II
mais dans le trouble que j*éproute, je me demande s'il ne vaudrait pas mieux pour Thonneur de Thumanité qu'elle retournât vers la barbarie!
— Oh ! oh ! la barbarie ! fit le lieutenant Marcel, qui, toujours escorté par son capitaine, venait de s'arrêter avec lui auprès des causeurs. Elle man* quait un peu de lumières.
— Mais elle avait quelque grandeur, dit le kebbir, et elle n'était pas absolument privée de vertus.
— Messieurs, dit modestement le curé, qui, de son côté, venait d'arriver avec le major et semblait prendre un vif intérêt à ce qu'il avait entendu, ce M. Simon a donc de grandes protections, qu'il s'est fait ainsi adjuger, au mépris de tous droits, une si belle concession de terres?
— Eh! non, il n'a même pas de protections, répondit le général, il a beaucoup d'argent, voilà tout, et il s*annonce comme devant faire exécuter de grands travaux sur son domaine. Ce domaine, aa surplus, ne lui a point encore été adjugé. Il le sera au plus offrant. Personne qiîe le rouml ne s'étant déclaré pour Tacquérir, il est probable qu'il Tobtiendra. Maïs le premier venu, s'il en offrait quelques milliers de francs de plus, l'aurait à sa place^
LE SECRET DU BONHEUR. 2f9
Si le cœur vous en dit, curé, libre à vous de vous présenter.
A ces mots, pendant que le curé se défendait en souriant, car le brave homme n'avait que son minime traitement pour toute fortune, Marguerite, qui, jusqu'alors, avait à peine écouté la discussion, occupée qu'elle était à confectionner ses guirlandes, releva la tête. Elle regarda fixement son père, comme si elle s'était attendue à le voir manifester un sentiment quelconque. Mais le kebbir resta silencieux. Alors, la jeune fille reporta les yeux sur son frère, qui venait de sortir de la maison, où il avait été chercher un châle pour sa mère, et s'était arrêté auprès des causeurs. Mais Etienne, soit qu'il n'eût accordé qu'une distraite attention aux paroles du général, soit qu'il ne les eût point entendues, ne témoigna aucune surprise, et s'en retourna vers le cèdre. Marguerite, voyant cela, ne put s'empêcher de froncer les sourcils ; puis, haussant les épaules avec un peu de dépit, elle mit ses fleurs de côté et parut absorbée dans une rêverie profonde.
Quand elle en fut tirée par le bruit des voix, la discussion roulait sur les Sbeah, et ce que la jeune fille y comprit ne tarda pas à l'intéresser. Son
père et le général n'étaieirt pas d'accord, et le dernier paraissait prendre un certain plaisir à contrecarrer le premier.
— Je n'aurais jamais cru, disait-il, que vous placeriez si mal votre sympathie.
— Ce n'est point de sympathie qu'il s'agit, reprit le kebbir, maïs de pitié.
— Eh bien, dit le général, malgré votre pitié pour les Sbeah, vous trouverez bon que je les fasse garder cette nuit par un piquet de tirailleurs, et que je les emmène à Alger demain, pour les faire juger.
~ Je n'apporterai nul empêchement à l'accomplissement de votre devoir, répondit le kebbir. Cependant, je vous le répète, quoique ces malheureux aient été pris chez moi, la nuit, les armes à la main, et que, j'en suis certain, s'ils l'avaient pu, ils n'auraient épargné ni moi ni les miens , maintenant qu'ils sont prisonniers, je ne peux désirer les voir punir. Songez qu'aucun d'entre eux n'a la moindre lueur du sens moral ; que les mots bien et mal n'ont jamais éveillé aucune idée dans leur esprit ; que, pour eux, voler, tuer, incendier, sont des choses aussi légitimes, que s'abreuver de sang pour un carnassier. Us ne trouvent à ces crimes rien de con-
damnable. Ce n'est pas, comprenez-moi bien, que j'entende qu'on les laisse jouir d'une liberté dont ils font un horrible usage. Mais, entre les moyens dont dispose la société pour se défendre contre les entreprises de tels scélérats, la prison est celui qui me plaît le moins, car elle entraîne la plub affreuse misère pour leurs familles. Tenez, rappelez-vous cette tribu des Beni-Zeroual qui, lors du soulèvement de Bou-Maza, après avoir massacré un de nos détachements, fut surprise par nous dans un défilé et taillée en pièces. Lorsque le combat fut fini et que nous arrivâmes au douar de ces malheureux, avec les vingt ou trente prisonniers que nc^s soldats, fatigués de tuer, avaient épargnés, quel spectacle s'offrit à nos yeux! Toutes les tentes brûlées, les bestiaux enlevés, les arbres sciés au pied, les grains jetés au vent, et un morne troupeau de femmes et d'enfants, assis par terre, dans la boue, affamés et pelotonnés, nous regardant passer, tandis que nous emmenions, pour les expédier en France, la poignée d'hommes qui restaient de leurs piaris et de leurs frères. Il avait plu, il faisait froid, c'était en hiver, les rivières débordaient partout, et, sous ce ciel inclément, ces femmes, cesenfants, n'avaient ni abri.
ni provisions, ni presque plus de yêtements; et la nuit venait, et, à trente lieues à la ronde, il n'y avait ni une tente, ni un gourbi, ni une âme vivante, car toute la contrée avait été brûlée par la guerre. Eh bien, mon cher, ne vous en défendez pas, en devinant ce qu*il allait se passer sur ce coin de terre, les larmes vous montaient aux yeux, et plus d'un, parmi nos soldats, quoiqu'ils fussent encore enivrés de poudre et de sang, plus d'un, tout en défilant, détournait la tête. A quoi bon, maintenant, vous dire le reste? Les enfants et les femmes, ne sachant plus que devenir sans leurs pères et leurs maris, se mirent machinalement à nous suivre. Mais nous étions pressés ; nous n'avions plus de munitions ni de pain. Nous marchâmes toute la nuit, et, quand nous rejoignîmes le corps d'armée dont nous avions été détachés l'avant-veille, de toute la population de la tribu, avec nos prisonniers, il survivait quinze femmes peut-être. Les cadavres des autres, ainsi que ceux de tous les enfants, étaient disséminés le long des chemins.
Marguerite était devenue pâle en écoutant ce récit, et les autres auditeurs du kebbir se regardaient avec tristesse.
— Tout cela est horrible ! dit enfin le général. Mais, si vous ne voulez pas de la prison pour nous débarrasser de ces pillards, que diable souhaitezvous qu'on en fasse?
— Je vous l'ai dit vingt fois, reprit le kebbir; j^aimerais mieux que l'on favorisât leur émigration. Au Maroc, ils ne peuvent nous nuire. Ils ne peuvent même pas nuire aux Marocains. D'abord, ils sont très-peu nombreux relativement à la population du territoire ; ensuite, il y a là des procédés de justice sommaire que nous ne pouvons employer et qu'ils redoutent fort. Si cette tribu des Sbeah qui fait tache dans l'Algérie est irrémédiablement livrée au mal, qu'elle s'éteigne donc au loin, dans le temps voulu! Mauvaise nous Pavons trouvée. Si nous ne la pouvons améliorer par aucun moyen, — ce qu'il faudrait d'abord expérimenter, — eh bien, nous devrions éloigner de nous tous ceux de ses membres qui se révoltent contre la loi. Nos efforts pour civiliser leurs enfants auraient alors des chances de succès, car nous ne pourrions craindre pour eux la contagion des mauvais exemples. Ces orphelins qu'on laisse rôder dans les douars et sur les routes, qui, jeunes, n'ont de ressource que l'aumône, et,
hommes faits, que la rapine, il nous faudrait les adopter, les élever, en faire des soldats, car la discipline dompte et réforme. Leur temps de service étant expiré, ils auraient droit d'obtenir des terres. Ils les cultiveraient, soyez-en certain, ils feraient souche d'honnêles gens, et l'intervalle d'une génération à une autre suffirait pour transformer en contrée paisible ces plateaux du Dahra qui, jusqu'ici, n'ont guère été qu'un immense camp de pillards.
— Mon Dieu! je pense comme vous, dit le gênérai, à cela près que je préfère la prison à l'exil pour tous les criminels, quels qu'ils soient. Mais, d'après les dispositions que vous nous montrez, si cela n'avait dépendu que de vous, vous auriez donc donné la liberté à vos prisonniers ?
— Si je ne l'ai pas fait, reprit le kebbir, c'est parce que je craignais d'exposer l'existence et les biens des colons établis entre l'oued Dhamous et le Dahra.
— Eh bien, il est heureux que je sois arrivé pour vous empêcher de faire cette folie, dit le général. Mais, l'auriez-vous faite, les colons n'avaient rien à craindre. Mieux que vous, je connais les Sbeah, ayant passé dix ans au milieu d'eux lorsque je commandais le cercle d'Orléansville. Soyez certain que
ceux que nous tenons ont eu vent de mon arrivée par les cavaliers de Seddik. Ils savent que toute la province est sur pied, qu'on les attend à Mazouna pour les saisir, s'ils nous échappent et y retournent. D'ailleurs, ils n'ont pas d'armes, que pourraient-ils faire? Non, non, vous n'avez pes jugé la situation avec votre lucidité ordinaire. Les Sbeah, quoique féroces, ne sont pas sans intelligence, et, si vous les aviez lâchés, ils se seraient immédiatement dispersés pour gagner le Maroc.
A ces mots, Marguerite regarda le général. Puis, rougissant comme si une pensée subite l'avait troublée, elle reprit sa corbeille, et, tout en méditant profondément, elle se mit à façonner une autre guirlande.
— Si j'étais sûr de ce que vous dites, reprit le
kebbir en s'adressant au général, je ne me pardonnerais pas de n'avoir point suivi mon inspiration.
— Vous avez toujours eu trop de bonté, dit en riant le général.
— Mais il y a plus de cent lieues d*ici au Maroc, reprit le curé. Comment, s'ils étaient parvenus à s'échapper, ces misérables, réduits à voyager la nuit, auraient-ils vécu sur la route?
— Ils auraient vécu de racines, dit le général, de fruits, de plantes sauvages, et se seraient abreuvés à Teau des sources, comme ils le font souvent dans leurs expéditions. Vous ne pouvez vous faire une idée de la sobriété de ces hommes, et encore moins de leur vigueur. Les cent lieues dont vous parliez, ils les auraient franchies en soixante heures. Une heure de sommeil, matin et soir, leur sufGt pour se reposer.
Le capitaine revint, sur ces entrefaites, avec le lieutenant et les officiers d'état-major. Le soleil avait disparu, et, dans le bleu du ciel, apparaissaient quelques étoiles. Une autre cafetière fut apportée, les nègres emplirent les tasses, et la conversation interrompue se reporta bientôt sur le^ Beni-Haoua. Pendant que tous les assistants y prenaient part, Marguerite, les yeux baissés et méditant toujours, continuait à confectionner ses guirlandes. Elle en avait déjà posé deux dans ses cheveux ; elles descendaient sur ses épau'es en passant le long de ses tempes; deux autres se tordaient en arrière, sur son peigne d'écaillé, et, delà, elles pendaient sur sa nuque blonde ; une, très-ample et très-large, entourait son cou, et quelques autres, plus minces, s'enrou-
laient autour de ses bras. Ainsi parée de chapelets d'étoiles blanches qui exhalaient une odeur exquise, avec ses cheveux d'or, ses yeux bleus, son teinl délicat, elle avait l'air d*une madone. Le général en fît la remarque, et chacun fut du même avis. Mais Mar*guérite ne se • doutait pas qu'on s'occupât d'elle. Quand elle eut vidé sa corbeille, elle la posa par terre, et alors, relevant les yeux et voyant que tant d'hommes la regardaient, elle se mit à rougir. Elle n'en était que plus belle. Embarrassée de sa contenance, elle se leva, fit quelques pas comme pour s'éloigner; mais, s'arrêtant soudain et se tournant timidement vers le général :
— Monsieur, combien de temps avez-vous donc donné aux Beni-Haoua pour quitter le pays? lui ditelle.
— Tout le temps qu'ils croiront devoir prendre, mon enfant, répondit le général.
Et, s'adressant alors au kebbir :
— J'ai revu le caïd dans la matinée, reprit-il. Je Tai trouvé résigné. Je lui ai dit que je m'embarquerais demain pour Alger, et que sa tribu pouvait demeurer sur son territoire jusqu'à ce que ses récoltes fussent rentrées.
Le général allait continuer; mais Marguerite, qui, à ce qu'il parait, n'avait pas fini ses questions, lui coupa la parole :
— Pardon, monsieur, dit-elle, mais je voudrais savoir... Ces prisonniers qui sont ici..., est-ce que vous les emmènerez ce soir avec vous ?
— Non, mon enfant, répondit le général. Je compte les laisser au bordje jusqu'à demain. . . Craindriez-vous de passer une nuit de plus auprès d'eux ? reprit-il. Vous pouvez être sans inquiétudes. Ils sont gardés par un piquet de tirailleurs qui ne les laisseront point échapper.
— Je ne crains rien de ces malheureux, dit Marguerite. Et, si je vous ai fait cette question, c'était afin de savoir si je devais les faire souper. C'est moi qui suis chargée dans la maison de pourvoir aux besoins des hôtes, ajouta-t-elle.
Et, sans attendre qu'on lui répondit, elle s'éloigna dans la direction de la ferme. Quelques minutes plus tard, on la vit repasser, escortée de deux serviteurs
qui portaient sur leur tête de longues mannes pleines de viande et de pain. Elle marchait devant eux, grave et sereine dans ses vêtements blancs, avec ses chapelets de fleurs, et il y avait dans ses
yeux baissés comme un air de résolution enfantine. A neuf heures, la nuit étant faite et les Sbeah ayant fini de souper, le général prit congé de ses hôtes, et retourna au camp avec les officiers et le curé. Avant de partir, il avait fait venir le sergent qui commandait le piquet de tirailleurs, et il lui avait dit que, le lendemain, de bon matin, il enverrait au bordje un peloton de zouaves pour escorter les prisonniers jusqu'au Montararach. Les tirailleurs attendraient alors au passage leur compagnie, qui devait retourner à Milianah. Le sergent, après avoir reçu ces instructions, prit ses dispositions pour passer la nuit. La porte de la maison des hôtes fut fermée, et Ton plaça deux fusiliers en faction devant elle. La porte de la pièce qui servait de prison aux bandits fut également fermée et gardée par deux sentinelles. Quatre autres montèrent sur la terrasse, et les soldats formant le reste du piquet se couchèrent dans la cour, auprès de leurs armes. La nuit était radieuse. Quoiqu'il n'y eût pas de lune, les étoiles étaient si larges et si brillantes, qu'une blanche lueur descendait du ciel, éclairant la campagne. Des odeurs de foins mûrs montaient du jardin, mêlées à des parfums d'héhotrope et de citronnelle.
Bientôt, les moindres bruits qui jusqu'alors avaient retenti autour de rhabitation : bêlements de troupeaux, hennissements de chevaux, longs froissements de feuilles, s'éteignirent. Lès tirailleurs couchés dans la cour commençaient à fermer les yeux; les sentinelles veillaient, marchant à pas comptés et se croisant sans échanger une parole. On aurait cru que tout dormait. Mais alors, au milieu du silence nocturne, on entendit un bruit d*instruaients. C'étaient des darboukas et des tambourins qui résonnaient sur la terrasse de la maison des femmes, confusément mêlés à des chuchotements de cordes. L'air que jouaient ces instruments était celui d'une chanson arabe connue sur toute la côte, depuis le golfe de Gabès jusqu*à la pointe de Ceuta, sous le nom de Chanson de la folle. C'était un air lent et doux, et presque joyeux, invariablement terminé à chaque couplet par une sorte de cri d*angoisse ; un de ces airs formés de deux sentiments opposés, et qu'on ne peut écouter sans verser des pleurs. Les tirailleurs, dès les premières notes, s'étaient dressés dans la coui , et ceux d'entre eux qui se trouvaient en faction s'étaient arrêtés dans leur jnarclic pour mieux entendre Ces sauvages enfants du Tell algérien ne
pouvaient résister au charme de cette chanson, qu'ils avaient chantée tant de fois dans les douars de leurs montagnes; et, pendant que, le front baissé, ils Técoutaient en souriant, ils ne songeaient plus à rien, si ce n'était aux souvenirs qu'elle leur rappelait. Mais voilà qu'une voix vibrante s'éleva dans les airs et domina le bruit des instruments. Alors, sur la terrasse comme devant les portes, les sentinelles posèrent la crosse de leurs armes par terre, et, appuyant les bras sur le canon, elles tendirent l'oreille, absorbées dans un muet ravissement.
C'était Marguerite qui chantait. Ainsi que cela lui arrivait parfois, pendant les beaux soirs de l'été, oJle était montée sur la terrasse de la maison avecNo(imi et ses négresses. Elle s'était assise sur le parapet; les servantes, tenant en main leurs rebecs et leurs tambourins, s'étaient accroupies à ses pieds, et Noëmi, charmée comme les soldats, quoiqu'elle ne comprit rien à la chanson que chantait Marguerite en se servant de la langue arabe, ne pouvait se lasser de l'entendre.
Voici les six premiers couplets de cette chanson :
Ah! Lellah!
N'est-ce pas une maison blanche ?
Apportez des balais, que je la nettoie ! Des tapis, que je les y étende !
Des parrums, que je i*en arrose, Pour que mon bien-aimé les foule aux pieds.
Ah ! Lellah!... comme je voudrais le voir !••• * Ah ! quelles tortures !..,
Ah ! Lellah !
IS 'est-ce pas lui, assis là-bas, Au pied du mur de la mosquée?
Des bagues brillent à ses doigts, Son burnous traîne sur les dalles...
Mais il se détourne de moi...
Ah ! Lellah !... comme je voudrais le voir! Ah! quelles tortures!...
Ah! Lellah!
Il est parti sur son cheval !...
Oiseau des lieux inaccessibles, Dis-moi si tu le vois passer.
Lune brillante, éclaire-moi, Pour que je le suive à la trace.
Ah ! Lellah !... comme je voudrais le voir !••• Ah ! quelles tortures !...
Ah! Lellah!
Ah ! les minarets de Tunis 1 Je me croyais seule dans son cœur.
Mais aujourd'hui son cœur s'est partagé. Que le souvenir me suffise !...
Le souvenir est très-amer !...
Ah ! Lellah !... comme je voudrais le voir!.,. Ah ! quelles tortures !...
Ah ! Lellah ! Ma taille égale la sienne ; Mes yeux sont noirs comme les siens.
J'ai des diamants J'ai des perles.
Il est beau ; mais, moi, je suis belle Ce soir, j'en aimerai un autre!...
Ah! Lellah!... commeje voudrais le voir!... Ah ! quelles tortures !...
Ah ! Lellah !
Ah ! Ahmed, fils de Zerouga !
Viens! monte par ma fenêtre!
Avec toi j'oublierai l'ingrat !
Holà ! sonnez les tambourins !
Apportez le vin qui enivre!...
Ah! Lellah!... comme je voudrais le voir!... Ah ! quelles tortures !...
\ mesure que Marguerite chantait cette chanson qui ne représentait guère que des mots dans son esprit, les sentinelles placées sur la terrasse s'étaient peu à peu rapprochées d'elle, et celles du dehors avaient fait le tour de la maison par la droite, afin de l'écouter de plus près. Chaque couplet étant suivi par une ritournelle des instruments, il fallut plus d'une demi-heure à la jeune fille pour leschan-
ter tous; — ils sont au nombre de trente-quatre. — Mais, quoiqu'elle ne ménageât pas sa voix, elle ne semblait éprouver aucune fatigue, et même on aurait dit, à voir la passion qu'elle mettait dans l'accentuation de chaque phrase, qu'elle voulait être entendue à une longue distance. Peut-être, plus simplement, cherchait-elle à couvrir je ne sais quel insaisissable murmure, un peu criard, qui ressemblait à celui d'une lime et s'élevait du pied de la maison, vers la gauche, là où donnait l'étroite fenêtre grillagée de la chambre des prisonniers, et que ses oreilles seules percevaient. De quelque cause qu'il provînt, ce bruit dura peu et fut suivi, avec la chanson de Marguerite, par un grand silence. Seulement, tout autour du bordje, on entendît bientôt dans les broussailles quelque chose de furtif qui ressemblait à des frôlements. Les sentinelles, ayant repris leurs places, supposèrent qu'une troupe de chacals rôdaient dans les environs, et elles continuèrent à se promener lentement devant les portes. Marguerite, cependant, était restée sur la terrasse. Debout devant le parapet qui faisait face à la campagne, elle regardait au loin et elle écoutait. Quand elle n'entendit plus rien, elle alla retrouver Noêmi»
qui était descendue avec les négresses. Jamais la blanche fille, avant de se mettre au lit, n'avait prié Dieu avec autant d'ardeur qu*elle le fit ce soir-là. Le remerciait- elle?... Il est des âmes privilégiées dont la reconnaissance a plus d'effusion que le désir, et Marguerite était de celles-là.
Quoi qu'il en soit, le lendemain matin, quand les zouaves furent arrivés et qu'on ouvrit la chambre des prisonniers pour les emmener, on s'aperçut qu'elle était vide. Deux des barreaux en fer de leur fenêtre avaient été sciés !
A la même heure, à près de vingt lieues du bordje vers l'ouest, dans un douar situé sur le plateau de Tadjena, dont le caïd était secrètement allié aux Sbeah, quinze hommes s'abattaient, éperdus de peur et de fatigue. Leurs vêtements pendaient en lambeaux, ils avaient les pieds déchirés et les membres couverts de fange et de sueur. Quand on les eut conduits dans une caverne des environs, et que, étant un peu reposés, ils purent raconter ce qui leur était arrivé, les Arabes qui les écoutaient les crurent fous, tant il y avait d'incohérence dans leurs discours. Ils parlaient d'un général avec une armée, de prison, d'une liine qu'ils avaient trouvée dans un
pain, de la chanson de Lellah, d'un ange habillé de blanc qui les avait regardés fuir. Et puis ils soutenaienl que cet ange les avait suivis toute la nuit, par les monts et par les halliers, les poussant, les frappant, et leur criant de se hâter s'ils ne voulaient qu'il les entraînât dans Tenfer.