LA CHANSON
Le même jour, le général vint dîner au bordje avec ses officiers, le capitaine Thierry, le lieutenant Marcel, le major et le curé. M. Simon, que le kebbir avait prié de se joindre à eux, crut devoir refuser sous prétexte de fatigue. Le roumi se sentait mal à Taise au milieu de tant de gens qui ne se gênaient pas pour désapprouver ses actions. Il avait suivi les spahis qui devaient camjer sous les murs du village, et il partagea le lepas de leur commandant.
Quand l'appétit des hôtes du kebbir fut apaisé, ils passèrent dans le jardin, où les nègres avaient servi le café sous un arbre. La soirée était magnifique, le ciel d'un bleu très-pur et satiné, la mer très-calme
et reluisante comme une plaque de métal. La brise qui passait dans Tair avait une douceur suave ; elle était pleine de senteurs marines, auxquelles se mêlaient des parfums d*orangers:
Après avoir pris le café, les convives se dispersèrent au gré de leur caprice. Etienne, donnant le bras à sa mère et à Noëmi, les conduisit à Textrémité du jardin, sous le cèdre d'où Ton découvrait Timmense panorama de la côte montueuse, depuis Tembouchure du Montararach, jusqu'au Kef-el-Arez, un grand cap entrant dans la mer, quatre lieues à l'est, et qui, en ce moment, apparaissait tout rose sur l'eau bleue, avec des touches d'or sur son faîte. Les officiers étaient allés fumer sous le couvert de la bananerie. Le major et le curé se promenaient de long en long dans une allée de citronniers et discutaient à perte de vue sur les plantations du kebbir. Le capitaine Thierry avait pris le bras de son lieutenant, et, au grand désappointement de ce dernier, il Tentretenait de toute sorte d'affaires de service, ayant soin de ne jamais approcher de plus de cent pas du cèdre sous lequel sa fille était assise. Quant au kebbir et au général, ils étaient restés auprès de l'arbre oii les nègres avaient servi le café sur une table à
compartiments de nacre et d'écaillé. A demi allongés sur de larges fauteuils de cannes, ils fumaient en causant et buvant leur café à petits coups. IMarguerite était assise auprès d'eux, silencieuse dans sa robe blanche, avec un coussin sous les pieds et une corbeille sur les genoux. De temps à autre, elle tirait de cette corbeille des fleurs de jasmin qu'elle enfilait dans des brins de soie pour en faire de longues guirlandes. Quand une guirlande était achevée, elle la liait dans ses blonds cheveux ou la passait autour de son cou. Son père, tout en causant; la regardait faire, et, quand leurs yeux se rencontraient, ils se mettaient tous deux à soiirire.
La conversation des deux amis, qui, pendant le dîner comme après, n'avait guère roulé que sur leurs souvenirs de jeunesse, se porta, quand ils furent seuls avec Marguerite, sur les événements de la matinée.
— Ah! mon cher, s'écria le général d'un air mortifié, en répondant à une observation du kebbir, quelle besogne on nous fait faire! L'Algérie est perdue, si cela continue! Nous qui l'avons conquise et ne cherchons qu'à la pacifier, on nous accuse de la vouloir garder dans nos mains pour nous livrer à
des tripotages infâmes. Pouah!... ce serait à faire comme vous... à briser son épée pour planter ses^ choux! Nos tributaires les plus fidèles, on les décourage ; on fait tout ce qu'il faut pour les pousser à se révolter. Que diable 1 si Ton veut les. ruiner et les chasser tous, qu'on le leur dise ! Ce sera franc, au moins<» et ih comprendront !
Puis, cotome il >vit que le kebbir l'approuvait du geste, il reprit : ■
— Si Seddik avait fait mine de se soulever, comme on l'en accusait, eh bien!... c'était la guerre! et , cela m'aurait moins crevé le cœur de faire sabrer ses cavaliers! Des rebelles!... On aurait une excuse pour Ifis déposséder. Mais non ! ceux-là sont rési gnés ; toujours dévoués et fidèles. Ils parlent des promesses qu'on leur a faites, des services qu'ils nous ont rendus. Ils se plaignent. Us en ont, pardieu! bien le droite mais ils se soumettent. Belle affaire de les tourmenter!
— Celte résolution de les envoyer à Tiaret est donc irrévocable? demanda le kebbir.
— Oui, dit le général. Et pourtant, à Alger, nous ne nous sommes pas privés de la combattre.
— Je ne la connaissais que depuis trois jours, re-
prit le kebbir, et, ayant promis au caïd de faire tous mes efforts pour empêcher son exécution, j'avais envoyé mon fils à Milianah pour y plaider la cause de mes voisins, en attendant que je pusse me rendre à Alger pour obtenir qu'on abandonnât ce projet inique!
— Votre fils n'y aurait rien fait, dit le général ; pas plus que vous, que moi, que tant d'autres qui ont déjà protesté contre cette criante injustice. El savez-vous maintenant ce qui se fera? reprit-il. Ce digne M. Simon, quand il aura dépossédé les Béni- Haoua, il n'aura rien de plus pressé que de chercher à leur revendre ou à leur louer leurs propres terres. Il leur enverra quelque juif à Tiaret. Et ceuxci, pauvres gens ! s'ennuyant dans l'exil, accepteront les propositions de ce juif. Vous les verrez revenir à l'oued Dhamous, les uns après les autres. Et, de maîtres alors, ils seront serviteurs; de propriétaires, fermiers ; car c'est ainsi que les choses se passent dans ce pays. Ainsi, on aura dépouillé les Beni- Haoua; on aura fait d'eux, si soumis^ des hommes à jamais hostiles ; et, eii enrichissant à leurs dépens M. Simon, on dira qu'on a fait faire un grand pas de plus à la colonisation I
— Voilà pourtant, dit le kebbir avec amertume, un homme qui se croit parfaitement honnête, et qui, sans même avoir l'excuse de la nécessité, n'hésite pas à faire une action qu'il sait devoir désespérer deux cents familles. Voyez comme le mal est facile ! que d'encouragements il rencontre ! que de prétextes il trouve ! et comme, dans ce monde, tout contribue à son succès ! A peine Tautorité a-t-elle pris une décision irréfléchie et sur laquelle il lui faudra tôt ou tard revenir, qu'un homme sort de l'ombre pour en profiter. Il est riche, il n'a pas d'enfants; je suis certain qu'il ne dépense pas ses revenus. Eh bien, l'occasion de les augmenter se présentant, il ne se sent arrêté ni par sa conscience ni par la pitié. Le désir d'augmenter son bien lui tient lieu de tout, car il ne voit autour de lui que des gens soumis au même désir, et nul n'oserait le blâmer d'une action que presque chacun commettrait à sa place. Je ne sais si vous êtes assez pliilosophe pour oublier facilement de telles choses. Quant à moi, quand je vois ces excès de la civilisation, quand je prévois leurs conséquences inévitables, je ne sais ce qui se passe en moi, mais j'hésite, je m'inlerroge, et quelquefois, — j'ai tort sans doute, —