II
sit sur un tabouret, aux pieds de son père ; puis, lui prenant la main et appuyant le coude sur son genou, elle le regarda avec une singulière expression de douceur, à laquelle se mêlait un peu de compassion. Le kebbir, ne comprenant rien à ce muet préambule, caressait les cheveux de sa fille et attendait.
— Cher père, lui dit-elle enfin de sa voix la plus affectueuse, je ne suis pas contente de vous.
A ces mots, le kebbir se mit à sourire.
— Quel crime ai-je donc commis? demanda-t-il. M'en voudrais-tu de t'avoir laissé le plaisir de donner la liberté à nos prisonniers?
— Non, je ne vous en veux pas pour cela, répondit-elle. Et cependant, autrefois, vous n'auriez laissé à personne, même à moi, le soin de faire une chose que vous reconnaissiez légitime. Mais je ne sais ce qui a pu se passer en vous depuis deux jours, et je me creuse vainement la tète pour le trouver. Enfin je ne vous reconnais plus.
Le kebbir regarda Marguerite avec surprise. Elle avait toujours eu son franc parler dans $a famille ; mais jamais, même en badinant, elle n'avait adressé à son père de telles paroles. Gomme il allait lux dire de s'expliquer, elle se pencha vers lui et lui mit gen-
timent la main sur la bouche. Elle reprit alors, de la même voix pleine de séductions :
— Et je ne reconnais plus Etienne, lui aussi. Autrefois, c'est à peine s'il parlait àNoCmi. Il était avec elle d'une politesse presque disgracieuse ; maintenant il ne la quitle plus. Et tout à l'heure, quand je suis allée le trouver dans le jardin, où il se promenait avec elle, pour lui parler d'une chose que je TOUS dirai tout à l'heure, ne s'est-il pas mis en colère?
Etienne rougissait et ne disait rien. Quantau kcbbir, il regardait son fils en hochant la tête, comme pour lui adresser une réprimande muette.
— Mais enfin, reprit-il en s'adressant à Marguerite, quelle est donc cette chose si grave qui te mécontente ?
— Eh bien, répondit-elle, ne nous avez-vous pas toujours dit que le premier de nos devoirs était de n^ jamais hésiter devant le bien?
— Sans doute ! fit le kebbir, et je dois ajouter que tu n'as jamais eu besoin de cette recommandation pour le faire.
— Jusqu'ici, continua Marguerite, n'ayez-yous pas toujours été secourable et humain ? Votre vie tout
entière n*a-t-elle pas été, pour mon frère et pour moi, le meilleur des exemples ?
— J'ai tâché qa'il en fiït ainsi, répondit le kebbir.
— Pourquoi donc, reprit Marguerite avec un air de tendre reproche, n'en est-il plus de même aujourd'hui?
— Grand Dieu ! que dis-tu là! s'écria le kebbir. Auràis-je, sans m'en douter, commis une telle faute, que mes enfants rougissent de moi ?
— Cher père ! continua Marguerite avec des larmes dans la voix, tos enfants ne rougissent pas de vous, tant s'en faut ! Vous êtes toujours pour eux le plus juste des hommes; mais une occasion s'est présentée de faire le bien, et vous l'avez laissée passer. Cela me surprend et me peine.
— J'ai beau m'interroger, dit le kebbir; je ne soupçonne même pas de quelle occasion tu veux parler.
— Je parle de nos voisins, les Beni-Haoua, répondit Marguerite. Depuis dix ans, vous vous êtes conduit avec eux comme s'ils faisaient partie de notre famille. Vous les avez toujours aidés, secourus, et il y a eu constamment entre eux et nous un échange réciproque d'affection et de services. Au-
jourd'hilî, on les tourmente, on les chasse, et vous les abandonnez.
Le kebbir allait répliquer ; mais, de nouveau, sa fille lui ferma la bouche.
— Si vous saviez comme ils sont malheureux ! reprit-elle. Hier, quand la nouvelle de cet exil, qu'ils n'avaient fait que soupçonner jusqu'alors, leur fut confirmée par le général, nous étions allées aux gourbis, ma mère et moi, et Noëmi nous accompagnait avec Etienne. Les femmes nous entouraient, les enfants pleuraient, les malades et les vieillards se tordaient les bras, et tous nous disaient : « Le kebbir est puissant ; il ne souffrira pas cela ; il a dit qu'il nous soutiendrait devant l'autorité ; il a promis au caïd de le faire ! » Et, comme nous restions là, consternés devant cette douleur, les uns reprenaient : « Qui nousdonneradesremèdes dans nos maladies?» les autres : « Qui nous fortifiera le cœur dans la peine? » d'autres encore : « Où trouverons-nous des conseils? » et les plus pauvres : « Quelle main nous fera l'aumône? Que le kebbir parte avec nous ! s'écriaient-ils tous. Avec lui, nous ne craignons rien. Nous le suivrons jusqu'au Touât. » Ah ! cher père! vous le savez, sans parler du chagrin qu'on doit
éprouver à quitter le pays qui vous a vu nattre, ce territoire qu'on offre aux Beni-Haoua ne vaut rien. Il n'y a ni pâturages pour les troCipeaux, ni taillis pour les chèvres. Et puis il est très-mal situé, se présentant comme une oasis devant les sables du désert. Tous les ans, pendant les grande$ sécheresses de Tété, les pasteurs du djebel Amour, les Larbaa, les Cheraga, les Ouled-Nayls, les Ouled-Sidi- Cbeick, tous ces nomades grossiers qui montent vers le nord pour trouver de l'eau, s'y abattent comme des sauterelles. Ils ravagent tout devant eux, étant aussi affamés qu'altérés, et, là où ils n^ont fait que camper pendant un seul jour, la stérilité demeure. Faudra-t-il donc que noâ amis soient ruinés par de si terribles voisins? Faudra-t-il qu'ils se tiennent sans cesse sur le pied de guerre, eux qui sont des gens de paix, et qu'ils les combattent ?L'essayeraient-^ ils, ils succomberaient Aussi, conune le général vous le disait hier, les Beni-flaoua ne resteront pas à Tiaret. On les verra revenir ici, non plus en maîtres du domaine, mais en serviteurs, en mendiants, suppliant le roumi qui les aura dépossédés de vouloir bim s'enrichir de la fatigue de leurs bras et de l^urs sueurs. Cher père ! pardonnez à votre fille de
Yous parler avec cette hardiesse. Elle tous sait humain, généreux ; vous n'avez jamais faibli devant elle. Ces sentiments d'indignation qu'elle vous montre, c'est à vous qu'elle les doit; avec la vie vous les lui avez donnés. Je vous en prie, ne désavouez pas votre passé, ne vous abandonnez pas vous-même. La pratique du bien oblige. Ce ne peut être impunément que, pendant dix ans, on a rempli le rôle de la Providence à l'égard de cinq cents familles. Ces familles ont le droit de compter sur vous.
Elle se tut. Terrible iille! Dans la logique de son cœur, elle n'avait rien oublié. Tout ce que le kebbir voulait apprendre au gouvernement colonial, tout ce que le caïd, la veille, aurait dit au général, si ce dernier n'avait brusquement interrompu leur discussion, elle le disait simplement, fortifiant les arguments par les arguments, plaidant la question de fait avec la question de sentiment, épuisant sa cause enfin, comme un bon avocat qui ne laisse rien à répondre à son adversaire,.
Le kebbir était stupéfait. Jusqu'alors, il .n'avait guère vu dans sa fille qu'une adorable enfant pleine de tendresse ; maintenant il voyait une intelligence. Son âme avait mûri sans qu'il s'en doutât, et la
femme se révélait. Il la regarda lorsqu'elle eut tout dit, fier et heureux d'avoir donné le jour à une telle créature; puis, comme rien ne pouvait l'étomier longtemps, il lui répondit :
— Tu as raison, ma noble enfant. La pratique du bien oblige, et jamais, quoi que tu en dises, je lîe m'abandonnerai moi-même et ne désavouerai ma vie. Je conviens avoir éprouvé hier un moment de défaillance. Lorsque j'eus la certitude qu'en donnant la liberté à nos prisonniers je ne compromettrais la vie de personne, j'aurais dû les délivrer immédiatement. Si je ne l'ai pas fait, c'est afin de ne pas me mettre en hostilité avec le gouvernement de mon pays. J'ai eu tort de ne pas le faire, j'en conviens; mais excuse ton père. L'homme n'est malheureusement pas un être immuable. Le plus fort hésite souvent, non-seulement dans sa conduite, mais dans ses idées. J'ai hésité hier. Si le générai n'eût pas été là comme le représentant de la loi, j'aurais obéi à ma conscience, qui m'ordonnait de penser aux femmes et aux enfants de ces bandits. J'ai donc eu tort. Maintenant, quant à l'affaire de nos voisins, je ne comprends pas tes reproches. Tout ce que tu viens de me dire, je me l'étais dit. Bfa conviction
était faite. Il est vrai que j'ai promis à Seddik de soutenir sa cause auprès de l'autorité, et, Dieu m'en est témoin, si j'en avais eu le temps, j'aurais épuisé tous les moyens qui sont en mon pouvoir pour obtenir qu'on abandonnât ce projet de déplacement aussi injuste quimpolitique. Songe que je ne connais ce projet que depuis quatre jours, que j'étais loin de me douter qu'il dût être suivi d'un effet immédiat, que j'avais envoyé ton frère à Milianah pour le combattre, et que, d'ailleurs, les événements survenus ici m'ont empêché de me rendre à Alger, comme je le voulais, alfin de le combattre moi-même. Je pensais réussir. Pouvais-je ne pas réussir, ayant à soutenir une cause si juste ? Eh bien, toi qui m'accuses d'abandonner des amis malheureux, ne saistu pas ce qui s'est passé ? On a envoyé aux Beni- Haoua, non pas un médiateur pour s'éclairer et discuter, mais un officier porteur d'un ordre, un oOicier qui, comme moi, juge cet ordre inique, mais ne peut se dispenser de le faire exécuter. Voulaistu que les Bcni-Haoua résistassent à cet ordre, et que, moi, je me misse à leur tôle pour lever le drapeau delà rébellion contre mon pays?
— Qui parle décela, mon Dieu? dit Marguerite.
1150 L£ SECRET DU J30NHEUII.
— Je le pense bien, qiie tu n'en jarles pas, reprit , le kebbir ; mais pourquoi donc ai*acctlses-tu ? Notre;
devoir, à nous qui, n'étant que des dtojens, ne pou-, vous soutenir la justice et la vérité dans les choses publiques que par nos conseils, c'est de les prodiguer en toute occasion. Quand on ne les écoute pas, quand on les dédaigne, il ne nous reste qu*à coud$unner les actes et à nous en remettre au temps pour le triomphe du bien. A celui qui, voyant le mal, est dans l'impossibilité de Tempêcher^ n'iiircombe pas la responsabilité du mal : elle appartient à ceux qui le font.
— Mon père, dit alors Etienne, qui, jusqu'ici, ayait assisté à la discussion sans y prendre part, je crois que vous n'avez pas compris Marguerite. Tout è l'heure elle m'accusait, et je dois convenir qu'elle avait sujet de le faire. Ce n'est pas que je n'aie ressenti comme elle et comme vous le contre- coup de l'injustice dont nos voisins sont les victimes, et hiery pendant que ces viei lards et ces femmes sanglotaient devant nous, dans leurs gourbi^ j^ me sentais le cœur brisé de ne pouvoir rien faire pour les arracher au triste soi t qu'on leur prépare, II y a dix minutes, quand je l'ai rencontrée dans le jardin, ne
LE SECRET DU BONHEUR. 25t
,•? sachant ee qu'elle me voulait, et, je l'avoue... ayant
!* en ce moment, ainsi que vous le savez, des préoe-
^f cupations personnelles, je l'ai accueillie, en effet,
^ moins en frère qu'en homme dépité de se voir dis-
^^' trait de telles préoccupations. Mais j'en appelle à sa
î|» droiture : lorsqu'elle m'eut confié le projet qu'elle
^ avait formé, en m'invitant à l'accompagner ici pour
3f vous le communiquer, je ne lui fis aucune objec-
il* tion, et même je la remerciai de m'avoir mis de
I* moitié dans son intention généreuse. Ai-je menti,
^ Marguerite ?
— Non, tu n'as pas menti ! s'écria la jeune fille, et lii tu as toujours eu un excellent cœur.
^ Ce disant, elle se leva du tabouret sur lequel elle
i était assise, et, jetant un bras au cou de son frère, î elle l'embrassa sur la joue.
— Ah çà! vous expliquerez-vous tous les deux? dit alors le kebbir, qui se sentait ému, sans savoir pourquoi, en voyant ses enfants s'embrasser ainsi sous ses yeux, avec des regards humides.
— Voici, mon père, continua Etienne pendant que Marguerite reprenait sa place. Hier, à ce que prétend ma sœur, le général vous a dît que les terres des Beni-Haoua n'étaient point encore adjugées à
H. Simon, et qu'elles le seraient à celui qui enchérirait sur son offre.
— Cela est vrai, dit le kebbir. Après ?
— Ma sœur et moi, reprit Etienne, nous sommes d'avis que vous vous rendiez à Alger, pendant qu'il en est encore temps, et que, couvrant l'enchère de M. Simon, vous vous fassiez adjuger ces terres.
— Et pourquoi faire, bon Dieu ? s'écria le kebbir. Marguerite répondit :
— Pour les rendre aux Beni-Haoua.
Le kebbir, à cette proposition inattendue, fit un soubresaut; puis, le cœur touché jusqu'au vif par cette générosité enfantine, il se laissa aller à sourire. II souriait autant de plaisir que de surprise. Peu d'enfants, en effet, demanderaient à leur père de les dépouiller, même pour faire une bonne action. Mais, comme il allait répondre, la porte s'ouvrit, sa femme entra dans la chambre, et, après qu'on l'eut mise au courant de la discussion, obéissant à ses instincts de prévoyance et à son devoir, — ce devoir qui de chaque mère fait une sorte d'économe, gardien vigilant du patrimoine de la famille, — elle se tourna vers ses enfants.
— Je ne puis que louer votre charitable intention,
leur dit-elle. Mais avez-vous pensé à ce que vous demandez? Nous devons toujours faire le bien; mais il est insensé, celui qui, même pour faire le bien, se réduit à la misère. Vous vous croyez plus riches que vous ne Tètes. Avec cette propriété que nous habitons, nous ne possédons, à la banque d*Alger, qu'une somme à peine suffisante pour vous établir tous les deux, et le prix qu'on demande des terres de nos voisins fait presque la moitié de cette sompie.
— Qu'importe! chère mère, répondit Etienne. Nous aurons un peu moins d'argent, mais nos voisins seront heureux.
— Mais, une fois les terres payées, il ne vous resterait presque rien ! Qu'est-ce qu'une centaine de mille francs à partager entre vous deux?
— C'est phis que suffisant pour vivre ici, dit Marguerite.
— Pauvre fille illusionnée ! Où penses-tu trouver un mari, avec une telle dot?
— je ne crois pas que je me marierai, maman, dit Marguerite, ne voulant jamais vous quitter.
— Vous nous avez toujours dit, ajouta Etienne, que, le jour de votre mariage, mon père et vous, vous ne possédiez pas un sou vaillant.