LES ENFANTS
Grande fut la colère du général quand il apprit que les prisonniers s'étaient évadés. Il accourut immédiatement au bbrdje. Le kebbir l'y attendait avec une certaine appréhension. Les deux anciens amis se rencontrèrent dans la cour de la maison des hôtes, qui était encombrée de zouaves et de tirailleurs.
— C'est vous qui avez fait cela, n'est-ce pas? dit le général au kebbir en l'entraînant un peu à l'écart.
— Ce n'est pas moi, répondit le kebbir ; mais, à vous parler vrai, je ne suis pas fâché qu'on l'ait fait.
23b LE SECRET DU BONHEUR.
Le général haussa les épaules, puis il entra dans la prison, dont la porte était ouverte, regarda l'étroite fenêtre avec ses barreaux de fer sciés par un bout et tordus de l'autre, et, pendant que les soldats se dispersaient dans les environs pour trouver la trace des fugitifs, et que de nombreux cavaliers partaient dans toutes les directions, afin de donner Talarme dans les douars du voisinage, il fit venir le sergent des tirailleurs et commença par le regarder avec dureté.
Le sergent était un nègre encore jeune, décoré et deux fois médaillé. — Il avait fait les campagnes de Crimée et d'Italie. — Il soutint le regard de son supérieur avec une fermeté respectueuse.
— Qui avais-tu placé en sentinelle devant cette fenêtre? lui demanda le général.
— Personne, mon père, dit le sergent en baissant les yeux.
— Comment! reprit le général avec colère, je te confie ces prisonniers, et c'est ainsi que tu les gardes! Je te retire tes galons ! Va-t'en!
— Merci, mon père, dit le sergent.
Puis il tourna sur les talons, et il allait sortir de la cour, quand une personne qui se tenait debout
devant la porte, et avait assisté à la discussion, lui fit signe de demeurer.
Cette personne était Marguerite.
— Monsieur, dit-elle en s'avançant et s'adressant au général, je viens vous demander la grâce de ce soldat.
Le général, pour son malheur — ou son bonheur, — n'avait jamais su résister au sourire d'une jolie femme. Cependant, en cette occasion, il ne vil dans la prière de la jeune fille qu'un nouveau sujet de contrariété, et il crut devoir refuser; mais il le fit d'un ton apaisé et avec une expression de regret assez aimable. ^
— Je croyais, lui dit alors Marguerite, que vous étiez un homme juste.
— Eh bien, ne le suis-je pas, mademoiselle?... fit en souriant le général .
— Non, reprit Marguerite ; car, s'il y a un coupable ici, ce n'est ni ce soldat ni mon père.
— Qui est-ce donc ? dit le général.
La jeune fille rougissant répondit :
— C'est moi.
Alors, avec un embarras plein de pudeur et de modestie, elle raconta comment, la veille au soir,
ridée de délivrer les Sbeah lui était venue eu assistant à la conversation de son père et du général; comment, ayant remarqué qu'il n'y avait pas defactionnaires devant la fenêtre, elle s'était rendue à la forge, y avait pris une lime et l'avait cachée dans un pain; comment elle avait placé ce pain dans la corbeille qui contenait le souper des prisonniers ; comment enfin, la nuit venue, elle s'était mise à chanter pour détourner l'attention des sentinelles et couvrir le bruit de la lime.
— Je savais que les Arabes, dit-elle en terminant, ne résistent pas au plaisir d'entendre leur musique, et je choisis la Chanson de la folle comme étant celle qu'ils aiment le plus.
Le kebbir et le général se regardaient pendant qu'elle parlait, et, quand elle eut tout dit, ils se mirent tous deux à rire. Puis, entraînés par leur amitié mutuelle, ils se serrèrent la main.
— Ah! mon cher ! dit le général au kebbir en lançant un regard expressif à Marguerite, si j'avais seulement vingt ans de moins !
Et, avisant alors le sergent, qui était resté à la porte et avait écouté d'un air impassible le récit de la jeune fille :
— Approche ! lui dit-il. Je te rends tes galons. Remercie mademoiselle.
Le nègre mit une main sm* son cœur, ime autre au-dessus de ses yeux, comme s'il n'avait pu supporter l'éclat de la beauté de Marguerite; puis, s'inclinant devant elle et devant son chef, il sortit enfin de la cour.
Le kebbir, enchanté de l'heureuse terminaison de cet incident, pensait que sa tranquillité ne serait plus troubléo ce jour-là; mais il avait compté sans sa fille.
Quelques heures plus tard, le général étant retourné au village avec les zouaves et les cavaliers, le kebbir, qui était enfermé dans son cabinet de travail, entendit frapper à la porte. Lorsqu'il eut dit d'entrer, il se vit en présence de ses deux enfants.
Tous les deux avaient l'air sérieux. Ils étaient entrés dans le cabinet se tenant par la main ; mais, à l'animation de leurs traits, on pouvait supposer qu'ils venaient de se quereller. Marguerite surtout avait dans ses yeux charmants quelque chose de boudeur et de légèrement agressif. Son visage ne tarda pas à se rasséréner cependant, et, tandis que son frère allait s'adosser contre la fenêtre, elle s'as-