un moment d'hésitation ou de découragement, et, à mesure qu'il s'habituait à sa beauté, il lui trouvait des charmes étranges. Noëmi, en effet, n'avait physiquement aucun point de ressemblance avec aucune des femmes que le jeune homme connût. Son air modeste et bon, un peu langoureux, ne rap-
pelait^as plus Tair séraphique de Marguerite, que celui de sereine majesté qui donnait tant d'autorité gracieuse aux traits de sa mère. Noêmi était à la fois très-enjouée et renfermée, juvénile et réfléchie, pleine d'expansion et de réserve. On sentait, à la fréquenter, qu'elle ne dirait jamais le dernier mot de son âme, et cependant son cœur débordait d'effusion et de tendresse. Pendant les premiers jours de son séjour aubordje, elle parut triste et rêveuse, et chacun vit très^bien qu'elle faisait de grands efforts pour dominer sa tristesse. Peu à peu elle y parvint, soit qu'elle eût une certaine puissance sur elle-même, soit que la cause de cette tristesse eût disparu. Depuis, elle se montra d'une humeur toujours égale. Qui la voyait une fois était sûr de la retrouver dans la même sérénité de visage et de maintien. Cependant, quelquefois, eUe avait une pâleur un peu maladive, comme si elle avait mal dormi, et Marguerite, de son œil limpide et profond, la regardait souvent avec une muette inquiétude. La blanche fille, en effet, avait surpris sa nouvelle amie, un jour où celle-ci se croyait bien seule, occupée à regarder de loin sonfrère Etienne, et, à sa grande stupéfaction, elle avait vu des larmes tomber de ses yeux.
La timidité d'Etienne n'avait fait qu'augmenter à mesure que se fortifiait l'intimité des membres de sa famiUe et de la jeune fille. Une fois, emporté par la fougue de son caractère, il avait résolu de lui révéler ses sentiments ; mais, le moment venu, elle lui avait fait peur, avec son air calme, et il n'avait osé lui dire un mot. Ce n'était pas qu'il fût gauche, mais il avait besoin d'être encouragé. Il lui semblait que, pour parler d'amour à une femme, il était nécessaire de pressentir d'abord le bon accueil qu'elle vous ferait, et Noëmi était absolument impénétrable. Il craignait un étonnement s'il s'expliquait, puis un refus amenant nécessairement une rupture entre la jeune fille et ses parents. Il pensait qu'aliène l'aimait pas, qu'elle était peut-être promise à un autre. Enfin, aveccette personnalité de l'amouiqui s'étonne de tous les obstacles, il ne comprenait rien à sa conduite. Elle n'était point coquette avec lui ; elle ne faisait nen pour se rapprocher de lui ni pour l'éviter. S'il lui parlait, elle l'écoutait; s'il affectait de ne pas la regarder, elle ne semblait même pas s'en apercevoir. Elle le traitait, enfin, commâun ami qui ne doit jamais être qu'un ami, et, si Etienne, dépité, s'avisait quelquefois de lui
décocher d'innocentes phrases à double entente, elle le regardait avec surprise, comme si elle ne l'avait pas compris.
Le jeune homme en arriva à se demander si réellement ce serait une chose heureuse pour lui d'épouser une personne qui semblait ne vouloir jamais lui accorder que la paisible affection d'une sœur, n avait du bon sens, de la raison, et le bandeau que l'amour avait posé sur ses yeux n'était point assez épais pour l'empêcher de percevoir vaguement les choses au travers, n n'eût pas exigé de démonstrations, incompatibles avec un caractère de jeune fille ; un peu de trouble et d'émotion tendre lui eût suffi. Un jour, il se mit, avec la plus louable résolution, à lutter contre lui-même. Sa dignité lui semblait engagée dans la question. Il pensait que c'est une sottise à un homme de s'entêter à adorer qui ne l'aime pas, même quand celle qui ne l'aime pas est une femme parfaite ; et, n'ayant rien à reprocher à la froide fille, ni un perfide encouragement de parole, ni même un regard, "sans éprouver de ressentimeni; mais avec un peu d'amertume, îl s'exerça à la détacher de sa pensée. Il ne le put. Après un mois de luttes, d'angoisses.
d'espoirs suivis de découragement, il s'avoua à luimême qu'il était vaincu, et que la seule ressource qai lui restât pour étouffer sa passion était de fuir ceUe qui, sans le vouloir et sans s'en douter, l'avait fait naître. Il résolut de se confier à sa mère, de la prier d'obtenir, pour lui» de son père, la permission de s'éloigner pendant quelques mois. Mais, toute courageuse qu'était cette résolution, le jeune homme ne put la prendre sans éprouver un grand déchirement de cœur. L'amour, dès la première fois qu'il s'était emparé de lui, l'avait blessé cruellement, et, malgré sa fierté native, il se sentait d'autant plus malheureux, que Noëmi était plus douce, plus belle, plus entièrement irréprochable à ses yeux.
Le jnois d'avril était arrivé lorsque le jeune homme formait cette pénible résolution, et il sem- Uait que toutes choses autour de lui conspirassent pour la combattre. La nature, grâce au printemps, avait pris des séductions infinies. Tout, dans les champs, parlait d'amour ; tout conviait à l'amour dans le ciel. Les nuits surtout avaient une douceur mdicible. Le matin, des brumes épaisses se roulaient voluptueusement sur les champs de myrtes, et elles laissaient après elles comme des fouillis de
diamants parmi les fleurs. Les pluies étaient redevenues très-rares. A peine tombait-il assez d'eau, de temps à autre, pom* laver les feuilles des arbres et abattre la poussière des sentiers. Déjà les sources tarissaient, et le lit des rivières s'emplissait de lauriers touffus entre lesquels bruissaient des filets d'eau qui ressemblaient, de loin, à des rubans d'argent liant le pied des bouquets de verdure. Le ciel était invariablement d'un bleu de satin, la mer plus sombre et moins transparente, comme un immense pan de velours, et la lumière était si pure, si claire, si blanche, que l'on distinguait à l'horizon les moindres objets dans toute la rigidité de leurs contours. Une odeur d'essences et de fleurs qui s'exhalait des orangers, des citronniers, des vignes, des bananiers, passait incessamment avec le vent, communiquant à l'âme je ne sais quelle douce ivresse. Les jardins embaumaient de parfums de roses, de jasmins. Le coucou commençait à chanter, pourchassant les abeilles et annonçant la saison de la chaleur. Les bestiaux, tourmentés par le soleil et par les mouches, couraient effarés par les champs, et, chaque jour, les pâtres se mettaient à leur poursuite, pour les faire parquer sous les arbres. Enfin,
LE SECRET DU BONHEUR. 2i|
il y avait dans Fair je ne sais quelle mollesse invitant à la rêverie.
Un samedi de la fin de ce mois charmant, qui fait invariablement, chaque année, un paradis de la côte d'Afrique, Etienne, après avoir passé la journée à diriger le défrichement d'une lande de tamaris, rentrait au bordje avec l'intention arrêtée de se confesser à sa mère. Le soleil s'inclinait déjà vers les montagnes, et le jeune homme pensait trouver sa mère seule, Noëmi, selon lui, ayant dû profiter du beau temps pour se rendre au Montararach ; mais, en arrivant à cent pas de la maison des hôtes, il aperçut la jeune fille assise sous l'auvent auprès de sa sœur Marguerite, toutes deux regardant le paysage étendu devant elles, pendant qu'il se colorait de rose et d'or aux rayons du soir.
Etienne, moitié charmé, mmtié contrarié, salua Noëmi ; puis il parut étonné qu'elle fût déjà revenue du village. Elle lui apprit alors qu'elle n'y était point allée, son père lui ayant fait dire, le matin, qu'il serait obligé de s'absenter pour aUer acheter des bestiaux dans une tribu des environs. Etienne demanda alors à sa sœur si sa mère était au logis, et, en apprenant qu'elle était enfermée avec son père
pour arrêter les comptes de la semaine de leurs gens de journée, il remit à un jour plus propice l'ouverture qu'il voulait lui faire. Les trois jeunes gens demeurèrent assis sur la banquette: Le sentier arabe qui montait de l'oued Dhamous passait devant eux, et on le voyait au loin, comme une ligne blancbe, rayer la face de la montagne, s'amlncis- «ant à mesure qu'il s'éloignait du bordje pour se rapprocher du Montararach.
n y avait quelque temps déjà qu'ils se tenaient là, causant et admirant le magique repos de la campagne, lorsqu'ils aperçurent, à quelque distance, une femme indigène cheminant vers eux, assise sur un âne, et tenant entre ses bras lin jeune enfant. Cette femme devait venir du douar des Beni-Haoua ou du village projeté, de plus loin peut-être ; le fait est qu'elle suivait la direction de l'est ; et dans la pose ramassée qu'elle avait prise sur le bât de son âne, ses pieds étant croisés sur le garrot de Tanimal, tout ce qu'on distinguait de sa personne se réduisait à deux mains brunes émergeant d'un haïk tout blanc, et à de grands yeux noirs brillant comme des clous d'acier au-dessus du mouchoir qui masquait son visage. L'enfant, enveloppé dans un burnous
rose, se jouait devant elle sur le cou de l'âne, et Vàne, si petit, qu'il disparaissait en entier sous le Têtement de la femme, trottait avec vigueur. On ne Yoyait de lui que sa grosse tête soucieuse armée de longues oreilles, et ses quatre pieds remuants d'où parfait une ombre allongée.
Noëmi, quoiqu'elle fût maintenant à peu près au courant des habitudes indigènes, s'étonna de voir une femme arabe voyager ainsi toute seule. Etienne lui apprit alors que cette femme appartenait à une tribu dont les usages différaient de ceux des habitants du Tell.
C'est une femme des Beni-Addès, lui dit-il, et les Beni-Addès ne sont pas des Arabes, mais des bohémiens. On ne sait d'où ils sont partis pour venir s'installer en Afrique. Ils se disent tous nobles, et ils étaient nombreux et très-puissants du temps des Turcs. Ce qu'il y a de plus singulier dans les usages de leur tribu, c'est que la femme y est le chef de la fiunille, et que l'homme, en se mariant, s'engage à ne jamais lui désobéir. C'est la femme qui tient la bourse commune, fréqu^te les marchés, achète et revend les chevaux. Il n'y a pas de plus rusés maquignons que ces bohémiennes dans toute TAlgéric.
Celle-ci se rend vraisemblablement à Cherchell pour les affaires de son commerce. Peut-être a-t-elle été appelée dans quelque douar des environs pour dire la bonne aventure à un jeune homme qui va se marier.
Pendant qu'Etienne parlait, l'âne, trottant toujours sur l'étroit sentier, s'était approché du bordje. Quand il fut arrivé devant la porte, il ralentit le pas, puis s'arrêta, comme si son instinct hii eût appris qu'il était sûr de trouver là une provende abondante. La bohémienne, cependant, avait attentivement examiné les jeunes gens. Au moment où son âne tourna la tête vers la maison, elle se redressa légèrement; puis, soulevant le mouchoir qui masquait sa bouche, et s'adressant au fils du kebbir :
— 0 maître de la demeure, je suis une invitée de Dieu, lui dit-eUe.
— Sois la bienvenue ! répondit Etienne.
Et, quittant sa place aussitôt, il s'avança vers l'âne, enleva l'enfant dans ses bras, et, pendant que Marguerite aidait la bohémienne à mettre pied à terre, il appela un serviteur, le pfia d'emmener l'âne à l'écurie, et fît entrer la femme dans la cour.
La négresse chargée de la cuisine fut immédiate-
ment appelée, et, pendant que Tétrangère dénouait le mouchoir tendu devant son visage, elle lui servit à dîner dans une salle basse. Les trois jeunes gens l'entouraient, et Marguerite veillait à ce qu'elle ne manquât de rien, non plus que son enfant, qui était une petite fille d'environ huit ans et de mine gracieuse, quoique sauvage. Quand la bohémienne fut rassasiée, elle but un coup d'eau, se lava la bouche et les mains ; puis, se tournant vers les jeunes gens, elle dit, avec une voix gutturale :
— Le Prophète a dit : « La générosité est un arbre planté dans le ciel. Ses branches descendent sur la terre. Celui qui traite bien ses hôtes pourra les saisir, et par elles il s'élèvera jusqu'au paradis. »
Puis, comme Etienne et Marguerite s'inclinaient pour la remercier, elle reprit :
— Tesâdit habite la route ; elle dort sur le dos de son âne, et elle attend que s'ouvre une main généreuse pour manger. Elle ne peut augmenter ses biens en les partageant à ses hôtes, car, n'ayant pas de tente ni de gourbi, elle ne saurait avoir d'hôtes ; mais elle sait lire dans l'avenir. Leshouris de l'oued Dhamous et le jeune maître veulent-ils lui montrer leursmainsîTesâditpourras'acquitterainsiaveceux/
2i6 LE SECRET DU BONHEUR.
A ces mots, Marguerite ouvrit de grands yeux étonnés, et son frère, se tournant vers Noêmi, lui transmit la proposition de la bohémienne.
Le jeune homme ne croyait que médiocrement aux devms; mais, dans la situation d'esprit où il se trouvait, il n'était pas fâché de voir si le hasard s'a* viserait de lui donner quelque bon conseil.
— Je crois, Mademoiselle, dit-il à Noëmi, que Tesâdit serait offensée si nous refusions de lui complaire.
— Je ne veux offenser personne, répondit Noêmi« Dites-lui donc que je suis disposée à l'entendre.
Noômi avait-elle un peu plus de confiance qu'Etienne dans les talents de Tesâdit ? Était-ce seulement une curiosité de femme qui la conseillait? Pensait-eUe que personne ne pouvait pénétrer ses sentiments, et qu'elle courait alors peu de danger à se prêter aux investigations de la bohémienne ? Celui qui serait assez présomptueux pour oser assigner une cause déterminée aux actions des jeunes filles répondrait seul à ces questions. Le fait est qu'en se préparant à écouter la devineresse, Noëmi était un peu pâle et que son cœur battait plus vite que d'habitude. Mais Etienne, absorbé par sa préoccupation, ne s'en doutait même pas.
Cependant, la nuit était venue, et Ourida, ayant apporté une bougie, la posa par terre ; car il n'y avait pas de table dans cette chambre affectée aux hôtes indigènes. La chambre était large et carrée ; ses murs, peints à la chaux, étaient d*une blancheur éblouissante ; un tapis de Tunis aux couleurs étouffées s'étendait sur le plancher, avec des coussins destinés à servir de sièges. Tesâdit, ayant enlevé son haïk, apparut habiUée d'une draperie de lin blanc ; elle avait les bras nus, comme les pieds, de larges cercles d'argent serrés au-dessus des chevilles, un foulard de soie noire à bandes d'or autour de la tête, et ses colliers de corail, de piécettes marocaines et de verroterie étaient si nombreux, qu'ils lui couvraient littéralement la poitrine, depuis le cou jusqu'à la ceinture. Ses grands yeux en amande et obliquement disposés reluisaient avec un éclat de métal ; elle avait le teint brun, le visage entièrement tatoué de raies bleues, les paupières peintes avec Iç kohl, les dents brillantes, Je nez large ; somme toute, Tair un peu sinistre, quoique gracieux.
Sa fille Zouza était une enfant brune et rose, habillée d'une gandoura de coton blanc lamé de soie, qui laissait voir ses pieds mignons, dont les talons,
grâce au heanah, semUaient deux petites oraiiges. Pendant que la bohémienne, accroupie à terre, conobmençait une courte évocation, fenfant courait par toute la chambre en se traînant sur les pieds et sur les mains. Sa mère l'appela enân. Elle vint s'asseoir auprès d'elle. Il y avait un tamis devant la devine* re§se, avec un petit tas de grains de blé, et la bougie > brûlait à côté, éclairant les objets de bas en haut, ea leur prêtant des formes fantastiques.
La bohémienne commença par examiner les mains d'Etienne et celles de Noëmi, pendant que Marguerite allait fermer la porte de la chambre. Mais à peine eut-elle jeté un regard sur les lignes qui se croisaient au-dessus de leurs poignets, qu'elle releva les yeux jusqu'à leur visage. U y avait un muet embarras sur celui de la jeune fille, et sur celui d'Étienne une sorte de confusion. Tesâdit réfléchit alors ; puis, lâchant les mains des jeunes gens, elle dit :
— Les hommes, comme les femmes, portent le livre de leur destinée suspendu au cou. Chaque jour, de même qu'au jour de la résurrection, on peut leur dire : « Lisez votre livre. » Mais il n'est pas écrit que le faucon lira le livre de l'alouette, Tesâdit parlera séparément à ses jeunes amis.
Etienne se soumit aussitôt et se retira au fond de la chambre avec Marguerite. La bohémienne fit alors asseoir Noëmi devant elle ; puis, s*aplatissant «ur le sol, le genou relevé au niveau de Toreille, elle répandit les grains de blé sur le tamis, les fit toucher à la jeune fille, et, observant alors la disposition qu'ils avaient prise, elle dit à voix basse, en français incorrect, mais compréhensible :
— Dieu n'a pas fait la gazelle pour vivre seule. Elle est adroite et dissimulée, mais elle sait que le mariage règle la conduite. Le passé a vécu ; il ne peut empêcher l'avenir de vivre à son tour. Quand, dans le nid de la tourterelle, les petits sont couverts déplumes, le père leur dit-il : < Restez? » Non. n les frappe du bec et les chasse, car ils doivent construire des nids, eux aussi. Ce serait une chose mauvaise que la race des oiseaux d'amour pût périr.
La bohémienne se tut; Noèmi était interdite, et elle se demandait, avec une surprise mêlée d'effroi, si ses sentiments étaient découverts.
— L'orobe (1) est une jolie fleur, reprit Tesâdit.
(1) Cette plante herbacée de la famille des légumineuses^ aax fleurs Jaones, blanches, purpurines ou violettes, disposées en grap» pes, se rencontre dans les prés trës-élevés et sous toutes les lati* tttdes, aussi bien dans les Alpes et les Pyrénées que sur l'Atlas.
Elle pousse sur la montagne, et les poètes ont dit qu'elle représentait le besoin d'aimer, La lavande, au contraire, croit aux bords des eaux, et elle est la fleur an silence. Pourquoi ma fille cueille-t-elle la lavande, puisqu'elle porte l'orobe dans son cœur ? /
A ces mots, Noëmi se mit à trembler. L'allusion était si directe, qu'elle lui fit perdre contenance. Cependant Tesàdit reprit en baissant la voix :
— Celui à qui tu ne souris que dans ton sommeil n'a pas peur des flots. Je le vois sur son bon cheval» rougissant le visage de l'oued Dhamous (4). Son cœur brûle avec du feu. Tu es pour lui connue la figue sucrée pour l'abeille.
Le visage de Noëmi devint pourpre. S'entendre dire de telles choses sous les yeux d'Etienne, la mettait au supplice. Elle aurait mieux aimé mourir que de savoir qu'il les eût entendues. Elle voulut se lever et s'enfuir, mais Tesâdit lui saisit la main.
— A une heure de marche d'ici, aux bords du Montararach, je vois un chef des Français, repritelle, n est tout seul, dans son gourbi, et U y a beaucoup de cendre dans son cœur. L'épervier pleure sa compagne et les aînés de ses petits. U n'y en a plus
(1) C'est-à-dire : humilier, faire honte à.
qu'Un dans son aire, et celui-là manque de sagesse. Le moyen de tarir les larmes d*un père, ce n*est pas de les essuyer, c'est de lui donner un enfant de plus. Noëmi se leva sur ces mots, bien décidée à n'en pas entendre davantage. Comment cette femme Tavait-elle ainsi devinée ? Marguerite la regardait avec attention, mais elle ne lui demanda pas ce que lui avait dit la bohémienne. Etienne, cependant, avait pris la place de la jeune fille, et Tesàdit, ayant mêlé les grains de blé, puis les lui ayant fait toucher, se mita sourire. o>
— Monseigneur, tu es très-savant, lui dit-elle; mais les marabouts eux-mêmes perdent leur savoir devant deux beaux yeux. Le lion, dans la saison de l'amour, demeure auprès de la lionne, car il sait que les absents se font publier. ,
Ce fut au tour d'Étiennè de rougir en voyant son projet découvert; mais Tesâdit ne lui laissa pas le temps de l'interroger.
— Quand un danger menace la tente de l'Arabe, reprit-ellé, il ne fait pas seller son cheval pour aller se réjouir avec ses amis. Il reste sous sa tente et il veille. Le danger marche sur toi, monsrigneur. Il s'avance de plusieurs côtés.
— Quel danger ? demanda Etienne.
— C*esi écrit 1 dit la bohémienne, et ce n*est pas toi seulement qui es menacé. C'est ton père, ta mère, ta sœur, tous les tiens, jusqu'à celle qui rit dans ton cœur et que tu veux fuir.
— Au nom de Dieu ! explique^toi, reprit Etienne» Tu m'en dis trop ou pas assez.
— Je te dis ce qui est dans ton li^re, monsei gneur; pas plus, pas moins. Ouvre les yeux et les oreilles. Tu dois craindre beaucoup de personnes et retenir ce que tu entends. Le 'premier danger yien* dra du nord, et dès demain, sous la %ure d'un roumi (i). Celui^à, si tu réussis à l'éliHgner, ce sem avec de Targent. Le second \iendra dans trois jours, des monts du Dal\ra. Celui-ci, tu auras beaucoup de peine à l'éyiter, et, si tu y parviens, ce sera avec l'aide de ton bon cheval. Le dernier viendra du Montararach. Quand il viendra, tu sentiras la terre trem* bler comme au jour de la résurrection, ce jour où Dieu sera kadhi et les anges témoins (3).
Etienne se demandait s'il devait prendre au sé^
(1) Chrétien.
(S) C*e$t-à*(]lre : le Jour où Dieu sera juge. Tes&dit cite textuellement le Korao.
rieux ces sinistres prédicli(His (1). Elles reffrayaient d'autant plus qu'elles n'avaient rien de précis» et qu'il ne savait comment conjurer des événements dont la nature même lui échappait. Cependant Tesàdit reprit la parole :
— Tun'échapperas au plus grand danger qu'en imitant lejerbufdi (2) qui se fraye un chemin sous terre. Celle que tu aimes, elle ne fait pas la fantasia avec toi ; mais, comme toi, elle est soumise à la destinée. Il est écrit que tu lui sauveras deux fois la vie ; alors, si elle s'obstine à se taire, ses larmes parleront pour elle. Garde-toi de confondre la huppe, ce joli oiseau, emblème de la piété filiale, avec l'indifférent et vain étoumeau (3).
(1) Je ne crois pas plus aax derii», et fjr crois même peut-être nuûns que le jeune Étieune. Cependant» je dois dire ici que, me trouvant un soir chez Sidi-fien-AH, ca!d des Ouled-Fers, tribu du cercle d*Ori<ansyille, mon b6te fit venir une femme des Béai- Addès qui ae trouvait de passage dans son douar, afin do me donner le divertissement d'une scène de chiromancie. Fut-ce Teffet du basard, oa la bohémienne» ce qui est excessivement peu probable, était-elle en correspondance avec mes amis de Paris ? Le fait est qu'elle me dit les choses les pins surprenantes, tontes vraies» et, dans leur nombre, il y en avait au moins une qui ne pouvait être connue que de moi seul.
(2) Cest la gerboise, et son nom de gerboise n*est qn'mi dérivé du nom Krtihejerbuali, Ce petit animal habite les terrains crayeux et ne sort de son trou qu'à la brane.
(3) Le caractère symbolique de la huppe a passé de raocieone
Tes&dit se tut. Bien que ses prédictions eussent été présentées sous une forme assez obscure, et qu'elles pussent ne reposer sur rien de réel, elles contenaient un avertissement, et Etienne ne crut pas devoir le dédaigner. Sa mère, sa sœur et Noëmi étant menacées d*un danger, il abandonna aussitôt le dessein qu'il avait formé de quitter la maison de famille. La prudence, à défaut de l'affection, lui ordonnait de demeurer auprès d'elles pour les secourir. Au moment où il se leva, sa détermination était prise, et, enhardi par les dernières paroles de Tesâdit, il ne put s'empêcher d'arrêter sur Noêmi un regard de tendre intérêt qui, répondant à l'émotion secrète de la jeune fille, appela une teinte rosée sur ses joues.
Cependant Marguerite s'était avancée à son tour, et, demeurant debout devant Tesâdit, le front légèrement incliné, eUe la regardait avec les yeux tranquilles et souriants de l'innocence. La bohémienne avait déjà mêlé les grains de blé sur le tamis, mais elle ne les fit pas toucher à la blanche vierge. Nul ne sait ce qu'ils lui apprirent, mais eUe se mit soudain à trembler, comme si elle se fût trouvée en présence
Grèce chez les Arabes. Us prétendent que cet oiseau nourrit ses pareils quand ils sont vieux.
de Tun de ces êtres jusqu'où ne peut s'élever la flamme impure des passions humaines, et qui, par leur nature même, échappent à toutes les prévisions, parce qu'ils sont supérieurs à tous les événements. Marguerite regardait toujours la bohémienne, et ses yeux bleus, armés de douce fixité, finirent par lui faire baisser les paupières. On eût dit que Tesâditne pouvait supporter l'éclat d'un regard qui n'avait rien de terrestre. Cependant, à mesure qu'elle baissait les yeux, Tesâdit s'était dressée sur les genoux. Elle avança les mains, toucha le bord du vêtement de la jeune fille, et, celle-ci, se laissant faire, la bohémienne^ incapable de parler, ou craignant de souiller d'un mot la chaste oreille ouverte pour l'entendre, approcha peu à peu le front de la robe immaculée et y appuya pieusement les lèvres.
— Eh bien, dit Etienne, que ce silence et ces marques de respect intriguaient un peu, ne diras-tu rien à ma sœur?
— Non, monseigneur, répondit Tesâdit en se levant; car, de même que le livre de Marie, mère de Jésus, choisie par Dieu entre toutes les femmes (1), le livre de ta sœur ne contient que des pages blanches. ^
(I) Tesâdit cite encore ici le Koran. Sidna Meryem est en trèsgrande vénération chez les musulmans. ^ 3 ^
LE ROUBfl (i).
Le lendemain matin, la bohémienne était partie, et Etienne repassait encore dans son esprit les étranges prédictions qu'elle lui avait faites, lorsque sa sœur, qui était assise auprès de lui à l'angle de la terrasse, signala à son attention une petite troupe de voyageurs. Le jeune homme, portant les yeux dans la direction que Marguerite lui indiquait, aperçut, de Tautre côté de Toued Dhamous, un indigène à pied, qui descendait vers la rivière. Derrière lui s'avançait un Européen à cheval, tenant au-dessus de
(1) Ce mot^ comme noua T^voius d^à dit, aigniie ehiféttè», Lo» colons établis depuis longtemps en Algérie l'emploient ironiquement peur désigner les nouveaux délMtrqués qui, s^étonnant d& tout ce qu'ils voient, ont ainsi, à leurs yeux, quelque chosft de ri-, dicule.
sa tête une ombrelle ouverte, et, trente pas plus loin, deux autres cavaliers, que leurs blouses grises et leurs bonnets de laine rouge faisaient reconnaître pour des soldats du train des équipages, poussaient devant eux quatre mules pesamment chargées.
Les voyageurs étaient encore tsop éloignés pour qu'on pût distinguer leurs traits. CependantMarguerite n'hésita pas à afQrmer que le premier n'était autre que Maumenèsche. Quant au second, qui cheminait sous son ombrelle avec un air de gravité comique, la jeune fille eut à peine arrêté les yeux sur lui, qu'elle fit une petite moue; et, son frère lui ayant demandé si elle le connaissait, elle haussa légèrement les épaules, et répondit nonchalamment :
— C'est un roumi.
A ce mot, Etienne ne put s'empêcher de pâlir. Bien qu'il sût à quel point les indigènes sont toujours exactement informés de ce qui se passe dans le pays, sans qu'on puisse se rendre compte des moyens qu'ils emploient pour apprendre les nouvelles, le fait de l'arrivée de l'étranger au jour indiqué par la bohémienne lui causa autant de surprise que d'inquiétude, et il se promit à lui-même de pénétrer ses desseins pour les déjouer.
Cependant Maumenèsche avait traversé la rivière, et, pendant qu'il gravissait le promontoire en droite ligne pour arriver plus vite au bordje et annoncer le voyageur, ce dernier cheminait lentement à travers le lit de cailloux, soutenant son cheval qui trébuchait, et qui, par ses faux pas, imprimait toute sorte de bizarres balancements à son ombrelle. Etienne était encore sur la terrasse auprès de sa sœur, occupé à l'examiner, quand Maumenèsche arriva à la porte du bordje. Là, il secoua la poussière de ses pieds, puis, en habitué de la maison qui ne veut déranger personne, il se dirigea vers la chambre du kebbir. n le trouva penché sur une carte de l'Afrique et marquant avec des points rouges les étapes de la route d'Alger à Tombouctou. L'idée d'étaWir un service de caravanes entre nos possessions et le centre du continent préoccupait alors nombre de gens en Algérie, et le kebbir s'était passionné pour cette idée, autant au moins que le commun de ses compatriotes. En voyant entrer Maumenèsche, il suspendit son travail, et, lui adressant un sourire amical, il lui lendit une main, sur laquelle le coureur se pencha pour la baiser.
— Le salut sur toi, Maumenèsche! dit le kebbir
LE SECRET DtJ BONHEUR. 229
en retirant sa main, ainsi que le prescrit le code^ de la ciTilité musulmane.
— Sur toi le salut, monseigneur ! répondit Maumenèsche.
Et il lui remit une lettre dont le directeur des affaires arabes de la province l'avait chargé.
Le kebbir rompit le cachet de la lettre. Elle lui recommandait un a M. Simon, honorable capitaliste récemment arrivé de Paris, qui se rendait au village du Montararach pour y choisir une concession de terres. »
Nous savons que le kebbir connaissait depuis longtemps Maumenèsche, et nous avons de bonnes raisons pour supposer qu'il avait confiance en lui.
— Quel homme est-ce que cet étranger ? lui demanda-t-U. . • ^
— Ah ! monseigneur t répondit Maumenèsche avec un geste de fatigue, ce n'est pas un homme, c'est un mercanii (1). Depuis trois jours que nous avons quitté Alger, il ne cesse de divertir ton serviteur et les gens de sa suite. Je n'ai jamais vu d'être
(1) Marchand. Les Arabes donnent indistinctement ce nom à tous les Européens qui ne remplissent pas de fonctions publiques, et ils ne le prononcent guère qu'avec une affectation méprisante.
plus craintif ! n a peur de tout : des coupeurs de route (1), de la fièvre, des lions, des vipères, des moustiques» des scorpions, de la faim, de la soif, da soleil, de la fatigue, de son cheval, de son ombre et de la rosée des nuits. Il marche avec deux pistolets dans ses fontes et une carabine chargée posée sur sa selle. Son bagage serait plus que suffisant pour aller jusqu'au Soudan. Il a,, dans une grande botte» toute sorte de médicaments, et plus de cinquante ustensiles embarrassants, jusqu'à un filh*e pour son eau, et je ne sais combien de marmites et de casseroles, n ne fait point six pas sans son parapluie, et il couche sous un filet (â) pour se préserver des mouches. Tout le long de la route, il n'a cessé de s'étonner du mauvais état du pays, de la largeur des rivières, de la hauteur des montagnes, de l'absence de population, de la malpropreté des caravansérails ; et il ne se fatigue pas de se comporter au rebours de la sagesse et du savoir-vivre. Si un Arabe lui parle, il lui demande des nouvelles de sa femme ; si un autre s'approche de lui pour lui baiser
(t) Voleurs de grand chemin.
(2) Cest-i dire sons une moostiqiimre, mais M»irmenèscbe n^ regarde pas de si inrès»
la botte» il le laisse faire ; il soufiOe sur sa nourriture ; il crache sous les tentes ; enfin» il offre de l'argent pour Thospitalité (i). Tout mon temps est occupé» avec lui, à le rassurer contre la crainte des ani<> maux féroces» qui ne se montrent jamais pendant le jour, et à l'empêcher de faire rire à ses d^ns les personnes qu'il rencontre. Enfin» tu Tas le voir» monsdgneur» et tu sauras que Maumenèsche n'a pas menti.
Pendant que le coureur parlait» le kebbir hochait doucement la tête» comme s'il se fût dit que ce portrait devait être ressemblant et pouvait malheureusement se rapporter à la plupart des Français nouvellenient débarqués en Algérie. Puis il sortit de la chambre pour aller recevoir l'étranger. Celui-ci venait de mettre pied à terre au seuil de la demeure. C'était im homme d'une quarantaine d'années environ» grand, fort» aux traits communs» à mine légèrement prétentieuse, mais qui semblait d'humeur bteigne et un peu naïve.
— Soyez le bienvenu chez moi^ monsieur» lui dit le kebbir.
(1) Inutile de dire que ces actions passent poqr être des pins grossières aux yeox des Arabes
— Ah ! cher compatriote, répondit M. Simon en serrant énergiquement la main de son hôte, que je suis aise de vous voir ! Voilà trois jours que je n'ai rencontré une figure civilisée dans ce pays. Beau pays, cher monsieur ! superbe pays ! mais bien mal cultivé, n'est-ce pas? Je suis vraiment honteux, reprit-il, de vous embarrasser de ma personne, mais on m'a dit, à Alger, que vous seul pourriez me faciliter mes petites affaires. Au surplus, je^ne vous dérangerai que le moins possible.
Le kebbir répondit que M. Simon pouvait demeurer chez lui aussi longtemps qu'il lui plairait, puis il l'introduisit dans sa maison. Les nègres, en ce moment, servaient le déjeuner, et toute la famille était réunie dans la salle à manger, de sorte que la présentation de l'étranger fut aussitôt faite. En se trouvant ainsi en présence de femmes gracieuses et belles, M. Simon se mit soudain en frais d'amabilité.
— Je commence par vous demander un million de pardons, mesdames, s'écria-t-il en s'asseyant à table, de me présenter devant vous en costume de voyage; mais je ne m'attendais pas à trouver dans ce désert ime si belle compagnie. Si ce n'étaient
cette cour mauresque et ces noirs silencieux, on se croirait à Paris, mon cher hôte. Il ne vous manque ici aucune des douceurs de la vie. C'est véritablement prodigieux !
Marguerite écoutait le roumi et le regardait manger en souriant, car il avait grandïaim et tordait les morceaux avec une voracité de chacal. Sa mère, plus habituée à rencontrer toute sorte de gens, et qui ne s'étonnait de rien, au surplus, le servait avec son affabilité ordinaire ; Noêmi ne lui accordait qu'une attention médiocre; mais Etienne, mis en défiance par la bohémienne, ne le perdait pas de vue et pesait chacun de ses mots.
Tout en mangeant, M. Simon continuait à parler, et ses discours ne roulaient absolument que sur luimême. On eût dit, à Fentendre, qu'il n'y avait que lui d'intéressant dans toute la création. Il apprit à ses hôtes qu'il était marié, mais qu'il n'avait pas d'enfants, ce qui ne laissait pas de le chagriner quelque peu ; car il avait gaj^né dans les affaires une belle fortune, et il lui déplaisait de la léguer un jour à des collatéraux. Cela ne l'empêchait pas d'employer tous ses soins à la faire valoir. — Je possède à Paris, reprit-il, une maison de
location; j'ai, de plus, de grands intérêts dans quelques hauts fourneaux de la Belgique ; enfin, je conunandite à Marseille une entreprise de transiL Ce qui m*a donné l'idée de faire un voyage en Afrique, c'est que, depuis longtemps, 'je Toolais employer mes économies à acquérir une exploitation rurale ; mais les terres coûtent cher en France,, et je suis de ceux qui ont foi dans l'avenir de l'Algérie. Les journaux m'ayant appris que l'administration s'occupait de créer un port sur cette côte,, j'ai pensé que ce ne serait pas une mauvai^ spéculation de mettre en culture un domaine quelconque dans les environs. Le coton doit venir merveilleusement sur le littoral, et, si l'oû peut expédier ses récoltes directement d'ici à Marseille, on doit réaliser, tôt ou tard, de beaux bénéfices sur les produits de sa plantation. On m'a dit, à Alger, que je trouverais d'excellentes terres auprès des vôtres. Si eUes sont à ma convenance, je tâcherai de m'en rendre acquéreur, moyennant une centaine de mille francs. Cinquante mille suffiront pour bâtir une ferme et pour les frais de premier établissement. Une fois que le domaine sera défriché, je rentrerai en France, et je ferai diriger mon exploi-
tation par un régisseur. N'est-ce pas là une bonne idée?
Le kebbîr avait écouté l'étranger avec une certaine inquiétude. Il lui répondit :
— Je ne crois pas, monsieur, qu'il vous soit possible de trouver un lot de terre suffisant pour créer un domaine dans les environs du village. Il s'y trouve un grand nombre de parcelles cultivables ; mais elles sont séparées les unes des autres, et ne peuvent être appropriées qu*à la petite culture. C'est tout au phis si elles feraient des jardins maraîchers •
— Je sais cela, reprit l'étranger. Aussi, n'ai-je pas l'intention de m'installer auprès du village. C'est près de vous, sur cette côte élevée qui borde la mer, que j'espore trouver ce qui me convient. Les terres, en cet endroit, m'a-t-on dit, sont légères, bien abritées et sablonnenscs ; comme telles, elles semblent faites exprès pour la culture du coton.
— Mais, monsieur, reprit le kebbir en p&lissant, vous me paraissez ignorer que ces terres ne sont pas vacantes. Elles appartiennent à la tribu des Beni-Haoua.
•— £h 1 je le sais, fit le roumi de Tair d'un homme
23e LE SECRET DU BONHEUR.
que l'on n'a jamais pris au dépourvu. Mais, comme tous les Arabes, tos yoisins sont très-paresseux et routiniers, ils cultivait mal, ils ne savent pas tirer parti de leurs bruyères. Aussi, l'administration a-t-elle résolu de les déposséder. Ob ! elle ne leur enlèvera pas, pour cela, les moyens de vivre, repritil avec bonbomie. EUe leur donnera un territoire de mêmes dimensions, mais plus reculé, vers le Sud ; du cAté de Tiaret, m'a-t-on dit. Au surplus, cela n'est pas mon aflhire.
A ces mots, prononcés négligemment, comme s'ils avaient été l'expression de la chose la plus légitime, tous les auditeurs du roumi se regardèrent avec tristesse. Le kebbir surtout était péniblement affecté. Après quelques secondes de réflexion, employées à maîtriser ses sentiments secrets^ il répondit :
-— J'ignorais cette résolution de l'administration, et, si je l'avais connue, je l'avoue, je Faurais combattue de toutes mes forces. Il y à sans doute quelque vérité dans ce que vous avez dit au sujet du caractère des Arabes : les Arabes n'ont pas les mêmes idées que les Européens sur le travail, et, leurs outils étant moins perfectionnés que les nôtres, le
rendement de leurs terres est toujours inférieur à celui du sol cultivé par les colons intelligents. Mais ce n'est point une raison, selon moi, pour qu'on prenne le droit de les promener partout l'Algérie, sous prétexte de routine et de paresse. La justice est la justice. Nul n'a de comptes à rendre de ce qui lui appartient. Que diriez-YOUs si l'on vous obligeait à troquer ces hauts fourneaux que vous possédez contre une lande ou une carrière, soi-disant parce que vous n'en savez pas tirer un bon parti ? Sous la domination turque, il est vrai, les tribus étaient à la merci du dey, qui les déplaçait au gré de sa politique ou de son caprice. Il n'y avait pas plus de garanties en Algérie pour les biens que pour les personnes ; mais sommes-nous venus ici pour continuer le despotisme des Turcs ? et nous qui nous vantons d'être le peuple humain et généreux entre toutes les nations de la terre, devons-nous imiter les excès de pouvoir des Anglais dans l'Inde, et traiter un peuple soumis, qui ne demande qu'à vivre en paix sous nos lois, avec la sécheresse de cœur et le féroce esprit de calcul des Américains ? Si je vous parle ainsi, monsieur, ce n'est point que je veuille vous rendre responsable des abus qui se commettent en Afri-
que (1) ; c'est que je n'ignore pas que nombre de gens gourmandent l'administration, qui, selon eux, porte un intérêt trop vif aux Arabes. A les entendre» le seul moyen de coloniser l'Algérie, serait de mettre la main, pour les leur donner, sur toutes les terres' des indigènes, et de refouler dans le désert» dût-il y succomber de privations et de misère» le peuple qui les gène, et dont les propriétés sont garanties par les traités. Si on les écoutait, ces colo« nisateurs intéressés, nous qui, dans tous les temps» nous sommes annoncés comme les défenseurs des nationalités opprimées, on nous verrait commettre ici autant d'abus que nous en combattons chez les autres. La même épée qui s'est levée pour affranchir les Américains, les Grecs, les Belges et les Italiens se tournerait contre les Arabes. La France enfin, re« niant son passé, cesserait d'être ce qu'elle a toujours été : l'espoir des persécutés, le refuge des proscrits, la nation équitable, hospitalière par excel-
(1) Ces abus, qui n'étaient que trop nombreux en 1860, ont été heureusement supprimés par lo sénatus-consulte du mois de mars 1863. En déclarant les tribus propriétaires des territoires dont elles ont la jouissanpe traditionnelle, le sénatus-consulte a fait acte de parfaite politique et do Justice. Gr&cc à Dieu, les excès et la plupart des maux trop réels signalés dans la suite de cette étudo ne pourront plus se représenter en Algérie.
lence, pour descendre peut-être jusqu'au niveau de la Russie. Monsieur » pardonnez-moi de m'exprimer avec cette chaleur, mais ce sujet est de ceux que je ne puis envisager froidement.
— Eb ! bon Dieu ! cher monsieur, répondit le roumi après quelques secondes de silence, qui se serait attendu à vous voir, vous, colon de ce pays, prendre ainsi la défense de vos ennemis naturels f
^- Les Arabes ne sont pas mes ennemis, reprit le keibbir. Je les aime fort, au contraire, et je ne me «erais pas établi dans leur voisinage si mon installation avait dû causer le moindre préjudice au dernier d*entre eux. Je tiens mes terres d'un homme qui me les a vendues librement, qui s'est même estimé heureux de me rencontrer pour tirer un bon prix de son domaine ; et je regarde comme un devoir de rendre justice à ses coreligionnaires. Ce sont pour la plupart de très-honnêtes gens, je vous le jure. Vous le reconnaîtrez, si vous avez afTaire à eux.
— Mais enfin, ce sont des Arabes, s'écria le roumi, c*est-à^re des gens indignes de tout intérêt ! des barbares !...
— Vous les jugez avec prévention, répondit le kebbir. Si vous ne les estimez pas, c'est que vous ne
les avez point combattus. Les Arabes ne s ont pas exempts de vices ; mais sommes-nous parfaits en Europe ? H y a des criminels parmi eux ; mais en a-t-il jamais manqué chez nous ? Leur morale n'est pas la nôtre, J'en conviens ; elle n'en a pas moins une incomparable grandem* ; et je crois me montrer Tami démon pays en souhaitant à mes compatriotes quelques-unes de leurs vertus.
— Ah ! quant à leurs vertus, reprit le roum\, je crois que vous aurez quelque peine à me les faire admettre. Je ne suis pas depuis longtemps dans le pays, mais je connais les événements qui s^y sont passés. Les Arabes abhorrent les chrétiens. Ce sont des gens sans foi ni loi. Enfin, ils sont les plus cruels de tous les hommes...
— Monsieur, interrompit le kebbir, qui faisait de très-grands efforts pour rester maître de lui-même, je ne sais si je manque de bon sens et d'esprit de justice, mais il me semble qu'il n'est rien de plus attristant que le fait d'un peuple vainqueur dénigrant, de parti pris, un peuple vaincu. Les Arabes, depuis quelque temps surtout, sont accusés avec violence. Les malheureux ! ils n'ont pas de journaux pour se défendre ! Cela m'est un motif de plus de
les soutenir en toute occasion. Sachez qu'ils n'abhorrent pas plus les chrétiens que les chrétiens ne les détestent. Il y a entre les deux races réciprocité de sentiments. Quant à leur manque de foi, je vous crois mal instruit : les musulmans n'ont que trop de foi ; la preuve, c'est que la foi, bien plus que le sentiment de la nationalité, les pousse à répudier nos usages. Quant à leur cruauté, permettez-moi de vous demander quel est le peuple, même parmi les plus fiers de leur civilisation, qui ne se soit jamais déshonoré par des actes de cannibales. Faut-il vous rappeler les massacres commis par les Espagnols au Pérou, au Mexique, en tous lieux oii leur fureur était décuplée par l'inquisition ? Vous parlerai-je des atrocités commises par les Anglais en Irlande, dans l'Inde, et chez eux-mêmes, lors de leur changement de religion ? Les Russes vous semblent-ils humains ou cruels, en Pologne ? Et nous-mêmes, si fiers de nos sentiments généreux, sans rappeler tant de crimes commis à l'égard des Yaudois, des Albigeois, des juifs, des protestants ; tant d'autres qui souillèrent nos mains, plus récemment, dans nos discordes politiques ; pensez-vous que nous ayons toujours, en Afrique même, fait la guerre avec hu-
142 LE SËCRËT du fiONHËUR.
manité ? H y a, selon moi, qaelque chose de supérieur à la glorification quand même de sa patrie, c'est la vérité. Dites donc, si vous vouiez, que, de toutes les créatures qui peuplent la terre, l'honmie est la plus cruelle, car elle est la seule qui verse le sang, non-seulement pour se nourrir, mais pour la satisfaction de ses intérêts, de ses passions et la propagation de ses idées ; dites que, avec des raffinements inconnus aux tigres, Fhomme ne se contente pas toujours de verser le sang, mais qu'il se plaît à torturer souvent la chair de ses victimes jusque dans la dernière fibre i dites que, toutes les fois qu'un despote aspirera au rôle de bourreau, il sera sûr de trouver des valets pour l'y encourager et pour l'y aider, et que la civilisation sera malheureusement toujours impuissante à maîtriser l'affreux zèle des ducs d'Albe, des Pizarre, des Jeffrys, des Basville, de tant de monstres qu'il me répugne de citer, car il me semble que leurs noms souillent mes lèvres ; dites enfin que, de toutes les horreurs du monde, la guerre est la plus funeste, et qu'il faut, en principe, détester la guerre, car la plus légitime ne vît que de la mort, après tout I Mais cessez d'accuser ici les seuls Arabes de cruauté, ou les pierres teintes de
leur sang trouveraient une voix pour vous répondre. Je parle de ce que j'ai vu !
— Itfon Dieu ! mon cher monsieur, reprit le roumi, qui commençait à se sentir un peu embarrassé.de ^on rôle» que les Arabes soient cruels ou non,, cela m'est fort indifférent, je vous assure, et je n'ai fait, en les accusant, que répéter ce que tout le monde ditt Vous paraissez les aimer beaucoup, et vous avez sans doute de bonnes raisons pour cela. Moi, je ne les aime ni ne les déteste. Je ne les connais pas, d'ailleurs, et je ne demande pas mieux que d'être édifié h leurégard. Ainsi, à votre avis, les Arabes sont donc sans défaut ?
«-^ Us ont de très-grands défauts, au contraire, répondit le kebbir. Us sont hommes, et, comme tels, soumis à toutes les imperfections de l'huma* nité. Ce qui fait que je m'intéresse aux Arabes, com mêle font, au surplus, tous ceux qui les con-* naissent, c'est que d'abord, étant ici les maîtres, les Français, selon moi, doivent s'y montrer généreux; ensuite, c'est que les Arabes, ignorants, illettrés, sont placés vis-à-vis de nous, si bien armés par la civilisation, comme des enfants en présence des hommes, et que le devoir des hommes n'est pas de
se jouer des enfants, mais de les instruire, de les . protéger, de les élever jusqu'à eux.
— Mais,. s'il en est ainsi, s'écria le roumi, la France n'a que faire d'attirer ici de nouveaux colons, et désormais la colonisation pourrait s'opérer par les seuls Arabes.
— - C'est presque mon avis, répondit le kebbîr.
— La France même, reprit le roumi, peut renvoyer dans la mère patrie tous ceux de ses enfants qui sont venus s'installer en Algérie, et partage* leurs terres entre les indigènes.
— Non. Ce serait aller, beaucoup trop loin, dit le kebbir. En toute chose, il ne faut point dépasser le but. D est ici des droits acquis. On doit les respecter, comme partout. La France ne peiit favoriser les Arabes au détriment des Européens; elle doit leur appliquer à tous la même loi de justice. L'intérêt que je porte aux Arabes né m'aveugle pas à ce point de me faire oublier au prix de quelles privations, de quels sacrifices et grâce à quelle touchante résigna* tion, un certain nombre de nos colons ont conquis leurs propriétés. Ces propriétés sont sacrées. Le voisinage des colons, d'ailleurs, s'il a ses inconvénients, a le bon effet d'instruire les Arabes, d'exci-
t.E SECRET DU BONHEUR. 245
ter leur émulation, de . les amener peu à peu à notre niveau. Les Arabes ne peuvent se maintenir en Algérie qu*à la condition de nous . égaler un jour en civilisation; ils le. savent, et, quoique chex eux presque toutes les habitudes de la vie d^ififèrent des. nôtres, ils s'efforcent d'y parvenir, La plupart des Beni-Haoua; qu'on veut déplacer, ont commencé depuis longtemps à se servir de nos instruments de culture; leurs bestiaux sont mieux soignés que ceux des tribus voisines; enfin, le plus grand nombre d'entre eux parle notre langue; ce serait peu de chose pour des chrétiens; pour des musulmans, c'est beaucoup. Le^ jour où ils seraient reconnus propriétaires définitifs de leur territoire, où, avec tous leurs coreligionnaires, ils jouiraient en Algérie des mêmes droits que les Français, rassurés sur nos intentions et se sentant enfin maîtres chez eux; j'en suis certain, ils redou-: bleraient d'efforts pour améliorer leurs terres, et la France trouverait en eux les colons les plus dévoués et les plus durs à la fatigue, car ils ont cet immense avantage sur nous, de ne point souffrir du climat; '* • — Mais enfin, cher monsieur, reprit le roumi, on
ne peut cependant faire entrer des Bédouins dans te grande famille française !
^- On y a bien iniroduit succesalyement des Bre* tozm» des Basques, des Flamands, des Allemands, des Corses et tout dernièrement des Italiens !
«M Bon! mais ces peuples suivent notre relIgioiH répliqua le roumi, et les musulmans la dét^tent. Avec la meilleure ? olonté du monde, il est absolu* ment impossible de donner à des musulmans les mêmes droits qu'à des chrétiens !
'^ Pourquoi? demanda le kebbir. La Révolution ne IVt^elle pas Mt pour les juife? Eh quoi lesinu* sulmans, qui révèrent le Christ comme un prophète, méritent--ils moins d*ètre émancipés que les descendants de ses meurtriers?
Le roumi ne trouva rien à opposer à cet argument, et, le déjeuner étant terminé, le kebbir se leva de tablée Pendant toute la durée de la discussion, sa femme et ses enfants avaient gardé le silence, mais leurs r^ards montraient surabondamment à quel point ils sympathisaient avec lui. Etienne surtout avait eu quelque peine à se contenir devant certaines allégations de l'étranger, et il ne fallut rien moins que le respect filial pour Tempècher de cou-
per la parole à son pèro. Llntérèt qu'il prenait à la discussion nerempèchait pas cependant de chercher à deviner comment la présence du roumi pouvait constituer un danger pour sa famille; et, ne découvrant rien à cet égard» il commençait à se reprocher la confiance qu'U avait accordée aux prédictions de la hobémienne» lorsque certaines paroles de son père lui rendirent ses appréhensions.
Le kebbir» en se levant de table» avait pris la main du roumi et s'était excusé de sa vivacité.
-^ Vous êtes ici» monsieur, lui dit-il, dans le pays de la discussion. Chacun à son idée sur l'étemel sujet de la colonisation, et s'efforce tant qu'il peut de . la défendre. Gela nous fait oublier parfois la déférence que nous devons avoir pour les personnes qui noua font l'honneur d'accepter l'hospitalité de notre foyer. Malgré la passion que je vous ai montrée, croyez bien que je m'estimerai heureux de vous aider dans votre recherche, et, si je ne puis vous décîder à choisir une concession dans quelque autre partie de la province, tant que vous serez sous mon toit, vous pourrez être sûr de ne courir aucun
danger.
Ces paroles, qui avaient pour but de tranquilliser
M. Simon, n'eurent d'autre résultat que d'exciter en lui une grande peur. Le seul mot de danger lé fît frémir. Il se voyait déjà sous les couteaux des Bédouins.
— Comment! Qu'entendez-yous par là? balbutiat-il. On m'avait dit que le pays était' en paix.
On vous a dit la vérité, reprit le kèbbir. Hais, depuis quelques jours déjà, j'ai appris qu'il y avait une sourde émotion dans la tribu des Benî-Haouâ. Je ne savais à quelle cause l'attribuer ; ce que vous ni*avez dit des intentions de l'administration me l'explique. Si l'on rêvait de vous déposséder de vos biens, il est probable que vous donneriez quelques faibles signes d'inquiétude. Les gens dont vous voulez cw/^«t;cr les*, terres — le kebbir souligna le mot avec intention — ne peuvent vous voir d'un bon œil. Ne dites donc point ici qui vous êtes, ne parlez à personne du motif de votre voyage, où vous pourriez vous attirer de grands embarras.
— Mais, malheureux que je suis! s'écria M. Si-, mon changeant de couleur, non-seulement je ne l'ai caché à personne , mais je l'ai crié sur les toits, le motif de mon voyage ! Tout le monde le connaît à Alger. J'en ai causé plus de dix fois avec le guide qui m'a conduit chez vous, et je l'ai con-
fessé à tous les gens que j'ai rencontrés sur la route.
— Vous avez eu le plus grand tort, reprit le kebbir . Je ne crains rien de Maumènèsche ; pour lui comme pour tous les Arabes, le silence est une qualité de nature. Mais je ne réponds pas des gens qui, probablement, ne se sont trouvés sur votre passage <[ue dans rintention de vous faire parler.
— Vous disiez, objecta piteusement le roumi, que les Arabes avaient des vertus, qu'ils n'étaient pas du tout cruels, qu'ils étaient très-reconnaissants du bien qu'on leur fait.
— Oui. Mais, s'ils sont reconnaissants du bien, ils ne pardonnent jamais le mal.
— Mais, s'il en est ainsi, je retourne à Alger tout de suite! reprit M. Simon, avec un soubresaut de
terreur. :
— Cela ne vous préserverait de rien, dit le kebbir. La meilleure chance que vous ayez pour vous tirer d'affaire, c'est de demeurer avec moi.
. — Les voilà donc, s'écria tout à coup M. Simon, ces Beni-Haoua si charmants que vous me vantiez tout à l'heure ; ces gens dont on devrait s'empresser de faire des Français !
— Je crois pouvoir répondre des Beni-Haoua, dit
iSO LE SBGRBT DU BONHEUR»
le kebblr. Mais» dans tons les pays du mcmde/ il se trouve des gens qui ne YÎTrat que du désordre et se ]dacent au-dessus des lois. A la moindre agitation,, on les voit sortir de dessous terre. Je ne réponds pas de oeux-là. Os laTont qu'une tribu méeontente» si elle ne les tààe pas dans leurs desseins, pourra fort bien fermer les yeux pour les laisser fitfre. Qui me dit, maintenant, que déjà, partis de divers cAtés, ils ne sont pas en route pour tenter quelque méchante entreprise? Ah! monsieur, je n*ai pas de reproches à TOUS faire, mais que de mal vous pouvez causer!
Les femmes, heureusement, avaient quitté la salle» Noémi n'entendit donc pas les dernières paroles dn kebbir, qui n'auraient pas manqué de la fdre trembler pour son père; mais Etienne comprit alors à. quels événements possibles la bohémienne avait fait allusion, et, rougissant un peu, il s*cmpressa de raconter ce qui s'était passé entre elle et lui, ne supprimant de sa relation que ce qui avait rapport an roumi et à ses propres sentiments pour la fille du capitaine.
Le kebbir tressaillit en entendant le récit de son fils et le blâma d'avoir laissé partir ta bohémienne avant qu'il pût l'interroger.
^^ Est-^ce que vous croyez aux devins ? lui demanda M. Simon.
— Fort peu, monsieur» répondiUl. Mais je crois que les Arabes sont toujours parfaitement rensei-* gués sur ce qui les intéresse. La soi-disant prédiction de cette femme des Beni^Addës, rapprochée de Vagitation qui règne chez nos voisins, en est une preuve. Elle a dit que de grands dangers menaçaient nos amis et ma famille, et, si elle Ta dit, elle le sait.
— Mais enfin, s'écria M. Simon affectant, pour se rassurer, une confiance qui était bien loin de son cœur, que peut-on tenter contre nous? Q y a une garnison à douze lieues d*ici, à Gherchell; une autre à Tenez; une autre à Orléansville; une encore à Milianah. Nous sommes, pour ainsi dire, entourés de troupes; les Arabes, s'ils voulaient tenter le moindre coup de main, seraient donc écharpés dans les vingt*quatre heures. Ils doivent le savoir. Moi, je ne crains rien.
— On voit bien, cher monsieur, reprit le kebbir, que vous n'avez jamais eu affaire aux fils du ipro* phète ; sans cela, vous ne parleriez pas ainsi* Croyezvous que, s'ils sont décidés à quelque violence, ils vont nous envoyer une façon de héraut d'armes
pour nous déclarer la guerre ; puis, en plein jour, s'avancer contre nous, en rase campagne, tambours en tête et enseignes déployées ? Ce n'est pas précisément de cette manière que les choses se passent quand une tribu se soulève, ou plutôt, car je ne crois pas que nous ayons rien de tel à redouter, quand une bande de coupeurs de route s'est mise en inarche pour une expédition. Écoutez. Ha maison serait-elle littéralement entourée d'un cordon de soldats, se touchant coude à coude, ils trouveraient moyen de se faufiler au milieu d'eux. Par quelque nuit obscure, sans que le moindre bruit signalât leur approche, tout à coup vous les reconnaîtriez à vos jcôtés. Le serpent ne glisse pas dans l'herbe avec une agilité pareille à la leur. Vous les attendez ici, ils sont là. Avant que vous ayez le temps d'ouvrir les yeux, l'idée de pousser un cri, vous expirez sous leurs couteaux. Puis, le crime commis, ils s'évaporent. Le flocon de fumée est plus facile à saisir dans l'air que ces meurtriers sur le sol. Quelquefois c'est par l'incendie qu'ils débutent, et d'habitude ils finissent par pillage. Telles sont les façons de procéder des voleurs de grand chemin, dans ce pays* — Eh bien, j'ose affirmer qu'elles sont on ne peut
plus encourageantes ! s'écria M. Simon verdissant de peur. Si nous demandions des renforts à Alger ? — A quoi bon ? répondit le kebbir. Quand les secours arriveraient, le coup serait fait. Et puis Tautoriié a parfois la main un peu lourde ; et, malgré ses bonnes intentions, elle peut frapper en aveugle. Mieux qu'elle, je Tespère, je saurai trouver les coupables et décourager leurs desseins. Nous devions aller au camp aujourd'hui; on nous y attend, nous allons partir. Nous avertirons nos amis et les engagerons à se tenir sur leurs gardes ; puis, c'est là le plus important, nous irons sonder les dispositions des Beni-Haoua. Encore une fois, je ne, crois pas qu'ils entreprennent jamais rien contre moi, ni même qu'ils me laissent attaquer sans me défendre; mais il est d'autres gens qu'ils peuvent ne pas se croire tenus de secourir. Cette menace d'un danger venant du Dahra, que la bohémienne a faite à mon fils, ne me plaît pas. Les Sbeah, habitants du Dahra, sont les pires mécréants de la terre. Ceux-là ne respecteraient rien ici, et, même avec le secours de mes voisins, je ne serais pas certain de préserver ma maison, s'ils avaient résolu de Tincendier. Allons! voilà la paix sortie d'ici, et pour longtemps
25i • LE SECRET DU BONHEUR.
peut-être !... Vous nous accompagnerez, mon* sieur, et, chemin faisant, vous trouverez Toccasicwi de jeter un coup d'oeil sur les terres qui vous tentent si fort.
— Cher monsieur ! s'écria le roumi, je vous donne ma parole d'honneur qu'elles ne me tentent plus. Mais, dites-moi, pourquoi, vous qui n'avez rien fait à ces Sbeah, craignez-vous qu'ils ne s'abattent sur votre demeure ?
— Je redoute les Sbeah, répondit le kebbir, poiîr tous ceux qui se trouvent à la portée de leurs couteaux.
— Comment ne détruit-on pas jusqu'au dernier de tels misérables ? demanda M. Simon.
— Il est plus sage et plus humain de les civiliser, répliqua le kebbir. Mais nous n'avons plus de temps à perdre. Etienne, va prévenir ta sœur et son amie que nous les attendons,
— J'ai des armes, dit le roumi en claquant des dents. Faut-il les prendre ?
— Non. Vous ne courez aucun danger pendant le jour, dit le kebbir. Mes armes, au surplus, soit dit sans vous offenser, valent un peu mieux que les vôtres.
— Comment! des pistolets du capitaine Coït? une carabine Devismes ?
— ^ Mes pistolets, à moi, dit en souriant le kebbir, viennent du capitaine Dieu. Ils se nomment Foôewsance au devoir et la justice. Quant à ma carabine qui provient du même ouvrier, elle a fait plus de conquêtes à elle seule que toutes les armes du monde.
— Comment se nomme-t-elle donc ? demanda le roumi.
Le kebbir leva les yeux au ciel et répondit :
— La persuasion.
l'aveu.
Il était environ deux heures quand la petite troupe quitta le bordje, suivant un sentier pratiqué au sommet de la côte, et se dirigeant vers Fembouchure du Montararach. Le kebbir s'avançait le premier, monté sur la jument alezane dont il se servait d'habitude. Marguerite et Noëmi se tenaient à quelques pas derrière lui, causant avec Etienne, qui maintenait son fidèle Salem entre leurs mules. H. Simon venait ensuite, discutant avec Maumenèsche. Ourida fermait la marche, assise sur un âne, et enveloppée jusqu'aux yeux dans sa moulaïa.
Maumenèsche, n'ayant pour le moment rien de mieux à faire, s'amusait à tourmenter M. Simon.
— Bonnes terres, monsieur (1) ! lui disait-il, — îl aurait mieux aimé mourir que de donner du monseigneur à un mereanti. — Bonnes terres ! Le coton y Tiendrait tout seul, comme les scorpions sous les cailloux.
— Est-ce qu'il y a des scorpions ici? demanda M. Simon.
— n y en a partout, monsieur, répliqua Maumenèsche ; mais ce sont les leffâ surtout qui abondent sur cette côte.
— Qu'est-ce que les leffâ? dit M. Simon.
— Ce sont de tout petits serpents, que vous autres Français nommez des vipères. Elles ont dès cornes sur le front, et, quand il fait très-chaud, comme aujourd'hui, elles s'étendent dans les sentiers, au soleil. De loin, on les prendrait pour des brins de baguettes. Mais il faut se* garder de marcher dessus. Leur piqûre donne la mort en moins d'une minute. Ce sont de très-mauvaises bêtes, monsieur.
— Comment ne crains-tu pas d'en rencontrer quelqu'une, demanda M. Simon, toi qui marches toujours nu-pieds ?
(1) Si en arabe. C'est la contraction de sidù
ns LE SECRET DU BONHEUR.
— Les leffàse sauvent devant moi, dit Maunienès* che. Elles saventqnejesuiscousind*unalssaoua,et les alssaoua mangent les vipères,
— Quel conte me fais-tu là I dit M. Simon blè^ missant.
— Monsieur, je ne te fais pas de contes, répondit Maumenësche. Chacun sait que les aïssaoua mangent, non-seulement des vipères, mais encore des scorpions, du verre pilé, des poulets vivants, de grosses araignées, et toute sorte d'autres choses répugnantes (I).
— Pouah I fit H. Simon ; mon hôte, qui soutient si bien les Arabes, s'est bien gardé de me parler de celai
— Ça ne fait rien, reprit Maumenèsche. Quoiqu'elles contiennent beaucoup de vipères, les terres des Beni-Haoua sont très-bonnes, et, si toute cette
(0 La secte religieuse des aIsBaoua ne donne plus que de trèsrares représentations à Alger. J'ai eu la chance d'assister à Tune d'cUcR. Il serait difficile de se figurer une scène mieux faite pour vous (.'^goûter de toute espèce d'aliments. Ce que Maumenèsche ne dit pas, c'est que, non contents d'avaler les botes et les objets les plus répugnants, les aïssaoua promènent leur langue sur dos pelles chauffées à blanc et se contorsionnent en hurlant pendant des heures entières. J*en ai vu quelques-uns mAcher et avaler dos feuilles de figuier de Darbaiio hérissées d'épines brûlantes l D'autres mangeaient du drap, des lambeaux de burnous t
côte était moins malsaine, on voudrait y passer sa vie.
— Comment! cette côte est malsaine ? dit M. Simon.
— Extrêmement, monsieur, dit Maumenèsche avec une imperturbable gravité. La fièvre y dure toute Tannée, surtout pendant les chaleurs. Et l'eau est comme empoisonnée; car, tu as pu le remarquer, monsieur, les sources sont toutes pleines de lauriers.
— Mais alors, dit M. Simon, comment les habitants du bordje et les Arabes, qui respirent cet air et boivent ces eaux, se maintiennent-ils en bonne santé ?
— Ils sont acclimatés, monsieur. La fièvre ne peut rien sur eux. Et, quant à Feau, le kebbir a des puits dans son jardin, elles Arabes, tu le sais, ne s'abreuvent que de café.
Ce dernier mensonge était d'autant plus impudent, que, à Texception des chefs et des habitants des villes, les Arabes, contrairement à l'opinion reçue, ne boivent Jamais de café. Mais Maumenèsche ne craignait pas d'être démenti par le roumi, et, ayant résolu de faire tout ce qu'il pourrait pour le
renvoyer du pays, il cherchait dans son imagination le moyen de lui inspirer de nouvelles craintes.
Cependant la petite troupe venait d'atteindre l'un des affluents du Montararach. La rivière avait environ soixante pieds de large, et elle décrivait une grande courbe en descendant des hautes montagnes. Son lit, dans toute son étendue, était tapissé de lauriers d'égale hauteur ; la brise se jouait dans leurs rameaux, et les rayons du soleil coulaient par-dessus. On eût dit une rivière de roses qui s'en allait languîssamment vers la mer. Des chèvres noires broutaient sur ses bords; l'onde invisible chantait à petit bruit en s'écoulant entre les pierres, et un troupeau de vaches la traversait, conduit par un Arabe aux jambes nues. Cet Arabe, en marchant, jouait sur son hautbois un de ces airs tendres et lents qui font rêver, ressemblant à des plaintes ; et, se mêlant à cette brise, aux chuchotements de cette eau courant sous les fleurs, à ce beau ciel, à ces rayons, ce hautbois exhalait de si doux soupirs, des accents si passionnés, qu'il vous saisissait toiit le cœur.
Etienne et ses compagnes s'étaient arrêtés devant ce paysage arcadien, sur lequel le chant du
hautbois répandait une sorte de mélancolie pleine de charme. Mais le roumi, parfaitement insensible aux harmonies de la nature, n'y voyait rieh que les lauriers poussant dans l'eau, l'emplissant de leurs feuilles tombées et exhalant sous le soleil une odeur d'amande énervante.
— Le fait est, se dit-il, que cette terre ne peut ^tre saine ; elle est capable d'infecter toute la contrée quand on y mettra la pioche.
— Vois-tu, monsieur, reprit Maumenèsche jouissant intérieurement de l'efifet de ses hâbleries, ce pays-ci, il est très-bon pour les Arabes, mais beaucoup moins pour les hommes du Nord. Sur dix qui viennent y planter leur tente, il y en a huit qui laissent leurs os dans la terre, la première année. Par exemple, les deux autres se portent très-bien. Vois le kebbir et sa famille. Si ce n'était l'impôt de la panthère, que de colons seraient déjà enterrés ici!
— Comment ! l'impôt de la panthère ? dit M. Simon en faisant un grand soubresaut.
— Sans doute ! reprit Maumenèsche. Ignores-tu que cette bête est très-vorace ? Elle attaque rareifient les hommes, si ce n'est pendant la nuit, et encore, quand elle ne rencontre rien de plus dé-
licat à manger. Elle préfère les bœufs, les chevaux, les moutons, les chèvres, et elle en fait une terrible consommation. Elle pe se contente ,pas de tuer l'animal nécessaire à son repas, elle déchire tout ce qui passe à portée de ses grosses pattes. Elle grignote un petit morceau des uns, boit une tasse ou deux du sang des autres, et traîne dans $on repaire la proie qui flatte le plus son goût. Cette prodigalité fait qu'une panthère coûte très-cher à nourrir, quelque chose comme deux cents douros chaque mois (1), et il n'en manque pas dans ce canton.
Ces histoires, qui n'étaient au fond qu'un « subtil mélange de vérités et de mensonges, » récréaient excessivement peu M. Simon. Pour beaucoup, maintenant, il aurait voulu se trouver à Paris, dans sa maison de location, et la crainte des Sbeah, des scorpions, des vipères^ des panthères,, de l'eau empoisonnée, sans compter la terreur de la fièvre, lui causaient une sorte d'agacement des plus douloureux. Cependant, malgré sa candeur, il était Parisien, et , comme tel , se méfiait un peu des plaisanteries et des badinages. L'idée que le coureur
(1) Le douro vaut 5 francs 50 centimes.
pouvait s'amuser à ses dépens lui vint à l'esprit, et, profitant du moment où celui-ci était allé stimuler le petit âne d'Otirida, resté en arrière, il s'approcha d'Etienne, qui continuait à causer avec les jeunes fiUes, et lui demanda, sans préambule, ce qu'il pensait de Maumenèsche.
— Maumenèsche ? répondît Etienne, qui, n'étant pas au courant de ce qui s'était passé entre le guide et M. Simon, ne vit dans cette question que l'expression d'une curiosité banale. — C'est le plus honnête homme que je connaisse.
Ce brevet d'honorabilité si nettement donné à l'Arabe eut pour effet de redoubler l'anxiété de M. Simon.
— Et... diles-moi, monsieur, reprit-il, est-il vrai qu*il y ait quelques panthères dans ce pays ?
— Des panthères ? répondit Marguerite. Oui, monsieur. Elles se tiennent là-bas, dans ces gorges. Mon frère en a tué une l'été dernier.
— Comment ! vous avez tué une panthère, mon* sieur ? s'écria le roumi en regardant Etienne avec admiration.
Etienne se contenta de répondre par une inclinalion de tête.
— Et... dites-moi encore, continua M. Simon, l'eau que Ton boit dans ce canton est donc malsaine?
— Malsaine ! fît Marguerite avec surprise.
— L'eau malsaine ! reprit Etienne.
Et tout à coup, la vérité lui sautant aux yeux comme
un éclair, il forma le dessein de continuer la plaî-
. santerie de Maumenèsche, dans l'espoir que la peur
pourrait peut-être engager M. Simonà quitter le pay?.
— Horriblement, monsieur ! répondit-il en lançant un regard à sa sœur.
— Diable ! je ne savais pas cela, moi ! fit le roumi ; et voilà qui modifie terriblement mes intentions ; car enfin, dans de telles conditions d'insalubrité..., j'aurai bien de la peine à trouver des ouvriers qui consentent à s'installer ici avec moi.
— Vous pourriez prendre des Kabyles, dit Marguerite, qui n'entendait pas malice aux étranges allégations de son frère.
— Tous voleurs! s'écria Etienne.
Et il lui décocha un nouveau regard.
— M. Simon ne parlant plus, les jeunes gens prirent de l'avance, et le malheureux roumi, maintenant si bien disposé à croire toutes les bourdes
qu'on pourrait lui dire, retomba dans les griffes de Maumenèsche.
Cependant le kebbir observait avec la plus grande attention les moindres choses qui se passaient autour de lui. A partir du moment où il s'était engagé avec, ses amis sur le territoire des Beni-Haoua, il avait été frappé de l'absence d'êtres vivants qui faisait de cette côte découverte une vaste solitude. Le fauchage des foins était commencé, et, les meules n'étant pas formées, il eût suffi de quelques heures de pluie pour gâter toute la récolte. Dans cet état de choses, l'absence des faucheurs était inexplicable. I3n autre fait éveilla des appréhensions dans l'esprit du kebbir : de temps à autre, ses yeux perçants avaient remarqué des tètes d'hommes cachés sous des buissons au bord de la route, et, chaque fois que la petite troupe avait dépassé d'une centaine de pas l'une de ces têtes, des cris retentissaient au loin, derrière elle, comme si les gens qui la guettaient avaient reçu mission de la signaler. Enfin, à mi chemin entre le bordje et le village, une dernière particularité non moins inquiétante se présenta. Là s'élevait un gourbi servant de poste aux Arabes pour surveiller la route. Une dizaine
d'hommes, se relayant de semaine en semaine, devaient y demeurer jour et nuit ; mais le kebbîr eut beau appeler, personne ne lui répondit, et Mâumenèsche, étant entré dans le gourbi, le troui«i désert.
Le coureur profita naturellement de cette circonstance pour raviver les craintes de M. Simon. A l'enlendre, de sinistres projets devaient couver dans l'ombre, et la nuit ne se passerait point sans événements.
Entre tous ceux qui composaient la petite troupe, les trois jeunes gens étaient les seuls qui ne semblassent pas se méfier du moindre danger. Ils cheminaient sur une même ligne, causant de choses et d'autres avec une apparente liberté d'esprit. Etienne, cependant, n'était pas sans inquiétude, mais il ne le laissait point paraître, et, frayant le chemin à ses compagnes, écartant les branches pour les faire passer, il se montrait enjoué et prévenant, comme s'il n'avait eu d'autre préoccupation que celle de les distraire.
Il arriva que, le sentier se resserrant tout à coup, Marguerite fut obligée de presser le pas de son mulet, et elle s'avança jusque auprès de son père.
LE SECRET DU BONHEUtt. 267
Etienne et Noémi demeurèrent donc en quelque sorte livrés à eux-mêmes, un intervalle de plus de Yingt pas les séparant, d'un côté, de M. Simon, de l'autre, du kebbir et de Marguerite. C'était la première fois qu'Etienne se trouvait seul avec Noëmi, depuis que les révélations de la bohémienne lui avaient fait envisager sous un jour moins inquiétant la conduite de la jeune fille. Il se mit à la regarder de côté, et elle lui apparut comme une autre personne. Jusqu'alors, il s'était vainement demandé par quel motif elle affectait avec lui une réserve inconciliable avec les plus faibles sentiments de gratitude ; mais maintenant il se croyait en droit d'espérer qu'il parviendrait à toucher son cœur. Tesâdit, faisant allusion aux sentiments cachés de Noëmi, lai avait donné à entendre que la cause de son apparente insensibilité provenait moins d'elle-même que de son père. C'était ainsi, du moins, qu'Etienne avait interprété les dernières paroles de la bohémienne, n pensait que le capitaine Thierry voulait ne jamais marier sa fille, et que celle-ci se soumettait à sa volonté, tout en la déplorant en secret. Cette découverte ne fit qu'augmenter l'ardente sympathie que Noëmi lui avait inspirée dès le premier
jour, et, comptant sur les événements qui se préparaient pour vaincre l'abusive résolution du capitame, Etienne, pour la première fois depuis cinq mois, regardait la jeune fille avec au moins autant d'espoir que d'amour.
Les impressions de Noémi étaient différentes et provenaient également des pronostics de TesâdiL La bohémienne ne lui avait rien appris qui Tétonnât en lui disant qu'elle était aimée. Noëmi n'aurait pas été femme si les regards d'Etienne ne le lui avaient déjà fait comprendre. Malheureusement, elle ne faisait que peu de cas des conseils deTesâdit. Elle croyait connaître son père; elle pensait que, par affection pour elle, il ne s'opposerait point à son mariage, mais qu'il en souffrirait cruellement, et que si, comme il était facile de le prévoir, les circonstances les séparaient alors l'un de l'autre, il ne pourrait jamais supporter un isolement que ses chagrins secrets rendraient plus pénible. Dans la pensée de celte enfant naïvement impersonnelle, abandonner son père à lui-même, c'était le condamner au désespoir d'une vieillesse anticipée. Les conseils de la bohémienne n'avaient donc rien modilié dans sa généreuse détermination, et, avec une
patience que ne donne pas toujours la religion du sacrifice, elle était résolue à attendre que les circonstances lui permissent de s'éloigner d'une contrée où rimage d'un bonheur possible avait eu pour seul résultat de lui causer une profonde douleur.
Cependant, si elle s'était armée de façon à supporter stoïquement une souffrance personnelle, elle ne songeait même pas qu^elle pouvait faire souffrir celui qu'elle aimait. Résignée à ne jamais lui appartenir, elle voulait le savoir heureux, et la pensée qu'une autre, un jour, la remplacerait dans son ' cœur, lui causait une sorte d'amer bonheur, comparable à la sensation qu'on éprouve auprès d'un agonisant que la mort va subitement délivrer des tortures d'une longue maladie. Le peu d'expérience qu'elle possédait lui conseillait — étant obligée de choisir entre deux personnes aimées — de se dévouer exclusivement à la plus à plaindre. Etienne, jeune, si bien doué, entouré d'une famille qui l'idolâtrait, ne pouvait manquer de trouver des consolations, des compensations même qui lui feraient bien vite oublier l'ingrate Noëmi. C'est ainsi que, avec un touchant esprit de renoncement, elle espérait acquitter sa dette filiale en concentrant sur elle seule'
tous les chagrins que comportait une telle situation. L'unique chose à laquelle elle ne pensait pas, c'est qu'Etienne pût éprouver une passion assez forte pour que nulle compensation ne lui parût acceptable, et que, tout en se conduisant avec lui de façon à ne mériter aucun reproche, elle pouvaiC cependant lui causer une immense douleur. Mais le moment n'était pas encore arrivé où Etienne devait apporter ce nouveau tribut d'affliction dans l'existence déjà si attristée de Noëmi.
Jl y avait quelques minutes qu'ils cheminaient en silence, et si près l'un de l'autre, que leurs vêtements se touchaient, lorsque Noëmi, se tournant du côté d'Etienne, rencontra ses yeux. Le regard du jeune homme était plein d'une telle passion, qu'il appela le rouge sur les joues de la fille du capitaine. Etienne ne vit pas cette preuve d'émotion sans plaisir ; mais, comme s'il ne l'eût pas remarquée, il prit un air indifférent pour lui demander ce qu'elle pensait des talents de la bohémienne.
Cette question n'eut d'autre effet que d'augmenter l'embarras de Noëmi. .
— Elle ne m'a rien dit d'intéressant, balbutiat-elle.
LE SECRET DU BONHEUn. 271
El aussitôt, avec une ixise féminine, répondant à une question par une question :
— Mais, dites-moi , que vous a-t-elle appris, à vous ? reprit-elle.
— Elle m'a rendu bien heureux! répondit Etienne.
Cette exclamation n*était pas faite pour diminuer le trouble de Noëmi : elle se demanda avec terreur si Tesâdit n'avait pas révélé ses sentiments au fils du kebbir. Cette idée lui causa une teUe angoisse, qu'elle eut à peine la force de le prier de s'expliquer.
— Il est une personne que j'aime et que je respecte èi l'égal de mon père et de ma mère..., fit Etienne avec émotion.
— C'est votre sœur? interrompit Noëmi en se détournant comme si elle avait voulu rectifier les plis de son voile.
Elle ne songeait, en réalité, qu'à dissimuler sa rougeur.
Etienne réfléchit un peu, rougit aussi, et répondit enfin :
— Non, ce n'est pas ma sœur.
Puis il reprit :
— Cette personne s'est toujours montrée cir-
conspecte avec moi. Jamais, par un regard ni par un mot, elle ne m'a témoigné le plus faible, intérêt ; je pensais qu'elle me haïssait, et, comme je n'ai rien fait, que je sache, qui pût motiver sa haine, je me sentais très-malheùreux.
Ici, il s'arrêta, Noëmi avait un monde de choses à répondre, mais elle ne dit rien.
— Jugez de mon bonheur, ajouta Etienne, en apprenant que cette répulsion apparente provenait du sentiment le plus noble, le plus touchant.
— Vraiment! fit Noëmi, que l'émotion étouffait. Elle aurait volontiers donné la moitié de sa vie
pour devenir sourde.
— Ce que je prenais pour de la répulsion, répondit Etienne, n'était qu'une pieuse déférence à la volonté d'un père. Celle que j'accusais dans mon cœur obéissait simplement à la piété filiale, et méritait ainsi, de ma part, une admiration plus grande encore.
II la regardait avec douceur en parlant ainsi. Mais elle, l'âme bouleversée par la découverte d'une telle erreur, ne savait à quoi se résoudre. Se taire, n'étaitce pas l'autoriser à soupçonner son père d'une intention odieuse ? Confesser la vérité, n'était-ce pas,
en quelque sorte, encourager Etienne à la divulguer ? Pourrait-elle Tempêcher d'intercéder auprès du capitaine pour vaincre la résolution qu'elle avait prise? Que deviendrait alors cette résolution? Son père n'hésiterait pas à la désavouer. Ce serait lui qui voudrait se sacrifier à son enfant, et tous les maux qu'elle pensait avoir détournés de lui l'accableraient alors, sans qu'elle pût y porter remède.
Quelques secondes suffirent à Noëmi pour peser les périls d'une telle situation. Elle releva les yeux, et, dominant son embarras, son émotion, et jusqu'au sentiment de pudeur qui la troublait au moment de répondre, même par un refus, à un aveu d'amour, d'une voix tremblante, elle dit :
— Je ne sais, monsieur Etienne, ce que cette bohémienne a pu vous apprendre, ni ce que vous penserez de moi quand je vous aurai dit la vérité. Je parlerai cependant, car je serais coupable de feindre, et je veux que vous ne conserviez aucun doute sur mes sentiments. C'est de vous et de moi qu'il s'agit ici: quoique vous n'ayez nommé personne, il ne m'a pas été difficile de le comprendre. Vous attribuez à mon père des intentions qui n'ont jamais été les siennes. Bien loin de m'cmpêcher de me marier.
il serait le premier à me conseiller de choisir un époux, s'il ne savait qu'il y a chez moi une détermination toute contraire. Croyez-le bien, repriteUe avec abandon, je ne suis ni ingrate ni indifiTérente, et le ciel m'est témoin que je n'ai jamais eu de répulsion pour vousi Je sais que je vous dois la vie ; je me répète chaque jour que vous ne me Tavez conservée qu'en exposant noblement la vôtre. J'ai pour vous l'affection d'une sœur, et, s'il me fallait subir la plus grande douleur pour vous rendre heureux, ah ! soyez-en certain, j'y consentirais volontiers. Je n'ai pu, depuis près de cinq mois, habiter auprès de vous sans distinguer les qualités qui font de vous un homme accompli ; vos parents me sont chers comme s'ils étaient les miens ; mais je ne puis être pour eux et pour vous qu'une amie sincère. Je sens que je dois vous faire de la peine en parlant ainsi, reprit- elle avec un involontaire accent de tendresse ; mais, hélas I j'y suis obligée, pour ne pas vous laisser un espoir qui, devant être un jour démenti, vous causerait une peine plus grande encore. Vous êtes homme ; de bonne heure, l'exemple de votre père vous a appris à vous vaincre ; il ne vous sera que trop facile de rencontrer une
femme plus digne que moi de posséder votre affection ; abandonnez donc un dessein dont je vous serai toujours reconnaissante, mais auquel je ne puis souscrire. Et surtout ne supposez pas qu'une inclination antérieure me fait repousser la vôtre. Aussi vrai que Dieu nous entend, avant de vous connaître, je n'avais ressenti d'inclination pour personne, et si, ce qui n'est malheureusement pas possible, je pouvais revenir sur ma décision, ce serait vous que je choisirais pour époux.
La foudre éclatant dans un ciel sans nuages et tombant' aux pieds d'Etienne lui eût causé une stupéfaction moins grande. Il ne pouvait douter de la sincérité de Noëmi. L'assurance avec laquelle elle s'était exprimée, la tendresse que ses yeux et le tremblement de sa voix lui avaient montrée, l'empêchaient de la supposer capable d'un manque de franchise. Mais sa détermination était inexplicable. Par quel motif une jeune fille libre de disposer de- son cœur et de sa main ren*onçait-elle au mariage ? Il la regardait avec une sorte d'épouvante, et c'est à peine si, après quelques secondes de stupeur, il put balbutier le mot suprême de la situation :
— Pourquoi ?
Mais, à ce mot, les sourcils de Noëmi se contractèrent légèrement, comme si cette question Tembarrassait. Cependant elle se hâta de répondre :
— Aucune cause particulière ne m'a déterminée. Dussé-je vous sembler une personne fantasque, je vous dirai simplement que je ne me sens pas faite pour le mariage. Je me suis maintes fois interrogée, m'opposant à moi-même tous les arguments que vous êtes impatient de me faire entendre, et, de ces vains débats de mon cœur et de mon esprit, il n'est rien résulté, sinon que mon désir immuable est de rester fille. Je vous en prie, se hâta-t-elle d'ajouter, lui voyant à son tour froncer les sourcils, ne croyez pas que je me serve ici des artifices de la coquetterie pour vous attacher à moi davantage. Dans notre situation respective, un tel calcul de ma part serait indigne. Je vous l'alteste, monsieur Etienne, je n'ai pas de coquetterie. Ne voyez donc en moi qu'une personne sincère et malheureuse de ne pouvoir donner autant qu'on lui offre. Supposez, si vous le voulez, que je suis imparfaite, qu'une faculté me manque : la plus douce, la plus enviable de toutes celles qui peuvent consoler l'humanité ; mais ne me soupçonnez pas
de calcul. En serais-je capable, il n'en peut exister jamais entre vous et moi.
Elle se tut. Quant à lui, il n'était que plus stupéfait et plus navré de sa bonne foi. Que faire contre un tel malheur? Une femme aimée qui vous préfère un rival, en peut la détester, mais elle reste femme à vos yeux. Si l'on s'était déclaré plus tôt, si le hasard n'avait placé entre elle et vous un autre homme, on se dit qu'on eût pu la toucher peut-être. Mais celle qui n'a rien de son sexe ; celle qui, créée pour se dévouer, pour consoler, pour opposer son affection aux maux de la vie, et qui, ne tenant rien de ce qu'elle promet, ment à sa condition, n'a-t-elle pas quelque chose d'antihumain ? Quand elle est jeune et belle '; surtout, quand par un monstrueux caprice du cœur, muette pour l'amour, elle se montre éloquente pour l'amitié, elle vous apparaît comme une aberration de la nature, et l'on ne sait ce qu'on doit éprouver pour elle, de la terreur ou de la pitié.
C'est là ce que disait Etienne. Et elle, qui devinait sa pensée, endurait une profonde douleur. Méconnue par un effet de sa volonté, elle devait s'estimer heureuse de voir celui qu'elle aimait la juger si mal.
Hais, comme ces martyrs qui puisaient des voluptés inouïes dans Texcès de leurs tortures, pendant qu'Etienne l'accusait, elle bénissait Di^ qui lui permettait de se sacrifier pour son père.
Cependant elle n'avait pas tout dit. Se tournant donc vers lui, après quelques secondes employées à calmer son cœur, elle reprit la parole de la même voix tremblante :
— Vous me rendrez cette justice, monsieur Etienne, que j'ai fait tout ce que j*ai pu pour éviter une si cruelle explication. Je me devais cependant à moi-môme, et surtout je vous devais à vous qui n'avez que trop fait pour moi ! de saisir l'occasion qui se présentait. Si, dès le premier jour, j'avais pu vous dire : « Ne tournez pas les yeux de mon côté, car vous ne trouverez en moi rien de ce que vous êtes en droit d'espérer; car, malheureuse que je suis ! je n'ai rien que les dehors de mon sexe, je l'aurais fait avec bonheur. » Mais qu'auriez-vous pensé d'une telle confession ? Il me fallait attendre, pour parler, un aveu que je redoutais. Cet aveu, je ne vous ai même pas laissé le temps de l'achever ; je vous ai interrompu dès les premiers mots, tant j'avais hâte de vous avertir que je ne méritais pas
d'être l'objet de votre tendresse. Maintenant, monsieur Etienne» permettez-moi d'aublier ma dureté involontaire pour» réclamer >de vous un service. Que tout ce que je vous ai dit .demeure entre nous. Si vQus prenez qlielque s^uei de mon repos, ne con* âez à personnelle penchant que je fus assez malheureusre pour vous, inspirer, ni le profond regret que je ressens de ne pouvoir y répondre. Ne dites ce qui s'est passé entre nous ni à vos parents ni même à mon père. Vos parents me jugeraient défavorablement; mon père ne. pourrait que s'afQiger de ma conduite; il n'en comprendrait pas les vrais motifs, comme vous l'avez fait, monsieur Etienne, et je veux, à tout prix, lui épargner le moindre chagrin. Depuis la mort de ma mère et de mes deux frères, mon père n'a plus que moi pour le consoler, je ne dois jamais rouI)lier. Je vous en prié, rappelezvous-le comme moi ; et, puisque vous m'aimez, aidçz-moi dans la pieiise tâche que je dois remplir. Elle s'arrêta, car, en dépit de la mesure qu'elle s'efforçait de mettre . dans ses paroles, les larmes • lui montaient aux yeux et le cri de la vérité allait jaillir de sa bouche. Pour un autre plus maître de lui, elle n'en aurait que trop dit ; mais Etienne
n'était pas capable de démêler sa pensée secrète. H ne répondit rien. Il ne la voyait plus. Un nuage était devant ses yeux, et il se laissait aller machinalement sur son cheval, dans un désordre intellectuel qui ressemblait aux hallucinations de la fièvre. Cependant, comme il relevait la tète pour lui promettre le secret demandé, il vit qu'elle n'était plus auprès de lui. Son père et Marguerite venaient de déboucher sur un plateau qui dominait la vallée du Montararach, Noëmi les avait rejoints, et tous les trois s'avançaient de front vers le village.
En une seconde il les rejoignit, et Marguerite, l'interpellant aussitôt, acheva de le rappeler à luimême. Depuis l'instant où elle avait assisté à la discussion de son frère et de M. Simon, Marguerite était demeurée pensive. Un mot prononcé par Etienne l'avait troublée et elle cherchait vainement la raison de ce mot. Quand elle le vit s'avancer, elle pensa qu'il ne refuserait pas de le lui expliquer, et, se tournant vers lui :
— Etienne, lui dit-elle, pourquoi donc as-tu dit à M. Simon que les Kabyles sont tous des voleurs (1) ?
(1) Les Kabyles, dit le général Daumas, ne volent que leurs ennemis. Dans ce cas, le vol est un acte digne d'éloges; autrement, ropinion le flétrit.
A cette question, le kebbir regarda fixement son fils, et Etienne, malgré ses douloureuses préoccu* pations, ne put s'empêcher de sourire.
— J'ai fait le mal pour obtenir le bien, répondit-il. J'ai calomnié les Kabyles, dans l'espoir que mon mensonge pourrait éloigner d'ici un homme dont la seule présence peut causer la ruine de deu cents familles.
A ces mots, les yeux bleus de Marguerite prirent une expression d'étonnement, et, relevant la tête :
— Etienne, lui dit-elle d'un air de reproche, on ne doit jamais faire le mal, même pour obtenir le bien ; car le mal est toujours un mauvais exemple. Si tu ne peux arriver au bien que par le mal, ne fais plutôt pas le bien !
Tous les yeux se tournèrent vers l'étrange fille. Noëmi était devenue toute pâle, rapprochant ce principe sévère de la conduite qu'elle venait de tenir. Le kebbir regardait Marguerite avec une bienveillante émotion.
— Ma chère enfant, lui dit-il après un moment d'hésitation, quand tu auras plus d'expérience, tu sauras que, même dans les questions de morale, il n'y a rien d'absolu sur cette terre. Nous devons tous
nous rapprocher le plus possible de la perfection, sans toutefois nous désespérer de ne pouvoir nous élever jusqu'à elle. « Ne soyons pas plus sages qu'il ne faut, » a dit un sage. Hélas ! la perfection n*est pas faite pour nous ! Nous ne méritons pas d*y atteindre. Nos besoins, à défaut de nos intérêts, de nos erreurs et de nos passions, nous condamnent au mal, et c'est en cela que nous sommes une race inférieure, peut-être déchue. L'existence des êtres * les plus forts dépend de la mort des plus faibles. Partout les grands poursuivent les petits pour se repaître de leur corps. L'homme n'a pas plus échappé à cette loi de sang que les animaux. Il ne peut se 'mouvoir et se nourrir qu'en détruisant des créatures. A chaque pas que nous faisons, nous en écrasons sous nos pieds. L'eau que nous buvons en est pleine, et le moindre de nos soupirs en bouleverse des milliers dans l'air. Je suis bien loin d'excuser ton frère, qui, sans réflexion, a diffamé un peuple, quoiqu'il l'ait fait dans le dessein de servir une tribu; je t'abandonne ton frère, et, si j'ai cru devoir m'interposer dans votre discussion, c'était bien moins pour le défendre que pour combattre Tinflexibilité de ta doctrine. Crois-moi, ma douce Mar-
guérite : ce qu'il faut examiner, avant tout, dans les choses humaines, c'est la sainteté du but. Quand rintention est bonne, quand elle mène au bien, surtout et expressément, quand elle ne peut nuire à autrui, nous devons la suivre. On arriverait à favoriser le mal, si, comme toi, par un excès d'amour pour le bien, on ne voulait jamais s'en servir. Laissé donc cette rigidité de principes, qui ne provient chez toi que de ton ingénuité, ne donne pas à mes paroles plus d'extension que je ne veux leur en donner moi-même, et, tout en continuant à te rapprocher de la perfection, ne te désole point de ne la pas rencontrer dans ce monde. Si la perfection réside quelque part, ce n'est point sur le globe que nous habitons. Ta mère, si elle était là, te dirait qu'il la faut chercher dans le ciel.
Marguerite écoutait son père avec tristesse. Mais Noëmi le regardait avec reconnaissance. Elle avait éprouvé un immense soulagement à l'entendre. Elle sentait que celui-là était véritablement supérieur qui tenait compte dans ses jugements de l'infirmité hu- maine, et, comme Dieu, pardonnait au mal, à cause même de l'incommensurable idée qu'il avait du bien.
xn