‹ Le secret du bonheurChapitre 28 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

et de femmes, couverts de vêtements blancs, s*eii allaient à perle de vue sous ce noir plafond, développant sa longue théorie entre les colonnes massives. Les cavaliers eurent bientôt rejoint les derniers. C'était la plèbe de la tribu, les laboureurs, les cou* peurs de blé, les faucheurs, les tondeurs de laine, les artisans des petits métiers : forgerons, maréchaux, selliers, armuriers, avec leurs enfants et leurs femmes. Presque tous, vêtus de haillons flottants, les bras et les jambes nus, basanés, presque noirs, marchaient fièrement, le front haut, luisant de sueur, et les pieds teintés de poussière. Les hommes tenaient en main des bâtons à crosse, et les outils de leur profession cliquetaient à leur ceinture. Les femmes, le visage découvert, coiffées de turbans, avec de grosses nattes noires, du fard sur les joues, le front tatoué, les yeux peints, les bras chargés de bracelets de cuivre, les pieds nus, elles aussi, et drapées de tuniques bises, ployaient littéralement sous le poids des fardeaux qui leur chargeaient le dos et les épaules. Quelques-unes tenaient leurs fuseaux à la main ; d'autres tiraient après elles des grappes d'enfants qui se débattaient ; d'autres encore avaient entassé toute leur nichée, pêle-mêle

avec des pastèques et des bottes de légumes, dans de grands paniers portés par des ânes.

Les plus jeunes elles plus jolies ne portaient rien, et elles allaient à part, d'un pas leste, leurs beaux yeux de gazelle à demi fermés, écoutant le susurrement métallique de leurs colliers d'argent et de leurslourds pendants d'oreilles. Les vieilles se traînaient, farouches. On aurait dit qu'elles avaient les reins noués, mais elles avançaient.

A mesure que le kebbir et son fils passaient devant les files de ces artisans, ceux-ci levaient la tête et les saluaient avec emphase, car toUs, jusqu'au dernier, les connaissaient.

— Le salut sur vous ! disaient-ils.

— Vous venez donc nous voir ?

— Vous Vftus ennuyiez donc de nous?

— Nous accompagnez-vous chez les Hammamah (1), où nous allons ? C'est une longue route!

— Demeurerez-vous avec nous ?

Et tous, tout en marchant, reprenaient :

— Salut! salut! soyez les bienvenus!

Quand les deux cavaliers les eurent dépassés, ils

(t) Triba nomade de la Tunisie, dont les terres de parcours longent la frontière de la province de Gonstantine.

se trouvèrent au centre des bagages de la tribu. Là marchaient les chameaux de bât, au poil roux, goudronnés comme des chaloupes. Toutes les tentes roulées autour de leurs mâts, avec leurs mobiliers» les provisions de bouche, les bardes, les marchandises, étaient échafaudéesle long de leurs flancs. Les coffres pleins de vêtements se balançaient d'un côté ; les tapis à laine sortante, avec les rideaux de soie, les coussins de cuir, les sacs à renfermer l'orge, le blé, la paille hachée, les métiers à tisser, remuaient de Vautre. Les uns portaient les ustensiles de cuisine : immenses plats de bois, vases de cuivre, outres pleines de beurre ou de miel qui suintaient des larmes visqueuses ; les autres portaient des pioches, des trousses de faucilles, des selles de rechange, des toisons de mouton, des peaux de chèvre^ des clayons à fromages, des pièces de calicot, des paquets de feutre, des enclumes; toutes choses qu'autrefois les Beni-Haoua Tendaient sur les marchés du Tell, car ils sont trafiquants aussi bien qu'agriculteurs et pasteurs. Les chameaux se poussaient, s'accrochaient par leurs chargements ; alors ils s'arrêtaient, reniflaient, ruaient, et il y en avait ainsi de longues files qui ne pouvaient plus avancer, étant comme encas-

trées les unes dans les autres. Leurs conducteurs les séparaient. Des nègres passaient auprès d'eux, avec de riches selles en velours brodé sur la tôte. D'autres traînaient des charrues; et, là encore, on voyait des femmes; mais celles-là étaient assises sur des ânes : c'étaient les mères qui avaient des nourrissons et les servantes.

• Le kebbir, toujours accompagné de son fils, laissa ce nouveau groupe derrière lui, et alors le harem des chefs se montra devant eux, tout entouré d'hommes à cheval. Dans le désert, les femmes auraient voyagé sur des dromadaires et soigneusement renfermées sous les rideaux de soie des atatiches. Mais les tribus du Tell, ne se déplaçant que bien rarement, ne se servent pas de ces élégants palanquins (1), et leurs femmes vont tout simplement à mulet, assises, les jambes croisées, sur les coussins qui couvrent l'animal. Plus de trente mulets au pelage gris, aux pieds blancs, superbement harnachés de caparaçons brodés, marchaient donc dans la foule des Beni-Haoua, et les femmes qui les montaient portaient de riches costumes. Ce n'étaient que haïks à

(!) J'en ai vu cependant quelques-uns sous les tentes du bacb'^ agha do Tittery, sidi Y&bia.

bandes de soie, légers burnous presque transparents, pièces d'étoffes traînées de fils d'or, colliers, formés de plaques, amulettes, sachets, guirlandes de fleurs, anneaux de bras et de jambes ciselés. Les pieds nus, aux ongles teintés de hennab, passaient sous les draperies, mignonnement croisés sur le garrot de chaque monture ; n>ais les visages étaient masqués, et ce qu'on aperceviit d'eux entre le mouchofr tendu sur le nez et le haïk couvrant les sourcils, se réduisait à des yeux noirs bordés de touffes de cils. De fortes odeurs d'ambre et de jasmin s'exhalaient de cet escadron féminin, qui cheminait au petit pas et en babillant au milieu de la caravane.

La foule des cavaliers allait devant, les uns sévèrement vêtus, avec des bottes rouges, d'amples burnous noirs, des vestes blanches, des ceintures de soie, portant des faucons encapuchonnés sur l'épaule ou sur le poing droit, et d'énormes chapeaux de tresses de palmier, renversés au milieu du dos,^ montés sur des chevaux de sang dont les selles et les étriers éclataient de paillons et de taches d*or, accompagnés de grands lévriers aux colliers de vermeil, et gardant un silence rigide, semblables à des templiers, à la fois prêtres et soldats. Les autres.

mal couverts, maigres e^ soucieux, étaient assis à califourchon à la racine de la queue de leurs petits ânes; ils laissaient pendre leurs jambes nues, et ils tenaient leurs longs fusils au-dessus de la batterie, la crosse posée sur la cuisse. Les premiers avaient l'air hautain, les derniers, terrible. Les montures des uns allaient au pas, celles des autres trottaient rageusement pour les suivre ; et tous étaient pêlemêle, comme si, en ce moment, il n'y avait pas eu entre eux des inégalités de rang plus nettement marquées encore par leurs physionomies que par les niveaux de leurs tôtes.

Seddik les précédait, escorté de ses six enfants, et tout environné de ses étendards. Des chaouchs marchaient devant lui, en s'appuyant sur leurs bâtons, et le kadhi de sa tribuj avec ses deux adels (i), le meuderrès (2), ses quatre secrétaires et son trésorier, tous habillés de longues pelisses, le suivaient, pacifiquement montés sur des mules. Une troupe de musiciens les accompagnait, mais ils ne jouaient

(t ) Les adels sont les assesseurs du kadhi, lequel est Juge des diiïéreiids civils.

(2) Le meuderrès est Tlnstitutenr primaire. Il apprend aux en. fants de la tribu à lire et à écrire, et leur fuit réciter des prières, ainsi qu'un cei-tain nombre de versets du («ioran.

pas de leurs instruments» et leurs cymbales seule» bruîssaient, froissées par les mouvements de la marche. Devant Seddik, il n*y avait personne que les chaouchs» et le caïd, quoiqu'il tint à la main la fleur d'iris que lui avait envoyée le kebbir, avait Taîr profondément triste.

N'était-ce pas lui, en effet, qui avait la charge de toutes lésâmes qui le suivaient? N'était-ce pas lui, et lui sei^l, qui avait pris la grave détermination de les emmener en exil? Comment seraient-ils accueillis là où ils allaient ? Leur seul espoir, pour n'être pas reçus à coups de fusil et rejetés dans la province deConstantine, consistait dans les liens de parenté qui existaient entre Seddik et le cheikh de la tribu des Hammamah,la mère de Seddik étantia fille de ce vieux cheikh. Quant à la bonne nouvelle que le kebbir lui avait fait annoncer par son serviteur, il n'y croyait guère. Quelle nouvelle, en effets pouvait maintenant être bonne pour lui?

En toute autre occasion, laissant ses gens le devancer, le caïd serait allé au-devant du kebbir, bien moins encore pour apprendre plus vite quelle nouvelle il lui apportait, que pour se donner le plaisir de le revoir. Mais, ce jour-là, ni lui ni ses fils ne s'ap-

partenaîent. Ahmeur Ben-Fehrat, lebach-aghades Ouled-Aïad sur le territoire duquel ils passaient, était l'un de leurs plus fidèles kheddams (1). Seddik l'avait fait prévenir de son passage, et l'autre ne . pouvait se dispenser de lui apporter la redevance qui était due à son naarabout (2), et de venir, escorté do, ses cavaliers, lui baiser respectueusement le genou, selon l'usage. En ce moment, pendant que les fourriers de Seddik dressaient sa tente de voyage à la lisière de la forêt, auprès de la fontaine nommée Aïn-Ghrezala (3), le bach-agha, à la tête de vingt caïds et de plus de cinq cents chevaux, descendait droit vers lui, au pas, l'escarpement de la montagne. Seddik, laissant filer derrière lui les bagages et les troupeaux de sa tribu, s'était rangé avec ses serviteurs et ses cavaliers, le dos à la plaine et la face vers la forêt pour les recevoir. Le soleil, abaissé à toucher l'horizon, envoyait alors de grandes raies

(1) C'est-à-dire serviteurs volontaires. La sainteté des marabouts engage seule les tribus qui les avoisinent à reconnaître leur suprém«itie et à se déclarer leurs kheddams.

(2) (.*08t ce qu*on nomme el-ouada. Cette redevance consiste on cadeaux de toute sorte. Quand les klieddams vont visiter leurs marabouts, la redevance due est la même, mais elle prend le nom de ziara,

(3) L'œil de la gazelle.

de lumière dans toute la longueur des colonnades. Il y avait beaucoup d'espace entre elles, et encore plus entre le sol et les verts plafonds. Soudain les goums de Tagha, ayant atteint le terrain plat, firent une décharge de leurs armes. Ceux de Seddik leur répondirent, la montagne trembla sur sa base, et la fumée qui s'éleva cacha toutes choses. Quand elle se fut élevée, rampant le long des grosses branches, on vit tous les Ouled-Aïad, fortement éclairés de face, courir à fond de train sur les Beni-Haoua, à travers les cèdres. Ils rugissaient tout en courant, éparpillés dans la poussière. Les chevaux sautaient comme des chèvres, les burnous s'étalaient au-dessus des têtes, les armes étincelaient, et le bruit des pas et des voix, des harnais et des étriers secoués, des détonations isolées mêlées aux cris des femmes (1), produisaient un vacarme assourdissant. Le paysage biblique, ainsi peuplé d'éclatants costumes, et rutilant de rayons de pourpre, avait pris des proportions extraordinaires. Et plus d'un, parmi les Beni-Haoua, pendant que leurs kheddams les fô-

(l)Ces cris de joie, qui ne ressemblent à rien deconnji, o'obtîennenten prononçant les syllabes jf/oii you, précipitnmment et à intervalles réguliers, et tjn se frappant les lèvres avec lu main.

taient ainsi et s'arrêtaient en foule, à trois pas devant eux, levant leurs fusils, plus d'un, les saluant de l'étendard, et oubliant qu'il s'agissait d'iiommage et non de guerre, poussait naïvement des cris de mort(l).

Tout cela avait fort ému Seddik, et la vue dukebbir qui l'abordait en cet instant acheva detoucher son cœur.

— J'ai donc encore quelques omis !s'écria-t-il.

Une demi-heure plus tard, toutes les tentes étaient dressées, les troupeaux couchés, et la tribu des

(1) La parole no pourra mallieiireusoment jamais roprodiiirc certaines scènes. Il y a tant de relief dans la nature, et elle est toujours si complexe, qu'il faut désespérer de donner même une idée approximative du moindre de ses détails, quand on n*a à sa disposition qu*une plume pour ressayer. A peine le pinceau pourrait-il exprimer la magie de couleurs et la furie de mouvements du tableau que je viens de tracer d'après mas notes de voyage. Le jour 01^, adiispé à Tun des cèdres de la forêt de Teniet, je fus assez heureux pou i le contempler, es* resté dans mon souvenir comme Tun des mieux remplis, et, en même temps, des plus tristes de toute ma vie. En quittant la forêt, je me sentais vieilli de vingt ans, et, comme le bacb-agha des Ouled-Aîad m'inierrogoait sur la cause du mutisme obstiné que je gardais, je lui répond s : Je suis triste^ parce que fui vu maintenant In plus bplle chose qn*il me sera jnmnis pennis de xov\ Je ne sais si Abmeir-ben-Fehrat me comprit, car il n'ajouta rien et se contenta de sourire avec politesse. Ma s je pense que pas un artiste no lira ces lignes sans se dire qu'il aurait éprouvé la même sensation s'il avait été à ma place.

Marabouts campait avec le goum des Ouled-Aïad à la lisière de la forêt Verte. La nuit était venue, idéale de calme. De tièdes exhalaisons arrivaient du sud, avec des odeurs de palmiers en fleurs. La lune en forme de croissant, mollement appuyée sur un nuage d'opale, avait les deux cornes dorées. Les étoiles tremblaient, et, jusqu'à Thorizon, par-dessus le sommet des tentes noires qui bourdonnaient comme des ruches, on voyait s'en aller les ondulations de la plaine. La tente de Seddik, relevée dans tout son pourtour, étincelait. Là se tenaient les chefs.

Quand la diffa, offerte par le bach-agha des Ouled- Aïad fut terminée, Seddik, qui jusqu'alors n'avait pas adressé une question au kebbir, montrant la fleur d'iris qu'il avait posée à côté de lui, se mit à sourire.

— Quelle heureuse chose, dit-il, est donc arrivée à moi ou aux miens, que tu m'as envoyé cette fleur?

— Ceci, dit le kebbir, que tu as pris une résolution àangereuse en suivant le chemin de la Tunisie, et que je suis venu pour t'en avertir.

— Fallait-ii donc laisser la poudre parler ? répon-

dit'Seddik. Mes gens, lu le sais bien, ne veulent pas de Tiarel. Plutôt que d'y aller, ils auraient mieux aimé déterrer le couteau du mal (1). Nos maîtres sont nombreux; ils^ nous auraient exterminés. Et que d'enfants seraient aujourd'hui sans père !

— Crois-tu, reprit le kebbir après un moment de silence, que tu pourras gagner la frontière ? On doit savoir à Tiaret que vous avez changé de route. On a dû le faire connaître à Alger. Dès demain, le chemin vous sera barré. Et, quand même d'ailleurs vous iriez assez loin dans le sud pour éviter les troupes qu'on enverra à votre poursuite, les terres sont-elles si vastes chez les Hammamah? Vousen donnera- t-on d'assez fertiles pour vous faire vivre? Le cheikh est ton grand-père, cela est vrai ; mais, que je sache, vous ne vous êtes jamais vus, et, depuis si longtemps que ta mère a quitté ses tentes, il l'aura sans doute oubliée. A ta place, ayant, comme toi, la responsabilité devant Dieu de plus de deux mille existences, je n'aurais pas tourné mes regards vers les Hammamah...

(I) Khodmi cheurr. Les Iroquois diraient : déterrer la haclie de guerre.

— Où donc les aurais-tu tournés ? demanda Seddik.

Le kebbîr dit :

— Du côté où sont tes amis.

— Mais... mes amis,... reprit le caïd un peu ébranlé, pendant que tous les chefs, très-attentifs à la discussion, le regardaient avec inquiétude ; mes amis, c'est toi, c'est ton fils, et, quoique vous ayez toujours été très*bons et très-justes, vous ne pouviez m'aider dans cette circonstance. > '

— En es-tu sûr? fit le kebbîr. Tu vas en juger.' Les terres que Ton t'a prises, on ne voulait pas les donner, mais les vendre. Un homme que tu connais, car je l'ai conduit sous ta tente, se présentait pour les acheter. Eh bien, il en offrait un prix. Moi, j'en ai offert un plus élevé. Lui alors, un plus haut encore, et moi, un plus haut que le sien ; si bien que cet homme, Seddik, maintenant, il est parti pour rentrer en France, et, ces terres, elles sont à moi aujourd'hui.

A ces mots, tous les chefs s'étaient levés.

— Et pourquoi les as-tu achetées, par la tête de Dieu ? s'écria Seddik en colère.

Le kcbbir répondit en souriant :

— Pour le les rendre.

Aussitôt, malgré la spontanéité arabe, un silence de mort tomba sur toute l'assemblée. Seddik semblait écrasé, et ses fils, anxieusement, regardaient leur père. Enfin, dressant la tête, il fit un pas, un autre, souleva le bras, le passa affectueusement au cou du kcbbir, et, de la main qu'il avait de libre, lui caressant la barbe, comme aurait pu faire une femme :

— Tu as donc fait cela ! dit-il d'une voix douce. Ah! tu as fait cela!... Et de toi-même!... C'est bien!... merci... J'aurais fait de même à ta place.

Et^ détournant la tête, le vieillard répandit des pleurs.

LE JERBUALI.

Le lendemain matin, pendant que la tribu des Beni-Haoua faisait reposer ses troupeaux sur les terres des Ouled-Aïad, Seddik entra dans la tente que le bach-agha avait fait disposer pour le kebbîr et pour son fils, et il s'assit sur une natte à côté d'eux.

Après avoir échangé les compliments habituels avec ses amis, le caïd parla de ce qui s'était passé la veille au soir, et, de nouveau, il les remercia dans les termes les plus flatteurs.

Ses louanges appelèrent la rougeur au front du kebbir.

— Je ne mérite pas tes remertîments, dit-il à

Seddik. Ma femme comme moi, nous ne sommes pour rien dans le rachat des terres de ta tribu. Ce Sont nos deux enfants qui ont voulu les disputera M. Simon. Us les ont payées sur leur bien, et, moi, je o'ai été que leur mandataire.

La vérité apparut alors à Seddik, et il n'en fui que plus touché.

— La kebbira est sage, répondit-il. Elle est comme le mât dans la tente, l'objet qui la supporte et la maintient contre le vent. Quant à ton fils et à ta fille, bénis soient-ils ! Tout le bien que tu fais, ils t'en récompensent, et, quoique tu aies toujours agi en homme juste. Dieu, en te les donnant, s'est montré prodigue envers toi.

Puis, se tournant VersÉtienne, assis auprès delui, il l'embrassa entre les deux yeux.

— Tu es brave, Jeune, beau, reprit-il. Et tu es compatissant pour les faibles. Le monde t'appartient, si tu le veux.

— Je n'ai pas tant d'ambition, répondit Etienne avec un sourire. Celle que j'ai est des plus modestes. Malheureusement, elle ne sera peut-ê tre jamais satisfaite.

— Que te manque-t-il donc ? demanda l'Arabe.

Dis-le : Seddik serait heureux de te le donner. — Tu ne peux rien pour mon fils en cette circonstance, répondit le kebbir. Une jeune fille lui a paru belle, et il désire Tépouser.

— Et ne Taime-l-eUe pas? dit le caïd. Alors, elle est donc aveugle?

— L'obstacle ne vient pas d'elle, reprit le kebbîr , mais de son père.

Et il mit le caïd au courant de la situation.

— Et vous êtes partis tous les deux, dit Seddik, d'abord pour vous occuper de moi, à Alger, puis pour courir. après ma tribu, quand des affaires si importantes vous appelaient au Montararach ? Vous êtes vraiment des gens de bien ! Mais rassure-toi, reprit-il en se tournant du côté d'Etienne. Quand une fille a le cœur pris, il n'est plus de père pour elle. Je le sais, moi qui ai déjà marié mes deux aînées contre mon gré.

Après cela, il demanda au kebbir quelle devrait être leur situation respective vis-à-vis de l'autorité.

— L'état de choses actuel ne pourra subsister en Algérie, répondit le kebbir. Quelque jour, et je crois ce jour très-prochain, la vérité éclatera comme une bombe, et l'écho de sa détonation retentira jusqu'à

Paris. Ce jour-là, toutes les tribus seront déclarées propriétaires de leurs territoires. On ne pourra les déposséder ni les déplacer. Alors, il sera temps pour nous de faire connaître les conventions qui vont nous lier l'un à l'autre; mais, jusque-là, il nous faut les tenir secrètes, car on pourrait les attaquer. Voici donc ce que nous ferons : en se réinstallant sur leurs terres, les Beni-Haoua passeront pour mes fermiers — mes khamm^s — et, quand le jour de la justice sera venu, ils pourront montrer l'acte de donation que j'ai fait dresser à Alger.

Seddik s'inclina devant le kebbir pour le remercier. Ensuite, il frappa dans ses mains, et le kadhi de sa tribu ainsi que ses adels entrèrent dans la tente. Quand la lecture de la donation eut été faite, le caïd, se penchant vers le kadhi (i), lui donna quelques instructions à voix basse. L'autre se retira dans un coin de la tente avec ses adels, et ils se mirent à rédiger un acte, au bas duquel Seddik apposa son cachet, pour l'approuver. Après cela, il le roula entre ses mains, puis, le présentant à Etienne :

(1) Le kadhi est notaire en même temps que ]nge. Il ne peut dresser d*acte sans Tassistancc de deux adels qui lui servent de secrétaires et de témoins.

— Tu sais, dit-il, mon fils, que, nous autres Arabes, nous regardons comme une injure de refuser un cadeau, si grand ou si petit qu'il soit ; c'est pourquoi j'accepte le tien. Mais tu sais également que ^ nous ne recevons jamais de cadeaux sans en rendre, et que ne pas accepter les nôtres serait nous mortifier cruellement. Accepte donc celui-ci. Il n'est pas aussi riche que je le voudrais; mais je te l'offre de bon cœur. Et puisse cet échange demeurer entre nous comme un ciment entre deux pierres! De deux qu'elles étaient, le ciment en fait une seule, et cela pour l'éternité.

Etienne passa l'acte à son père sans le dérouler. Mais celui-ci le parcourut afin de complaire à Seddik. Il vit alors que le caïd faisait donation à son fils de mille hectares de bonnes terres situées tout contre son domaine, auxquelles, était-il dit, seraient ajoutés cinq cents charges de blé (1), cinq cents charges d'orge, deux étalons, six juments de race, un troupeau de huit cents moutons, un autre de quatre cents .chèvres, et un ibal (2) de cent cha-

1 1 ) Le hamal ou charge de blé vaut environ 40 francs. Le bamal d'orge n'en vaut que 25.

(2) Troupeau.

meaux. De cette façon, Seddik s'acquittait avec Etienne en lui constituant un immeuble monté d'animaux, d'une valeur au moins égale à la somme déboursée pour racheter les terres de sa tribu.

— Il n'aura qu'à faire bâtir un bordje pour s'établir auprès de toi, dit le caïd au kebbir. Et, quand son bordje sera construit, si la jeune fille qu'il a choisie ne veut pas venir l'habiter, nous l'irons chercher tous ensemble.

Disant cela, le caïd appela un de ses serviteurs, et le pria de faire seller les chevaux des chrétiens.

— Je ne veux pas que vous demeuriez ici un moment de plus, reprit-il. Ma tribu ne pourra repartir que demain, et il ne lui faudra pas moins de deux jours pour regagner son territoire. Vous, retournez à vos affaires, et que Dieu vous mène ! Il n'y a de refuge qu'en lui.

Cinq minutes plus tard, et toutes choses ayant été réglées comme nous l'avons dit, le kebbir, accompagné de son fils, prit congé de ses hôtes, et ils disparurent bientôt dans la forêt. Après avoir cheminé en silence pendant quelque temps, Etienne, pour la première fois depuis que son père avait surpris lé secret de son amour, se hasarda à lui en parler.

310 LE StlCRKT DU BONHEUR.

— Si j'en crois, lui dit-il, certaines choses que Npëmi a dites à ma mère, le jour de notre visile à l'oukil, elle vous a choisi pour son conseil. Puis-je espérer que, connaissant le motif de ma discrétion, vous m'excusez de vous avoir fait un mystère de mon affection pour cette jeune fille ?

— Non-seulement je te pardonne, répondit le kebbir, mais j'approuve la conduite que tu as tenue. Je craignais, tout d'abord^ que tu ne fusses trop inexpérimenté pour te marier; mais la manière dont tu t'es comporté dans cette circonstance, comme dans celles relatives à l'agression des Sbeah et au rachat des terres de nos voisins, m'a prouvé que je t'avais mal jugé. J'ai toujours reconnu en toi un esprit droit et un bon cœur ; aujourd'hui, je conviens que tu es digne de devenir chef de famille. C'est un rôle aussi beau qu*il est difficile. Si mes pressentiments ne me trompent point, tu ne tarderas pas à en faire Texpérience.

— Je n'aurai qu'à me modeler sur vous pour m*en tirer à mon honneur, répondit Etienne. Mais, d'après ce que vous me dites, vous espérez donc vaincre les scrupules de M. Thierry?

— Sans doute ! fit le kebbir.

— Et... comment vous y prendrez-vous pour cela? demanda Etienne.

— Curieux! s'écria son père. Tu le verras quand il en sera temps. Ce que je puis te dire, à toi, dès à présent, et que je n'ai pas dit à Noëmi, c'est que j'ai trouvé le moyen de conserverie capitaine auprès de nous, sans lui faire quitter le service auquel il tient, et ce n'a pas été facile. Les choses étant ainsi arrangées, et Noëmi et loi vous aimant, je pense que notre ami n'aura plus de prétexte pour refuser de marier sa fille. Maintenant, reprit-il, il ne suffit pas de se marier, il faut travailler pour vivre. Que comptestu entreprendre ?

— Vous serez toujours mon père, répondit Etienne, et, tant que Dieu me fera la grâce de vous conserver en vie, je ne me gouvernerai que par vos conseils. Cependant, si vous trouvez bon de tenir compte de mes intentions, je vous prierai de ne jamais m'éloigner de vous.

— C'est donc là ton désir ! s'écria le père. Il concorde avec tous les miens ; aussi ne le contrarieraije pas. Je préfère néanmoins t'habituer de bonne heure à ne compter que sur toi-même, car je ne serai pas toujours là pour te diriger. Je te ferai con-

3i2 LE SECRET DU BONHEUR.

struire une maison d'habitation sur les terres que Seddik t'a restituées, et, quand tu seras marié, tu exploiteras ton petit domaine.

Après cela, le père et le fils, continuant leurs épanchements, s'entretinrent de leurs arrangements intérieurs. Le kebbir ne voulait pa que son fils et sa bru prissent leurs repas autre part que chez lui, et, si de jeunes enfants venaient augmenter la famille, il comptait bien qu'on lui permettrait de faire leur éducation ; car, sans cela, à quoi lui serviraient les connaissances qu'il avait acquises ? Il serait impossible d'exprimer le caractère cordial et enjoué de leur conversation, quand ils parlèrent ainsi de créatures qui étaient encore à naître, et au bonheur desquelles ils songeaient déjà tous les deux. Le père s'exprimait avec une tendresse infinie ; le fils l'écoutait d'un air respectueux, et il lui répondait avec déférence. Tout en parlant, le kebbir regardait son fils, admirant en secret la beauté de son visage et la grâce de ses mouvements, retroutant sa femme enlui, et, en même temps que sa femme, lui-même. Mais, pendant qu'ils se réjouissaient ainsi en faisant de beaux projets d'avenir, ils ne se doutaient pas que la nature, dans ses décrets impénétrables, avait résolu

de les affliger plus douloureusement encore qu'elle ne l'avait fait jusque-là, et que, s'il devait leur être accordé, un jour, de jouir d'une félicité parfaite, ils devaient d'abord surmonter de nouvelles épreuves. Ces épreuves étaient d'une telle nature, que, si le père et le fils avaient pu les prévoir, elles les auraient épouvantés.

n nous faudra, pour les connaître, les laisser pousser leurs chevaux dans la montagne, après être sortis de la forêt Verte, et nous transporter par la pensée au village du Montararach.

Les jours s'y étaient succédé, depuis le départ du général, dans une uniformité parfaite. Les ouvriers continuaient à bâtir, les colons à défricher, le curé et le major à herboriser, et le lieutenant Marcel à se cirer la moustache. Quant au capitaine, il luttait avec énergie contre les accès de fièvre qui le reprenaient presque chaque jour, et, dans les rares intervalles de calme que lui laissait la maladie, il essayait de combattre ses inquiétudes en s'occupant de ses travaux, mais il n'y pouvait parvenir. Ainsi que Noëmi l'avait fait entendre au kebbir, la crainte qu'éprouvait le père de voir sa fille le quitter avait dégénéré en monomanie. Il n'y avait plus rien de

raisonné dans sa douleur, et, comme les jaloux qui se forgent sans cesse de nouveaux sujets de peine, la moindre chose que sa fille lui disait, il l'interprétait à mal, et quelquefois, dans son égarement, lui qui ne vivait plus que par elle, il la traitait avec une involontaire dureté. Noëmi affectait de ne pas s'affliger du triste changement survenu dans l'esprit de son père, et, tenant peu de compte de la défense qu'il lui avait faite de paraître au village, chaque jour, depuis le départ du kebbir et de son fils, elle s'y rendait, sous un prétexte ou sous un autre. Il y eut un seul jour où elle n'y vint pas — ce fut précisément celui où le kebbir et son fils quittèrent la forêt de Teniet — et la cause qui l'en empêcha n'était autre qu'une pluie diluvienne, inaccoutumée sur la côte d'Afrique dans cette saison, et qui tomba, sans éclairs ni grondements de foudre, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. La veille, un coup de vent violent, suivi d'un calme menaçant^ avait surpris les rares habitants du littoral, et plos d'un vieux marin maltais, se hâtant de rentrer au port de Cherchell, disait, en débarquant, que le temps lui semblait extraordinaire, et qu'il devait y avoir quelque chose de dérangé dans l'atmosphère^

car personne n'avait souvenir d'une telle perturbation survenant ainsi inlempéstivement en plein été. Sur toute la côte que dévasta le coup de vent, depuis la pointe Blanca, dans le Maroc, jusqu'au cap Bon, en Tunisie, les gens de mer abritèrent leurs navires, et nul. d'entre eux, au prix d'une fortune, n'aurait consenti à s'aventurer sur la Méditerranée. La nuit qui suivit la journée de pluie fut l'une des plus chaudes qu'on eût remarquées en Afrique depuis l'occupation française. Jamais, môme aux époques où le sirocco souffle sans discontinuer, pendant quarante et cinquante heures, on n'avait ressenti un tel énervement, respiré une buée si lourde et si malsaine. Des vapeurs méphitiques s'exhalaient du rivage, et des effluves électriques tenaient hommes et bêtes dans un perpétuel état d'agitation.

Le lendemain, qui était le jour où le kebbir et son fils devaient arriver au bordje, le soleil se leva très-large et tout rouge, et l'espace fut immédiatement obscurci par l'ardente vapeur que ses rayons pompaient dans le sol. Tout fumait le long de la côte : les arbres, les buissons, les prés, les rivières, et de longues spirales Hanches montaient de partout, pour s'étaler comme des dais superposés, opa-

ques et grisâtres, entre la terre et le ciel. Vers huit heures, Noërai, qui redoutait l'effet de ce mauvais temps pour la santé déjà si délabrée de son père, quitta le bordje avec Ourida afin de se rendre au village. Chacune d'elles était montée sur un mulet. L'aspect de la campagne les stupéfia. Rien ne vivait, rien ne se mouvait dans les champs profondément labourés par les eaux pluviales. Les blés étaient couchés par tas, pourrissant dans la fange. De jeunes arbres avaient été déracinés et gisaient les racines en l'air, et, dans la solitude, on n'entendait d'autre bruit que celui des eaux s'égouttant tout le long des pentes. Les deux femmes, tout en cheminant, se montraient du regard les ravages que la pluie avait ftiits dans ces champs fertiles, et, quand elles passèrent devant le koubba de Sidi-el-Bahri, au pied du mamelon où s'élevait la petite maison de l'oukil, elles ne purent s'empêcher de frémir en voyant les buissons renversés, les oliviers rompus et les talus de la colline ravinés, comme s'ils avaient été égratignés du haut en bas par quelque griffe d'animal gigantesque. Cependant la chaleur continuait à les accabler, et la buée qui montait du sol à les étoufr fer. Le soleil, quoique couvert, avait une telle ar-

deur, que ses rayons piquaient comme des aiguUles. Les mules avançaient avec peine sur la terre détrempée. Elles, si dociles d'ordinaire, donnaient d'étranges signes d'inquiétude; elles se montraient revêches et rétives. Les femmes étaient obligées de les battre pour les faire marcher. De temps à autre, elles s'arrêtaient, pointaient au vent leurs longues oreilles, écoutaient attentivement, et l'on eût dit alors entendre au loin des grondements sourds. Noëmi supposait qu'un orage se préparait dans le sud, et Ourida regardait à droite et à gauche, comme pour chercher les éclairs. Mais rien que le soleil ne brillait au ciel, et, quand, les grondements étant devenus de plus en plus forts, il fut possible de se rendre compte de leur nature et de la place où ils résonnaient, Noëmi reconnut avec une indicible terreur qu'ils provenaient du bruit du tonnerre, mais que ce tonnerre ne sillonnait pas la voûte du ciel.

C'était dans les entrailles de la terre, sous leurs pieds même, que la foudre rebondissait.

A partir de ce moment, les mules refusèrent d'avancer, et ni les coups ni les sollicitations ne purent les vaincre. Elles portaient la tête basse, la

queue rentrée entre les cuisses, les jambes écartées, et leurs sabots étaient fichés en terre avec une telle force, que la boue leur montait jusqu'au-dessus des paturons. On les eût dit clouées au sol. Cependant leur ventre tremblait comme si elles eussent été essoufflées, et des cris inarticulés râlaient dans leur gorge. Noëmi, voyant cela, et terrifiée ellemême par les grondements souterrains, sauta brusquement à terre, fit descendre Ourida — laquelle était plus morte que vive — et, laissant là les mules, elles s'avancèrent à grands pas dans la direction du Montararach. Mais, quand elles arrivèrent sur ses bords, une épouvante nouvelle les assaillit, et elles restèrent immobiles, pendant quelque temps, à regarder un objet étrange. La rivière qu'elles avaient vue l'avant-veille à moitié pleine d'eau et que la pluie récente aurait dû faire déborder, la rivière ne coulait plus; son lit s'était exhaussé de plusieurs pieds, et ce lit ne présentait qu'un long et sinueux amas de pierres.

11 fut facile aux femmes de traverser la rivière tarie sur les amas de cailloux disséminés parmi les flaques d'une eau verdâtre. Elles arrivèrent bientôt au village, et là les attendait une autre surprise. Le

village était désert. Quelques vieilles femmes seulement rôdaient par les rues, et des pécheurs maltais et siciliens dormaient à l'ombre. Quant aux soldats, aux ouvriers et aux colons, qui d'habitude s'agitaient entre les murs, on n'en apercevait plus un seul.

Noëmi, ayant interrogé une de ces femmes qui passaient, apprit d'elle que la source du Montararach avait dégorgé une eau sulfureuse pendant toute la durée de la pluie, puis que, dans la matinée, elle s'était tarie, et qu'on disait qu'un lac s'était formé deux lieues plus loin, aux environs de l'oued Boucherol. Tous les soldats étaient partis en grand désordre, avec les colons, pour aller voir ce phénomène qui menaçait de rendre le village inhabitable par le manque d'eau; mais, ajouta la vieille, « elle ne croyait pas que le capitaine y fût allé avec les autres, car on disait qu'il était malade. »

Comme elle parlait, de nouveaux grondements se firent entendre sous terre, ceux-là plus forts et ressemblant à des décharges d'artillerie. Et sur-lechamp, tous les animaux épars donnèrent des signes d'alarme. Les poules et les oies se précipitaient, tout d'un vol, dans les angles les plus obscurs de leurs basses-cours. Les porcs couraient de çà et de

là, criant comme si on les eût écorchés vifs. Les bœufs enfonçaient leur tète dans le foin de leurs mangeoires. Les chevaux frémissaient, se piétaient comme l'avaient déjà fait les mules, et leurs flancs se teignaient d'écume. Les chiens Imrlaient silamen* tablement, qu'on eût dit qu'ils avaient tous perdu leurs maîtres, et des troupes de cailles, s'enlevant dans les champs, venaient s'abattre éperdument dans les maisons dont les fenêtres étaient ouvertes. Mais, au bruit souterrain, les pêcheurs qui dormaient s'étaient réveillés ; puis, se levant tous en sursaut, ils s'étaient mis à écouter avec une attention inquiète. L'un d'eux, enfin, un Sicilien, dit, ou plutôt cria quelque chose que Noëmi ne comprit pas, car elle n'entendait pas l'italien, et le pécheur s'était servi de sa langue natale ; et aussitôt, tout ce qu'il y avait de vivant dans les rues, hommes et femmes, se lancèrent d'un bloc vers l'église, laquelle avait été consacrée au culte quelques jours auparavant. Ourida, voyant ainsi tous ces gens courir, quitta sa maîtresse, mais elle ne les suivit pas. Elle passa sous la porte du bastion, puis, soulevant sa moulaia et sautant comme un cerf, elle s'échappa tout au travers de la campagne. Noëmi, cependant»

redoutant un très-grand danger, se sauva enfin à son tour, et, en moins d'une minute, elle atteignit le seuil du bureau arabe.

EHe n'y rencontra que Faitha. Le nègre, qui, renfermé dans sa cuisine, faisait frire un poisson pour son déjeuner, apprit à la jeune fille que son maître était allé voir le lac avec tous les colons et les soldats. Il ajouta qu'elle ferait bien de l'attendre, parce qu'il ne pouvait plus tarder à revenir; et, quand Noëmi lui eut demandé à quelle cause il attribuait les signes menaçants qui se manifestaient dans l'air et sous le sol, le nègre la regarda avec surprise, supposant que les bruits qu'il entendait provenaient d'un orage, et ne comprenant pas qu'on s'en effrayât.

Presque au même moment, et pendant qu'une sorte de repos s'établissait dans les éléments, trois personnes qui, une demi-heure auparavant, étaient descendues de l'ermitage, s'arrêtaient sur la rive gauche du Montararach. C'étaient l'oukil, son petitfils et Maumenèsche. Ayant aperçu, de loin, les deux fepames qui abandonnaient leurs mules, et se sentant au moins aussi troublés qu'elles par les grondements souterrains, ils s'étaient mis à leur

poursuite pour leur porter secours, mais ils n'avançaient que bien lentement, le vieillard pouvant à peine marcher, Maumenèsche se sentant encore très-faible, et l'enfant étant obligé de les soutenir. Quand ils furent arrivés au bord de la rivière, ils furent surpris, comme les femmes l'avaient été avant eux, en voyant qu'elle ne coulait plus, et, quelque temps, ils -restèrent là à regarder le phénomène, pendant que la négresse se sauvait dans la campagne. Les grondements du sol recommencèrent, comme ils s'interrogeaient avec stupeur, et les mules, qu'ils étaient parvenus à faire marcher devant eux, s'arrêtèrent de nouveau en couchant les oreilles et fermant les yeux. Ce qui suivit tint dit prodige. Toute la chaîne de collines basses qui, partant de la butte où s'élevait le village, allait se relier, trois lieues au sud, à la ligne de faîte du massif méditerranéen, se mit soudain à trembler dans l'air, puis à se balancer avec des détonations formidables. En même temps, la stabilité du sol se rompant dans toute la contrée, une violente convulsion secoua Técorce terrestre. Cela se fit avec une telle rapidité, que les deux hommes et l'enfant se crurent d'abord frappés de vertige. Mais, quand la mer se retira au

loin, comme un seul flot, laissant à découvert les bancs de la petite baie, puis, revenant sur ellemême, couvrit des parties du sol où les plus fortes tempêtes n'avaient jamais pu la porter, ils comprirent ce qui se passait, et Toukil, s'élançant à terre, à plat ventre, s'écria :

— 0 Dieu! étends un voile sur nos têtes !

Son petit-fils l'avait imité, et, comme lui, couché tout de son long, les bras en croix, il adjurait le « Maître de toutes choses. » Mais Maumenèsclie, renversé d abord par la secousse et se relevant, les deux mains cramponnées à des touffes d'herbe, Maumenèsche osa regarder. Ce qu'il vit est indescriptible. Une seconde secousse était survenue, moins forte que la première, mais agissant horizontalement, et alors la butte qui portait le village, comme si le sol, au-dessous d'elle, eût été lire en arrière, se mit à descendre dans la direction de la mer, par une sorte de glissement incompréhensible. Pendant qu'elle descendait ^ ainsi, les murs se renversaient, les maisons s'écroulaient, d'horribles craquements se mêlaient au bruit de la foudre; et, quand la butte s'arrêta au bord des flots, rasée alors comme un ponton, une nappe de poussière jaillit de

32i LE SECRET DU BONHEUR.

ses flancs ouverts et couvrit la campagne aussi loiii que le regard pouvait atteindre .

C'était fini! Les commotions n'avaient duré que quelques secondes, et toute la contrée était dévastée, A l'endroit où la butte fortifiée s'é ta.it élevée, bâillaient des excavations de plusieurs mètres d'ouverture ; les arbres, aux alentours, avaient été frappés de mort, sur place ; et dans toute la longueur dé la chaîne des collines courant du nord au sud-ouest, on ne voyait que des ruines. Les terrains d'alluvion surtout, situés le long de la mer et sur les bords de la rivière, comme il arrive habituellement dans ces lugubres cataclysmes, avaient été les plus profondément bouleversés. Quant aux montagnes granitiques formant Fépine dorsale du massif méditerranéen, protégées par leur masse et leur pesanteur, elles furent à peine ébranlées. Il en fut de même pour les terres des Beni-Haouaet les rives de l'oued Dhamous, La secousse qui les atteignit fut très-peu sensible, et, pendant que les collines du Hontararach se fendaient et s'écroulaient les unes sur les autres, les habitants du bordje ne ressentaient qu'une trépidation légère. Douze lieues plus loin, à Cherchell, les animaux seuls manifestèrent quelque inquiétude.

Quant aux hommes, ils ne se doutèrent même pas de l'effroyable événement qui se passait presque à côté d'eux (1).

Cependant Maumenèsche, sentant enfin le sol redevenu stable, s'était levé, et, en môme temps, de l'autre côté de la rivière, accourait une foule éperdue. C'étaient tous les colons et les soldats qui, revenant des sources taries du Montararach, avaient rencontré la négresse, et qui, arrivés avec elle à un quart de lieue du village, avaient assisté à l'horrible scène de sa destruction. A leur tête, on apercevait le capitaine. Ourida lui ayant avoué qu'elle avait laissé sa fille dans la grande rue du village, le mal-

Ci) On sait que les secousses des tremblements de terre sont généralement dirigées suivant Taxe de la chaîne ou de la vallée qui les ressent. Le 19 octobre 1860, vers minuit, étant couché à Alger dans une maison de la haute ville, et lisant avant de m'endormir, j'entendis tout à coup les breloques de ma montre faire sonner, avec uhe sorte de trépidation, le flambeau de cuivre posé sur une petite table à côté d'elles. En même temps, un bruit semblable au frôlement d'un gros oiseau qui s*enlève de terre passa près de moi. J'éprouvais une sorte de vertige comparable à la sensation du mal de mer. Il fallut que tous les meubles de ma chambre se missent à danser pour que je comprisse ce qui arrivait. Les secousses ne tardèrent pas à s'apaiser. Elles se firent sentir dans toute la hauteur du massif d'Alger, à Mustapha, à El-Biar, à la Boujaréah ; mais personne ne se douta du tremblement de terre dîins la basse ville.

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