‹ Le secret du bonheurChapitre 29 sur 31 · II · texte numérisé non relu

II

heureux père se hâtaît, et il appelait tous ses hommes afin de la sauver, s'il se pouvait. L'horreur qu'ils éprouvèrent en foulant le sol bouleversé de ce qui, autrefois, avait été un centre d'habitations, ne se peut dire. Pas une maison n'était restée debout. Les unes s'étaient enfoncées sur place, et Ton voyait leurs cheminées sortir de terre, quelques-unes fumant encore. D'autres s'étaient couchées sur le côté, et elles ne présentaient qu'un amas de décombres sous lesquels se débattaient et beuglaient les bestiauxàdemi étouffés. D'autres encore s'entrevoyaient au fond de fosses profondes. Des cris retentissaient de toutes parts. Et là surtout où s'élevait jadis la petite église, on entendait des plaintes lamentables. De cette église, le clocher seul, un peu incliné, surgissait au-dessus des terres éboulées, et plus de trente personnes qui s'y étaient réfugiées demandaient en vain des secours.

Quant à la place où existait jadis le bureau arabe, il ne fut pas possible de la reconnaître. Maumenèsche cependant, qui était accouru avec l'oukilet son petit-fils, apercevant des branches d'arbre qui perçaient le sol, affirma qu'elles provenaient des plantations récemment faites devant la porte de la mai-

son, et aussitôt les soldats se mirent à fouiller autour des branches. Nul ne savait si Noômî se trouvait là, mais tout le monde le soupçonnait, car oïl se seraitelle réfugiée, si ce n'était dans la demeure de son père.

Pendant que le sauvetage s'organisait sur les emplacements de l'église, du bureau arabe et de quelques autres endroits d'où partaient les cris, tous les serviteurs du bordje arrivèrent à cheval avec Marguerite et sa mère. Ayant aperçu, de loin, le nuage de poussière qui tourbillonnait au-dessus du Montararach, ils s'étaient méfiés d'un malheur, et, s'armant de pelles, de pioches, de cordes, ils n'avaient pas perdu une minute pour voler au secours de leurs voisins. Comme ils arrivaient sur la butte jonchée de ruines, deux cavaliers qui venaient du sud les rejoigrrircnt.

C'étaient le kebbir et son fils.

Le spectacle qui s'offrit à leurs yeux serrait le cceur. Au milieu des maisons bouleversées, des crevasses, des amas de décombres, de la poussière, • de la boue, s'agitait un monde de travailleurs. Les colons, dont les femmes s'étaient réfugiées dans l'église, s'acharnaient à déblayer l'humble monu-

et

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ment du milieu des terres, et on les voyait, à genoux, gratter le sol avec leurs mains, faute d'outils, encouragés par le curé, qui, ayant enlevé sa soutane, avait le corps plongé jusqu'aux épaules dans la fenêtre du clocher, et résistait énergiquement à ceux de ses paroissiens qui voulaient l'empêcher d'y descendre. Le major avait disposé quelques planches, en forme d'appentis, contre un fragment de mur, et, sous cette cahute improvisée, il prodiguait ses soins aux malheureux qui s'étaient déjà tirés des décombres. Le pauvre lieutenant Marcel n'était plus reconnaissable. Lui, d'habitude si bien attifé, il avait enlevé son habit d'uniforme, et, plongé dans la boue jusqu'au ventre, avec ses mains si blanches, il arrachait les pierres qui couvraient la maison du bureau arabe, que le sergent Brémont était enfin parvenu à reconnaître à la forme de la cheminée. Maumenèsche, malgré ses blessures à peine fermées, s'agitait, courant çà et là, flairant les malheureux enfouis, avec l'instinct d'un chien de chasse, arrachant une planche d'un côté, écartant une pierre d'un autre, et sondant jusqu'au moindre trou avec son bâton. L'oukil lui-même, tout vieux qu'il était, se rendait utile, et son petil-flls avait déjà tiré des

nuines deux jeunes enfants. Quant aux soldats, ce qu'ils firent, en cette occasion, tint de la démence. Une bonne moitié d'entre eux s'était fait descendre avec des cordes jusque dans le fond des crevasses, et là, le corps serré contre les amas de terre, aveuglés par l'obscurité, respirant à peine, ils cherchaient. L^aiitre moitié les encourageait, les soutenait au bout des bras, les dirigeait, et ces braves gens se relayaient de temps à autre.

Mais ce qu'il y avait de plus navrant à voir sur ce champ de destruction, c'était le père de Noëmi. Assis à terre — ses jambes ne pouvaient plus le porter — il était devenu insensible à ce qui se passait autour de lui, et, pleurant son enfant ensevelie toute vive, il offrait aux regards le plus poignant de tous les spectacles : celui d'un honnête homme accablé par l'adversité.

Ou rida se tordait les bras à côté de lui, et la douleur, tout en dehors, de la négresse, contrastait étrangement avec le morne désespoir du père. Cellelà ne cessait de répéter :

— Dieu ! oh ! Dieu ! Dieu !

Celui-ci disait machinalement :

— Qui me la rendra ?

Âa moment où le kebbir, attiré par le bruit et les secousses du sol, arrivait au galop sur remplace* ment du village avec son fils, Maumenèsche, passant sa tête sous le faîtage de la cheminée du bureau arabe, prétendait entendre des plaintes, et tout le monde faisait silence autour de lui. On reconnut enfin la voix de Faitha. L'infortuné cuisinier deman* dait secours. On ne lui répondit qu'en l'interrogeant sur ce qui était advenu de sa maîtresse. Il dit alors qu'elle devait être dans la chambre située auprès de la cuisine, mais qu'il ne savait pas si elle vivait encore, car le plafond s'était écroulé sur elle et sur lui, l'obscurité les environnait, et il avait beau l'appeler, elle ne lui répondait pas.

A ces mots, Maumenèsche laissa échapper une exclamation de douleur, et tous les yeux se reportèrent sur le capitaine. Mais deux hommes s'étaient avancés, animés tous les deux de la même résolution. C'étaient Etienne et le lieutenant Marcel.

En apprenant ainsi inopinément que Noêmi était enfouie sous les décombres de la maison, Etienne montra ce que l'on pouvait attendre du fils de son père. Il ne dit rien, ne regarda personne ; mais, résolu à mourir s'il ne pouvait arracher sa bieu-aimée

i $on tombeau, pâle, les sourcils froncés, comme furieux, il 6*arma d'une hache, abattit d'un seul coup le faîtage de la cheminée de plâtre, puis s'élança yers l'obscur et étroit conduit plongeant dans les entrailles du sol. Mais, comme il y avait déjà le corps engagé, le lieutenant, tout couvert de boue, voulut lui disputer la place, et le kebbir, et Marguerite, et sa mvre, et jusqu'à Maumenèsche, et tout ce qu'il y avait là de vivant se jeta sur lui.

Ce fut en vain ! il les regarda tous d'une telle manière, et il y avait à la fois, dans son regard, tant de menace et de désolation, que toutes les mains s'écartèrent de lui. Son père lui-même fut subjugué par cette manifestation d'une volonté qui ne voulait pas être contredite, et il était encore là, les bras tendus, quand Etienne disparut dans la cheminée au milieu d'un nuage de suie.

Quelques secondes plus tard, on l'entendit crier pour demander qu'on lui fît passer une lanterne. Il disait qu'il n'y voyait pas et ne savait de quel côté se diriger.

Tout le monde se dispersa pour lui obéir. Mais ce ne fut pas chose facile que de trouver une lanterne au milieu des décombres de toute sorte dont le sol

était jonché. On s'en procura une cependant, en mauvais état. On la raccommoda tant bien que mal, on l'alluma, et Maumenèsche, la suspendant au bout d'une corde, la fit passer à Etienne. Elle lui arriva intacte ; il le dit.

Après cela, on ne l'entendit plus, et l'angoisse de tous les assistants atteignit à son paroxysme. Har* guérite s'était assise auprès du capitaine, et, pendant que son père, étreignant sa mère avec force, étouffait ses sanglots, et lui disait de mettre son espoir en Dieu, la jeune fille interpellait le père de Noëmi avec une passion extraordinaire.

— C'est votre faute ! disait-elle. Vous l'avez trop aimée pour vous! pas assez pour elle! Dieu vous éprouve. Il vous châtie d'une affection tp*annique. Vous ne vouliez pas la marier.

— Comment ! je ne voulais pas la marier ? balbutia le père.

Mais Marguerite, hors d'elle-même à l'idée des dangers que courait Etienne, ne l'écoutait pas.

— Pauvre Noëmi ! reprit-elle. Elle souffrait sans vous le dire. Elle souffrait par vous, par mon frère. Si jeune encore et si aimante, eUe avait le cœur déclnré.

— Votre frère?... balbutia de nouveau le capitaine.

Ce que la jeune fille disait lui semblait tellement étrange, qu'il oubliait ses mortelles inquiétudes pour l'écouter.

— Oui, mon frère! reprit Marguerite; — elle pleurait alors en parlant. — Tous deux, ils vous cachaient leur affection pour ne pas vous causer de peine. Et maintenant, les voilà mariés dans la mort!...

Comme elle disait cela, affolée par l'exaspération de la douleur, la jeune fille reçut le plus éclatant démenti.

Etienne, après s'être laissé glisser dans la cheminée, comme nous l'avons vu, était tombé sur ses pieds dans une chambre du premier étage. C'était de là qu'il avait demandé la lanterne. Quand il eut la lumière entre les mains, il chercha à s'orienter, mais la chose était peu facile. Le plancher sur lequel il était debout, écroulé en partie, ne lui permettait pas d'atteindre l'escalier, et il fut obligé de ramper le long d'une poutre pour descendre au rez-dechaussée. Pendant qu'il descendait ainsi, aplat ventre — la poutre remuait sous lui — un souvenir

lui vint, souvenir étrange ! c'était celui de la prédiction que la bohémienne lui avait faite, et, devenu superstitieux par excès de crainte, le nialheureux jeune homme tirait un singulier espoir de ce souvenir. Des trois événements que Tésâdit avait annoncés, les deux premiers ne s'étaient-ils pas dénoués comme elle l'avait dit? N'était-ce pas avec de l'argent qu'il avait débarrassé le pays de M. Simon ? N'était-ce pas grâce à la vitesse de son cheval qu'il avait déjoué l'entreprise des Sbeah ? Et maintenant, le dernier danger prédit n'était-il pas venu du Montararach? N'avait-on pas senti le sol trembler? Et lui, ne cheminait-il pas alors comme le jerbuali, « ce petit animal qui se fraye un chemin sous terre? » Noëmi était là, sous ses pieds; FaiUia, l'avait annoncé : et quoique, jusqu'alors, elle n'eût pas affirmé son existence par une plainte, elle ne pouvait être morte. « Il est écrit que tu lui sauveras deux fois la vie, » avait dit la bohémienne.

Au moment où ce souvenir arrachait une exclamation au fils du kebbir, ses pieds touchèrent le sol du rez-de-chaussée, et, levant sa lanterne, il regarda autour de lui. Le nègre était blotti dans les cendres de la cheminée de sa cuisine, derrière un

amoncellement de décombres, et le malheureux apparut grelottant de peur. II suffit à Etienne de lui tendre la main pour l'attirer à lui, et tous les deux, sans échanger un mot, se mirent à la recherche de la jeune fille. La porte de communication de la cuisine et de la salle à manger avait été arrachée de ses gonds, sans doute par la secousse imprimée à la maison lorsqu'elle s'enfonça dans le sol, et, à quelque distance des débris de la porte, Etienne vit, par terre, une forme grise. En s'approchant, il reconnut que cette forme était No(5mi, et il tomba sur les genoux à côté d'elle.

Pendant que cela se passait à trente pieds sous terre, les soldats, obéissant aux ordres du lieutenant, avaient débarrassé le toit de la maison des terres qui le recouvraient, puis ils avaient enlevé les tuiles du toit, et quelques-uns d'entre eux, suivant le sergent Brémont, commençaient à descendre dans le grenier, encouragés par le kebbir, quand une voix partie des entrailles du sol s'éleva Jusqu'à eux, et aussiôt ils demeurèrent immobiles.

— M'entendez-vous? disait la voix.

^ C'était celle d'Etienne. Elle passait par le tuyau de lacheminée,grossie,avecdesintonationssépulcrales.

— Oui ! lui répondit-on.

La voix reprit alors, plus forte encore, et ce qu'elle dit alla retentir jusqu'au fond des cœurs.

— Elle\1t!

Ce fut, en haut, une exclamation générale. Les femmes tirées des ruines de l'église priaient avec Marguerite et avec sa mère. Le capitaine sanglotait, abîmé de félicité. Plus d'un soldat, endurci cependant par les rudesses du service, se détournait en se tirant les poUs de la moustache. Quant au kebbir, il regardait le ciel .

— Il est vraiment un Dieu! murmurait-il. Maumenèscbe baisait la terre, et Ourida s'arrachait les joues.

Cinq minutes plus tard, la jeune fille apparut au sommet de l'escalier, sous les ruines du toit, toute pâle, évanouie et couchée dans les bras d'Etienne.

Il s'en alla la déposer aux pieds de son père.

Le père la serra sur son cœur, et, sous l'étreinte paternelle, Noémi entr'ouvrit les yeux.

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