‹ Le secret du bonheurChapitre 19 sur 31 · LES PRISONNIERS · texte numérisé non relu

LES PRISONNIERS

Les blessures de Maunenèsche n'avaient heureusement rien de grave. Celle de la poitrine se prolongeait dans le sens des côtes, et les autres pénétraient à peine les muscles des flancs. Le coureur cependant avait perdu beaucoup de sang, il se sentait d'une faiblesse extrême. Lekebbir, après l'avoir pansé, lui prescrivit le repos et le laissa couché sous la tente de Seddik. Une vieille négresse, savante dans l'art de soigner les malades, demeura auprès de lui.

Lorsque le jour se leva, les prisonniers furent péniblement affectés en voyant arriver les deux compagnons qu'ils avaient laissés dans la lande, veillant sur Etienne. Les cavaliers du caïd les avaient ren-

contrés couchés à l'abri d'une roche auprès du cadavre de Thomme tué par Maumenèsche. Ils étaient encore étourdis des coups de bâton qu'ils avaient reçus. On enfouit le cadavre auprès du ruisseau, et les deux écloppés furent amenés dans la maison des hôtes. Les serviteurs du kebbir leur donnèrent à manger à tous. Leurs vêtements — leurs haillons plutôt — trouvés sous un buisson, auprès de l'oued Dhamous, leur avaient été rendus. Après avoir mangé, ils s'entre-regaidèrent avec tristesse. Accroupis sur deux lignes sous la galerie de la cour, ils tenaient leurs genoux entre leurs bras, et, la tête baissée, honteux de leur insuccès, ils gardaient un silence farouche.

Après un espace de temps qu'ils ne purent apprécier, la porte de la cour, qui leur tenait lieu de prison, s'ouvrit toute grande, et le kebbir entra avjc Etienne et Seddik, suivi de tous les serviteurs du bordje et d'une cinquantaine de cavaliers de la tribu des Beni-Haoua. Aucune femme ne se trouvait avec eux, mais il suffisait de lever la tête pour en apercevoir quelques-unes accoudées sur la rampe de la galerie du premier étage. C'étaient, pour la plupart, les servantes de la demeure, curieuses d'as-

sister à Tinterrogatoire des bandits* Noêmi, Marguerite et sa mère étaient avec elles. Le gueubeli ayant été refoulé par le vent du nord, l'atmosphère avait repris toute sa pureté» et le beau ciel du mois de mai souriait au-dessus de L'eneadremenl de la terrasse ; mais Bill des prisonniers ne pouvait le Toir, car les branches du platane s'interposaient entre eux et lui.

Cependant les nouveaux venus s'étaient assis en demi-cercle en ta^ce des Sbeah, et un espace libre d'environ deux mètres avait été ménagé pour les séparer des autres. Le kebbir et Seddik étaient au centre de la cour, appuyés aa tronc du platane. Etienne se tenait debout derrière eux. Quand le silence, troublé par les pas des arrivante,, se fat rétabli, le kebbir promena un triste regard sur les prisonniers; puis, d'une voix lente, posée, mais haute et claire, il s>*exprima ainsi en langue indigène :

— Arabes! hommes du Dahra! pourquoi nous

avez- vous attaqués? Que vous avais-je fait, moi, le

s. maître de cette demeure? Les étrangers sont-ils

jamais venus vainement frapper à ma porte? Ai-

je laissé jamais le plus pauvre d'entre eux en-

dnrer la faim snr mon seuil? Nesuis-je pas leur ami à tous ? Demandez4e à mes voisins» les Béni- Haoua. Demandez-le surtout à ces liommes^ vos complices, qui, hier, sollicitant un gîte, pleuraient sur mes mains ?Sî tous aviez besoin de vêtements, de grains, d'argent, de bestiaux, pourquoi ne me les avoir paâ demandés ? Je vous les aurais donnés, quoique vos montagnes soient à deux journées de marche des nôtres, car à celui qui est indigent je n*ai jamais dit : a D'où viens-tu? d Est-ce une bonne chose, est-ce une chose commandée ou seulement tolérée par le Prophète, de se glisser, la nuit, chez des gens paisibles, pour les voler et les assassiner ? Qiu)ique nos religions soient différentes, ne somnôes-nous pas en paix, et vous a-t-on jamais gênés dans les pratiques de la vôtre ? N'avez-vous pas sollicité Vârwm (1)? Ne vous l'a-t-on point accordé? Et enfin le prophète n'a-t-il pas dit : « Soyez fidèles aux pactes que vous avez conclus. Ne violez point leè serments que vous avez prêtés. Vous avez piis

(1) C'est-à-dire le pardon. Le kebbir fait ici allusion à lasolen- DÎté qui suivit la défaite de la tribu, engag(3e dans la réboilion de Bou-Maza. Les chefs vinrent en corps faii*c des offres do soumission et reçurent une lettre àYmian qui leur garantissait la posseiision de leurs terres.

Dieu pour caution ; il sait ce que vous faites. • Sbeah ! vous vous êtes plaints souvent des rigueurs exercées contre vous par les Français ; mais ne les avez-vous pas méritées ? Ce n'est pas d'aujourd'hui que je vous connais. Je vous ai combattus autrefois, et souvent, à l'époque de la rébellion de Bou-Maza, je me suis jeté au-devant de mes soldats qui voulaient vous faire expier l'assassinat de nos colons, égorgés la nuit, stir les routes. Vous qui avez des terres fertiles, qui possédez de beaux vergers arrosés en toute saison ; vous pour qui le ciel a tout fait; qui pourriez, si vous le vouliez, vivre de la vente de vos fruits et de la tonte de vos troupeaux, vous n'avez, d'industrie que le vol ; seuls entre tous les musulmans, vous assassinez vos hôtes ; vous n'avez même pas d'égards à la qualité des pèlerius de la Mecque ; que de fois ne les avez-vous pas détroussés ! Eb bien, ces infamies ont pu vous réussir du temps des Turcs, elles ne vous réussiront point avec les Français. Leur justice, vous la connaissez: elle est inflexible. Si vous ne changez pas vos mœ irs, on finira par vous déporter tous avec vos familles, car vous êtes une plaie pour l'Afrique, et les honnêtes gens rougissent de vous.

, Ces paroles, que le kebbir prononça d'un ton mâle, avec la fermeté d'un homme convaincu de son droit, furent accueillies par un religieux silence. Les prisonniers tenaient toujours la tète basse ; on aurait dit qu'ils ne les avaient point entendues. Les Beni- Haoua approuvaient du geste. Quant aux femmes, penchées sur la balustrade que le platane couvrait de son ombre, dominées par la majesté du spectacle, elles osaient à peine respirer.

Après avoir un peu réfléchi, le kebbir reprit : — Si je vous livrais aux autorités, comme c'est mon devoir de le faire, savez-vous ce qui vous arriverait ? Vous avez pénétré la nuit, dans une maison habitée, avec Tintention de voler et de tuer, car chez vous le vol ne s'accomplit jamais sans le meurtre; la peine est celle des galères- SaVez-vous maintenant en quoi les galères consistent ? Écoutez : pendant toute la durée de sa vie, le condamné est enchaîné, enfermé dans une prison, employé aux travaux les plus rebutants et les plus pénibles. Pour vous, si amoureux de la liberté, le supplice de la prison est horrible. Quant à celui de vous qui a blessé Maumenèsche, il me suffit de l'envoyer à deux lieues d'ici, au bureau arabe du

Montararach, pour qu'il soit immédiatement fusillé.

A ces mots, une tête inquiète se souleva au milieu des prisonniers. Elle était à demi emmaillottée de linges sanglants et de cordelettes. C'était celle du Sbeah qui avait donné les coups de couteau. Se sentant particulièrement menacé,''il voulait essayer de se défendre, et, tout endolori qu'il était encore, il dit, piteusement, d'une voix dolente :

— Tu ne nous livreras pas; monseigneur. Tu saisque nous sommes de pauvres gens, des gens égarés. Nous sommes des montagnards qui ne connaissent rien. Nos parents ne nous ont pas envoyés, étant jeunes, dans les zaoyîas (1) pour y apprendre des thotbas (î) les principes du bien et du mal. Nous avons eu tort. Mais, toi qui es juste, tu reconnaîtras une chose. Nous pouvions tuer ton fils, et nous ne lui avons pas fait de mal.

— Et je vous lâcherai, n'est-ce pas? reprit le kebbir, pour que vous alliez pUler mes voisins, porter plus loin le meurtre et l'incendie, égorger les petits enfants, comme vous en avez Thabitude?

(1 ) Maisons d'éducation consacrées à renseignement supérieur. (2) Lettrés. Leurs études portent sur le dogme, la grammaire, la jurisprudence et l'histoire de la nation arabe.

— Non, monseigneur, repondit l'Arabe. Nous n'égorgerons pas les petits enfants. Dieu s*est visiblement manifesté contre nous, à ce que disent ceux qui ont pénétré la nuit dans ta demeure. Il a couvert, toi et les tiens, de Tun de ses anges. Nous n'irons pas contre ses desseins. Nous rentrerons chez nous. Nous cultiverons nos terres. Nous sommes de pauvres gens, des malheureux indignes de ta colère. Nous répsmdrons tes louanges partout.

Mais, au moment où le kebbir allait répondre, une autre tête se souleva dans la foule des prisonniers, et aussitôt la première se détourna, ne pouvant supporter les regards irrités qu'elle avait attachés sur elle. On entendit alors retentir impérieusement la voix du marabout Bel-Kassem.

— Pourquoi tant discuter? s'écria-t-il. Vainqueurs, nous n'aurions fait aucune grâce; vaincus, il est honteux à nous de solliciter la pitié. Quand il est renversé sous son ennemi, l'homme de cœur ne demande pas la vie en pleurant comme une femme ; il détourne fièrement les yeux et se soumet à sa destinée. Qu'est-ce pour nous que l'existence ? Depuis quinze ans, nous avons tout perdu en perdant notre liberté . Autrefois, nous faisions trembler le pays sous

les pas de nos chevaux ; les Turcs eux-mêmes nous respectaient ; loin de leur payer le tribut, nous leur arrachions des mains les impôts prélevés sur les juifs et les Maures des villes ; jamais, impunément, ils ne purent fouler le sol de nos montagnes ; et, comme le soleil, à qui il suffit de se montrer pour effacer toutes les étoiles, notre renommée faisait pâlir celle de nos voisins. Aujourd'hui, on nous dit : « Vivez des figues^de vos jardins. » Autant dire au lion de brouter l'herbe. Nous ne sommes pas de ceux que Ton soumet avec des paroles de dérision. Qu'y a-t-iî, d'ailleurs, de commun entre nous et nos oppresseurs ? La haine qui nous divise, nous Pavons sucée aux mamelles de nos mères, et cette haine est si vivace, qu'elle ne se peut noyer dans le sang. Tuez-nous donc sans discourir, car vos paroles me fatiguent. Les hommes qui doivent mourir ont besoin de se recueillir en Dieu.

Le caïd ne put se contenir en entendant cet exposé d'une doctrine sauvage. Avant que le kebbir eût le temps de lever les yeux, il fît un pas, leva le bras, jeta le pan de son burnous sur son épaule, et, attachant sur Bel-Kassem des regards pleins d'indignation :

— Que parles-tu de Dieu? s'écria-t-il. Cela te convient bien, à toi qui, depuis ta naissance maudite, as transgressé tous ses commandements ! Tu cherches à te donner un air d'inspiré, comme le faisait jadis^ le père de la chèvre (1). Mais cela ne t*est pas permis plus qu'à lui. Dieu détourne sa face de vous, qui ne vivez que de rapines. Vos crimes ont lassé sa patience. Il nous a envoyés ici afin d'en finir avec vous. La liberté, ce mot qui sonne sur vos lèvres, vous ne l'avez jamais employée que pour opprimer les faibles et répandre le sang innocent. Avant l'arrivée des Français, vous faisiez déjà tout ce que vous faites. Vous n'êtes pas des guerriers, des djouad ^ mais des brigands. Vous n'attaquez point en face comme le lion ; vous assassinez comme la vipère. Cessez donc de vous redresser sous le talon qui vous écrase. La mort que vous sollicitez dans vos bravades, vous ne l'aurez pas, car elle est trop noble pour vous !

Promenant alors ses regards sur les hommes de

(1) C'est Bou-Maza que les Arabes appelaient ainsi, parce qu'il partageait sa solitude avec une chèvre. L*aniinal exécutait à ses ordres quelques tours d'adresse que les Kabyles trouvaient miraculeui.

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