‹ Le secret du bonheurChapitre 18 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

lui montaient aux yeux. Heureusement que le kebbir vint à son aide.

— Je ne comprends que trop vos sentiments, dit il au capitaine. Mais, si vous ne pouvez vivre loin de votre fille, que feriez -vous, dans le cas où nous aurions une nouvelle guerre à soutenir, et où, comme vous devez vous y attendre, le souhaiter même, on vous enverrait faire campagne?Vous qui tenez à votre profession et vous plaignez, avec raison, d'avoir été méconnu, comment accorderiez-vous alors votre légitime ambition avec votre affection de père? Les femmes, vousle savez, ne sont pas reçues dans les camps. Vous ne voudriez pas, au surplus, exposer les jours d'une personne qui vous est si chère. Il vous faudrait opter entre votre devoir et la société de votre enfant.

Le capitaine réfléchit. Puis, en faisant un geste de fatigue :

— La guerre ne peut pas durer longtemps de nos jours ! s'écria- t-il.

— Pardon, mon capitaine, fit observer le lieutenant. Nous sommes demeurés deux ans en Crimée, et, si l'empereur Nicolas n'avait eu Vesprit de mourir, la paix ne serait peut-être pas faite encore.

— Il est une chose à laquelle vous ne songez pas,

dit le major : c'est que la guerre, quelle que soit d'ailleurs sa durée, est un jeu rempli de hasards. Les uns en reviennent perclus, d'autres écloppés, le plus grand nombre y laisse ses os ; et cela, selon moi, fortifie les observations du colonel.

— Eh ! mon cher, ce n'est qu'une chance à courir, dit le capitaine.

— Il est juste que vous la subissiez comme les autres, reprit le kebbir ; mais, sans vouloir attrister cette discussion, que deviendrait votre fille dans le cas où le sort vous serait fatal ?

Le capitaine pâlit à ces mots. Il se leva, laissa tomber sa serviette. Une émotion subite l'étouffait. Enfin, il entoura d'un bras le cou de sa fille, et, la baisant tendrement au front :

— Bah! nous ne ferons pas la guerre ! s'écria-t-il.

— Tant pis! dit le lieutenant.

— Pourquoi tant pis, monsieur ? repartit sèchement lé capitaine.

— Parce que pas de guerre, peu de chances d'avancement.

Le capitaine était de plus en plus mal à l'aise. Il fit un tour ou deux par la chambre, et enfin, se tournant du côté de ses convives :

— Pourquoi me tourmentez-vous tous ainsi? leur dit-ii.

— Par amitié pour vous, répondit le kebbir. Parce que, sans vous en douter, vous voulez concilier des choses inconciliables.

Le capitaine reprit sa place et ne dit plus rien. Cependant le curé, qui jusqu'alors n'avait pas pris part à la discussion, ne songeant qu'à calmer son féroce appétit d'herborisateur, promena des yeux bienveillants tout autour de lui, et, voyant chacun sérieux :

— Il existe un moyen bien simple de tout concilier, et je suis étonné qu'aucun de vous n'y ait songé, dit-il d'une voix rieuse. Le capitaine tient à son état ; il tient également, et même beaucoup plus encore, à assurer le bonheur de son enfant. Il n'a qu'une chose à faire pour obtenir ce résultat, en conservant ses épaulettes.

— Et quelle est cette chose, curé ? dit le capitaine. Le curé répondit :

— C'est de la marier.

Ce mot, que le brave homme prononça d'un air triomphant, produisit sur les conviés l'effet de la foudre. Noêmi devint pâle comme une morte, et c'est

à peine si elle eut la force de jeter un regard suppliant sur le kebbir. Celui-ci resta impassible, mais, en dépit de son âge et de son expérience, il sentit son cœur se serrer, car, connaissant maintenant le terrible obstacle qui séparait son fils de Noëmi, il trouvait le conseil du prêtre un peu prématuré, et il en redoutait grandement les suites. Le lieutenant baissa le nez sur son assiette : il se serait enfui de la chambre, s*il Payait osé. Quant au capitaine, il offrait aux regards de tous le pénible spectacle d'un homme aux prises avec une angoisse qu'il cherche vainement à dissimuler. Pendant que le curé, ébahi de l'effet que ses paroles venaient de produire, se demandait quelle énormité il avait commise, et, rougissant, promenait les yeux du père à la fille, le capitaine, hors de lui^ cherchait un mot qui accablât le malheureux donneur de conseils. Enfin, ne le trouvant pas, il appuya le bras sur la table, et, riant alors aux éclats :

— La marier! s'écria-t-il.

Et, comme si cette idée ne lui était jamais venue à l'esprit, étant exorbitante et absurde :

— En effet, je ne pensais point à cela ! Et voilà qui concilie tout. Le curé est un homme plein de

prévision. Il n'y a qu'une chose à laquelle il n'a point songé, c'est que Noëmi ne veut pas entendre parler de mariage. Elle me l'a dit cent fois à Marsal; elle me le répétait encore à Milianah, il y a six mois, et ce n'est certes pas moi, moi qui n'ai plus qu'elle de mes trois enfants, qui, sottement et pour obéir à l'usage, la forcerai jamais à m'abandonner !

Puis, voyant que ses auditeurs demeuraient interdits, moins encore de ses paroles que de la violence qui les inspirait, il se tourna Vers Noëmi :

— Voyons, dit-il, aurais-tu changé d'avis, ma mignonne ? Tu peux parler ; nous ne comptons ici que des amis, et le mariage, après tout, quoiqu'il ait peu d'attraits pour toi, est une chose respectable et sainte. Dis-le, ma noble enfant, toi si pleine d'al)négation et de dévouement, toi qui es tout pour moi, as-tu pu former le projet de quitter ton père ?

Le kebbir crut que Noëmi allait défaillir. Pendant quelques secondes, elle ferma les yeux; mais, les relevant aussitôt pour les arrêter sur le capitaine :

— Rassurez-vous, balbutia-t-elle d'une voix mourante; mais... devant nos amis... cette discussion nie met au supplice. A quoi bon continuer, d'ail-

lî

liï: secret du bonheuu. lao

leurs? Vous savez bien que je vous ai donné ma vie.

— Eh bien, Tavais-je pas dit ? s*écria le père. Mais, épuisé par l'émotion qu'il venait de subir à

la suite de la reprise de ses accès de fièvre, il pâlit tout à coup et tomba sur son siège. Le major et le lieutenant furent obligés de l'emporter.

Un quart d'heure plus tard, il fit appeler le kebbir. Celui-ci le trouva couché, plus calme en apparence, mais sourdement préoccupé.

— Mon cher ami, lui dit le malade, il faut que vous me rendiez un très-grand service. Ce npirliflor de lieutenant fait les yeux doux à Noëmi. Je suis ccr- ^in qu'elle ne peut le prendre au sérieux ; mais les femmes parfois sont fantasques et changent d'avis, tout comme les hommes, et je regarderais comme un malheur que ma fille s'éprît de cette poupée d'officier. Emmenez-la donc avec vous, et, sous aucun prétexte, ne lui laissez quitter le bordje. Dès demain, ma santé sera rétablie, et, chaque jour, j'irai la voir. Maintenant recevez mes remercîments, et, comme la nuit va se faire, ne perdez pas de temps pour rentrer chez vous.

Le kebbir sourit avec amertume. Il se disait que, si son fils était demeuré au bordje, le capitaine, ainsi

qu'on le voit souvent, voulant éloigner sa fille d'un | amant imaginaire, l'aurait jetée dans les bras d'un amant réel. Dans ce cas, le kebbir aurait certainement trouvé un prétexte pour se soustraire à la demande que sou ami venait de lui adresser; mais, ignorant les événements qui avaient mis fin au voyage d'Etienne, il ne fit aucune objection à M. Thierry, et, Noëmi étant venue embrasser son père, le kebbir quitta le village avec elle au moment où la nuit tombait.

Ils chevauchèrent en silence pendant la plus grande partie de la route ; mais, quand ils furent arrivés à l'angle du petit bois, le kebbir se tourna du côté de la jeune fille.

— n est une chose, lui dit-il, que, dussé-je blesser votre modestie, rien ne m'empêchera de vous dire.

— Laquelle donc? fit Noëmi avec étomiement

— C'est que, dans le cours de ma vie, je me suis vu à mème.d'apprécier un bon nombre d'excellentes femmes. Eh bien, en y réfléchissant, je puis affirmer que je n'en ai jamais rencontré aucune qui pût vous être comparée.

— Qu'ai- je donc fait de si extraordinaire? demanda Noëmi confuse.

LE SECRET DU BONHEUR. Ul

— Vous avez fait, ma chère enfant, ce qui répugne le plus à la nature humaine. Faire le bien, quand cela ne contrarie en rien nos intérêts ou nos passions, cela se voit tous les jours. Mais s'immoler secrètement, même pour assurer le repos d'une personne chère, voilà ce qui ne se voit pas. Tranquillisez-vous cependant. Toute bonne action a sa récompense. Tôt ou tard, il fallait que quelqu'un se chargeât de dessiller les yeux de votre père. Le curé l'a fait un peu brusquement ; c'est pourquoi il s'est révolté. Maintenant, il est probable qu'il réfléchira, et, comme il a bon cœur et comme il vou^ aime, sans qu'on lui dise rien, peu à peu, j'espère qu'il reviendra sur ses idées. Vous avez agi sagement en priant Etienne de ne confier à personne le secret de vos espérances. Si votre père le connaissait dès aujourd'hui, il haïrait mon pauvre fils autant au moins que son lieutenant. Attendons que, ses préventions s'étant effacées, il revienne avec nous sur ce sujet de discussion à peine effleuré. Nous sommes trois maintenant pour lui tenir tète, et, quoique dans cette question, ma position vis-à-vis de lui soit très-délicate, je vous promets de faire pour vous tout ce que je ferais pour mon enfant.

— Mais, si je me marie jamais, dit Naëmi, mon I)ère sera malheureux!

-- Non, non, dit le kebbir, ôtez-votts cela de l'esprit. La nature y mettra bon ordre.

Le kebbir, en parlant ainsi, riait dans sa barbe. Ce qu'il ne -pouvait dire à la jeune fille, c'est que, quelque légitimes que soient leurs sujets de tristesse, les hommes appelés à devenir grands-pères se consolent invariablement en faisant sauter dans leurs bras leurs petits-eniânts.

l'affût.

Deux heures plus tard, bêtes et gens reposaient au bordje : les troupeaux sous le toit de leurs étables, les chevaux à Técurie, les serviteurs dans les bâtiments de la ferme, et les maîtres dans la maison. Le kebbir, ayant fait sa ronde habituelle, avait ordonné d'éteindre les feux et de fermer toutes les portes; celle de la maison des hôtes seule devait être toujours, ouverte; mais cela, selon lui, ne constituait aucun danger, car nulle communication n'existait entre cette dernière et la demeure de la famille, et, pour passer de l'une à l'autre, il était indispensable que l'on fît le tour de l'habitation par le jardin. Les fenêtres étant grillagées, on ne pou-

vait les escalader, et les chiens de garde, au surplus, n'auraient pas manqué de donner Téveil si quelque malfaiteur se fût avisé de rôder autour des murs/ La nuit était très-obscure ; non-seulement il n'y avait pas de lune — on était à la fin du mois musulman — mais les étoiles, comme si elles eussent voulu favoriser l'entreprise des Sbeah, s'étaient toutes effacées derrière le rideau de nuages qui montait du sud. Le gueubeli, loin de s'apaiser dans les ténèbres, paraissait redoubler d'intensité à mesure qu'elles s'épaississaient, il ne soufflait pas assez violemment pour faire murmurer le feuillage, mais il arrivait sans interruption par nappes ardentes, et refoulait au loin, jusque sur les flots assoupis, mille senteurs délicieuses, qui s'exhalaient des arbres en fleurs. Vers neuf heures, les moindres bruits que, jusqu'alors, le vent avait apportés, s'évanouirent. Le silence se fit. Tout dormait, asphyxié par une chaleur accablante. Les chacals eux-mêmes, dispersés dans toute la campagne, se taisaient.

C'est alors que les trois bandits, accueiUis dans la matinée par le kebbir, sortirent de la maison des hôtes. Ils se tenaient par la main, afin de ne pas se séparer dans les ténèbres, et l'oreille la plusv subtile

n'aurait point entendu le bruit de leurs pas. On eût dit qu'ils glissaient sur l'herbe roussie, ou que le vent les poussait au-dessus de terre. Quand ils furent arrivés au bord de l'oued Dhamous, ils n'avancèrent plus. Les douze hommes que conduisait El-Liamoun les rejoignirent. Bientôt ils s'effacèrent dans l'obscurité.

Après un quart d'heure de marche, ils se retrouvèrent à cent pas du bordje. Chacun d'eux avait dépouillé tous ses vêtements, ne gardant qu'une ceinture de cuir, dans la pensée que l'homme nu est invisible par une nuit obscure. Ces. grands corps basanés, maigres pour la plupart, dont les pieds, comme s'ils eussent été ouatés, n'éveillaient aucun son, s'avançaient lentement contre le vent, se suivant tous les uns les autres et ne formant qu'une seule ligne. Ils marchaient l'échiné courbée, portant leur tête rase un peu redressée, la main gauche en avant, pour éviter les heurts, et la droite armée d'un poignard. Chose singulière ! les chiens ne les avaient point éventés. Il est vrai que Bel-Kassem avait donné à manger aux bêtes gloutonnes, afin de se faire connaître d'elles, et que, par surcroît de

précaution, le soir venu, il leur avait frotté le nez ri, 0

avec du musc. Les bandits, cependant, chemmast à la flle, côtoyèrent le bordje dans toute sa longueisr; puis, arrivés à Tangle ûe la maison des hôtea, ils le contom'nèrent, etenân ils franchirent le seuil. Tout continuait à reposer dans Thabitation.

Ce qui survint après cela fut d'une hardiesse extraordinaire. Les Sbeah, craignant de donner l'éveil s'ils essayaient de forcer une porte, s'étaient rassemblés dans la cour au pied du platane. Les uns après les autres, ils embrassaient son large 1;ronc, se hissaient jusqu'aux premières branches; puis, suivant l'une d'elles dans toute sa longueur, ils atteignaient son extrémité, et là, se suspcsidant alors par les mains, ils se laissaient toniber sur la terrasse. Cette terrasse étant de plaio-fâed avec celles qui s'étendaient au-dessus des deux autres coaisons, il suffisait aux envahisseurs de faire «quelques pas pour se trouver les maîtres de tout le bordje* Mais, malgré l'appât du I>utia, les premiers arrivés se tinrent tapis ^ous les feuLQes qui, retombant de toutes parts, couvraient d'une ond^re épaisse la plus grande partie de la terrasse. Bel-Kassem, qui» dans la journée, avait minutieusement étudié les localités, était monté le premier ; d'un signe il se laisait

comprendre de ses compagnons, et nul d'entre eux n'aurait osé enfreindre ses ordres, sachant bien que la moindre désobéissance devait être infailliMement punie de mort.

Quand ils furent tous en haut, ils se recueillirent. Si faible que fût la clarté qui tombait du ciel, elle suffisait pour leur montrer, se découpant au milieu du noir, les hauts parapets. Devant eux, les terrasses, blanchies à la chaux, s'étendaient au loin, avec les ouvertures des deux cours, formant de larges trous quadrtingulaires, et, tout au bord du parapet de gauche, ils apercevaient deux étroites baies. C'étaient celles ou aboutissaient les escaliers par lesquels ils comptaient descendre. Le premier de ces escaliers était celui de la maison des femmes. Bel-Kassem, soulevant le bras, le montra aux bandits. Mais, comme^ pour lui obéir, ils allaient sortir de l'ombre des feuilles, le marabout les vît se rejeter ensurière, et chacun d'eux détournait la tête, comme s'il eût aperçu quelque chose d'effroyable qui le remplissait de terreur.

Cet objet, que Bel-Kassem aperçut enfin, et qui le fît frémir, lui aussi, était une longue forme humaine, toute blanche, qui surgissait de l'escalier par

un mouvement lent et silencieux. Cette forme était svelte, presque diaphane. La pénombre lui prêtait ( des proportions surnaturelles. De molles draperies Tenveloppaient. Elle avait la tète levée et les mains pendantes, une démarche de fantôme. La nuit n'était pas assez claire pour qu'on pût distinguer ses traits.

Elle fit quelques pas en avant, nonchalamment, puis elle demeura en place. Elle semblait chercher dans le ciel quelque chose qui s'y cachait. Le vent ardent frappait son visage. Soudain, levant la main, elle toucha son front, et les bandits trouvèrent le geste formidable. Us s'étaient tous pelotonnés dans l'ombre, et ils regardaient.

Le plus brave d'entre eux, Bel-Kassem, n'aurait pu prononcer une parole. Le plus subtil, celui que rien n'avait jamais embarrassé, El-Liamoun, avait perdu jusqu'à la faculté de comprendre. Les autres, comme s'ils eussent été pétrifiés, demeuraient là, courbés, tremblants sur leurs pieds nus, la bouche et les yeux ouverts ; mais leur âme se démenait dans une sorte d'aliénation.

Les uns, qui avaient fait le pèlerinage de la Mecque, et avaient adopté toutes les superstitions du désert, croyaient voir dans l'apparition le génk des

sables^ dont la forme féminine affole d'amour ceux qui le rencontrent. D'autres la prenaient pour le derviche blanc^ qui marche avec un livre dans les mains, prononçant des paroles incompréhensibles, et ils baissaient la tète, selon l'usage, pour se le rendre favorable. D^autres encore étaient convaincus qu'elle ne pouvait être qu'un rf/ïn«, né du feu, dont le pouvoir s'étend sur les éléments. D'autres lenfin, un efrit, dont la vue ne peut présager que de grands malheurs. Quelques-ims, qui avaient bien des crimes sur la conscience, se demandaient si elle n'était pas un tergou^ spectre gémissant de l'homme mort de mort violente, et qui, pour se venger de son meurtrier, le suit, le lasse, le fascine, jusqu'à ce qu'il ait succombé, vaincu par la fatigue et parla terreur. Toutes les choses horribles que les nécromanciens leur avaient, racontées pendant les longues nuits de l'hiver leur revenaient alors à l'esprit, et ils s'attendaient à voir le ciel s'entr'ouvrir, les étoiles tomber, les montagnes parler, les eaux se changer en sang, comme elles le firent sous la verge de Moïse. Hais, le fantôme se tournant un peu, ils virent flotter sur son dos un voile transparent qu'ils prirent pour des ailes. Alors, sans se

communiquer leurs sensaiioDs, ils se trouvërent du même avis. L'être surnaturel qui se tenait là, défendant les chrétiens endormis par sa seule présence, c'était rinfiexible Azraâ; Tange redouté de la mort- Mais cette cônyiction, bien loin de les rassurer, ne faisait qu'ajouter à leur terreur. Ces hommes, dont pas un n'aurait bronché, se trouvant face à face avec un lion de l'Atlas, grelottaient comme des femmes malades. Et tous, se recommandant au saint des'Beni-Haoua, sur le territoire desquels ils étaient, l'invoquaient mentalement avec une ardeur fébrile.

Mais le saint, qui dormait sous sen koubba, ne pouvait rien pour euy en cette circonstance, car l'appari tîon qui les terrifiait n'était autre que Marguerite. Accablée par le vent du sud, ne pouvant trouver lesotnmeil, éUe avait repris ses vêtements blanfcs, et, laissant reposer Noëmi, elle était montée* sur a terrasse dans l'espoir d'y pouvoir humer un peu d'air. C'était elle qui, sans s'en douter, préservait ainsi sa famille, comme si elle eût été son bon ange.

. Elle n'avait pas aperçu les Sbeah. Ellle ne se dou-:

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tait même pas de leur présence: Si, pendant qu'elle se trouvait là» elle a^ait pu supposer que quinze bandits l'épiaient» ils l'auraient reconnue pour une feinme aux cris d'effroi qu'elle aurait poussés, ilis se seraient jetés sur elle, et la mort de l'aimaUe enfant les eût vengés de leur terreur. Elle s'était avancée vers la droite de la terrasse ; elle avait posé sa petite main sur le parapet, et, languiseaate, les cheveux à demi défaits, elle respirait avec effort, regardant devant elle, à travers les ténèbres amoncelées. Quelque chose d'inusité lui apparaissait dans la direction do douar des Beni-Haoua. Elle ne savait ce que c'était, mais elle s'étonnait et cherchait à se rendre compte. Une multitude de petits points rouges s'agitaient et se mélangeaient comme des étincelles à travers les arbres, et Marguerite se demandait si ces taches lumineuses prervenaient de quelque incendie, ou si c'étaient des torches errantes Bientôt un bruit profond s'éleva, semblable à celui des flots sur une grève éloignée ; puis il changea de nature. La jeune fille s'était redressée, et elle écoutait. On eût dit que la terre tremblait sous des centaines de pieds de chevaux lancés au galop, ou bien que des mugissements grondaient

SOUS le sol. Les Sbeah, à cause de leur position ne pouvaient apercevoir les lumières, mais ils entendaient les mugissements, et, dans leur épouvante, ils s'attendaient, d*une seconde à l'autre» • au tremblement de l'heure du jugement^ heure formidable où retentira la trompette céleste, où les morts se lèveront de leurs tombeaux, où la terre sera réduite en cendre, et le ciel reployé sur lui comme un voile. i> Tout à coup le vent se mita souffler. Jusqu'alors contenu et silencieux, il rugit avec violence. La poussière qu'il charriait crépitait dans lesfeuiUes des arbres, et les arbres tourmentés, s'échevelant de toutes parts, exhalaient des murmures assourdissants. Le faite du platane, déployé comme un dais au-dessus de la terrasse, s'afTaissait et se redressait sous l'ardente rafale, et son fût,

entouré de murs, se balançait en gémissant comme le pied d'un mât dans la cale d'un navire pendant

la tempête. Marguerite, cependant, à travers les hurlements du gueubeli, avait enfin reconnu le bruit d'une nombreuse troupe de cavalerie qui s'approchait à toute course ; et les points rouges grandissants, qui sautaient maintenant dans le bois voisin, — elle ne pouvait plus en douter, — c'étaient des

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branches de cèdre embrasées que tenaient à la main des cavaliers invisibles. Tout cela s'était fait trèsvite. 11 n'y avait pas plus de deux minutes que la jeune fîUe était montée sur la terrasse, et déjà les chevaux n'étaient plus qu'à cent mètres du bordje. Alors, épouvantée de cette incursion, ne sachant même pas si c'étaient des amis ou des ennemis qui venaient ainsi, la nuit, fondre sur la maison de son père, la blanche fille se redressa, et, incapable de parler, dans sa frayeur elle tendit subitement le bras devant elle.

^ A ce geste, les Sbeah reculèrent. Incapables de supporter plus longtemps la présence du fantôme qui les menaçait, ils s'élancèrent sur les branches de l'arbre, et, se poussant, se culbutant, ils se jetèrent ensemble dans la cour.

Mais, au moment où, fous de terreur, ils cherchaient à tâtons à gagner la porte, une immense clameur retentit tout autour de l'habitation... Les ténèbres s'étaient changées en rouge lumière, comme si le bois voisin eût été incendié. Deux cents chevaux sautaient et ronflaient. Des appels véhéments, des cris, des imprécations se croisaient sur le seuil du bordje. Une foule d'Arabes armés de fu-

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sils, de sabres) de pistolets, se pressaient en vociférant sur les pas de Seddik, reconnaissable à son manteau rouge et^ sa haute taille. Etienne se tenait à côté de lui. Et, pendant que le kebbîr, éveillé en sursaut, accourait à demi vêtu, à la tète de ses serviteurs, le goum des Beni-Haoua se précipitait dans la cour.

Ce qui se passa après cela est indescriptible. Les Sbeah, tout frissonnants dans leur nudité, s'étaient pelotonnés dans un angle. En se trouvant en face d'un danger réel, leurs cœurs s'étaient subitement gonflés de colère, et la peur les avait quittés. A la lueur des torches, on les voyait le corps ramassé, portant leurs tête^ rasés en avant, le couteau à la main, tout prêts à s'élancer comme une meute de loups traquée dans son repaire. Bel-Kassem cepeu-. dantles contenait du geste. La trouée qu'il avait résolu de faire dans la foule des Beni-Haoua présentait des difficultés inouïes, et le marabout caloxlait ses chances. En face de lui, de l'autre côté du platane, Seddik maintenait également, et non sans peine, ses gens dont les fusils s'entre-choquaîeiit. Le caïd voulait éviter l'effusion du sang, et, de sa y(Âx impétueuse, en frappant du pied, tantôt il dé>

fendak aux Beni-Haoua de tirer sur les Sbeah, et tantôt il criait aux Sbeah de se rendre.

Mais ceux-ci, qui cherchaient à gagner du temps, ne lui répondaient qiue par des injures :

— Chien des Français ! hurlait Bel-Kassem ; vat'en lécher les pieds de tes maîtres !

— Vil pourceau engraissé, glapissait El-Liamonn, que la peste* sèche tes membres !

Et tous les autres le maudissaient au nom de Sidi-Mammar» de Sidi-el-Bahri, de Sidi-abd-el- Kader, de tous les saints dont les noms fameuoL leur Tenaient à l'esprit, et les Beni-Haoua leur répondaient et couvraient leurs voix, exaspérés de tant d'insolence.

Le tumulte était alors porté à son comble, et il était facile de prévoir qu'avant une minute tous ces hommes se précipiteraient les uns sur les autres et que te sang coulerait k flots sur les dsdles. Déjà plus de soixante Arabes se pressaient autour de Seddik, et leur foule compacte emplissait Fespaee, depuis la porte de la cour jusqu'au platane. Les Sbeah, toujours pelotonnésy tantôt s'élançant ensemble en avant, et tantôt reculant, les menaçaient de leurs couteaux et les insultaient, quand un remous vio-

lent se fit dans les rangs des Bem-Haoua, et le kebl)ir, sans armes et Fair impérieux, appanit inopinément entre son fils et le caïd.

n ne lui fallut qu'un regard pour juger la situation.

— Tous en arrière ! s'écria-t-il avec un geste en se tournant vers les Beni-Haoua.

Aussitôt le silence se fit, et les Arabes, reculant jusque sous la galerie, laissèrent Tespace vide.

— Maintenant, vous, dit-il aux bandits, jetez vos couteaux !

Il y eut un moment d'hésitation dans le groupe des Sbeah. Cet homme leur imposait avec son air de commandement; mais, comme ils n'obéissaient pas :

— Holà ! qu'on dresse les fusils ! reprit le kebbir. On entendit alors un grand bruit d'armes agitées.

Les canons des fusils dépassaient les tètes des Beni- Haoua et les batteries craquaient sous leurs pouces. Puis le silence se refit. Tous les fusils étaient armés:

— Couchez-les en joue ! cria le kebbir. Cinquante fusils s'inclinèrent immédiatement, et

les Sbeah, se sentant perdus, poussèrent un cri de désespoir.

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Alors, et comme si la crainte n'avait jamais envahi son cœur, le kebbir s'avança lentement vers eux, et, saisissant le poing de Bel-Kassem, il lui arracha son couteau, puis le lança derrière lui. Un frémissement d'appréhension courait sur les lèvres des Beni-Haoua. Aucun d'entre eux, si brave qu'il fût, n'aurait osé faire cela, et le kebbir, en ce moment, leur parut haut de cent coudées. La barbe de Seddik s'en hérissait. Quant à Etienne, bien qu'il eût vu déjà son père en des circonstances terribles, il était devenu plus tremblant que les feuilles de l'arbre au pied duquel il se tenait.

Le kebbir cependant continuait son œuvre. Il prenait le poing droit de chaque bandit, le regardait en face, le désarmait, puis passait à un autre. Et tous, comme s'ils eussent été fascinés par l'ascendant qu'il avait pris sur eux, se laissaient faire. Mais, en dépit de cet ascendant, il est probable que le kebbir aurait payé sa hardiesse de sa vie, si, sans qu'il s'en doutât, une autre cause n'était venue doubler la stupeur des Sbeah. Marguerite, depuis le moment de l'invasion des Beni-Haoua, était restée sur la terrasse. Incapable de faire un pas ou d'articuler un mot, elle' s'était penchée sur le parapet

qui dominait la eour et die regardait. Elle ne comprenait rien à ce qu'elle voyait» à ces hommes nus blottis dans Tombre, à ces Arabes qui les menaçaient, à la présence de son frère. Seulement, elle sentait bien qu'il s'agissait entre eux de vie et de mort, et la malheureuse enfant frissonnait. Tout à coup, elle vit arriver son père. Les Beni-Haoua reculèrent au-dessous d'elle, et le kebbir marcha vers les hommes nus. Alors, pour mieux le suivre des yeux, la blanche fille monta sur le parapet, souleva l'une des branches qui pendait au-dessus d'elle, et, dans cette position, le bras levé, le corps avancé, et toute sa personne étant éclairée de bas en haut par les torches, avec sa face pâle et ses cbeveiTx défaits, elle apparut aux Sbeah pour la seccmde fois, plus formidable encore que la première. C'en était trop pour ces hommes superstitieux. Us poussèrent un cri en l'apercevant, puis jetèrent leurs armes par terre. On eût pu les tuer maintenant, sans qu'ils songeassent à se défendre.

C'est ainsi que, grâce à Marguerite, fut préservée la vie de tous les habitants du bordje. Mais l'ionocente enfant ne se doutait pas qu'elle fût cause de la capture des bandits.

On dormit peu au bordje cette nuit. Les Sbeah, enfermés dans une salle basse, écrasés de stupeur, rêvaient au spectre qui avait fait manquer leur entreprise. Le goum des Beni-Haoua avait allumé des feux devant la porte et les gardait. Le kebbir, à la première nouvelle des blessures de Maumenèsche, était monté à cheval pour se rendre au douar, où son fils avait laissé le coureur. Quant à Noëmi, elle avait été retrouver son hôtesse dès les premiers cris; Marguerite se joignit à elles, et la nuit se passa entre ces trois femmes à rendre grâces au ciel et à s'entretenir à voix basse des événements survenus*

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