‹ Le secret du bonheurChapitre 27 sur 31 · LA FORÊT VERTE · texte numérisé non relu

LA FORÊT VERTE

Ce fut vers les quatre heures du soir, le lendemain, que le kebbir et son fils atteignirent les premières pentes de la montagne sur laquelle est plantée la forêt de Teniet-el-Haad. Tant qu'ils gravirent sa face nord, l'espace demeura fermé devant eux. Ce n'étaient que des successions de mamelons couverts de roches grisâtres, entre lesquels poussaient des chênes blancs, dés pins d'Alep, parmi de gros buissons de pistachiers, des touffes d'artichauts sauvages et des chardons d'un bleu d'azur. Mais, quand ils furent arrivés sur la ligne de faîte,* et que, l'ayant suivie pendant dix minutes, ils se trouvèrent enfin sur un plateau découvert, Etienne, qui n'avait

jamais dépassé le Cheliff, poussa une exclamation de surprise,. et le kebbir arrêta son cheval pour laisser à son ûls le temps de contempler le paysage étendu comme une immense carte géographique au-dessous d'eux. ^

Le plateau, sur la crête orientale duquel ils se trouvaient, se prolongeait au loin, à droite et à gauche, et, sous leurs pieds, descendait presque perpendiculairement un talus de quatre cents mètres, dont la base allait se perdre dans les ondulations d'une plaine développée jusqu'à l'horizon. Cette sorte de mur incliné, de deux lieues de long, était soutenu de place en place par de hauts contre-forts descendant avec lui, et dont les vives arêtes affectaient des contours de vagues. On eût dit une mer en pente, profondément creusée par un ouragan et solidifiée. Trente mille cèdres poussaient là-dessus, projetant leurs fûts gigantesques dans les plis des vagues de terre, comme sur leurs veinants et sur leurs crêtes. Presque tous étaient quatre et cinq fois centenaires ; ils s'élevaient à une hauteur de vingtcinq mètres, et six hommes, réunis par l'extrémité de leurs bras tendus, n'auraient pu embrasser l'un de leurs troncs. Vues d'en haut, leurs têtes aplaties

formaient une superposition de dais s*élalant à la suite les uns des autres et tous immobiles. L'ensemble était celui d'un tapis onduleux, taché de fortes ombres parallèles et vert-de-grisé. Tous ces pavillons plats et superposés — il y en avait trois ou quatre par arbre, diminuant de surface à mesure qu'ils s'éloignaient du sol — étaient hérissés de pommes vertes, et le soleil les glaçait d'une lueur argentée. Une odeur de résine s'exhalait de leur entassement, chaude et balsamique, et quelques-uns de ces colosses, surgissant tout à coup de la masse confuse, ressemblaient à d'énormes dômes posés sur le relief d'une capitale. Us avaient une hautaine sérénité dans le port, et sur le front de la majesté.

Par places, à travers leur encombrement, on remarquait des vides singuliers. Dans cette région des orages, la foudre frappait chaque année quelques-uns d'entre eux, et elle les faisait flamber comme des phares. La flamme, remontant alors du bas au haut de la forêt, consumait les feuillages, tarissait les sèves, mais elle laissait debout les squelettes. Et alors, tout le long des plis des talus ou sur l'arête des conti e-forts, on pouvait suivre les rava-

ges de rincendîe, et Ton voyait des files de carcasses d*arbres dresser lamentablement leurs moignons cassés vers le ciel. On eût dit des fantômes de géants, chenus, tout blancs, et dont les bras levés remuaient; car Técorce brûlée, avec ses barbes de mousses, ne tenait plus au bois, et le vent l'agitait parfois comme des lambeaux de linceul.

Ce qu'il y avait de plus saisissant dans cet ensemble biblique, c'était le fond du tableau. Juste à partir du pied de la forêt, le blond Sahara s'étalait, avec ses lignes chaudes et molles. Il s'en allait jusqu'à l'horizon se noyer parmi des monts bleus, et, ce jour-là, au déclin du jour, des nuages ardents rampaient pesamment au-dessus de l'immense plaine.

Le kebbir et son fils, après avoir contemplé cet admirable paysage, pénétrèrent dans la forêt en suivant une rampe taillée dans la roche. Aussitôt ils se trouvèrent plongés dans une ombre épaisse. Les cèdres étaient très-espaces ; les arbrisseaux se penchaient pour s'écarter d'eux, en quête d'un peu d'air et de lumière. Un sol meuble et jonché de leurs détritus s'enfuyait au-dessous, harmonieusement semé de parcelles luisantes, et, quand on s'avisait

de lever les yeux, on n'apercevait rien du ciel, tout l'espace était encombré par un inextricable fouillis de branchages. Les troncs rugueux, trapus, étaient solidement assis sur eux-mêmes, et leurs membres, tendus horizontalement, se projetaient de toutes parts à la distance de quarante pieds, empanachés de feuilles courtes. Un silence émouvant et religieux s'ajoutait aux splendeurs de la forêt verte (1), à peine ^ troublé par les pieds des chevaux et par les pierres qu'ils faisaient rouler en marchant, et qui rebondissaient jusqu'à la base de la montagne. Cependant, de temps à autre, quand le vent du sud s'é vait, le kebbir et son fils entendaient de longs mugissements mêlés à des bruits profonds, pareils à ceux que font les foules. Ils s'arrêtaient alors, écoutaient, puis reprenaient leur marche. Enfin, comme ils suivaient la ligne de l'un des contre-forts, à une demi-lieue à leur gauche et au-dessous d'eux, ils aperçurent, dans un espace libre, une grande nappe de poussière. Aussitôt le kebbir étendit le bras, et dit à son fils :

(1) C'est ainsi que les Arabes nomment la forêt de Teniet, parce qu'elle reste toujours verte, les cèdres ne perdant jamais leurs feuilles.

-<- La tribu est là. Avant une heure, elle aura gagné la plaine, et nous la rejoindrons à la halte du soir.

A partir de ce moment, quoique les arbres ne permissent pas aux cavaliers d'apercevoir autre chose que des masses de verdure, les bruits devinrent de plus en plus distincts, étant exagérés par les échos de la montagne. C'étaient des hennissements de cavales, des beuglements de taureaux, des bêlements de chèvres et de moutons, coupés de chants de cornemuses, de musettes et de furieux abois de chiens. Une meule considérable et harcelante se démenait avec rage sous les cèdres, et des cris d'hommes la stimulaient. Cependant, bien que la tribu avançât toujours, les cavaliers gagnaient du terrain sur elle, leurs chevaux allongeant le pas tant qu'ils pouvaient pour la rejoindre, malgré la roideur de la descente, et sautant quelquefois, d'eux-mêmes, hors des sentiers et à travers mont.

Le premier des Beni-Haoua que rencontrèrent les voyageurs était un des palefreniers de Seddik. La sangle de sa selle s'élant brisée, il avait mis pied à terre pour la raccommoder, et, pendant qu'il liait les morceaux rompus avec une ficelle, son cheval.

tendant le cou, buvait à même au petit ruisseau qui sourdait à côté de lui. L'Arabe poussa un cri de surprise en reconnaissant le père et le fils ; puis il les salua gravement, mais ne leur adressa pas la parole. Le kebbir lui ayant demandé si le caïd était encore loin, il répondit en secouant la tète; et enfin, ayant rattaché la sangle sous le ventre de son cheval, il sauta en selle. Mais, au moment où il allait s'éloigner, le kebbir l'arrêta du geste.

— Donne-moi, dit-il à son fils, cette fleur d'iris qui pousse là, au bord du ruisseau.

Et, son fils étant descendu de cheval pour lui obéir, le kebbir reçut la fleur de ses mains ; puis, la présentant à TArabe, il lui dit :

— Porte-la de ma part à Seddik.

Les doigts de l'Arabe tremblaient en s'avançant pour prendre Tiris, emblème poétique des bonnes nouvelles. Il regarda la fleur avec étonnement ; puis, reportant les yeux sur le kebbir qui souriait, son visage s'éclaira soudain, et alors, en poussant un cri de triomphe, il enleva son cheval des quatre pieds, le lança ventre à terre au travers de l'escarpement, et disparut enfin, en secouant le bras, dans un long tourbillon de feuilles.

Quelques minutes plus tard, les cavaliers arrivétent au pied de la montagne, et, presque en même temps, ils rejoignirent l'arrière-garde de la tribu.

D'abord, ce furent les troupeaux qui se présentèrent, occupant un espace de près d'un quart de lieue de large, et courant, chargés par les chiens. La meute à tête de renard, au poil roux, féroce, se jetait sur eux, hurlait, leur mordait les pattes, et quelques-uns de^ chiens les mieux dressés pourchassaient au loin les trainardjs. Devant eux, les vaches trottaient tout d*une pièce, mêlées aux bœufs de labour, les chèvres s'éparpillaient avec des bêlements, les chameaux se serraient en reniflant et dressant le cou, et les moutons épouvaijtés s'élançaient et couraient les uns sur les autres. Des pâtres, à cheval, le torse et les jambes nus, surveillaient cette armée de bêtes, dont les pas faisaient résonner le sol et qui se démenait éperdument dans la poussière. On voyait çà et là des palefreniers se suspendre aux naseaux des chevaux cabrés, tout couverts de djellil de soie, comme des destriers de chevaliers. Des poulains sautaient auprès des juments. Des nègres, colosses d'ébène, faisaient ployer sous leur poids énorme de tout petits ânes. Et tout cela criait, hen-

nissait, bramait, mugissait, dans une confusion indescriptible.

Le kebbir et son fils, ayant laissé les troupeaux derrière eux, poussèrent leurs chevaux, et atteignirent bientôt une partie de la forêt un peu moins bruyant^. Le sol, en cet endroit, était tout plat, et les cèdres, disposés dans une sorte d'alignement symétrique, avec leurs fûts perpendiculaires et bien arrondis, figiuraient très-exactement les colonnes d'un temple. Leurs premières branches, placées toutes à une même hauteur d'environ trente pieds, représentaient, dans leur ensemble, un immense plafond aux poutres saillantes. L'ombre aidant, et donnant au couvert quelque chose d'auguste et de mystérieux, l'illusion était complète, et, comme pour la parachever, les échos détonaient et se répondaient, ainsi qu'ils font dans les vaisseaux des basiliques. Tout à coup, le soleil qui s'abaissait projeta ses rayons horizontalement sous les branches. Alors ce fut terrible. On eût dit un édifice aux proportions démesurées qui brûlait. Les cèdres paraissaient teints de sang tous du même côté ; ils demeuraient blafards de l'autre ; le sol semblait un tapis d'oi-, et le plafond était tout noir. Et une longue file d'hommes

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