II
sa tribu qui l'entouraient, recueillant ses paroles avec une déférence pieuse :
— Jadis, dit-il d'une voix plus calme, les hommes vivaient en paix comme des frères; ils s'entr'aidaient à toute heure du jour, et, comme l'a dit le Prophète, ils ne formaient qu'une seule famille. Mais, après que le livre contenant la vérité (1) leur eut été communiqué, la jalousie se mit entre eux, et tous les maux fondirent sur la terre. Ces jours heureux qui virent la concorde établie parmi les hommes ne reviendront plus... Où sont allées les fleurs du dernier printemps? Le soleil les a toutes fanées, et le ventles a disséminées en poussière. De même, la paix s'est envolée du monde, et les bons sont perpétuellement obligés de se défendre contre les méchants. Eh bien, les méchants sont là, devant nous, les uns demandant pardon , les autres se vantant de leurs crimes. Mais, nous autres qui les connaissons, nous leur appliquerons à tous la même justice. Il est des lois dans ce pays !
Le caïd, s'étant exprimé ainsi, fit un pas en arrière. Comme il était le représentant de l'autorité,
(1) Le Pcntateaqiic.
tout le monde crut, dans l'assistance, que la discussion était terminée et que les prisonniers allaient être immédiatement livrés à la justice sommaire des bureaux arabes. Mais cela ne parut point satisfairele plus grand nombre des Sbeah, car ils laissèrent échapper quelques murmures, et Tastucieùx El-Liamoun, le même qui, la veille, alors que les bandits hésitaient à poursuivre leur entreprise, avait trouvé de si bonnes raisons pour les entraîner, crut devoir faire quelques efforts pour apitoyer le caïd.
— Monseigneur, dit-il du ton le plus humble, il y a dans cette affaire une bien grande confusion. Permets que, moi qui ne vaux pas la poussière de tes pieds, je t'expose simplement les choses. Tu montres de l'irritation contre nous tous. Ce n'est pas juste. On nous a surpris, il est vrai, la nuit, dans la demeure dukebbir; mais nous n'y étions pas tous venus avec les mêmes intentions. Les uns, selon toute apparence, voulaient la piller, et ils étaient d'autant plus coupables, que le kebbîr leur avait donné Thospitalilé. Mais il n'en était pas de même des autres.
A ces mots, im j^rand bruit s'éleva parmi les pri-
sonniers.^Les trois hommes accueillis la veille par le kebbir, et sur lesquels El-Liamoun venait de rejeter le crime, protestaient avec indignation. Les autres, comprenant la ruse, étaient déterminés à en profiter, et des cris d'approbation sortaient de leiirs bouches.
— Voilà la vérité ! disait l'un.
— Nous sommes innocents ! disait un autre.
— Nous ne voulions pas le mal pour le kebbir !
— Notre idée était de le protéger !
— C'est Bel-Kassem qm a tout fait. Il demande la mort, qu'il meure !
— Bou-Sekdel et Bou-Alouchen sont de mau-
vaises gens. C'est connu ! Qu'ils meurent avec lui ! Hais, à ces exclamations, les trois hommes sacrifiés opposaient les dénégations les plus énergiques.
— Traîtres! s'écriait Bel-Kassem, étes-vous nés des truies impures, que vous osez mentir ainsi?
— Je réclame Dieu et sa justice! hurlait Bou- Sekdel. El-Liamoun est un misérable perfide, et il mérite d'élre empalé!
— Que le pâle Éblis me brûle, disait Bou-Alouchen, s'il a dit de sa vie un mot de vérité.
Il fallut que les cavaliers de Seddik s'interposassent entre les partis pour les empêcher d'en venir aux coups. Pendant que les regards se menaçaient, que les bouches s'injuriaient et que les bras tendus s'agitaient violemment au-dessus des têtes, on sépara les accusés des accusateurs, et le silence se rétablit enfin dans la foule.
— Comment, dit alors le kebbir en s'adressant à El-Liamoun, comment prouveras-tu ce que tu as dit ? Ces hommes sur lesquels tu veux faire peser notre colère, prétends -tu ne pas les connaître ?
— Je les connais, dit El-Liamoun, et je ne les connais pas.
— Explique-toi, fit le kebbir.
— Je les connais pour de mauvaises gens, pour des fauteurs de troubles, dit El-Liamoun. Ils habitent Mazouna, comme moi, mais je ne les ai jamais regardés.
— Tête de Dieu! interrompit Bel-Kassem. Un mendiant renier son marabout ! Qu'on me bouche les oreilles avec de la cire, je ne puis entendre cela.
— Silence ! dit le kebbir. La vérité se fera jour. Et, se tournant vers El-Liamoun :
— Si tu ne connais pas ces hommes, lui dit-il,
comment, tes compagnons et toi, vous trouviez-Tous donc avec eux ?
— C'est très-facile à expliquer, seigneur, dît El- Liamoun. Hier au soir, huit de mes bons parents et moi, nous rendant tous au marché de Ghercbell pour y acheter des bestiaux, nous avons rencontré ces trois hommes-ci, qui nous ont dit être logés danis ta demeure. Ils youlaient profiter de la nuit pour la piller, mais ils craignaient tes serYÎleurs et e» se sentaient pas en force. Us attendaient, prétendaient-ils, trois auxiliaires pour faire le coKip ; mais ces derniers ne paraissaient pas« Ce sont ceux-là, sans doute, qui avaient osé porter la main sur ton ffls, dont Tun fut trouvé mort, ce matin, à ce que disent les gens de Seddik, et les deux autres ont été amenés ici après avoir été battus à coups de bâton. A eux six, ces enfants du péché comptaient s'emparer de ton bordje...
Mais, à ces mots, les deux bandits estropiés qui se voyaient sacrifiés avec les trois premiers par Elliamoun — celui-ci aurait sacrifié toute la bande, et, mieux que toute la bande, toute sa tribu, pour recouvrer la liberté — protestèrent à leur tour avec fureur.
— S'il est possible de proférer de semblables mensonges ! s'écriait le premier en tenant à deux mains sa tète endolorie et toute emmaillottée de bandelettes. Cet homme nierait Dieu, s'il en avait besoin.
— C'est un chien ! ce n'est point un homme ! s'écriait l'autre.
- Et, se jetant, les mains crispées, sur El-Liamoun, il essaya de lui arracher les yeux.
On se vit obligé de séparer les deux derniers accusés du groupe qui se pressait autour de l'accusa* teur.Hs allèrent rejoindre Bel-Kassem et ses acolytes. Ceux-ci les accueillirent d'un air méprisant.
— Continue ton récit, dit alors le kebbir à El- Liamoun.
— Voici, monseigneur, répondit le Sbeah. Mes compagnons et moi, nous avions résolu d'empêcher le détestable crime de ces misérables. Ils nous avaient demandé de nous joindre à eux, pour les aider, nous proposant de partager le butin avec nous. Nous feignîmes d'accepter leur proposition, et c'est ainsi que l'on nous a trouvés dans ta demeure ; mais notre intention était de les terrasser et de les attacher solidement pour te les livrer, et
nous étions sur le point de le faire, lorsque, sans que nul de nous y fût préparé, un être surnaturel nous apparut qui frappa nos esprits de terreur;et c'est alors que les gens du caïd se jetèrent sur nous.
De nouvelles protestations accueillirent cette fable impudente. Les tètes s'agitaient, les regards flam* boyaient, les bouches grimaçaient, et les interpellations injurieuses se croisaient avec une Yéhémence indescriptible. Mais Etienne, qui n'avait rien dit jusqu'alors, se tenant immobile derrière son père, fit cesser le tumulte, d'un mot.
— Ta ruse pst grossière, dit-il en s'avançant et s'adressant à El-Liamoun, et nul ici n'en sera dupe. Bien loin d'avoir résolu de livrer ces gens, tes complices, c'est toi qui, lorsqu'ils hésitaient à venir au bordje, ayant eu l'esprit frappé d'un mauvais présage, as su les y déterminer. Hier, pendant que vous discouriez sous votre buisson, dans la gorge qui mène au douar des Braz, j'étais caché à trois pas de vous, et je vous ai tous entendus.
Aussitôt le tumulte recommença, plus bruyant encore. Les accusés, transportés d'aise, s'étaient fait les accusateurs.
^ — VoUàla vérité! la sainte vérité! la vérité de Dieu ! criaient.les deux bandits estropiés par Haumenësche.
— Le roumi a parlé comme le Prophète ! disait Bou-Sekdel.
— II a très-bien parlé, disait Bou-Âlouchen. Les autres, consternés, regardaient El-Liamoun,
en qui ils avaient placé leur espoir. Quant au marabout Bel-Kassem, il promenait des regards de dégoût sur la tourbe de ses complices et ne disait rien. El-Liamoun, cependant, ne s'était pas laissé intimider par l'accablante déposition d'Etienne. Quand il vit qu'il lui était inutile de feindre, il se résigna,
et, prenant un air cauteleux :
— Monseigneur, tu m'as donc reconnu? dit-il.
En effet, ton regard est celui de Tépervier. Maintenant, m'ayant reconnu, dis à ton père ce qui s'est passé dans la lande, à la nuit tombante. Quinze hommes allaient fouiller ton cœur avec leurs couteaux . Qui les a détournés de toi ?
Cette fois, toute la bande réunie tonna contre le traître. Il n'avait, en parlant, absolument songé^ qu'à lui-même, et, d'impostures en fourberies, il en était arrivé à rejeter le crime sur tous les siens.
Mais Etienne l'acheva, en lui faisant baisser les yeux sons ses regards.
— Oui, tu as détourné les couteaux, dit-il. Mais c'était seulement afin de me garder comme otage, et, tu l'as annoncé toi-même, si votre exécrable projet avait réussi, ma mort aurait suivi celle des miens.
Il ne fut pas une seule personne, parmi toutes celles qui assistaient à cette scène, qui ne crut que El'Liamoun allait se rendre. Mais c'était peu connaître les profonds détours de son âme astucieuse. Quand il vit que le mensonge ne pouvaitlui servir^ il adopta subitement un antre moyen.
A peine Etienne eut-il cessé de parler, que le bandit se jeta aux pieds du kebbij^. A demi couché sur le ventre, se soulevant sur une main, de l'autre il lui embrassait le genou.
— 0 monseigneur! dit-il, toi qui es miséricordieux, toi dont l'âme n'a pas de fiel, étends ta main sur moi ; protége-moi. Je te jure par le tombeau du Prophète que ces hommes m'ont entrahié ! Je te jure par le pont de l'enfer que je n'aurais pas arraché un cheveu de la tête de ton fils. Défends-moi contre le caïd. Empêche-le de me. livrer aux Fran-
LE SECRET DU BONHEUR. i79
çais. Lajustice des Français est impitoyable. Ils ne nous battent pas comme les Turcs, mais ils nous enferment. J'ai passé autrefois deux ans en prison. Ne pouvoir aller et venir au grand air, c'est affreux ! Je t'en supplie par Sidna-Aïssa, par Sidna-Méryem, par ta feiùme, par tous les liens, ne me repousse pas. Les autres qui sont là, fais-en ce que tu voudras ; la prison est trop bonne pour eux ; il sont des niéchants ; moi, je ne suis qu'un homme faible, une pauvre volonté que l'on a poussée au mal et qui n'y veut plus retourner. Songe que, moi aussi, j'ai une femme ; que j'ai, de plus, trois petits enfants, et ces enfants parlent à peine. Ils ne peuvent se passer de leur père. Si l'on m'enferme encore, il faudra donc qu'ils meurent de misère! Tu ne le voudras pas, monseigneur, car tu es juste, et tu ne peux punir mes enfants qui ne t'ont rien fait. C'est pour eux que je te supplie. On peut avoir été, la nuit, sur les routes, et aimer ses enfants. La panthère aime bien les siens !
Le misérable haletait ; il se traînait sur les genoux; il baisait les pieds du kebbir. Il se serait volontiers fait fouler par eux s'il avait su comment s'y prendre. Et peut-être le kebbir allait-il faiblir,
i80 LE SECRET DU BONHEUR.
car Use détourTiait pour cacher son émotion, quand le marabout Bel-Kassem, emporté p^r l'indignation, éleva la voix.
— C'est trop ! s'écria-t-il. C'est beaucoup trop ! Mes oreilles sont indignées ; elles entendent le langage d'un traître.
Et, désignant du doigt El-Liamoun:
— Cet homme, reprit-il, n'est vraiment pas un musulman, car il n'y a en lui que mensonge. Il a été marié, cela est vrai ; mais sa femme est morte, et il n'a jamais eu d'enfants !
Le kebbir tressaillît et repoussa du pied El-Liamoun. Il s'en voulait de son émotion. Quant au Sbeah, quand il vit qu'il était véritablement au bout de ses feintes, il se leva tranquillement, s'essuya le front, puis, allant reprendre sa place, il appuya sa tôle entre ses genoux et ne dit plus rien.
Le kebbir cependant était plein d'anxiiété. Les bandits n'ayant pu parvenir à faire de mal à lui et aux siens, il lui répugnait de les livrer. Bien que El-Liamoun eût menti, il savait que la plupart des misérables accroupis devant lui étaient les seuls soutiens de leurs familles, et ce que El-Liamoun avait dit au sujet des petits enfants qui ne peuvent
le: secret du bonheur. isi
se nourrir eux-mêmes le faj^ait péniblement réfléchir. La seule considération qui le retînt, c'était celle du bien public. Si Ton rendait ces hommes à la liberté, n'en profiteraient-ils pas pour porter la désolation dans le voisinage ? Attristé par les réflexions que lui suggérait sa conscience, il cherchait un moyen de mettre d'accord la sécurité d'autrui avec sa bonté, quand certaines paroles prononcées parEl-Liamoun lui revinrent à la mémoire, et, ne les ayant point comprises, il résolut d'en demander l'explication,
S'adressant donc à l'imposteur qui, résigné maintenant, paraissait ne plus voir et ne plus entendre :
— Tu parlais tout à l'heure, lui dit-il, d'un être surnaturel qui, vous apparaissant, dans ma maison, frappa vos esprits de terreur. Quel est cet être auquel, les miens et moi, nous devons la conservation de nos jours?
Le kebbir fut très-étonné de l'effet de ses paroles. A peine les eurent-ils entendues, que les bandits tressaillirent. El-Liamoun demeura silencieux. Ce fat le marabout Bel-Kassem qui répondit :
— Celui qui nous apparut est le même qui reçoit
H. il
i82 LE SEGRBT DU BONHEUR.
les âmes des vrais cro^^^nts à leur dernier souffle, en leur disant : La paix sur vous I le même qui, ôtant h vie à ceux dont le cœur est atteint d'une infirmité, les frappe durement au visage ; le mtaie qui, le jour du jugement, accompagnera les âmes devant Dieu, servira de témoin à toutes, poussera les unes dans Tenfer et introduira les autres dans le jardin des délices ; celui, enfin, que chacun redoute, et dont le nom ne se prononce pas. Nous étions là, sur la terrasse, blottis sous les feuilles de cet arbre. Il s*éleva de l'escalier, silencieux et tout droit comme une fumée qui monte. Il portait des> vêtements blancs, et son pas ne faisait aucun bruit. Au moment où il s'arrêta pour nous regarder, la terre se mit à trembler, et le vent s'éleva, brûlant comme un ouragan de l'enfer. Un nuage nous enveloppa, et, nous menaçant de son bras, le spectre nous jeta sur l'arbre. J'ai vécu déjà de longs jours, et j'ai assisté à des choses extraordinaires. Mais ce que j'ai vu cette nuit, je n'aurais jamais cru le voir : les infidèles protégés par l'hôte de Dieu !
Le kebbir supposa que les Sbeah avaient été les jouets de quelque hallucination de leur cerveau; mais le récit de Bel-Kassem produisit un tout autre
effet sur l'esprit de Marguerite. Assise sur la galerie, à côté de' sa mère et de Noëmi, et sa personne étant entièrement cacliée par la balustrade, elle avait écouté avec attention le marabout, et, à mesure qu'il parlait, elle était de plus en plus convaincue que l'êtrfe sunlaturel qui était apparu aux bandits était elle-même. Conformément à ses habitudes de discrétion, elle ne dit rien de la découverte qu'elle venait Oè faire, mais elle demeura toute rêveuse. Cependant, comme le caïd délibérait avec le kebbir sur ce qu'il était convenable de faire des prisonniers, le premier voulant les livrer immédiatement aux autorités françaises, le second demandant à ré* fléchir jusqu'au lendemain, un des serviteurs du bordje, envoyé le matin au Montararach pour prendre des nouvelles de M. Thierry, entra dans la cour avec l'air affairé d'un homme porteur de graves nouvelles. Ce qu'il raconta au kebbir le stupéfia. Un bateau à vapeur, transportant un bataillon de zouaves commandé par un général, avait été signalé d'Alger, par le télégraphe, comme devant jeter l'ancre, le jour même, dans la baie du Montararach. On disait aussi, au village, que trois escadrons de chasseurs étaient allendus d'Orléansville ; deux
iU LU. SECRET DU BONHEUR.
autres, de Tenez ; quatre compagnies de tirailleurs de Milianah, et que toute la smala des spahis de Cherchell devait venir également, avec son attirail de campagne. Le kebbir, ne comprenant absolument rien à un tel déploiement de forces convergeant toutes, à la même heure, vers le même point, pensa que quelque révolte avait éclaté dans la tribu des Beni-Hidja, dont les terres s'étendent entre le Montararach et Tenez. Aussitôt il fit seller sa jument, et, pendant que Seddik regagnait son douar, laissant ses prisonniers dans la cour, sous la garde d'une trentaine de ses cavaliers, le kebbir se dirigea vers le camp, en courant à toute vitesse. Mais, quand il arriva au bord du Montararach, et que la cause de l'expédition imprévue lui fut révélée, lui si paisible d'habitude, il éprouva un véritable accès de colère.
Voici ce qui s'était passé.
l'autorité.
On doit se rappeler que, peu de jours avant Tagression des Sbeah, Seddik, ayant été prévenu de leurs desseins, avait prié les commandants de Tenez et d'Orléansville de leur barrer la route, en faisant occuper les passages des montagnes de Touest. Les commandants, en déférant à la prière du caïd, avaient immédiatement télégraphié à Alger, pour prévenir l'autorité supérieure de ce qui se passait dans leurs cercles. Presque au même moment, une autre dépêche arrivait au siège du gouvernement colonial : celle-là avait été expédiée par le chef du bureau arabe de Mazoùna. Elle annonçait la disparition subite du marabout Bel-Kassem et d'une
quinzaine des habitants les plus mal famés du repaire. Le lendemain, une troisième dépêche, expédiée par le général commandant la subdivision de Milianah, relatait, d'après le rapport du lieutenant Marcel, la querelle du Marseillais et de Ben-Zeddam, l'embarquement forcé du premier, et la fuite du Kabyle, qui, selon toute probabilité, cherchait son ennemi pour se venger. Ces nouvelles, arrivant ainsi coup sur coup, avaient causé une assez vive émotion à Alger, et l'on y délibérait pour savoir quelles précautions il serait utile de prendre, lorsqu'une quatrième dépêche, qui venait de Cherchell, augmenta considérablement les inquiétudes dans l'esprit des fonctionnaires chargés du maintien de la tranquillité publique en Algérie. Cette dernière dépêche annonçait l'arrivée de M. Simon à Cherchell, affirmait, d'après lui, que les Beni-Haoua ne se laisseraient pas déposséder de leurs terres, et mentionnait, comme fait significatif, qu'ils avaient refusé de recevoir une indemnité que leur offrait le capitaliste. Dès lors, on fut à peu près certain qu'une révolte allait éclater dans la tribu des marabouts, et, comme cette tribu exerçait une grande influence sur toutes celles qui l'avoisinent, on craignit une
levée de fusils générale dans tout le territoire qui s'étend entre le Cheliff et la jner, et Ton délibéra de nouveau pour décider par quels moyens énergiques on parviendrait à Tétouffer. L'arrivée de la balancelledans le<portd'-^ger, loin d'apaiser les appréhpïmùTiÈ, ne fit que les augmenter. Les matelots furent immédiatement interrogés, et, avec la facoi^de habituelle aux Méridionaux, ils inventèrent un vaste complot, qui, selon eux, ne pouvait manquer d'éclater au Montararach, et, de là, de gagner toute la province. Le Marseillais surtout, qui ne pardonnait pas au lieutenant Marcel le sans façon avec lequel il Favait chassé, soutint effrontément que tout allait très^mal au camp, que le capitaine Thierry était gravement «malade et nécessairement hors d'état de s'acquitter de ses fonctions, que son lieutenant n'avait pas assez d'expérience pour le suppléer, que les Arabes des environs devenaient plus 'insolents de jour en jour, et que les colons étaient obligés dé veiller toutes les nuits, avec les soldats, pour repousser une agression devenue imminente. Le même jour; comme le Marseillais, après avoir longuement déblatéré contre les abus de l'autorité militaire dans les cafés et dans les groupes
qui stationnent sur la place du Gouvernement, regagnait son auberge, située dans un quartier des plus mal famés de la ville, il fut suivi de loin par un Arabe, et, vers minuit, une patrouille le ramassa, éventré, au fond d'une ruelle. Ben-Zed dam avait fait le coup. On l'arrêta comme il faisait ses ablutions, le plus tranquillement du monde, à la fontaine pu* blique la plus voisine. Immédiatement interrogé, il avoua son crime, et, dans son exaltation, il compromit gravement la tribu des Beni-Haoua, donnant à entendre que le terme de sa patience était arrivé, et que lui, Ben-Zeddam, trouverait chez les cavaliers de Seddik de nombreux imitateurs. Il n'en fallut pas davantage pour convaincre les autorités de la nécessité d'agir avec autant de promptitude que de vigueur. Tout en reconnaissant que les Beni-Haoua avaient de légitimes sujets de mécontentement, on ne pouvait souffrir que la tranquillité fût troublée. L'ordre de terminer immédiatement l'affaire de leur dépossession était arrivé de Paris déjà depuis plusieurs jours. Malgré les observations de quelques officiers expérimentés, qui voulaient que l'on prît de nouvelles informations avant de sévir, la résolution d'opérer dé gré ou de force le déplacement
des Beni-Haoua fut prise séance tenante. Les commandants des places de Cherchell, Milianah, Tenez, Orléansville, reçurent Tordre, par le télégraphe, d'expédier, dès le lendemain, des détachements au village du Montararach, et, le soir même, le général qui devait prendre le commandement des forces réunies pour déjouer les mauvais desseins des rebelles, s'embarqua à Alger avec un bataillon de zouaves.
Le kebbir, parti de chez lui de toute la vitesse de sa jument, ainsi que nous l'avons vu, aperçut de loin tous les habitants du village assistant fort tranquillement au défilé des troupes du haut de leurs murs. Les environs du camp, si paisibles d'habitude, étaient encombrés d'uniformes. Partout, sur le revers des collines, au bord du Montararach et dans la plaine, les escadrons couraient en longues files, les armes reluisaient au soleil, et les têtes des fantassins moutonnaient. Les clairons sonnaient d'un côté, les tambours mugissaient d'un autre ; des mekrazenis caracolaient sur les ailes des détachements, et la garnison du village, qui venait de prendre les armes, se rangeait au pied de la butte que couronnait l'enceinte fortifiée. Au moment où le kebbir
traversait le Montararach, le bataillon de zouaves, qui venait de débarquer, remontait la rivière sur son côté gauche ; les spahis de la smala de Gherchell arrivaient derrière lui dans la poussière, en secouant leurs manteaux rouges; les tirailleurs de Ifilianab, avec leurs faces basanées, leurs vestes Menés et leurs turbans blancs, débouchaient des montagnes du sud ; tes chasseurs à cheval d'OrléansviUe descendaient au grand trot au-devant des zouaves, et ceux qui venaient de Tenez accouraient le long de la mer de toute la vitesse de. leurs chevaux. A travers les lentisques, les roches, les palmiers-nains, les terres défrichées et les touffes de lauriers-roses, on voyait sauter les képis, les fusils osciller, les escadrons se déployer comme des ailes, tous inondés de lumière blanche et se profilant en clair sur le fond azuré des montagnes dç l'horizon. Un général portant la veste à brandebourgs, les manches brodées d'or, Fépée, la culotte de peau et les longues bottes reluisajntes, s'avançait à dix pas en avant des zouaves» entoxu*é d'un essaim de jeunes 4)fficiers. Ce fut vers lui que le kebbir s'achemina, et,, du plus loin qu'U l'aperçut, le général piqua vers lui et lui tendit la main avec une cordialité des plus affectueuses.
— Au nom du ciel ! mon cher général, lui dit le kebbir, qu'est-ce que vous venez faire ici?
— Comment, ce que nous venons faire ? répondit en riant le général. Nous venons mettre à la raison les Beni-Haoua.
Et aussitôt, voyant que les têtes de colonne se dirigeaient vers le village, ilquitta le kebbir, retourna vers ses officiers et les lança les uns après les autres sur les détachements éjpars, afin de eur faire prendre la route du douar. Il connaissait le pays, y ayant fait campagne autrefois, et Tarai tié qui l'attachait au kebbir datait de loin, car il avaitservisoussesordres.
— Mon cher, s'écria^Ml, quand il eut vu toutes les troupes, évitant le village, s'acheminer dans la direction de l'est, croiriez-vous que ces gaillards^là montraient quelques velléités de déjeuner ? Comme s'il était besoin de se remplir le ventre pour en découdre ! Mais vous savez que je suis avare du temps, ayant été formé à votre école. J'ai décidé qu'on ferait la soupe en vue de l'ennemiw Âh çà! comment va-t-on au bord je ? Votre femme, vos enfants ?. . .
— Ils se portent bien tous les trois, dit le kebbir ; mais, je vous en supplie, apprenez-moi ce que signifie cette expédition.
— Eh bien, mais..., fit le général toujours souriant, suivez-nous jusqu'au douar, et vous le verrez. J'espère que la poudre ne vous effraye pas, maintenant?
— Elle m'a toujours beaucoup effrayé, reprit le kebbir. Pas plus que moi, je suppose, il ne vous plaît de la brûler pour une cause injuste, et je vous jure...
Mais le reste de la phrase n'arriva point aux oreilles du général. Voyant que les sapeurs du génie, commandés par M. Thierry, demeuraient immobiles au pied des murs du village, il lança son cheval vers les escadrons de spahis venus de Cherchell, et, s'adressant à l'un des officiers qui marchaient en tète:
— Lieutenant, lui dit-il, allez donc faire avancer ce paresseux de capitaine. Ne se croit-il pas à la parade ? Il faut que, lui aussi, prenne part à la danse. Dites-lui de suivre les zouaves, et faites vite !
Puis, comme il vit que le kebbir se rapprochait de lui, il se mit à sourire de nouveau, et, se tournant vers les clairons qui ne sonnaient plus :
— Eh bien, êtes-vous pas essoufflés, vous autres! leur dit-il.
Les cuivres tonnèrent aussitôt, et, pendant que les sapeurs du génie s'ébranlaient sur les pas de leur capitaine, le kebbir, comprenant enfin que le général ne lui voulait donner aucune explication, se mordit les lèvres. Puis, après avoir un peu réfléchi, il détourna la tète de son cheval et prit place au milieu des officiers de l'escorte.
Les spahis cheminaient à la gauche des zouaves. Â sa grande surprise, le kebbir aperçut M. Simon derrière eux. Le roumi, au moment où il allait s'embarquer à Cherchell pour gagner Alger, afin d'y terminer l'afifaire de sa concession, ayant appris la nouvelle de l'expédition dirigée contre les Beni- Haoua, avait cru nécessaire à ses intérêts de se joindre à elle. Il ne doutait pas un instant que l'avantage ne demeurât à ses compatriotes; il ne courait donc aucun risque à les accompagner. 11 était, au surplus, parfaitement armé, comme on le sait, et il comptait profiter des événements pour se faire adjuger les terres des rebelles. Dès qu'il reconnut le kebbir, il lui fit un signe d'amitié, et, saluant le général, il s'enquit de ses intentions qui, à première vue, lui semblaient fort peu pacifiques. — Mon cher monsieur, lui dit gaiement le gêné-
rai, en élevant la voix pour dominer le bruit des clairons, mon intention formelle est d'obéir aux ordres que j'ai reçus. Pour le moment, ne m'en demandez point davantage.
Cependant le kébbir, voyant qtie léô' observations qu'il pourrait fait'e à son ancien subordonné seraient superflues, avait pris lé parti de se taire. Il savait bien que cette expédition entreprise si légèrenaent tournerait à la confusion de ceux qui l'avaient conseillée ; mais, tenant compte des difficultés de leur position, il se dit que, s'il avait été àleur place, il se serait peut-être cru dans la nécessité d'agir comme ils levaient fait ; car mieux valait, après tout, promener inutilement un millier de soldats que de courir le risque de voir la paix troublée, faute de prévoyance. Pendant qu'ilcheminait derrière le général, il rêvait aux moyens de le convaincre par un fait de la fidélité des Beni-Haottâ, et, ne trouvant dans sa pensée rien de mieux que de laisser parler les événements, il résolut de les attendre avec patience. Il y avait déjà plus d'une heure que les troupes avaient dépassé le village, la limite du territoire des Beni-Haoùa avait été franchie,, les tentes du douar apparaissaient au-dessus des arbres, et ni
Seddik ni aucun de ses serviteurs ne s'était montré, comme l'exigeait le cérémonial, pour souhaiter la bienvenue au commandant de l'expédition. La tribu, en s'affranchissant ainsi de l'usage traditionnel, se considérait donc elle-même comme en état de guerre? Elle était denc di3posée à résister? L'opportunité de l'expédition lui étant ainsi démontrée, le général crut devoir prendre quelques précautions au moment d'approcher du douar des rebelles. De nombreux cavalierg, d'après ses ordres, se dispersèrent dans toute la campagne pour servir d'éclaireurs aux détachements isolés ; les fantassins firent un long détour à travers les bois pom* couper la retraite aux Arabes, et, gardant avec lui tous les cavaliers, le général se disposa à les lancer sur le goum des Beni-Haoua aussitôt qu'il apercevrait ses étendards. Mais plus on approchait du douar, plus ces dispositions semblaient inutiles. Rien ne bougeait dans l'immense cercle de tentes, aucun bruit ne s'en échappait. Les troupeaux paissaient au dehors, et les pâtres, accroupis sous les térébinthes^ levaient la tête avec étoônement pour regarder passer les soldats. Les pans des tentes étaient relevés, et l'on voyait de loin les femmes et
196 le: secret du nOiNHEUR.
les enfants aller et venir, les unes se livrant à leurs occupations habituelles, les autres à leurs jeux. Les fuméesdescuisinesmontaientdansrair.Les chevaux, couverts de djellils, étaient attachés aux piquets, et c*est à peine si les plus jeunes d'entre eux dres* salent Toreille et répondaient par un cri rauque aux hennissements qui détonaient, partant des profondeurs des escadrons de chasseurs d'Afrique. Tout se montrait enfin souriant et paisible aux yeux, avec son apparence la plus ordinaire, et, si ce n'eût été le bruit des pas et la présence des soldats dans ces lieux déserts d'habitude, on eût dit que rien n'y était changé.
Le général avait été frappé du plus minime de ces détails. Il commençait à se demander s'il n'était pas le jouet d'un mirage ou s'il ne s'était pas trompé de route, et si, ayant cru marcher sur le douar de^ Beni-Haoua, il ne se trouvait pas en face de quelque autre du voisinage. Cependant, comme cette apparente tranquillité pouvait fort bien masquer un piège, il ne se départit en rien de sa prudence, et, sérieux maintenant, ne regardant même plus le kebbir ni M. Simon, il continua de s'avancer en ordre de bataille à la tète de ses officiers silencieux.
Au moment où, tournant du côté de Test, il arrivait avec ses cavaliers à cent mètres de la tente de Seddik, — on la reconnaissait de loin à ses dimensions comme à ses hauts panaches de plumes d'autruche, — les zouaves débouchaient au sud du douar, les tirailleurs à Touest, et la petite troupe, commandée par le capitaine Thierry, se montrait au nord. Le douar était alors complètement investi, et, sur un signe du général, une fanfare que répétèrent les échos transmit aux quatre détachements Tordre de faire halte. Chaque troupe se rangea, faisant face au douar, et les éclaireurs se replièrent sur leurs escadrons. Plus d'un, parmi les soldats, se demandait ce qu'on allait faire, car, d'ennemis, il n'y en avait pas le moindre vestige. Mais la fanfare avait eu pour résultat de faire ouvrir dans toute sa largeur la tente du caïd, et, pendant que ses serviteurs écartaient les chiens en les frappant à coups de bâton, sept hommes en sortaient, graves, sans armes, enveloppés de la tète aux pieds dans leurs burnous de laine noire. C'étaient le caïd et ses fils.
En les voyant avancer vers lui, si pacifiques d'attitude, le général fit une grimace de mécontente-
ment ; puis, mettant pied à terre avec ses officiers, il jeta le cigare qu'il mâchonnait et l'écrasa sous son talon. Tout le monde, comprenant sa mauvaise humeur de s'être ainsi laissé fourvoyer, demeurait silencieux autour de lui, le kebbir et M. Simon* comme les autres. Cependant, à mesure que le caïd avançait avec ses enfants, de longues files d'hommes couverts de burnous blancs surgissaient dans tous les passages établis entre chaque tente et venaient se ranger proeessionnellement derrière eux. Toute la population mâle de la tribu.se trouvait là^ au nombre.d'un millier d'âmes. De loin, on les eût pris v pour des moines, tant ils marchaient avec gravité dans leurs robes bibliques. Pas un murmure ne s'exhalait de leur foule ; on n'entendait que les longs froissements de )eurs burnous coupée, à temps égaux, par le claqueuptent de leurs pieds nus sûr le sol durci. Un léger nuage de poussière. planait au* dessus d'eux, un peUrCn arriére, et le soleil les inon-* dait d'une lumière éblouissante qui ruisselait d'aplomb sur leurs épaules inclinées.
Lorsque les chefs furent arrivés à quelques pas du généra], ils s'arrêtèrent. Alors, avançant les bras, ils lui saisirent les deux mains et les touchèrent
de leurs lèvres. Ces marques de respect n'avaient' rien de craintif ni de servile. Elles provenaient bien moins d'hommes humiliés que d'inférieurs sbordaiii uu maître irrité, et lui donnant ce qu'ils lui devaient en toute occasion : un témoignage de déférence.
Quand ils eurent salué celui qui tenait leur sort dans ses mains, ils se redressèrent, et, par rang d'âge, comme l'usage le voulait, ils se» placèrent sur une seule ligne. Dans ce pays où tout, de toute éternité, a toujours été un peu théâtral, c'était un touchant spectacle que celui de ces hommes <le même sang, ainsi rangés et silencieux, dans l'attitude d'accusés devant un juge. Le père, avec sa barbe grise et sa taille de patriarche, se tenait à la droite, dépassant ses enfants, de toute la tête. Son fils aîné, debout auprès de lui, paraissait plus austère que d'habitude et baissait ses yeux noirs avec un air de résignation mêlé de tristesse. Le second, âgé d'une trentaine d'années, grand, brun, se tenait droit comme un palmier, et son nez aquilin, sa barbe douce et bien égalisée lui donnait je ne sais quelle noble&se un peu fière. On voyait dans ses yeux qu'il souffrait d'obéir, se sentant fait pour commander.
Le troisième portait une sorte de turban formé de grosses cordelettes. Il était admirablement drapé, tout son corps posait sur un pied, et sa tête de chèvre, au nez long, ses yeux placés obliquement et surmontés de deux longues rides perpendiclilaires, prêtaient à son visage un air étrange, mais non sans attraits. Le quatrième avait à peine vingt-trois ans. C'était un beau garçon, de mine séduisante et féminine. Son teint hâlé avait la douceur de la soie ; ses tempes, soigneusement rasées, apparaissaient d'un bleu délicat, ses lèvres rouges laissaient entrevoir ses dents de neige ; et, avec son air voluptueux et ses yeux de gazelle à demi fermés, il ressemblait à Tune de ces élégantes statues de berger arcadien que taillait autrefois dans le marbre blond le suave ciseau des Grecs. Le cinquième avait dix-huit ans et le sixième à peine seize. Tous les deux étaient de timides garçons, beaux comme leurs frères, mais moins assurés de gestes. L'expérience leur manquait, et, quand on les regardait au visage, on les voyait soudain baisser leurs yeux charmants et rougir comme des jeunes filles.
Ces sept hommes, vêtus de noir, s'étant rangés comme nous l'avons dit, attendirent en silence qu'on
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les interrogeât. La foule qui était sortie des tentes les environnait, et Ton voyait tout autour d'eux les têtes encapuchonnées décrire un cercle immense dans l'espace vide.
C'est alors que le général sentit la fausseté de la situation dans laquelle ses supérieurs l'avaient placé. Pendant que les Arabes s'avançaient vers lui, il avait fait venir les officiers des quatre détachements, et, devant cet état-major qui l'examinait à la dérobée, il lui fallait payer de mine et soutenir une cause qu'il jugeait maintenant pitoyable. Dans sa hâte de surprendre les soi-disant rebelles, il n'avait pris aucune information auprès du capitaine Thierry, il avait évité de répondre aux questions du kebbir, et, mal instruit, ayant pensé qu'en se pressant, il étoufferait sans coup férir le soulèvement annoncé, il s'était jeté sur le douar comme un faucon sur une proie, et, à la place des révoltés qu'il avait cru surprendre, il ne voyait que des hommes sans armes. Tout autre devant un tel échec n'eût écouté que son orgueil, et, plutôt que d'accepter une humiliation, il eût refusé de croire à la fidélité des Beni- Haoua, et peut-être, par sa dureté, les aurait-il poussés à la révolte. Celui-ci heureusement avait en
lui un sentiment qui devait toujours l'empêcher de céder au mal : c'était le sentiment delà justice.
Quand il eut apprécié lés embarras de sa situation, il prit courageusement son parti, et, se tournant yers le caïd :
— Seddik, dit-U, je crois que l'on s'était pressé de faccuser. Cependant tu trouveras bon que je t'adresse quelques questions au sujet de ce qui s'est passé dans ton douar.
— Parle, monseigneur, dit Seddik.
— Comment as-tu connu Ilntention des Sbeah de faire irruption sur ton t^ritoire ?
— Par un de mes serviteurs qui arrivait de Mazouna.
— Ces Sbeah qui ont ein effet quitté Mazouna, les as-tu vus ? Et, si tu les as vus, que sont-ils devenus ?
A ces mots, le caïd tourna les yeux vers le kebbir.
— Tu ne dois rien cacher, lui dit ce dernier. Le caïd sUnclina et répondit : .
— Ils sont prisonniers.
— Tant mieux ! dit le général. Maintenant, pourquoi as-tu laissé partir Ben-Zeddam ?
— Je ne Tai pas laissé partir, monseigneur. Pendant que je dormais sous ma tente, il s'est échappé.
i— As-tu fait courir après lui î
— Oui.
— Et tes cavaliers Tont-ils rencontré î
— Non.
— Je te crois. Dis-moi cependant ce qui s'est passé entre toi et cet étranger, quand il vint visiter vos terres.
Parlant ainsi, le général désigna M. Simon. M. Simon se tenait auprès du kebbir et regardait la scène avec un muet ébahissement.
— Je lui ai offert l'hospitalité, dit Seddik. Je Tai reçu sous ma tente. J'ai rassasié son ventre, et mon fils aîné l'a servi.
— Et, avant de le recevoir, tu savais quel était le motif de sa visite?
— Oui, monseigneur.
— Quelle .proposition t'a-t-il faite î
— Aucune.
— Comment, monsieur, dit le général en se tournant vers M. Simon, vous éteS-vous donc joué de l'officier commandant de Cherchell? Qu'est-ce que cette histoire d'indemnité refusée ?
Le kebbir coupa la parole à M. Simon.
— C'est à moi que la proposition a été faite, ré-
pondiUl. C*est moi qui l'ai repoussée, ue la jugeant point acceptable.
— Ah ! fit le général.
Puis il se mordit la moustache.
— Mais enfin, reprit-il en s'adressant encore à M. Simon, vous avez dit que les Beni-Haoua résisteraient à l'autorité. Pourquoi ?
— Dame, fit M. Simon rougissant, ils m'ont parfaitement accueilli, cela est vrai, et je ne voudrais pas leur faire de peine; mais je pensais qu'ils résisteraient, puisqu'ils avaient refusé une indemnité généreusement offerte, et que...
— Vous avez la langue bien longue, monsieiur, interrompit le général.
Puis, haussant les épaules, il continua ses questions.
— Ce Marseillais qui a donné des coups de bâton, dit-il à Seddik, et les matelots qui montaient la balancelle ont prétendu que tes serviteurs provoquaient souvent les colons, qu'ils étaient insolents avec eux, et que tout le monde au village s'attendait à voir éclater une révolte dans ton douar.
— Ah ! pour le coup, c'est une abominable calomnie ! s'écria le curé, qui venait d'arriver au pas
de course et s'épongeait le front avec son mouchoir.
Le capitaine Thierry, le lieutenant Marcel et le major se récrièrent avec le curé, et le caïd s'inclina pour les remercier de leur témoignage.
— Mais enfin, s'écria le général en s'adressant au capitaine, d'où vient ce mécontentement des colons ? Et pourquoi vous, monsieur, qui commandez ici, ne l'avez-vous pas signalé à Milianah ?
— Mon général, répondit le capitaine, ce mécontentement n'a rien d'extraordinaire et je l'ai constaté dans tous mes rapports. Parmi les quatre cents colons du Montararach, il en est un grand nombre qui vivent en bons termes avec les indigènes, s'occupant de leur industrie, de leurs défrichements et ne cherchant querelle à personne. Il en est quelques autres qui sont très-paresseux et très-turbulents, et ne sont venus en Afrique que dans l'espoir de s'enrichir sans rien faire. Ceux-là voudraient que les Arabes leur abandonnassent leurs terres et leur servissent de bêtes de somme pour exécuter leurs travaux. Ce sont ceux-là qui n'ont cessé de montrer du mécontentement depuis leur arrivée au camp, et le caïd a toujours joint ses efforts aux miens pour
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décourager leurs desseins coupables. Depuis six mois que je suis ici, je dois le dire hautement, je n'ai pas euFombre d*un reproche à faire au caïd.
— Allons ! fit le général en souriant et se tournant vers ses officiers, j'en suis fâché pour vous, messieurs, mais je vois que, pour cette fois, îl vous faudra vous en retourner à Alger sans avoir brûlé une amorce. Allez faire poser les armes et dites aux soldats de tremper la soupe.
Les officiers partirent aussitôt, et, peu de temps après, on vit les cavaliers mettre pied à terre, les fantassins former les faisceaux, les chevaux s'aligner devant les piquets, et de longues fumées s'élever aux quatre points de l'espace. — Cependant la discussion n'était pas finie ; son objet le plus important avait été à peine effleuré. Seddik, toujours sérieux, attendait, les hommes de sa tribu regardaient, et le général méditait avec une secrète amertume.
— Caïd, dit-il enfin, je rendrai compte à ceux qui m'ont envoyé de ce que j'ai vu, et, comme moi, ils reconnaîtront ta fidélité. Si j'étais le maître ici, je ne parlerais plus maintenant qUe de récompeiise. Cependant il me faut exécuter les ordres que j'ai reçus. Tu les connais. Ce n'est point un châtiment
qu'ils t'apportent, c'est une contrariété, tout au plus. On a trouvé que la colonisation ne faisait pas d'assez rapides progrès sur le littoral. Ta tribu, comme les tribus voisines, cultive mal, elle a laissé en friche des espaces de terres considérables. Ces terres sont fertiles, elles n'attendent que des bras intelligents pour se couvrir de moissons. Le territoire que l'on vous offre en échange a des dimensions plus vastes. Vous y trouverez des bois, des fontaines. Les ordres ont été donnés à Tiaret pour vous y installer.
Il paraît que Seddik avait prévu cette communication ; car, dès que le général eut cessé de parler, il redressa sa, grande taille.
-r- Le jour,, éloigné déjà, répondit^U, où nous avons fait notre soumission, vous nous avez promis que inous ne serions jamais inquiétés dans la possession de nos r terres. Aujourd'hui, vous tenez un autre langage. Pourquoi ? Les puissants et les forts sont justes. La justice ne permet pas de revenir sur une convention solennellement jurée. Les Turcs agissaient ainsi; mais, si vous voulez faire comme les Turcs, pourquoi les avez- vous chassés? Jamais nous ne vousavons donné de sujets de plaintes. Nous avons eu de mauvaises années; nous avons vu les
sauterelles, Tinondation, la sécheresse, la disette, nos douars ont été dépeuplés par la maladie de nos serviteurs et de nos bestiaux; etjamais nous n'avons demandé qu'on nous fît remise de la moindre partie de l'impôt. Nos cavaliers vous ont soutenus contre l'émir et Bou-Maza. Combien d'entre eux sont morts! combien d'autres, sans me compter, ont reçu des blessures à votre service ! Les malfaiteurs, nous les avons toujours poursuivis. Hier encore, nous metlions la main sur l'une de leurs bandes. Chaque fois que des querelles se sont élevées chez nos voisins, faisant notre devoir de marabouts, nous nous sommes interposés entre eux, prêchant la paix, et nous sommes toujours parvenus à réconcilier les uns avec les autres. Est-ce donc là la récompense de notre fidélité? Tu dis que tu n'apportes pas un châtiment, mais, tout au plus, une contrariété. Toi qui es sage, réfléchis, toi qui connais la valeur des mots, appelles-, tu contrariété Tobligationde quitter la terre où nous avons vécu, que nous avons améliorée par nos labours et nos engrais, dont la fertilité est fille de notre travail ; la terre qui nous a vus naître enfin, où nous avons aimé, prié, souffert, combattu maintes fois, et, dans nos moments de tristesse, rêvé sous
nos maisons de poil à des jours meilleurs? Cette lerre fertile, en effet, et que tu nous accuses à tort de laisser en friche, pourrons-nous l'emporter dans t exil, à la plante de nos pieds nus, ou sous les fers de nos chevaux? Emporterons-nous aussi les os de nos pères ? Et là où tu nous envoies, dans ce domaine si vaste, où il y a des bois, des fontaines, disle-moi, monseigneur, mes jeunes gens retrouveront-ils les fontaines de leurs amours ? Puisque ce territoire est bon, que n'y envoie-t-on ceux qui veulent défricher nos terres ? Ils y seront très-bien. Que leur importe d'aller ici plutôt que là, sur les bords * de l'eau bleue ou sur les rampes du désert? Nous, nous tenons à demeurer ici, dans les champs dont nous connaissons les moindres taillis, entourés des voisins que nous aimons, et qui nous respectent. L'agha de Tiaret, d'ailleurs, a l'âge du quatrième de mes fils, et jamais on ne me verra, humiliant ma barbe blanche, déposer le baiser de la soumission
sur la main d'un adolescent.
Le général était ému et quelques-uns de ses officiers se détournaient pour cacher la rougeur de leur visage. Quant aukebbir, il demeurait impénétrable. Mais, dans la foule énorme et compacte qui se près-
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sait autour du caïd, toutes les tètes s'étaient dressées, et les regards étincelaient.
— Ce n'est pas moi qui ai pris cette décision, répondit le général. On ne m'a même pas consulté avant delà prendre. En vous la transmettant, j'obéis âmes ordres.
Et, avec un regard impérieux, il ajouta :
— Je ne vous conseille pas d'y résister !
A ces mots, une sorte de fréniissement courut dans les rangs des Beni-Haoua, et les fils du caïd, comme s'ils eussent été frappés d'une même commotion, firent un pas en arrière. Mjais il suffît au père de les regarder pour leur rappeler qu'ils n'existaient pas, lui vivant: Les enfants aussitôt baissèrent la tête.
— Pourquoi résisterions-nous ? dit alors le caïd d'une voix tremblante. Nous ne sommes pas des gens turbulents, toujours prêts à chausser les étriers; nous sommes des hommes de paix, de prière. On ne nous appelle pas djouad ; on nous aborde en croisant les bras, car nous sommes des marabouts. Nous sommes venus à vous, non en secouant nos fusils et poussant le cri de guerre; mais les mains vides, et silencieux comme des suppliants. Je t'ab-
SOUS de ce que tu fais, car, tu le sens toi-même, ce n'est point une chose juste. Mets cependant le comble à ta bonté, et, plutôt que de nous chasser, rassemble tes fantassins et tes cavaliers, jetez- vous tous sur nous qui sommes désarmés, et poussez-nous dans la mer avec nos bêtes et nos charrues. La race des Beni-Haoua aura vécu, et ces colons qui parlent tant de civilisation, pourront alors faire fleurir de riches moissons sur nos terres.
— Assez, caïd ! fit le général avec un cri de colère.
Il ne sentait que trop l'odieux de sa tâche, et, pour la première fois de sa vie, il maudissait la discipline qui l'empêchait de s'y soustraire.
Le caïd, quoiqu'il eût encore bien des objections à faire, ne dit plus un mot. Il s'inclina gravement avec ses enfants, et, la foule s'ouvrant alors sur/ieurs pas, ils reprirent lentement le chemin des tentes.