LE CÈDRE
Le lendemain, le capitaine s'éveilla avec le jour, et, ne sachant que faire jusqu'à ce que ses hôtes et sa fille sortissent de leur chambre, il alla se promener dans le jardin. L'aube venait à peine de se lever. La lune au disque pâli glissait entre de légers nuages qu'elle teignait de nuances d'agate. Le ciel était d'un bleu délicat, tendre, satiné. Il blanchissait vers le levant, et les étoiles se mouraient avec des tremblements pudiques. Une fraîcheur délicieuse embaumait l'air, que nul souffle de vent n'agitait encore, et il y avait dans la nature quelque chose de mystérieux.
Le promeneur matinal, traversant une pépinière
d'orangers, se dirigea vers un cèdre énorme sous lequel s'arrondissait un banc de gazon et d'où l'on découvrait un vaste paysage. A sa droite s'étendait la rivière où il avait failli périr avec sa fille et ses serviteurs. Mais il eut quelque peine à la reconnaître. Les massés d'eau qu'elle roulait la veille, à grand bruit, s'étaient écoulées dans la mer, et, comme avant l'orage, elle ne présentait plus qu'une immense traînée de cailloux. La première île, boueuse alors et dépourvue de végétation, apparaissait comme étalée, écrasée, et nulle trace ne subsistait de la grotte où les naufragés avaient trouvé un refuge. Quant à la seconde île, elle était demeurée intacte, avec ses verts buissons et ses trois arbres. Tout le pays, aux alentours, jusqu'à la baie duMontararach, se montrait aux yeux souriant et comme endormi, et pas un bruit ne s'en exhalait, si ce n'était celui des gouttes de rosée tombant sur les feuilles. .
Au moment où le capitaine arrivait sous le fcèdre, le soleil rapide et vermeil jaillit au-dessus d'un mont, dans un floconnement de nuages. De là, il projeta dans le ciel de grandes raies de lumière ; puis il gagna la plaine d'azur, et, contractant alors
ses rayons, il resplendit en Tair comme une sphère éblouissante. Aussitôt tout se colora dans le paysage ; les plans s'accentuèrent ; l'horizon recula ; la chaîne des Zougara, toute rose, surgit en de suaves profondeurs, et la brise accourut, joyeuse et frissonnante, ridant légèrement la face des eaux.
Le capitaine était encore en contemplation devant ce spectacle quand il entendit un bruit de pas, et son hôte le rejoignit. Le kebbir aborda affectueusement son ancien camarade ; il s'excusa de n'avoir
pu consacrer, la veille, quelques moments à s'enr tretenir avec lui de leurs souvenirs d'enfance, et, le
priant de s'asseoir sur le banc de gazon, il y prit place à son côté. Les deux amis échangèrent alors quelques réflexions sur le hasard qui les avait si singulièrement réunis, après une séparation de trente années ; puis, sur l'invitation de son hôte, le capitaine raconta les vicissitudes de son existence. Malgré la joie qu'il éprouvait à se trouver sain et sauf, ainsi que sa fille, après avoir surmonté de si grands dangers, il ne put complètement dissimuler la profonde tristesse qui lui était restée au cœur, provenant de sa santé altérée, de son ambition trompée, et surtout de la triple perte qu'il avait faite.
Le kebbir écouta ce récit avec une attention sympathique. Quand le capitaine eut tout dit, il lui serra la main en silence. Il savait qu'il est des chagrins dont on ne peut parler, même pour essayer de les adoucir, sans les raviver. Après quelques secondes de méditation, il chercha cependant à fortifier son ami contre lui-même ; il lui donna de sages conseils pour rétablir sa santé, ce qui lui paraissait possible dans un climat aussi sain que le littoral de l'Afrique ; enfin il mit tout son crédit à son service pour lui faire obtenir l'avancement qu'il avait si bien mérité. Cette proposition, faite spontanément, arracha un triste sourire au capitaine. Il remercia^son hôte ; puis, comme s'il eût été pressé de quitter ce sujet de conversation, y trouvant quelque chose de mortifiant pour son amour-propre, il secoua la tôte et répondit :
— Je vous en prie, ne parlons plus de moi, mais de vous. Cela sera sans doute moins attristant que de nous appesantir sur mes peines. — Il est une question que je suis impatient de vous adresser depuis hier : par suite de quelles circonstances avez- Tous donc renoncé à votre carrière pour vous inslallcrici?
Le kebbir, entendant cela, ne put s'empêcher de sourire.
— Je prévoyais votre question ; je puis même dire que je l'attendais, répondit-il. Il n'est pas ordinaire, en effet, de voir un homme placé dans ma position quitter le servie^, à quarante ans, pour se séquestrer dans une ferme isolée avec sa famille.
— Évidemment ! fit le capitaine.
— Je vais vous expliquer les causes de ma conduite, reprit le kebbir. Elles sont diverses. D'abord, je n'ai jamais aimé notre profession.
Le capilainc, à ces mots, ne put retenir un mouvement. Le kebbir continua :
— Non, je n'ai jamais aimé notre profession. Je n'en ai jamais eu l'esprit, ni les goûts, ni les préjufîés, ni les défauts, ni même les vertus peut-être. J'ai toujours détesté la dépendance. La force qui agit et ne raisonne pas m'a toujours révolté, et, la pre^ mière fois que je me suis vu les pieds dans le sang d'un champ de bataille, je me suis fait horreur à moi-même. Cela provient peut-être d'une faiblesse. Je ne l'examine pas. Je ne veux même pas le savoir. Je constate un fait. Voilà tout.
— Mais, si vous n'aimiez pas votre profession, fit le capitaine, pourquoi Tavez-vous prise ?
— Connaît-on les choses avant de les avoir expérimentées ? demanda le kebbir. Lés jeunes gens surtout savent-ils bien exactement ce qui, dans les <îiverses conditions de la vie, pourra leur agréer ou leur déplaire ? A quinze ans, j'étais un enfant docile et plein de bonnes intentions. On m'eût dit qu'il me fallait être magistrat, professeur, marin, j'aurais obéi. Mon père, émigré et à demi ruiné par la Révolution, m'indiqua le métier des armes comme* étant le seul, selon lui, qui pût convenir à un gentilhomme de peu de fortune. Je respectais mon père; je l'avais toujours vu si honorable, si humain, que je l'écoutais comme un oracle; je choisis donc l'état qu'il m'indiquait.
— Mais, puisque cet état vous déplaisait, pourquoi ne l'avez- vous pas quitté plus tôt î demanda le capitaine.
— Pour deux motifs. Le premier, c'est que, à la mort de mon père, ayant abandonné à ma jeune sœur la part qui me revenait dans notre commun héritage, si j'avais donné ma démission, je me serais trouvé sans ressources. Le second, c'est que^
peu de temps après avoir quitté l'École militaire, Je parvins à me faire attribuer des fonctions qui satisfaisaient à peu près mes goûts. J'étais alors en Algérie, et j'avais obtenu un emploi dans les bureaux arabes de la province dé Constantine. Au lieu doncde passer mon temps, comme la plupart des jeunes offi* ciers, dans le désœuvrement forcé de la paix, — à errer de garnison en garnison, — n'ayant d'autres distractions que l'étude de la théorie, je me vis obligé de mener une existence active, toujours en plein airetdes plus sérieusement occupées. Je vous étonnerais bien si je vous disais le nombre de (Tonnaissauces qu'H me fallut acquérir, en dehors de celles qui sont inhérentes à noti*e profession, pour pouvoir gouverner les tribus du cercle dont, après un noviciat de quelques années, on me donna le comman* dément. Apprenez seulement que l'étude de la langue arabe, celle de nos lois, des lois musulmanes, de la comptabilité, des moindres choses relatives aux travaux publics et aux divers procédés de la culture européenne, durent être complétées chez moi par l'intelligence des mœurs indigènes, et par les renseignements les plus étendus sur la topographie du territoire placé sous mes or-
dres, sur ses ressources el les dispositions de ses habitants. J'étais bien moins soldat qu'idministrateur. Mon devoir consistait bien moins à me perfectionner dans Tart militaire qu'à améliorer le sort des Ai^abes, à faire régner parmi eux la justice, la paix, et, comme tel, il me plaisait. Eh bien^ après avoir mené pendant vingt ans cette fortifiante existence, qui m*en apprit bien long sur les hommes et les mystères de la vie humaine, un jour survint où je fus obligé de la quitter. Je n'accuse pas TËtat. Il a ses obligations, il doit avoir ses exigences. Il ne peut tolérer que des officiers concentrent leurs aptitudes sur un seul point de leurs fonctions et dans un seul lieu du pays. D'ailleurs, en m'enlevant aux occupations qui m'étaient familières pour me donner un régiment à commander en France, on m'avançait dans ma carrière, on me mettait sur la voie nécessaire pour obtenir de nouveaux grades, on favorisait mon ambition. Malheureusement, au rebours de la plupart de mes camarades, je n'avais aucune ambition. Il me plaisait d'administrer, de vivre au grand air, dans un pays merveilleux où l'existence est douce et facile, où les yeux et l'esprit sont perpétuellement satisfaits ; il ne me plaisait pas d'ha-
«56 LE SEGRfalT DU BONHEUR.
biler une caserne jusqu'au jour oùron m'occuperait à guerroyer. De plus, je m'étais marié, et la mort de ma sœur m'avait fourni des moyens d'indépendance. Ma sœur était veuve» sans enfants, j'étais son unique héritier. En me voyant une certaine fortune devant moi, je résolus de vivre à ma guise, et, en dépit des sollicitations de mes supérieurs, quand le
jour fut venu de choisir entre ^ne démission et un régiment, j'optai pour la démission.
— Eh bien, mon cher colonel, s'écria M. Thierry avec un soupir, si vous me permettez de vous parler avec franchise, je vous dirai que, dans ma pensée, en agissant ainsi, vous avez eu le plus grand tort.
— Pourquoi ? fit le kebbir avec bonhomie.
— Parce que, aujourd'hui, si vous aviez un peu violenté vos goûts, vous seriez depuis longtemps général, et que, grâce à vos talents et aux excellents états de services que vous devez avoir, il ne serait pas de situation, si brillante tju'elle fût, à laquelle vous ne pussiez aspirer !
— C'est possible ! dit le kebbir. Mais à quoi cela me servirait-il?
— ; Mais..., fit le capitaine désorienté, tous les hommes cherchent à acquérir du pouvoir et à s'é*
lever, et je ne comprends rien à votre caractère, si vous préférez Thumble position de colon aux honneurs qui vous attendaient.
— Cela provient de ce que vous ne m'avez pas compris, répondit le kebbir. Je vous ai dit tout à l'heure que je n'avais aucune ambition. J'ajoute maintenant que nulle situation ne peut valoir pour moi la situation modeste et paisible que je me suis faite. Croyez-vous que ce ne soit rien, reprit-il comme le capitaine allait l'interrompre, que de n'exciter l'envie de personne, et de n'avoir pas à trembler chaque jour à l'idée que des ennemis secrets, acharnés, cherchent perfidement à vous renverser ? J'ai connu la plupart des hommes les plus haut placés de mon temps ; quelques-uns avaient mérité leur élévation par de très-grands services et d'incontestables talents ; eh bien, je les ai tous vus malheureux, regrettant la médiocrité, n'osant pas ou ne pouvant pas abdiquer, habitués qu'ils étaient à voir converger sur eux tant d'espoirs, de prières, de caressantes sollicitations, d'hommages, de flatteries, obsédés cependant, ne s'appartenant plus, et plus embarrassés de la vie qu'un avare ne l'est de trésors, stériles pour lui, qu'il veut conserver, et
dont la possession, toujours convoitée, trouble son sommeil. Quels que soient vos droits, vos capacités, votre dévouement, votre loyauté, vous ne pouvez vous maintenir à certains postes éclatants qu'au prix d'humiliations, pires pour certaines gens que la perpétuité des craintes. Ceux qui acceptent ces humiliations sont bien à plaindre. Ils voient l'ingratitude et la trahison dans les yeux de chacun de ceux qui les approchent. Ils sentent que leur perte, leur mort surtout ferait le bonheur de mille jaloux. Ils se savent calomniés, méprisés, haïs, et ballottés perpétuellement par des intrigues sans cesse renaissantes qui s'attaquent à leur honneur, car on veut aux moins les déshonorer, si on ne peut parvenir à les culbuter; ils ne sont jamais assurés de conserver ces dignités qui font leur gloire et leur supplice, etj pour eux qui, bons ou mauvais, ne peuvent éviter de faire quelque bien, la chose la plus difficile à rencontrer, celle qu'ils arrivent à ne plus connaître, c'est une amitié vraie, sincère. Les hommes consentent à servir, mais ils n'aiment point qui les dépasse, et le meilleur d'entre eux trouve je ne sais quoi d'amèrement consolant dans sa propre ruine, quand elle provient de la ruine d'un plus puissant.
— Sans doute ! Il y a certainement du vrai dans tout cela, dit le capitaine après un moment de réflexion; mais bien des gens supporteraient les épreuves d'une telle existence, par intérêt pour leurs enfants.
A ces mots, le kebbir releva la tête.
— Je dois à mes enfants, répondit-il, l'affection, l'éducation, des principes de morale, de sages conseils, des ressources pour vivre, ou, au besoin, pour gagner leur vie. Je leur dois de les mettre sur la voie qui, selon moi, peut les approcher le plus du bonheur. Je ne leur dois pas mon suicide. Je suis constitué de telle sorte, que je mourrais plutôt que de vivre de la vie des grands, de me soumettre à l'intrigue et de me sentir haï. Mes enfants, au surplus, n'accepteraient pasuhe illustration de seconde main, qui serait le supplice de leur père. Et, si vous permettez que je vous dévoile le fond de ma pensée, je vous dirai que, selon moi, il n'est pas bon pour des jeunes gens de n'avoir pas expérimenté les rigueurs de la vie, et d'y entrer tout droit par cette porte beaucoup trop haute et beaucoup trop large qxic, les anciens nommaient la porte d'or. Les conditions élevées, comme les grandes fortunes, ont leurs
iCO LESECHET DU BONHEUR,
. dangers. Ne travaillé pas qui n'est point obligé de travailler, et le désœuvrement rend toujours méchant ou stupîde. Parmi tous les enfants de pères très-riches, ou occupant des postes éminents, combien en voyez-vous qui se montrent vraiment dignes de leur fortune ou du nom qu'ils portent?
— Je ne dis pas, fît le capitaine, et, sous un certain point de vue, vous pourriez bien avoir raison. Cependant votre femme partage- t-elle vos idées? Elle, qui semble si bien faite pour être rorhement de la société, n'est-il pas regrettable de l'avoir ensevelie dans ce désert ?
En entendant cela, le kebbir ne put s'empêcher de rire.
— Tous les hommes, répondit-il, du moins les hommes de bon sens et de sentiments délicats, cherchent à rencontrer dans une épouse la personnification d'un certain idéal de beauté, de bonté et de pureté. D en est fort peu qui ie trouvent. S'il n'y avait quelque chose de messéant dans le fait d'un mari vantant les qualités de sa femme, je vous dirais que la mienne a dépassé ce que je rêvais, et qu'il n'est pas de jour où je n'aie lieu de remercier le ciel de m'avoir donné pour compagne cette sainte
LE SECRET DU BONHEUR. ifii
créature dont Thumeur est toujours égale et l'àme passive. Vous dites qu'elle ferait rornement de la société ? J'en conviens. Mais m'y serait-elle pas un peu déplacée, elle, vouée par goût aux soins de sa maison, à l'éducation de ses enfants, elle qui n'a rien dans l'esprit de vain ni de futile? Voudriez-vous qu'elle abandonnât tant d'occupations pieuses et douces pour l'unique plaisir de se faire admirer dans les salons, pour s'y faire détester peut-être, y montrant un caractère et des penchants qui sembleraient une perpétuelle critique, et d'ailleurs n'y sont pas de mise ? Vous demandez si elle partage mes idées? Sans doute! Pour mieux dire, elle s'en rapporte à moi de la direction de ses idées, et elle n'est pas la seule, au surplus, qui dans ce pays se soit accommodée de la solitude. Parcourez-le. Vous en rencontrerez plus d'une, des femmes d'officiers, de colons, qui, sans valoir ma femme absolument peut-être, étaient faites comme elle pour briller dans le monde, et s'estiment heureuses de n'avoir pas à partager ses mornes plaisirs. Votre fille elle-même, si charmante que chacun peut vous envier le bonheur d'être son père, il n'est pas dit qu'elle ne se plaira pas un jour parmi nous, comme tant d'autres. Il n'y a
;62 LR SBCUET DU BONHEUR.
pas ici que des barbares et des banqueroutiers, comme on le croit en France. Les classes les plus élevées de la société y ont des représentants. Vous trouverez plus d'un millionnaire dans nos établissements ; et bien mieux que des millionnaires : des gens instruits, honnêtes, un peu désabusés, peutêtre, mais d'esprit éclairé et de mœurs pures.
— Je n'en disconviens pas, dit le capitaine, quoique vous soyez le premier de cette sorte que j'y aie rencontré depuis deux mois. Cependant, moi qui pourrais, comme vous, quitter le service, et vivre, ici ou ailleurs, de mes modestes revenus, Je n'ai pas le moindre désir de le faire. Je vais sans doute vous paraître vulgaire et bien prosaïque; cela ne m'empêchera pas de vous dire que je hais le désœuvrement. Et c'est précisément à cause des chagrins qui . m'ont accablé dans le cours de mon existence, que je suis loin de partager votre amour pour la solitude.
, — C'est que vous n'en avez jamais essayé, reprit le kebbir, ou plutôt que vous n'avez jamais connu de solitude complète. Si, comme moi, puisqu'il ne dépendait que de vous de ressaisir votre indépendance, attristé du spectacle du mal et désolé de n'y pouvoir
apporter aucun remède, vous aviez pris sur vous de renoncer à la vie artificielle du monde, dont toutesles conventions reposent sur l'hypocrisie, où l'habitude, la banalité, énervent lésâmes les plus originales et les mieux trempées, où l'ineptie de la routine le dispute à la sottise des préjugés; si, comme moi, fatigué de l'éternelle répétition de tant de choses navrantes que chacun accepte, il est vrai, mais qui finissent par ulcérer le cœur des hommes sensibles et justes, vous aviez, afin d'échapper au désespoir, résolu de rompre à jamais avec ce monde où Ton n'a guère de sympathie que pour les habiles ; où la société, par ses lois, ses usages, sa morale mesquine, sous prétexte de protéger l'individu, lui enlève peu à peu toute initiative et toute liberté; où chacun est inquiet, douloureusement railleur, et s'agite entre le désir de satisfaire des besoins factices et celui de ravaler autrui par envie ou par impuissance de le dépasser ; même souffrant comme vous l'êtes, même
meurtri dans vos plus chères affections, vous auriez trouvé, dans la solitude, d'abord un grand apaisement à vos chagrins, puis une sérénité sans pareille. Quelques hommes légers et blasés ont pu, dans ces derniers temps, avec plus d'esprit que de
bon sens, railler cet amour de la nature quf passionnait nos pères. Il n'en reste pas moins acquis à Texpérience que le rapprochement de Thomme et de la nature est seul capable de régénérer les âmes, de les retremper, et de leur donner cette vertu de laquelle découlent toutes les autres : le sentiment de l'indépendance dans la dignité. Ici, nous ne connaissons d'autres entraves que celles qui sont imposées par la vie à l'humanité. L'homme n'y gêne pas l'homme de sa présence, qui, à elle seule, constitue presque toujours ua antagonisme, et rien ne nous distrait de la contemplation des grandes choses. Vous parliez tout à l'heure du désœuvrement. Je le hais, pour le moins, autant que vous ; mais je hais encore davantage les occupations oiseuses. Dans ce désert où vous me croyez désœuvré, je travaille bien plus que je ne pourrais le faire à Paris. Là, misérable esclave des relations sociales, je ne m'appartiendrais et ne me retrouverais que de temps à autre. Ici, je puis toujours me reployer sur moi-même. Pas une découverte ne se fait dans la science, que je ne l'apprenne. Pas un progrès ne s'établit dans l'art de penser, que je ne le constate. Spectateur désintéressé,j'assiste de loin au mouvement intellectuel du
monde entier. Placé volontairement en deliors de la société,' devant moi, je vois d'un regard, non plus un petit centre de lumières, mais, en réalité, toute ia terre. Je juge mieux les événements, n'y prenant point une part directe, et n'y voulant jouer aucun rôle. Il n'est rien de plus triste, selon moi, que de voir l'homme, hôte" fugitif de ce globe merveilleux, le quitter sans l'avoir connu, sans avoir éprouvé seulement le désir de le connaître, sans essayer de se rendre compte des admirables lois qui le gouvernent, sans rien ou presque rien savoir de son histoire, de sa nature et de ses conditions d'existence. Parlez-moi des progrès de la civilisation, quand, sur un million d'hommes, il en est à peine un qui se fasse une idée confuse de la terre qu'il habile et du soleil qui l'éclairé ! La science de Kepler et de Galilée a pu supputer le poids des étoiles ; elle a pu connaître, en partie, la composition chimique des astres dont la lumière traverse des milliards de lieues pour nous parvenir; elle sait quels sont les corps que la température des sphères incandescentes volatilise ; et le troupeau des hommes, que dis-je ! la plupart des élus, des heureux de cet étrange troupeau n'ont même pas la curiosité de ces prodiges. Le nez penché
à terre, en quête de jouissances matérielles, ils vont^ ils mangent, digèrent, se poussent et se battent comme des moutons pour se hausser les uns sur les autres ; ils se reproduisent et meurent, et c'est là tout. En yérité ! on peut, à la rigueur, s'accommoder de la méchanceté humaine ; on ne peut prendre son parti de sa bêtise ! Eh bien, je n'ai pas voulu la partager, cette bêtise ! Depuis dix ans que je suis ici, uniquement occupé, suppose-t-on, de la culture de mes terres^, j'ai refait, en entier, mon éducation en faisant celle de mon fils; et maintenant, quand le moment sera venu pour moi de quitter la vie, je pourrai
dire avec fierté, moi aussi : Il n'est pas un mystère de la nature que je n'aie sondé, un phénomène phy^ sique ou physiologique que je n'aie cherché à m'expliquer, une grande chose que je n'aie sentie, appréciée, et ce monde, dans ses replis et ses détours infinis, m'a appartenu autant qu'il peut appartenir à un honmie !
Le kebbîr rayonnait en parlant ainsi. Il s'était échauffé peu à peu, et, à mesure qu'il avançait dans le développement de sa pensée, il paraissait n'avoir plus d'autre préoccupation que celle de l'exprimer avec force et avec franchise. Cependant, faisant un
subit retour sur lui-même, il craignit de s'être laissé emporter trop loin, et d'avoir ainsi involontairement adressé une sorte de leçon à son hôte. Il ignorait encore, en effet, si cet hôte partageait une seule de ses idées, et la répulsion que celui-ci avait montrée pour la principale lui fit tout à coup supposer qu*il pouvait fort bien répudier toutes les autres. Se tournant donc vers lui, il se mit à sourire, et, lui tendant la main :
— Dieu me pardonne ! s'écria-t-il, je crois que vous allez me prendre pour quelque redresseur des torts de l'humanité. Je ne suis cependant rien moins que cela, je vous le jure. Je pense que, par ma manière de vivre et par mes idées> j'ai raison contre le matérialisme de mon siècle; mais je ne m'offre en exemple à personne, et je serais désolé que vous vissiez autre chose qu'un épanchement de cœur dans ce que je viens de vous dire. Je vous en prie, ne voyez en moi qu'un homme qui obéit à sa nature et à ses instincts, qui s'en trouve bien, et donnerait volontiers une part de sa félicité pour enlever à ses amis leurs légitimes sujets de tristesse.
Le capitaine, à ces derniers mots, répondit à l'étreinte de la main qui tenait la sienne. Puis, dési-
reux qu'il était de poursuivre jusqu'au bout son investigation intellectuelle :
— Votre fils, dit-il au kebbir, ne peut partager votre répulsion pour le monde, car il ne l'a pas connu. Consentira-t-il, comme vous, à passer sa vie dans la solitude? Avez-vous réellement travaillé à son bonheur en l'isolant de ses semblables et lui donnant l'exemple de votre... comment diraije ? de votre sauvagerie ?
— D'abord je n'ai pas de sauvagerie, reprit en riant le kebbir. Qui dit sauvagerie dit farouche humeur et haine, et. Dieu merci ! vous avez pu vous apercevoir que ces vilains défauts me sont étrangers. J'ai l'amour de la nature, de l'étude, de l'isolement, et rien d'amer, chez moi, ne se mêle à cet amour. Ensuite, je n'ai jamais imité ces prétendus esprits libéraux qui ne sont, au fond, que des tyrans déguisés, et ne réclament la liberté politique qu'en usant du pouvoir d'opprimer leur famille et les malheureux qui les servent. Je ne me suis jamais cru le droit de plier à mes goûts les goûts de mon fils. J'ai cherché à lui donner des idées justes et à le
prémunir de bonne heure contre le mensonge et les apparences. En même temps, j'ai toujours ga-
ranti son' cœur de Torgueil et de la haine. Je lui ai répété à satiété que le devoir nous obligeait à secourir même les gens que nous ne pouvons estimer. J*ai fait plus : ne voulant pas qu'un jour il pût m'accuser de l'avoir influencé dans la direction de sa vie, ni regretter jamais un monde qui lui serait apparu embelli des séductions que l'inconnu prête à toutes choses, je lui ai fait connaître ce monde. Pendant un an, nous avons parcouru ensemble toutes les contrées de l'Europe. Je lui ai fait toucher les plaies, sonder les abus de toute sorte qui proviennent d'une société où l'intérêt remplit l'office de clef de voûte. Je me suis exercé à ne lui laisser aucune illusion sur l'hypocrisie, cette lèpre des temps modernes ; et je lui ai prouvé surtout que les rivalités, la haine, la plupart des mauvaises passions ne proviennent que de l'ignorance, de la vanité, de l'envie, de tant de vices étroits perpétuellement surexcités par l'entassement contre nature des hommes dans les villes, et de l'amour extravagant, presque bestial, des biens matériels. Il s'est trouvé que cet enfant sentait comme moi. Il ne put voir froidement les misères engendrées par une civilisation poussée à outrance. Cela lui parut si triste, et tant d'autres faits petits,
ro LE SECRET DU BONHEUR.
lâches, triviaux, offensèrent son esprit, qu'il en Yînt à me supplier de le ramener dans notre désert. Et ne me dites pas qu'il est malheureux de tant savoir de si bonne heure, ni qu'il est devenu sceptique ; car je vous défie de trouver un garçon de son âge d'aussi gracieuse humeur et qui soit aussi désireux de rendre service à autrui.
— Ma fille et moi, nous en savons quelque chose, répondit le capitaine. Mais excusez mes doutes, mes appréhensions. Vous conviendrez avec moi que tout homme doit se rendre utile à son pays et travailler dans la mesure de ses forces et de ses moyens au bien-être de ses semblables ? Que ferez-vous de votre fils ? D est d'âge à prendre un état.
— J'en ferai un cultivateur, comme moi, dît le kebbir, et, si vous connaissez un plus noble état, nommez-le-moi, que je ie lui donne.
A ces mots, prononcés avec l'accent du plus complet abandon, le capitaine fit un geste de surpi* i se . Le kebbir reprit :
— Pensez-vous que cela ne vaudra pas mieux, pour lui, que de vivre de l'existence des jeunes gens de son âge ? de déflorer son cœur en le don- ■nant «en pâture à je ne sais quelles voluptés em-
poisonnées ? et, en même temps, de s'étioler, pour tripler ou quadrupler sa fortune, dans, l'atmosphère félide d'un comptoir ? ou bien d'apprendre je ne sais lequel de ces métiers, honorables sans doute, mais qui lui mettront constamment sous les yeux le flétrissant spectacle dés hontes et des misères de rhumanité ? Non, mon cher. Mon enfant, et c'est là son plus impérieux désir, vivra de la vie des champs comme son père, fera le bien comme sa mère, et se délassera de ses travaux par l'étude, qui, seule, étouffe dans leur germe les mauvaises passions.
Le capitaine n'avait jamais entendu de tek exposés de principes. Toutes les idées qu'il avait acceptées docilement de la société étaient ébranlées. Pour lui qui n'avait jamais cherché à sonder-le fond de la vie, et dont l'ambition se réduisait à parcourir sa 'carrière le plus honnêtement et le plus avantageusement possible, il y avait quelque chose de si surprenant dans cette indépendance de langage, qu*il en était abasourdi.
— Tout cela, selon moi, reprit-il après un moment de silence, n'est qu'une affaire de tempérament. Si votre famille est heureuse, si elle ne re-
HZ LE SECRET DU BONHEUH.
grette rien du monde, vous avez eu cent fois raison â*agir comme vous l'avez fait. Je ne discuterai plus avec vous sur des questions où vous pourriez toujours me battre en m*opposant la félicité, bien rare chez les hommes, dont vous jouissez. Vous représentez à mes yeux un objet tout nouveau et que je croyais introuvable : une sorte de misanthrope content de son sort, un Âlceste à l'âme paisible, un Timon qui pardonne à l'humanité. Ce que d'autres ont fait par désespoir, à la suite d'un violent chagrin, de la ruine de leurs espérances, en haine de tout ce qui respire, vous l'avez fait, vous, pour obéir
à un besoin de votre nature. Je ne vois rien à reprendre à cela. Dites-moi, cependant : quand vous avez pris la résolution de quitter le service, qui vous a suggéré l'idée de vous installer ici ?
— Je connaissais ce lieu pour y avoir fait cam pagne autrefois, répondit le kebbir en souriant de la dernière observation de son camarade. J'avais été charmé de sa solitude, de sa beauté. Un jour où je me trouvais à Alger, en quête d'une concession de terres, j'appris que ce bordje, ainsi que le domaine qui en dépend, était à vendre. Il appartenait à un Maure de Cherchell qui, ayant eu des démêlés avec
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Fadministration, voulait se retirer au Maroc. Il ofirait sa propriété contré un morceau de pain. Je la payai ce qu'elle valait. La moitié de l'héritage de ma sœur y passa. Je plaçai l'autre moitié à la banque d'Alger, la destinant à doter mes enfants, et, quoique la première année de notre séjour ici n'ait pas été exempte de privations ni d'inquiétude pour ma famille, nous n'avons jamais eu sujet de regretter notre détermination.
■ Les Arabes des environs ont dû voir votre établissement d'un mauvais œil, dit le capitaine. Comment vous ont-ils accueilli ?
— Le gouverneur, lorsqu'il connut mon intention de m'installer dans ce domaine, m'avait ofTert quelques hommes d'escorte. Je les refusai. Mon projet fut alors ta^é d'imprudence. Mais je connaissais les Arabes et je savais comment les prendre. Je vins les trouver, seul, sans armes, et, mettant pied à terre devant la tente qui, dans chaque douar ^ est réservée pour les hôtes, je demandai, selon l'usage, « l'hospitalité au nom de Dieu, » Je fus accueilli. Bientôt tous les cavaliers de la tribu furent autour de moi. Je dis alors que j'avais acheté le domaine, je montrai le contrat d'acquisition, qui était rédigé enlangue
arabe et mentionnait le prix de vente, et j'ajoutai que je venais en prendre possession. Tous ces hommes me regardaient avec surprise, inquiets encore, mais secrètement charmés de ma témérité. Alors, je repris la parole. Je dis que je venais en ami, que je ne voulais que le bien de mes voisins, et que j'étais prêt aies protéger et à les défendre. Par bonheur, la tribu était entourée de douars hostiles. Dès le lendemain de mon arrivée, on apprit qu'une bande armée se dirigeait sur son territoire pour le piller. Je fis aussitôt monter à cheval tous les hommes valides; les vieillards, les femmes, les enfants avec leurs troupeaux, furent parqués dans ma demeure; je fermai la porte sur eux ; puis, me mettant à la tête des cavaliers, nous allâmes nous embusquer dans ce bois que vous voyez là, au-dessus de l'oued Dhamous, Deux heures plus tard, la bande des pillards gisait sur le sol, et mes nouveaux amis me ramenaient chez moi en grande pompe. Mon ascendant sur eux était établi.
« A partir de ce moment, reprit-il après une légère pause, je m'appliquai à gagner leur affection par ma justice, mon esprit de tolérance et des services de toute nature. J'appris que le koubba de Sidi-el-Bahri,
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tombeau d'un homme vénéré et situé ï une lieue d'ici, était en ru[ne. Je le fis restaurer à mes frais. Je concédai à mes voisins un droit de passage à travers mes terres, — faveur que mon prédécesseur leur avait toujours refusée, — afin qu'ils pussent mener leurs troupeaux au pacage par un chemin plus court et plus aisé. Je renvoyai ceux de mes serviteurs qui les maltraitaient ou cherchaient à les exploiter. Que vous dirai-je encore ? Je continue ici, de mon autorité privée, le rôle secourable et pacificateur que l'État me confia pendant vingt ans. Je soigne mes voisins quand ils sont malades ; je les secours quand ils sont dans le besoin ; je prête du grain aux uns, j'en donne quelquefois aux autres, aux plus pauvres ; je ne leur marchande jamais mes conseils pour soigner leurs bestiaux, améliorer leurs terres ; je les protège contre les usuriers ; je fais régner entre eux la concorde ; je les amène enfin, insensiblement, et non sans peine, car ils sont un peu nonchalants et routiniers, à adopter ce qu'il y a de bon dans notre civilisation, d'humain dans nos mœurs, sans renoncer cependant à ce qu'il y a de noble et d'élevé dans les leurs, et, comme, grâce à Dieu, le fond de l'humanité est toujours et partout le même,
j'ai su me faire respecter de tous les hommes qui m'entourent, en méritant leur àffecticm par des bienfaits.
— C'est uiie conduite généreuse autant qu'habile, dit le capitaine, et je vous approuve de l'avoir adoptée.
Les deux hommes se levèrent alors et sortirent de l'ombre du cèdre. Le cèdre énorme, étalant au loin ses grands bras, dressait sa tête rase vers le
ciel. On eût dit un vaste pavillon vert soutenu par un seul pilier colossal. Tout autour voletaient, en chantant, des oiseaux de plusieurs sortes, et de ses feuil^ les échauffées s'exhalait une forte odeur de résine. Comme ils allaient reprendre le sentier qui traversait la pépinière, ils virent au-dessous d'eux, sur la nappe bleue de la mer, un bateau à vapeur passer lentement, faisant mousser les flots sous ses roues et traînant après lui unlong panache de fumée noire. Ce bateau avait le cap dirigé vers Alger. C'était celui qui, l'avant-veille, avait conduit au Montararach le second détachement placé sous le commandement du capitaine.
— Voilà qui me rappelle mon devoir, dit celui-ci en Tapercevant.
— Songez-vous donc à nous quitter sitôt ? demanda le kebbir.
— Je partirai ce soir, si vous le permettez.
En ce moment, ils virent s'avancer vers eux la blanche Marguerite, escortée de sa mère et de Noëmi , revenant de la promenade. Etienne les suivait à peu de distance.
Les deux hommes s'approchèrent alors et échangèrent avec les femmes quelques compliments.
LES GOUft-BIS.
Il y ayait près d'une heure que le capitaine et le kebbir causaient sous le cèdre, quand Marguerite vint réveiller Noémi et l'invita à faire une promenade avec elle et sa mère. Les trois femmes prirent d'abord une légère collation ; puis, s'enveloppant de longs châles pour se garantir de la fraîcheur de la matinée, elles se dirigèrent vers une colline boisée située à une demi-lieue du bordje. Déjà tout était en mouvement dans le domaine. Profitant de la première pluie de la saison, appelée la pluie des «emailles^ les laboureurs avaient attelé leurs charrues, et on les voyait de loin, tirées par de petits bœufs kabyles aux allures vives, fendre la terre amollie de
LE SECRET DU BONHEUR. Hî»
leurs socsbrillants, pendant que des Arabes armés de pelles et de pioches pratiquaient des fosses d'écoulement entre les sillons. Dans les fonds abrités contre le vent d'ouest, les jardiniers creusaient de grands trous pour aérer le sol avant d'y enfouir les racines des jeunes arbres ; et une multitude d'hommes et d'enfants se hâtaient de récolter les fruits mûrs, avant que la saison pluvieuse les fît pourrir. Les uns cueillaientles dernières figues; les autres arrachaient les jujubes dont on fait, en Algérie, une piquette goûtée des cultivateurs ; d'autres écossaient sous leurs doigts la graine des lentisqùes, qui contient une huile fade employée pour alimenter les lampes; d'autres encore coupaient de l'ongle le pédoncule des olives, puis ils les disposaient par tas afin de les échauffer légèrement pour les attendrir. Il y en avait enfin quelques-uns occupés à la cueillette du coton ; ils enlevaient le blanc duvet des capsules à demi ouvertes, puis ils l'étalaient au soleil sur de minces clayonç pour le faire sécher. L'ordre, la paix, la gaieté, présidaient à ces travaux agrestes, éxécutés dans un air pur, sous un ciel splendide. Les oiseaux pépiaient; les étourneaux, récemment arrivés des pays du Nord, suivaient les laboureurs pour
picorer les vers entre les mottes de terre soulevées, et mille papillons se jouaient au milieu des fleurs renaissantes, premières et poétiques manifestations
du second printemps.
Un Kabyle, grand et fort, debout au milieu d'im champ, coupait à coups de hache des hampes d'aloès* Avec sa blanche gandoura (1) relevée comme une tunique, ses jambières de cuir, ses pieds nus, blond et beau, il semblait le jeune dieu de cet Éden. Le délicat, craignant le soleil, avait roulé de longs rameaux de clématite autour de son front, et ses yeux souriaient sous son chapeau de fleurs, pendant que rémail de ses dents éclairait ses lèvres.
Etienne était à quelques pas delà, surveillant le labour d'une pièce de terre. Du plus loin qu'il vit approcher les femmes, il courut au-devant d'elles, et sa mère lui permit de l'accompagner. Pénétrant alors sous le bois, ils s'avancèrent vers les gourbis de Ja tribu des Beni-Haoua rassemblés à quelque distance.
Ce qu'on nomme gourbi, en Afrique, est une cabane de terre sèche dont le plan est exactement modelé sur celui de la maison mauresque, laquelle
(I) Longue chemise de laine*
n'est' elle-même qu'une déviation de la maison greccjiue. Lorsqu'on se trouve dans la montagne, au-dessus de l'une de ces habitations primitives, elle vous apparaît toute plate, écrasée, en forme de cofire allongé, avec une large ouverture carrée au centre. Il n'y a pas plus de six pieds entre le sol et la terrasse. Un mur tout nu, de couleur grise, avec une porte étroite et basse, tient lieu de façade. Les chambres sont petites, obscures, et prennent un demi-jour blafard sur la cour. Une galerie intérieure, dont le plafond est soutenu sur de minces troncs d'arbres, encadre cette cour, qui compte à peine douze pieds de côté. En somme, la demeure est une masure, et les chambres sont des chenils.
Le plus habituellement, non loin du gourbi, s'élève un maigre lentisque abritant une petite place de terre battue. C'est là que se réunit la famille du paysan arabe pour recevoir les étrangers, faire la sieste et dire ses prières.
Quelquefois, devant le lentisque, un cheval ruiné, étique, mal couvert d'un haillon de laine, s'agite dans ses entraves auprès de son piquet. Le sol, autour de lui, est poussiéreux et piétiné, jonché de
brins de paille et dé déchets détruits et de légumes. I. 11
Une mince bordure de nopals s'étend derrière le gourbi, projetant de toutes parts ses palettes d'un Tert âpre et sale; et tout cela transsude quelque chose de morne, qui n'est pas l'ennui, mais qui est fortement empreint de sévérité et de misère.
Pas un meuble, pas un instrument aratoire, ne se rencontrent dans la cour ni dans les chambres. Deux pots bariolés pleins de beurre suri pendent aux poutres de la galerie, se balançant à quelque bout de ficelle. Une gourde remue au vent, accrochée au montant de la porte. Un trou à feu, âtre de sauvage, fume dans un bouge obscur, avec une bassine dessus où cuisent des aliments innomés. Des poussins picorent çà et là. Un figuier décharné se tord dans un angle de la cour, implorant un peu d'air et de soleil avec une attitude désespérée. Autour de lui se blottissent des chèvres qui bêlent, et dont la forte odeur se répand dans toute la demeure. Deux grands vases de terre servent à serrer le grain. Un moulin arabe est dans un coin : c'est une grosse pierre qu'on tourne à l'aide d'un bâton pour écraser le grain sur une seconde pierre. Le lit est un massif de maçonnerie exhaussé de trois pieds, avec une natte de palmiers-nains en guise de draps. Au-dessus
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descend du plafond la couchette du nouveau*né, espèce de petite cage formée de cannes de roseaux et que retiennent deux brins de corde. La mère, quand elle est couchée, n'a qu'à lever le bras pour bercer le sommeil de son enfant. Il y a quelque chose de poétique et de touchant dans cet objet mignon et gracieux qui se balance en l'air comme un nid d'oiseau, et d'où s'échappent de petites plaintes.
Soixante gourbis environ, tous construits sur le même modèle, étaient groupés derrière les arbres du petit bois. Aussitôt qa'ils s'en approchèrent, les promeneurs se virent signalés par les chiens, qui, bondissant sur les terrasses, les accueillirent par des aboiements furieux. On eût dit que ces bêtes féroces, au museau pointu, au poil rouge, à la queue ondoyante, allaient se jeter sur eux pour les dévorer; mais on entendit soudain de grands cris, des bras nus armés de bâtons apparurent au-dessus des murs, et les chiens, châtiés de leur excès de vigilance, sautèrent dans les cours pour aller se tapir dans les angles les plus obscurs.
Noômî, effrayée par les chiens, avait pris le bras de son hôtesse. Quand celle-ci fut parvenue à la rassurer, elle lui dit :
— Vous allez voir de près, ma chère enfant, quelle est la dure condition des femmes arabes. Les paysannes de TEurope les plus misérables, les négresses elles-mêmes, dans les contrées où resclavage subsiste encore, sont heureuses en comparaison. Voyez ces antres où l'on ne peut pénétrer qu'en se courbant; ce sont moins des maisons que des tanières humaines : c'est là dedans qu'elles naissent, vivent et meurent, et, pendant toute la durée de leur existence, elles sont soumises aux travaux les plus pénibles, et c'est à peine si ces travaux leur fournissent les moyens de subsister. Ce sont elles qui traient les brebis, les vaches, les chèvres,, et battent le beurre ; elles qui prennent soin du cheval, le pansent, lui portent son eau, sa paille, son orge, le sellent et le dessellent, et raccommodent ses harnais. Elles préparent et tannent les peaux pour transporter l'eau, elles broient le grain dans le moulin, puis elles cuisent les galettes. Elles pétrissent l'argile pour fabriquer toute sorte de vases. En s'é veillant, elles vont d'abord ramasser le bois pour leur cuisine, puis elles se rendent à la fontaine, puis elles préparent les aliments, et, quand chacun est rassasié autour d'elles, elles tissent, les étoffes pour les vête-
^ ments, les cordes en poil de chèvre, les tentes. Tout repose sur elles dans la maison de famille. Je ne sais ce qu'elles n'y font pas. J'en ai vu quelques-unes apporter de plusieurs lieues, sur leur dos, les pierres et le bois pour construire leurs gourbis, d'autres bâtir ces gourbis elles-mêmes. Quand elles sont vieilles, épuisées par la fatigue, les infirmités, elles travaillent encore. Eh bien, ces femmes si misérables sont peut-être les seules au monde qui ne se plaignent pas de leur sort. Une vertu les soutient pendant toute la durée de leur existence : la résignation. Noëmi se sentait le cœur remué par ce récit de son hôtesse. Marguerite la tira de ses réflexions.
— Il en est quelques-unes qui sont plus heureuses, dit-elle à sa mère.
— Oui, reprit celle-ci. Ce sont les épouses des chefs, des hommes de grande tente. Elles ont des servantes pour les remplacer dans les soins du ménage; niais elles vivent d'une vie oisive et très-renfermée. Elles sont vaines, dépensières, elles n'ont d'autre distraction que celle de la toilette, et, au rebours des femmes de basse condition qui nourrissent de leur travail toute une famille, elles sont souvent une cause de ruine pour leurs maris.
— Vous venez de parler de tentes, madame, dit Noëmi. Je n'en vois pas une seule ici. Où donc sontelles?
— Plus loin, ma chère enfant, en dehors du bois, auprès de la fontaine où nous nous rendrons tout à l'heure. Nous devons visiter d'abord quelques-uns de ces gourbis.
Ce ne fut pas sans éprouver un certain sentiment de malaise que Noëmi parcourut du regard les misérables demeures. Il y avait, dans toutes, un tel dénûment, et le demi-jour qui les éclairait était si lugubre, qu'elle se demandait si, réellement, des créatures humaines habitaient ces tristes réduits. Ce qui la surprit le plus, ce fut Tair de parfaite sérénité empreint sur tous les visages. Les vieillards, les femmes, les hommes, les enfants étaient tous sérieux, quelques-uns même montraient une gravité extraordinaire ; mais il n'y avait rien de sombre ni d'amer dans leur physionomie. Du plus loin qu'ils voyaient approcher les visiteurs, ils s'avançaient à leur rencontre, baisaient avec respect le bord de leurs vêtements et les bénissaient « au nom de Dieu. » Marguerite surtout paraissait être un objet de vénération pour ces âmes naïves. Les petits en-
fants lui prenaient les mains et les appuyaient sur leur cœur; les femmes l'embrassaient parles genoux; les hommes, en la regardant, abritaient leurs jeux de leurs bras, comme s'ils ne pouvaient soutenir l'éclat de sa beauté, et la jeune fille, devant ces adorations, demeurait joyeusement interdite. Elle avait l'œil à tout cependant, autour d'elle, et, quand elle voyait un enfant chagrin ou une femme qui n'osait lever le front vers son maître, elle marchait droit à ce maître, le regardait de ses yeux clairs, et, de sa voix limpide, musicale, avec une candeur généreuse et dominatrice, elle lui disait en langue arabe :
— Tu aimeras tes fils comme toi-même ! Ou bien :
— Honore la mère de tes enfants !
Quant à Etienne, il est à croire que les Arabe* avaient une estime particulière pour sa personne ; car il n'en était pas un qui ne le regardât avec une naïve admiration.
— Que ce jour soit heureux pour toi, monsei- ^eur ! lui disaient les jeunes gens de son âge.
— Mon fils ! que Dieu assure ta marche dans ce monde ! chevrotaient les vieillards.
Et tous reprenaient en chœur :
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— Comment va le kebbir ?
— Que Dieu allonge son existence !
— Il est notre père, à tous!
— Nous n'avons que lui et Dieu ! ^
— Nous sommes les plumes de ses ailes ! Presque dans chaque gourbi, cependant, il y avait
pour les étrangers une réclamation à entendre, une misère à soulager ou quelques conseils à donner. Ici, c'était un enfant malade ; là, un nouveau-né que ses parents refusaient de laisser vacciner, ne concevant pas que, pour prévenir la petite vérole, il fallût commencer par l'inoculer, et craignant que la contagion ne se répandît dans toute leur famille ; là, encore, une femme avait vu ses chèvres saisies par le garde forestier, sous prétexte qu'elles bro'u- . talent les jeunes plants dans la forêt de l'État, et, privée de son troupeau, la malheureuse n'avait plus de ressources. Plus loin, c'était un homme dont l'inondation avait défoncé les silos, et qui ne savait où trouver du grain à semer pour la récolte prochaine. Un vieillard se plaignait d'une sciatique ; u» autre avait laissé sa vache dans la montagne, et la panthère l'avait dévorée ; une veuve s'apitoyait sur le sort de ses jeunes enfants, a dont les dents n'avaient
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plus à broyer que la faim, » disait-elle. Chacun contait sa mésaventure, son chagrin, demandait secours ou justice ; et tous, en s'adressant à la femme de celui qu'ils s'étaient habitués à considérer comme le représentant* de la Providence, exposaient leurs demandes avec autant de noblesse que de simplicité. Etienne secondait sa mère dans l'accomplissement de sa pieuse tâche. Il promettait aux uns de leur envoyer des remèdes, à d'autres quelques sacs de grains ; aux plus pauvres il distribuait des pièces d'argent ; il s'engageait à User de l'influence de son père pour faire restituer les chèvres saisies ; il répandait que ne seraient point abandonnés les enfants de la veuve, et rassurait les incrédules contre les prétendus dangers de la vaccine ; enfin il se montrait partout affectueux et serviable, et partout, avec lui, sa mère et sa jeune sœur se voyaient accueillies par des paroles de reconnaissance. Ils marchaient au milieu des bénédictions.
Noëmi, quoiqu'elle ne comprît pas un mot de la langue arabe, se rendait cependant parfaitement compte de ce qui se passait autour d'elle. Marguerite lui traduisait les discours qu'elle jugeait devoir l'intéresser, et la mimique des indigènes, très-expres-
sive, eût suffi d'ailleurs pour lui révéler la nature de leurs réclamations. La jeune fille, peu habituée à de telles scènes, en ressentait un plaisir extraordinaire. Elle ne cessait de porter les yeux de l'un à l'autre de ses hôtes, et elle ne savait ce qu'elle devait admirer le plus, de la mère qui avait donné le jour à de tels enfants, ou des enfants qui modelaient si bien leurs sentiments sur ceux d'une telle mère. Elle était émue, touchée, très-surprise de ce qu'elle voyait, et elle éprouvait un regret très-vif de la passivité de son rôle. Elle aussi, elle aurait voulu, pour beaucoup, contribuer au soulagement de ces misères ; mais elle n'osait même pas le dire, et, confuse, presque dépitée de son inaction, guettant une occasion, elle fronçait parfois les sourcils, et, de ses petites dents, se mordait la lèvre.
L'occasion qu'elle souhaitait se présenta enfin. C'était dans un gourbi situé à l'écart et plus misérable que les autres. Elle y était entrée la dernière, et la chambre où elle se tenait auprès de ses hôtes était si obscure, qu'elle eut d'abord quelque peine à se rendre compte de ce qu'elle voyait. Quand ses pupilles, contractées par la lumière du dehors, se furent suffisamment dilatées dans la pénombre, elle
aperçut, étendu par terre, sur un lambeau de tapis, un vieil Arabe qui grelottait de froid sous ses haillons et qui semblait perclus de tous les membres, car il ne pouvait se soulever sur sa couche grossière, et ses yeux seuls, par leur mobilité, avec son grelottement, indiquaient qu'un reste de vie subsistait en lui. Sa femme était accroupie auprès de sa tête. C'était une vieille M'zabite aux traits écrasés ; un haïk déchiré l'enveloppait des pieds au front ; elle portait une sorte de turban évasé, et de fausses nattes de crin noir descendaient sur ses joues osseuses, que recouvrait une épaisse couche de fard. Ainsi attifée, avec ses pommettes saillantes et d'un rouge violent, ses yeux peints, ses longues dents et les énormes anneaux d'argent accrochés à ses oreilles, cette femme avait l'air sinistre et fou. De grandes raies bleues tatouaient ses bras, et, de ses doigts noueux, elle cardait machinalement des mèches de laine. En face d'elle, également accroupie sur ses talons nus, une jeune mulâtresse tournait son fuseau, portant également ses bras en Tair, et son charmant visage souriait, tourné de côté vers les étrangers. Rien de plus simple que son costume, rien de plus classique que sa pose. Son haïk d'une
toUe bise grossière descendait le long de son corps, très-svelte, avec de beaux plis anguleux ; de minces cercles de cuivre dansaient autour de ses poignets ; elle avait la peau fine et mate, d'un ton chaud, le visage d'un ovale parfait, et ses yeux très-ouverts, son nez droit, sa bouche qui semblait découpée dans une fleur de pourpre, prêtaient à toute sa personne je ne sais quel charme enfantin et gracieusement sauvage. L'extrémité de son petit pied dépassait le bord du haik, et les ongles de ce pied étaient légèrement teints de hennah.
Le moribond était un ancien conducteur de caravane ruiné par les incursions des Touareugs, et perclus parla glaciale humidité des nuits du désert. Sa femme était devenue folle, il y avait deux ans de cela, en voyant, sous ses yeux, ses deux fils déchirés par une lionne de l'Atlas. La jeune fille était leur servante. Depuis deux, ans, sans que rien Ty obligeât, — que son cœur, — elle nourrissait ses maîtres de son travail, et elle s'était juré à ellemême de ne se marier qu'après leur mort,
Marguerite, en entrant, avait salué la folle et le moribond, et, s'avançant vers la mulâtresse, elle lui avait offert une piécette d'argent. La servante
prit la pièce et baisa gentiment la blanche main qui la lui tendait ; puis, relevant les bras, elle reprit lentement sa pose de statue, et son fuseau tournait sous ses doigts arrondis avec une rapidité singulière. Marguerite, se penchant vers Noëmi, lui apprit alors en peu de mots par suite de quel touchant esprit de dévouement la mulâtresse subvenait aux besoins de ses maîtres ; puis, saluant de nouveau, elle sortit de la chambre obscure sur les pas de son frère et de sa naère. Mais Noëmi ne la suivit point immédiatement. Elle avait remarqué le délabrement du costume du moribond, et le froid qui le faisait grelotter l'avait poussée à vaincre son embarras pour obéir à son charitable désir. Au moment donc où elle se vit seule avec la servante et les deux infirmes, elle se dépouilla promptement de son châle, le jeta sur le corps de l'Arabe, et, sans répondre aux remercîments de la mulâtresse, elle se dirigea vers la porte. Mais, là, elle se trouva Aicc à face avec Etienne. En se voyant ainsi prise cji flagrant délit, la jeune fille, ne songeant pas que, lot ou tard, on l'aurait certainement interrogée sur la disparition de son châle, ne put s'empocher de rougir, et elle balbutia quelques mots pour cxpli-
quer son action. Etienne répondît qu'il la trouvait très-excusable, et, la glace étant ainsi rompue entre eux, la crainteque, jusqu'alors, ils avaient ressentie l'un pour l'autre disparut avec leur embarras mutuel. Il suffît de ce puéril incident pour que ces jeunes gens qui avaient à peine osé se parler depuis la veille commençassent à se regarder avec une certaine assurance et à échanger quelques pensées. Mais, pour s'être déterminés à celte hardiesse, ils n'en gardaient pas moins, au fond de l'âme, un trouble qui les empêchait de traduire leurs sentiments. Celui qui les eût écoutés pendant que, sur les pas de Marguerite et de sa mère; ils se dirigeaient vers la fontaine, eût été quelque peu surpris de leur conversation. Etienne se mourait du désir de dire à Noëmi qu'il la trouvait la plus belle des femmes ; que, depuis qu'il l'avait rencontrée, le monde lui apparaissait magnifique et tout nouveau ; que, maintenant, ce n'était plus de la sympathie, mais une ardente passion qu'il éprouvait pour l'humanité, parce que, se sentant si heureux, il aurait voulu partager son bonheur avec toutes les créatures ; et, gêné, étouffant d'effusion comprimée, il se contentait de signaler à la jeune fille les beautés
de la vallée qu'ils traversaient, lui demandant, après cela, par un violent effort de témérité, si elle ne serait point effrayée de passer ses Jours dans une telle solitude. Noëmi, elle, se trouvait maussade, presque ingrate envers celui à qui elle devait la conservation de sa vie. Elle eût voulu lui témoigner sa reconnaissance , lui dire qu'elle le regardait comme un frère ; et, retenue par sa timidité, craignant de paraître gauche, ou de ne pas trouver de paroles assez expressives, elle profitait de l'embarras d'Etienne, s'extasiait avec lui sur la beauté du paysage, et, répondant à sa question directe, affirmait que la solitude n'aurait rien d'effrayant pour elle, si toutefois son père n'y devait pas rencontrer d'ennui. Ainsi, dèsle début, ils ne se communiquaient presquerien de ce qu'ils auraient tant voulu se dire. Etienne se consolait à demi en songeant qu'il retrouverait plus d'une occasion d'entretenir la jeune fille ; mais Noëmi ne discutait même pas cette circonstance. Elle n'osait, dans son cœur, désirer re- . voir celui qui, si subitement, s'était imposé à sa pensée. Elle savait qu'elle avait un devoir à remplir, et que toute sa vie était liée à ce devoir ; mais, pour la première fois depuis qu'elle avait contracté un si
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sérieux engagement envers elle-même, elle se demandait si cet engagement ne lui semblerait pas, un jour, quelque peu pénible ; et, sans se rendre compte encore des luttes auxquelles il pouvait bientôt l'exposer, elle commençait à regretter que la nécessité l'eût condamnée à consacrer toute son existence à son père. La nature, dès le premier jour, combattait obscurément, en elle, contre la piété filiale, et elle en ressentait une souffrance vague, une sorte d'angoisse qiii, se prolongeant, fût presque devenue de l'anxiété.
. n y avait quelque temps déjà qu'As ne parlaient plus lorsqu'ils arrivèrent à la fontaine. Une foule de femmes arabes, montant de la vallée, se pressaient autour deTauge de pierre, elles remplissaient leurs outres de peaux de chèvre, puis elles redescendaient vers les gourbis. Presque toutes étaient vêtues de draperies de laine grise, un mouchoir attaché derrière leur tête masquait le bas de leur visage, et l'on voyait le dessous de leurs yeux peint en bleu. De lourds et grossiers bijoux d'argent remuaient et bruissaient à leurs oreilles, à leur cou, sur leur poitrine, autour de leurs chevilles et de leurs poignets. Ces femmes ainsi masquées, se poussant
dans la boue, avec leur larges pieds fangeux et leurs bras nus, exhalaient une forte odeur de musc et paraissaient douées d'une ^vigueur extraordinaire. Elles saisissaient les outres pleines entre leurs mains, les levaient toutes ruisselantes au-dessus de leur tête, et se frayaient ainsi un passage à travers la foule. Quelques-unes avaient amené des ânes avec elles, et elles les chargeaient de leur fardeau. D'autres, portant au sein un nourrisson que maintenait une bande de toile, se faisaient empiler jusqu'à trois outres sur le dos, et, l'échiné courbée, les jarrets vacillants, soutenant des mains leur enfant, elles marchaient à grands pas et la tête baissée, les reins trempés, suant, soufflant, et laissant derrière elles des traces humides. Aucun homme ne se montrait aux environs de la fontaine. On n'v voyait que des femmes et des enfants. Des garçons de dix ans, déjà graves, assistaient leurs mères, et de toutes petites filles, masquées et affectant de se hancher comme les femmes, portaient en équilibre sur la tête des vases d'une argile rouge, d'où tombaient quelques gouttes d'eau.
Ce tableauétait àla fois sévère et charmant, mais ni Etienne ni Noëmi ne le regardaient. Il fallut que
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Marguerite les appelât pour que, secouant leurs pensées, ils tournassent la tête vers la fontaine. Déjà le troupeau de femmes; d'enfants et d'ânes redescendait vers la vallée, et Ton entendait, de loin, les voix rauques des mères chantant pour amuser les nourrissons pendus à leur sein. Tout disparut enfin derrière un bouquet d'arbres, et les promeneurs, revenant alors sur leurs pas, se dirigèrent vers le bordje, dont la blancheur éclatait au soleil dans les touffes de verdure. Noëmi s'était approchée de son hôtesse, et celle-ci l'entretenait de mille détails relatifs aux misérables familles qu'elle venait de visiter.
— Chaque jour, avec mes enfants, je refais cette promenade, lui dit-elle. Et -j'y suis obligée, car la discrétion de ces malheureux est si grande, qu'ils ne viendraient jamais, d'eux-mêmes^ me demander de les secourir.
— Mais c'est une véritable sujétion que vous avez acceptée là, dit la jeune fille.
— Je ne le nie point, chère enfant, répondit la sainte femme. Mais la sujétion du devoir est de celles qui ne m'ont jamais fatiguée.
Ces dernièresp aroles effacèrent dans l'esprit de
Noëmi l'ombre de regret qui avait, pour un moment, altéré sa piété filiale. Elle releva là tète, reprit son maintien assuré, et, quand, après avoir rencontré le kebbîr et le capitaine, les promeneurs, dont l'appétit était aiguisé par le grand air, prirent place autour de la table de famille, la jeune fille put regarder Etienne, assis en face d'elle, avec une immuable tranquillité. Hais il parait qu'il était écrit que les circonstances se joindraient à ses sentiments secrets pour entraver sa résolution; car, sur une parole du kebbir, son visage devint subitement rouge, puis très-pâle.
— Vous avez vu ce qu'il en coûte, disait le kebbir au capitaine, d'exposer une femme aux intempéries de l'automne dans notre pays. Croyez-moi, ne condamnez pas votre charmante fille à subir les fatigues qui vous attendent au Montararach. Laisseznous-la. Ma femme, je n'ai pas besoin de vous le dire, aura pour elle les soins d'une mère. Ma fille l'aimera comme une sœur, et vous viendrez la voir aussi souvent qu'il vous plaira.
Noémi s'était senti prendre la main par son hôtesse.
— Pourquoi tremblez-vous si fort, chère enfant ?
lui demanda celle-ci. L'idée de vivre auprès de nous vous effraje-t-elle ?
— Oh ! non, madame, répondît la jeune fille en continuant à pâlir et à trembler. Mais je ne voudrais pas abandonner mon père.
— Vous ne l'abandonnerez point, mon enfant,, reprit le kebbir. Vous irez le voir tous les jours, quand le temps vous le permettra. Il ne faut pas une heure à nos mulets pour franchir une distance de deux lieues dans la montagne. Acceptez donc l'hospitalité que nous voiis offrons. Je vous assure que, dans une teUe saison, très-mal logée que vous seriez sous une tente ou dans une cabane en planches, vous ne tarderiez pas à tomber malade, et deviendriez alors pour votre père une cause d'inquiétude, au lieu d'être, comme vous l'espériez, un objet de douce distraction.
Etienne, rougissant, baissait les yeux sUr son assiette, et le capitaine regardait sa fille. Il était fort touché de la démarche de son camarade, et, malgré la terreur qu'il éprouvait à l'idée de vivre seul, il ne pouvait se dissimuler que les observations du kebbir étaient fondées. Noëmi comprit à son air qu'il allait céder. Poussée alors par son
affection filiale, elle se hâta de prendre la parole.
— Que ne restez-vous ici ? dit-elle à son père. Vous iriez, chaque jour, au camp. Je vous en prie, ajouta-t-elle avec une tendresse mêlée d'embarras ; cela me rendrait si heureuse de vous savoir auprès de moi !
— Cela n'est pas possible, ma chère enfant, répondit le capitaine. Je te sais gré de tes bons sentiments, mais je dois partager les fatigues de mes soldats.
Et, se tournant alors vers le kebbir :
— J'accepte votre proposition, mon excellent ami, lui dit-il. Et que Dieu vous rende la joie qu'elle m'a causée!
n n'y avait pas à revenir sur une détermination prise par le capitaine. Sa fille le savait. Elle rougit encore et baissa la tête. La malheureuse enfant appréhendait de souffrir, et de tristes pressentiments lui serraient le cœur.
Le même soir, le capitaine, ayant de nouveau remercié ses hôtes, partit avec Faitha et Maumenèsche. Ourida devait rester au bordje avec Noêmi.