II
-^ Je suis sûre qu'elle a prononcé mon nom, dit alors Noëmi en se dressant sur la pointe des pieds pour parler bas à l'oreille du kebbir. Je vous en prie, ne lui dites rien. J'ai toute confiance en elle et je l'aime de tout mon cœur ; mais...
— Mais quoi? fit le kebbir, que les dernières paroles de sa fille avaient inquiété. Si on la met dans la confidence et si on lui dit de se taire, elle se taira. Si, au contraire, on s'obstine à. lui cacher ce qu'elle a pressenti, peut-être, dans son innocence, et n'y pouvant pas voir de mal, ira-t-elle en parler avec votre père.
— Grand Dieu! ne souffrez pas cela! dites-lui tout plutôt, mais pas devant moi ! s'écria Noëmi.
Et, quittant le bras du kebbir, elle alla retrouver Etiennaetsamère.
Alors, pendant que le jeune homme la regardait avec tristesse, ne sachant pas ce qu'elle avait, mais la voyant triste, et pendant que sa mère l'inlerrogeait affectueusement au sujet de ce qui s'était dit entre elle et son mari, — Noômi, dont le cœur débordait, lui confiant tout avec un abandon plein de tendresse, — le kebbir, pour la première fois, parla du mariage à Marguerite. Il lui en parlait grave-
ment, comme de Tacle le plus sérieux de la vie, et, quoique ce fût à propos de son frère et non d'ellemême, il y avait dans sa voix une émotion mal contenue ; car, lui aussi, il pensait bien qu'un jour il lui faudrait marier sa fille, et cela, par avance, le faisait réfléchir. Mais Marguerite, qui avait ses idées comme on le sait, ne partageait pas l'émotion de son père. De tout ce qu'il lui dit, elle ne retint qu'une seule chose. Et immédiatement elle se mit à chercher comment, sans rien divulguer du secret qu'on lui confiait, elle pourrait amener le capitaine à exaucer les vœux de son frère et de Noëmi. Elle avait quitté le bras de son père, et elle s'était machinalement arrêtée devant Maumenèsche, qui, assis auprès de l'oukil, causait avec lui, lorsque le jeune DJabellah revint, monté sur Salem, et tirant après lui la jument du kebbir. L'enfant avait alors perdu son air triste. En véritable Arabe qu'il était, il se sentait tout fier de se trouver ainsi sur un beau cheval, ei, de ses deux petites mains, il le conduisait avec une intrépidité pleine de grâce. Mais Marguérite ne le vit même pas. Elle reçut avec une involontaire distraction les adieux de son père et de son frère. Et, quand les cavaliers se furent éloignés,
et que, s'arrêtant un moment sur le coteau qui faisait face à^ Termitage, ils se retournèrent pour adresser encore un adieu aux femmes qui les regardaient, Marguerite demeura la tête basse, foulant les fleurs aux pieds et rêvant sous les arbres. Il fallut que sa mère lui prît la main pour la ramener au bord je. Elle ne dit pas un mot pendant la route. Et, le lendemain, au moment où Etienne et le kebbir à la recherche de la tribu, après avoir traversé le Chelifif, entrevoyaient de loin, à l'horizon, la forêt de Teniet, où ils pensaient devoir la rejoindre, Marguerite, enfermée dans sa chambre, le cœur gros et l'esprit tendu, rêvait encore. Jusqu'alors, malgré sa bonne volonté et son esprit inventif, elle n'avait rien trouvé de praticable, et cela, dit-elle plus tard, lui causait un très-grand chagrin.