II
— Toi qui parles, reprit la mère émue malgré die; toi qui te montres aussi peu réfléchi que ta sœur, si j'en crois certaine discussion que nous avons eue il y a deux jours, et surtout certaines phrases à douhie entente que tu adressais devant moi, hier soir, à certaine personne, tu me parais devoir bientôt prendre fename. Comment feras-tu vivre ta femme, si tu ne possèdes rien?
— Chère mère, je ferai ce qu'a fait mon père, répondit Etienne.
— Ton père, quand il s'est marié, était colonel: Il avait son traitement.
■—Eh bien, moi, si je suis assez heureux pour que mes souhaits s'accomplissent, j'aurai mon travail.
— Quel travail, malheureux enfant?
— N'est-ce pas moi qui, depuis deux ans, administre notre domaine ? Je deviendrai votre fermier.
•— Mais enfin, c'est de la folie ! s'écria la mère. On ne se dépouille point ainsi de gaieté de cœur. Tout comme vous, je compatis au dénûment des malheureux ; je me prive avec joie, pour les soulager, de mille choses dont j'ai besoin, et, lorsque je ne peux les aider, comme aujourd'hui, cela me désole. Mais je sais qu'il y a des bornes à tout, même
à la charité, qu'à l'impossible nul n'est tenu, et, tout en étant très-touchée de votre projet, je ne permettrai pas qu'il s'accomplisse.
— Alors, nos amis seront malheureux? dit Marguerite.
— Nul ne soignera plus leurs malades ? dit Etienne.
Et, parlant tous deux en môme temps, avec une ardeur charmante, les cruels accablaient leur mère, disant :
— Qui les consolera dans leurs chagrins ?
— Qui leur donnera des conseils?
— Qui vêtira les petits enfants ?
— Qui fera l'aumône aux vieillards î
— Il n'y a pas de pâturages à Tiaret. Leurs bestiaux mourront de faim.
— Ils seront ruinés par les Larbaa.
— Obligés de se battre, de se faire tuer jusqu'au dernier pour repousser les invasions des nomades !
— Et alors, ils nous maudiront, car ils savent que nous pourrions les tirer de peine.
— Car nous avons promis de les secourir.
— Car vous, maman, vous êtes pour eux une sainte.
— Et mon père, ils le nomment le kebbir.
La mère, harcelée par ces arguments, commençait à perdre courage. Cependant, elle fit un dernier effort, et, de nouveau, sévère cette fois, elle refusa nettement.
Alors sa fille se leva, car jusqu'ici elle n'avait pas bougé des pieds de son père. Le visage empourpré, le sein soulevé, les yeux étincelants, belle de sa beauté native et de passion — respectueuse encore — mais avec un inexprimable accent de reproche :
— Pourquoi, si vous voulez nous empêcher de faire le bien, s'écria-t-elle, nous avez-vous donné, à tous deux, une éducation chrétienne? Puisque, à vous entendre, nous devrions songer à nous avant de penser aux pauvres, il fallait donc nous prêcher Tégoïsme dès nos jeunes ans. Mais non ! Les premiers mots que vous nous avez fait balbutier ont été ceux d'assistance et de charité. Vous nous avez appris à lire dans TÉvangile. A peine pouvionsnous marcher, vous nous emmeniez avec vous visiter les malades et les infirmes. Vous exigiez queTaumône passât par nos mains avant de tomber dans celles des pauvres, car vous vouliez nous faire aimer d'eux et nous habituer à donner. Tous deux»
dans vos leçons, vous n'avez cessé de nous répéter que ce que nous possédons ne nous appartient pas, et que Dieu ne nous Ta remis que pour en disposer en faveur de tous ceux qui souffrent. Ainsi, dociles élèves, nous vous avons toujours écoutés. Et vous voulez maintenant nous faire oublier ces divins préceptes ? Mais, si la religion qui ordonne de se dépouiller pour les indigents ne doit pas être obéie, elle n'est donc qu'un leurre ? Et cette passion que nous éprouvons et qui nous pousse à soulager les malheureux, puisque vous la combattez, elle est donc une mauvaise chose ? Nous devons donc chercher à l'étouffer ? Où voyez-vous que Jésus-Christ ait dit qu'il faut donner avec mesure, et qu'il est insensé, celui qui, pour faire le bien, se réduit à la misère? N'a-t-il pas dit au contraire : « Vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres? » N'a-t-il pas dit encore : « n est difficile qu'un riche entre dans le royaume de Dieu ?» et enfin : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ; il n'est point de commandement plus grand que celui-là? » Que devons-nous penser maintenant? Qui devons-nous croire : de vous, maman, que votre amour pour nous détourne de Jésus-Christ, ou de Jésus-Christ? Voyons ; par-
lez, expliquez-vous. Nous sommes des enfants encore. Nous manquons de savoir et d'expérience.
Mais, quelle que soit la règle de conduite que vous
nous donniez, jadis vous auriez dû songer que, nous aussi, nous avons un cœur, et, plutôt que de le brî« ser en lui ôtant ses illusions, vous auriez bien mieux fait de les empocher de naître; car, maintenant nous ne savons plus ce qu'il faut repousser, ce qu'il faut admettre ; et moi, du moins, je me sens prête à détester ce monde, où, selon vous, il doit être des bornes à la charité.
Jamais, jusqu'à présent, semblable discussion n'avait eu lieu dans cette famille, et la mère et le père demeurèrent interdits devant leurs enfants. L'innocence de Marguerite leur apparut telle, que tous les deux se sentirent absolument incapables de Féclairer. Que dire à cette étrange fille, en effet? L'éducation qu'elle avait reçue portait ses fruits. Élevée en dehors du monde, dans une poétique solitude où tout contribuait à l'élévation de son âme, elle s'était laissé instinctivement emporter, vers l'idéal de la perfection. Et maintenant, il était trop tard pour lui faire connaître Tétat réel du monde, et l'on ne pouvait essayer de lui dessiller les yeux sans danger.
Ainsi livrée à elle-même, et modelant ingénument ses idées sur celles de ces temps où la foi, clans son inexorable logique, exigeait des chrétiens tous les sacrifices, elle se serait dépouillée à la première occasion. Son frère, quoique plus attaché qu'elle .aux choses de la terre — il connaissait l'amour, il avait souffert de ses doutes — son frère puisait cependant dans sa nature ardente et chevaleresque le désir d'fcgaler son désintéressement, peut-être de le dépasser. Leurs parents furent aussi effrayés qu'attendris en les voyant tous deux, devant eux, sollicitant leur appauvrissement comme une faveur, la réclamant comme un droit, tout prêts à le subir comme un devoir, et, quelque temps, ils restèrent là à se regarder, stupéfaits d'avoir si complètement réussi dans leur œuvre. Enfin le kebbir saisit sa fille dans ses bras. L'émotion l'écrasait.
— Sois bénie! lui dit-il, toi qui réjouis le cœur de ton père! J'ai toujours été probe et compatissant; mais je ne méritais pas d'avoir une fille telle que toi.
Et, tendant la main à sa femme, pendant que Marguerite pleurait sur son sein :
— Ta mère a raison, comme toi. Toutes deux,
VOUS avez obéi à voire devoir. Elle a parlé en mère, et toi, tu as parlé comme notre fille devait le faire. Quant à Etienne, il est un homme. Je ne puis rien dire de mieux. Rassurez-vous tous, maintenant. Pendant que vous discutiez, je cherchais le moyen de vous mettre d'accord, et je pense l'avoir trouvé. Je ne sais pas si je réussirai dans ce que je vais entreprendre, car ce M. Simon est riche, et il peut faire de grands sacrifices pour acquérir les terres qu'il convoite. Hais, si je réussis, nos souhaits à nous tous seront accomplis.
— J'ai toute confiance en vous, lui dit sa femme. Cependant... vous allez partir... souffrez que je vous accompagne.
— Non, non,^ dit le kebbir en souriant de ce reste de défiance. Demeurez ici, près de Marguerite et de Noëmi. Etienne seul viendra avec moi. Surtout ne dites rien de mes intentions à personne, ne dites même pas où je vais. Encore une fois, je peux ne pas réussir, et je ne voudrais point donner un vain espoir à Seddik.
— Voilà, dit Etienne, qui était près de la fenêtre, voilà M. Simon qui passe sur la route avec les spahis de Cherchell.
— C'est bon, cela! dit le kebbir. Il ne sera pas à Alger avant trois jours, et nous y arriverons demain matin.
— Mareherez-vous donc toute la nuit ? demanda la mère.
— Non. Je m'embarquerai sur le bateau du général.
— Précisément, reprit Etienne, le voilà qui débouche du Hontararach.
Tout le monde descendit aussitôt, car les deux voyageurs n'avaient plus de temps à perdre. En arrivant dans le jardin, ils aperçurent, par-dessus la baie de nopals, les spahis cheminant au bord de la mer, et, dans la direction du sud, loin, bien loin, les compagnies de tirailleurs franchissant l'oued Dhamous, et suivant le chemin de Milianah. Noëmi se trouvait dans le jardin, occupée à ourler un mouchoir de soie pour son père. Elle pensait que la famille faisait la sieste. Mais, quand elle vit Etienne remettre à un serviteur la petite valise qu'il portait, et quand elle entendit le kebbir donner l'ordre de parer la barque qui se balançait à l'embouchure de l'oued Dhamous, elle se leva de son siège, un peu troublée, et s'informa de la cause de leur départ.
— Ma chère enfant, lui dit le kebbir en Tentraînant à quelque distance, mon fils et moi, nous allons à Alger ; mais il ne faut le dire à personne.
— Même pas à mon père? demanda Noômi.
— Non, même pas à votre père, car je m'occuperai de lui, là-bas, en même temps que de quelques autres de mes amis, et je veux lui faire une surprise.
Nofimile regardait avec étonnement.
— Ne me demandez rien de plus, dit le kebbîr. Vous savez que vous vous êtes engagée à vous conduire par mes conseils.
— Je le sais, dit la jeune fille.
— Eh bien, pour le moment, le seul conseil que je vous donne, c'est d'(}tre discrète, car de votre discrétion dépend la réalisation des désirs de votre père et, je l'espère aussi... votre bonheur.
Ce disant, le kebbir lui serra la main pendant qu'elle rougissait d'espérance, et, ayant pris congé de sa femme et de sa fille, il descendit avec Élienne la berge de l'oued Dhamous. Cinq minutes plus tard, les femmes les virent monter dans la barque, gagner rapidement le large, atteindre le bateau à vapeur, qui était encombré de troupes, et se hisser enfin à son bord.
l'ermitage.
Huit jours après les événements que nous venons de raconter, deux cavaliers européenrs, en costume de voyage, franchissaient l'oued Dhamous au-dessus des îles, et se dirigeaient au grand trot vers le douar des Beni-Haoua. C'étaient le kebbir et son fils, quirevenaient d'Alger par la route de Milianah. Ils avaient l'air joyeux de gens porteurs de bonnes nouvelles, et, quoique leurs chevaux fussent fatigués par la longue course qu'ils venaient de faire, ils les éperonnaient pour les faire avancer plus vite. Quand ils furent arrivés à l'entrée du petit bois situé à égale.distance entre le douar et le bordje, ils se séparèrent. Etienne lança son cheval sur le sentier qui
conduisait à la demeure de sa famille, et le kebbir, comme s'il eût été pressé d'annoncer à Seddik le résultat de son voyage, continua de courir dans la direction des tentes.
Il y avait à peine dix minutes que le kebbir s'était séparé de son fils quand il arriva devant les gourbis ; mais, là, à sa grande surprise, aucun aboi de chiens ne signala sa présence, et personne ne se montra pour lui souhaiter la bienvenue. Les gourbis étaient silencieux comme s'ils eussent été déserts; nulle fumée ne s'élevait de leurs cours ; ni chèvres, ni pigeons, ni poules, ne rôdaient ou ne voletaient dans le voisinage, et, plus loin, là où s'élevait le massif en maçonnerie de la fontaine publique, n'apparaissait aucune femme, et l'eau qui débordait de la vasque de pierre se répandait improductivement sur le sol fangeux. Le kebbir, inquiet de ce silence et de cette apparence d'abandon, ne perdit pas de temps à visiter les misérables demeures ; mais, maintenant son cheval au trot, il se hâta de gagner les champs. Une nouvelle surprise l'attendait à la sortie du petit bois. Les récoltes étaient encore sur pied, et, quoique le temps fût venu de couper les blés, on n'entendait ni cris de moissonneurs, ni
bruits de faucilles, et pas une Âme ne passait entre les sillons. De même, dans les prés, il n'y avait ni troupeaux de chèvres et de moutons, ni chameaux, ni bœufs, ni chevaux, rien de vivant enfin sous le soleil ; elles seuls corbeaux tournoyaient dans Pair, au-dessus de quelques bêtes mortes gisantes le long des chemins. Pour celui qui, jusqu'à ce jour, avait toujours MX cette contrée peuplée de bestiaux et parcourue par les pâtres et les cultivateurs, il y avait quelque chose de singulièrement saisissant à la trouver transformée en solitude. On aurait dit un de ces lieux voisins de quelque champ de bataille, abandonné par les habitants pour faire place à Tinvasion des armées.
Le kebbir ne savait à quelle cause attribuer ce qu'il voyait. Il supposait que le caïd avait peut-être convoqué les Beni-Haoua pour leur faire quelques communications relatives à la récolte. Mais, quand il arriva sur l'emplacement du douar, il lui fallut se rendre à l'évidence. La tribu avait disparu.
Des cents tentes énormes qui autrefois s'élevaient là, il n'en restait plus une seule. On distinguait encore leurs places respectives sur la terre durcie. Les trous à feu, foyers des cuisines, faisaient des taches
noires au milieu des amas de cendres. Des débris et des souillures de toute sorte : monceaux de fumier, fascines, haillons, vases brisés, bouts de corde, déchets de viandes et de légumes, tas de paille et de feuilles sèches, étaient partout dispersés. Le sol, vers le milieu de Tenceinte immense, avait été si bien piétiné par les bétes, qu'il semblait Un champ de labour, et les trous des piquets subsîâlaîent encore là où les chevaux du maître et de ses serviteurs avaient élé jadis attachés.
Au moment où le kebbir arrivait sur remplace-' ment du douar, il entendit un bruit léger sous les taillis. C'était une petite troupe de chacals qui furetait, flairant çà et là, en quête de quelques débris d*aliments abandonnés par les Arabes. Ils se mirent à glapir en lui voyant traverser l'enceinte ; puis, comme il ne tes poursuivait pas, ils se rassurèrent et retournèrent, à pas muets, fouiller les fumiers. Quant à lui, il était tellement abasourdi du départ de la tribu, que, pendant quelques minutes, il demeura là à promener les yeux autour de lui, se laissant machinalement conduire par son cheval. Enfin, il réfléchit que ce départ n'avait pU s'effectuer sans que les habitants du bordje en eussent connais-
sance, et alors ii se détermina à rentrer chez lui. Il n'eut pas fait cent pas en dehors du douar, que son fils le rejoignit. Les habitants du bordje se portaient tous bien, dit Etienne, et rien de particulier n'était survenu depuis huit jours dans la famille . Seulement, la veille au soir, assez tard, on avait entendu de grandes clameurs dans la direction des tentes, et le nègre qu'on avait envoyé pour s'informer de la cause de ces clameurs était revenu au bordje en disant que les chiens ne l'avaient point laiîcé approcher. On supposa qu'il avait eu peur, et, le bruit n'ayant point tardé à s'apaiser, on ne s'en préoccupa plus. Le kebbir, en réponse aux renseignements de son fils, se contenta de lever le bras pour lui montrer l'enceinte vide.
— Quoi donc ! la tribu serait-elle partie ? dit alors Etienne.
— Tu le vois, reprit le kebbir. Quant au motif de son départ, il me semble absolument incompréhensible. Puisqu'on ne le connaît pas au bordje, nous irons le demander à l'oukil du Koubba de Sidi-el- Bahri.
Ce disant, il tourna la tête de son cheval dans la direction du cimetière, et Etienne le suivit; mais ils
n'entrèrent point dans l'enclos. Au-dessus de la petite place où dormaient les morts , une colline s'élevait, couronnée d'oliviers centenaires, et l'on y arrivait en suivant un vallon étroit et sauvage, bordé d'une haie d'aloès que festonnaient des clématites et de blancs jasmins. Le vallon écarté et très-solitaire tournait autour de la colline, suivant le coursd'un ruisseau tout rempli d'arbustes que broutaient habituellement les chèvres de l'oukil, et, à mi-côte du monticule, il y avait un puits consacré au saint des Beni-Haoua et qu'entouraient de grosses touffes de grenadiers.
Le kebbir et son fils, contournant ce vallon, arrivèrent au puits, derrière lequel un escalier taillé dans le roc montait parmi de jolies fleurs et de verts buissons jusqu'au sommet de la colline. Les oiseaux chantaient autour d'eux dans les sumacs et les jujubiers, et la brise de mer agitait les feuilles ; mais personne ne se montrait. Sur le faîte, au milieu des vieux oliviers, s'élevait une petite maison mauresque, toute blanche ; c'était la demeure de l'oukil, et, du seuil de son ermitage, on apercevait d'un côté, à cent pieds au-dessous de soi, le koubba et le cimetière, et, de l'autre, le puits sacré dont l'eau, pré-
tendait-on, pouvait guérir toutes les maladies. Là, d'habitude, pendant le jour, les femmes de la tribu des Beni-Haoua s'en venaient dix par dix, à tour de rôle, prier durant une semaine, et, le soir, habillées de vêtements blancs, le visage nu, elles descendaient processionnellementpour se rendre au puits, chantant les louange^ du saint, et portant à la main des lumières et des vases d'encens dont la fumée embaumait l'air. Puis elles remontaient vers la maison avec des vases de cuivre rempUs d'eau, posés en équilibre sur leur tête. Mais le kebbir avait beau promener les yeux autour de lui, il n'entendait aucune voix et ne voyait aucune femme. L'ermitage lui-même paraissait désert, comme la colline, le vallon et les environs du puits. Cependant, au moment où les deux chevaux mirent le pied sur le sommet, le rideau qui masquait la porte de la demeure s'écarta lentement, et deux personnes s'avancèrent au-devant des visiteurs, l'une courbée par l'âge et tremblante sur ses vieilles jambes, l'autre ayant la taille et les traits d'un enfant d'une dizaine d'années. Ces deux personnes étaient l'oukil et son petitfils. Jadis le premier avait été riche; il possédait de grandes tentes, de beaux troupeaux. Mais il avait
perdu tous ses parents et ses enfants pendant la guerre, et alors il avait distribué ses biens aux pauvres et vivait d'aumônes à son tour avec le seul des descendants qui lui restât. Le kebbir avait une grande vénération pour ce vieillard. En le voyant avancer vers lui, dans son burnous blanc et la' main s'appuyée sur l'épaule du jeune garçon, il se jeta à bas de son cheval, Etienne l'imita, et tous les deux allèrent le saluer.
L'oukil les conduisit près d'un olivier qui dominait toute la vallée et sous lequel était étendu uu tapis étroit au milieu des fleurs. Les trois hommes s'assirent sur ce tapis, et l'enfant, qui portait le nom de Djabellah — donné pat Dieu — demeura debout, les bras croisés et le dos appuyé au tronc de l'arbre. Il était habillé d'un gilet de soie bleue, de culottes blanches, et, avec sa tète rasée, coiffée de la chechya, sa mine charmante et ses yeux rêveurs, il avait un air doux et triste, quelque chose de plaintif et de malheureux.
Quand ils furent assis :
— Je sais pourquoi tu viens, dit l'oukil au kebbir; mais tu viens trop tard, monseigneur. Les enfants de ma tribu sont partis.
— Pourquoi son t-îls partis si vite? demanda le kebbîr. On leur avait permis de faire leurs récoltes, et tous les blés sont encore sur pied.
— Le caïd ne pouvait attendre, répondit l'oukiL Il n'était plus le maître de ses gens. La colère, depuis huit jours, grondait en eux comme la faim chez les lions. Hier, si Seddik ne leur avait pas dit de lever les tentes, le Monlararach aurait coulé rouge et toutes nos montagnes seraient en feu!
A ces mots, le père et le fils pâlirent ; mais le vieillard reprit aussitôt :
— Je dormais quand le fils aîné de Seddik arriva ici, amenant avec lui un blessé que tu connais bien et qui ne voulait pas les suivre.
— Maumenèsche ? fit le kebbir.
— Oui, Maumenèsche, dit Toukil. Ses blessures sont cicatrisées, mais il ne peut marcher encore. En ce moment, il dort sur mon lit.
— - Et que te dit le fils de Seddik? demanda le kebbir.
— Il me dit que, de loin comme de près, ton image et celle des tiens vivrait dans le cœur de tous les gens de sa tribu. Il me dit aussi que, si jamais un de tes amisse rendait dans les douars delà Tunisie...
— Comment! dans la Tmiisie? interrompirent en même temps le père et le fils ; mais c'est à Tiaret que les Beni-Haoua doivent aller.
— Ils ne veulent pas de Tiaret, seigneurs ! répondit le vieillard. Pendant qu'on les attend là-bas, ils passent le Cheliff, traversent la forêt de Teniet et descendent dans le Sahara.
— Mais... pourquoi ?... reprit le kebbir.
— Que veux-tu, monseigneur ! répondit Foukil. Les Arabes, ont leurs idées. Ceux-ci, ayant le choix entre deux exils^ ont préféré l'exil qui comportait la liberté.
Le kebbir s'était levé.
— En effet, cela devait se passer ainsi, murmura-t-il.
Puis, se tournant vers le vieillard, il dit :
— Pourquoi ne les as- tu pas suivis?
— Je ne puis quitter le koubba, répondit l'oukil. Mais crois^ ce que je te dis : j'ai vu périr mes dix enfants; j'ai vu mes femmes se débattre au milieu des flammes ; eh bien, cela ne m'a pas plus rongé le cœur que de voir, ce matin, tous nos champs déserts, et d'entendre hurler les chacals là où chantaient joyeusement les filles des Beni-Haoua.
— Le kebbir, à ces mots, lui posa la main sur répaule.
— Console-toi, lui dit-il, car tu les entendras chanter encore. La tribu n'est pas si loin maintenant que je ne puisse la rattraper. J'apporte des paroles de paix. J'irai jusqu'au Sahara, s'il le faut, pour les faire entendre à Seddik, et, pour mieux te prouver combien je tiens à le ramener, je vais me mettre en route sur-le-champ.
— Ne Tavais-je pas annoncé ? dit alors ime voix grêle qui partait du seuil de la porte. Le soleil s'éteindra au ciel avant que le kebbir oublie ses amis.
C'était Maumenèsche qui parlait ainsi, Maumenèsche effroyablement pâli et se soutenant à peine. Le kebbir et son fils allèrent lui serrer les mains. Le guide tremblait en les regardant, çt son émotion se traduisait par des paroles inintelligibles. Ce que Ton pouvait y comprendre, c'était qu'avant huit jours, l'eau du puits qu'il buvait aidant, il serait prêt à verser tout ce qui lui restait de sang pour le kebbir et sa famille.
Noëmi arriva sur ces entrefaites avec son hôtesse et Marguerite. Le kebbir, en les embrassant, fut obligé de répondre à mille questions. Quand il eut
satisfait la curiosité de sa femme et de sa fille aa sujet de son voyage, il leur apprit pour quelles raisons il était obligé de repartir. Après cela, il fit conduire au bordje, par le petit-fils de Toukil, les chevaux fatigués qui se tenaient à peine sur leurs jambes, le priant de revenir immédiatement à l'ermitage, et de ramener avec lui Salem et sa jument. Puis, tandis que sa femme et Marguerite interrogeaient Etienne, il offrit le bras à Noëmi, l'emmena à l'écart, lui dit qu'il n'avait oublié ni elle ni son père, mais qu'il ne pouvait rien lui annoncer avant d'avoir reçu des lettres de France, et que, si elle voulait bien prendre patience pendant encore une quinzaine, elle verrait qu'elle n'avait pas eu tort de placer sa confiance en lui.
Mais Noëmi avait l'air tout découragé, et les paroles du kebbir lui arrachèrent un triste sourire.
— Si vous saviez comme vous me désolez en parlant ainsi ! lui dit-elle. Je vous sais un gré infini de toutes vos démarches, mais je n'ai plus aucun espoir. Chaque soir, pendant votre absence, mon père est venu au bordje, et toujours il parlait de rentrer en France. Et puis il me prenait les mains et me regardait, comme pour lire dans mes yeux mes secrètes
LE SECRET DU BOiNHEUR. 275
pensées. Cela me fait un mal affreux, de le voir se méfier de moi. Je me suis conduite bien légèrement en avouant ma funeste inclination à votre fils, car maintenant, que vous réussissiez ou non dans ce que vous avez entrepris, bien sûr je me verrai forcée de lui causer beaucoup de chagrin. Autrefois, j'espérais pouvoir dessiller les yeux de mon père ; mais, depuis ce dîner où le curé s'avisa de parler de mariage, je n'ose même plus l'essayer. Vous me disiez qu'il réfléchirait; que, de lui-môme, il reviendrait sur ses idées. C'est le contraire qui est arrivé. Il ne se défie plus seulement de M. Marcel. Tout homme qui me regarde lui représente un ravisseur, et, pour un rien, il irait lui chercher querelle. Faitha, hier, est venu au bordje. Il m'a dit que souvent, la nuit, il entendait pleurer son niaître, et le major est très-inquiet de cette fièvre qui ne le quitte pas. Eh bien, malgré la profonde affection que j'ai pour vous tous^ je ne peux cependant pas laisser se désespérer mon malheureux père. Il faudrait un miracle maintenant pour qu'il retrouvât le repos»
— Voilà une cruelle chose ! une chose à laquelle je ne m'attendais certes pas ! dit le kebbir.
Et il demeura plongé dans ses réflexions.
— Croyez-moi, reprit Noëmi, je n'ai pas été faite pour être heureuse. Âbandonnez-moi donc à mon sort.
— Jamais ! dit le kebbir en levant la tète. Jamais, du moins, tant qu'il ne me sera pas démontré que je ne puis vous y soustraire. Mais... voyons... mon enfant... n'exagérons point nos inquiétudes. EL faut
que je parte, et d'ailleurs, aujourd'hui, je ne pourrais vous servir ici. Vous, pendant mon absence, reprenez courage. A mon retour, je vous promets de ne plus m'occuper que de vous.
— Après ce que je vous ai dit, demanda Noëmi, sur quoi donc pouvez-vous compter encore ?
— Je ne compte sur rien, dit le kebbir; mais je pense que, si je parviens à ramener cette tribu qui a délogé bien mal à propos, et si l'on se souvient encore à.Paris de mes services, votre père vous laissera vous marier, peut-être.
— Vous me proposez des énigmes, reprit Noëmi. Ne pouvez-vous me dire en quoi le retour des Beni- Haoua et les services rendus par vous à votre pays peuvent avoir une influence sur les résolutions de mon père ?
Le kebbir hésitait; cependaivt-'il allait répondre quand Marguerite lui prit le bras qu'il avait de libre. Elle aussi, elle avait quelque chose à lui demander, et, tout en marchant sous les oliviers, le kebbir au front soucieux se penchait alternativement vers Tune et l'autre des gracieuses jeunes filles.
— Etienne fait le cachottier avec moi, lui dit Marguerite. C'est mal ! Je lui demande s'il est vrai qu'il songe à se marier, ainsi que maman le disait devant moi avant son départ, et il me répond que ces choses-là ne regardent pas les petites filles.
— Ton frère est un écervelé, répondit le kebbir. Ne te chagrine pas de ce qu'il te dit.
— Est-ce que Marguerite vous parle de moi ? demanda Noëmi.
— Non. Elle me parle de son frère, dit le kebbir.
— Qui donc Etienne veut-il épouser? reprit Marguerite.
— C'est un secret. Tu le sauras à mon retour, répondit son père.
— Ce ne peut être que Noëmi, continua Marguerite, et je serais heureuse de l'avoir pour sœur; mais je n'ose le lui demander.