‹ Le secret du bonheurChapitre 4 sur 31 · LE SENTIER · texte numérisé non relu

LE SENTIER

L'Afrique française est bordée, au nord, par une zone montagneuse dont l'épaisseur varie entre trente et cinquante lieues, et qui s'étend, avec de pittoresques accidents de terrain, depuis l'empire de Maroc jusqu'à la régence de Tunis. Cette zone, placée comme une sorte de rempart naturel entre la Méditerranée et le Sahara, a reçu des Arabes le nom de Tell, qui signifie pays montueux. Elle est toute sillonnée' de cours d'eau, parsemée de maquis, de

landes, de hautes forêts, et les quatre grandes I. i

plaines qui la partagent sont d'une fertilité merveilleuse.

Ces plaines portent le nom de Bône, de la Mitidja, du Chelif, d'Oran. Elles se prolongent de l'est à l'ouest, séparées les unes des autres par la chaîne de la Kabylie, les sommets du Zakkar, les crêtes de rOuaransenis, mais en suivant une ligne presque parallèle à la mer. La zone montagneuse de l'Afrique française se trouve donc divisée en deux massifs de dimensions à peu près égales. On a donné à celui du nord le nom de massif méditerranéen ; celui du sud s'appelle massif intérieur.

Le premier de ces deux massifs est le plus peuplé : seize ports, un grand nombre de villes et de villages, sont dispersés sur son littoral et comme échelonnés sur ses pentes. Cependant, par une de ces bizarreries qui se rencontrent quelquefois dans la physionomie des continents, une étendue de terres considérable, située dans la partie la plus fertile du massif méditerranéen, est restée déserte. Quelques tribus arabes, il est vrai, l'habitent avec • leurs troupeaux ; mais nul village, nulle ferme française — à une seule exception près — n'existe encore aujourd'hui sur sa surface.

Cette partie du sol algérien, respectée jusqu'ici par la colonisation, forme un rectangle de trente lieues de long sur quinze de large. Elle est bornée au nord par la Méditerranée, au sud par la plaine du Chelif, à l'est par la grande route militaire de Ciierchell à Milianah, à l'ouest par celle d'Orléansville à Tenez. Les quatre villes que nous venons d'énumérer sont placées aux sommets de ses angles, et quelques autres de moindre importance sont réparties sur les côtés; mais, les tentes et les gourbis des Arabes étant habituellement cachés par des plis de terrain, le pays qui s'étend dans l'espace compris entre ces villes et la mer, sur une surface d'environ cinq cents lieues carrées, n'offre aux regards des voyageurs qa'une imposante solitude.

Lorsque la soumission d'Abd-el-Kader eut enfin permis à la France de pacifier l'Algérie, le gouvernement s'occupa de créer quelques établissements dans cette vaste partie du territoire conquis par nos armes. Plusieurs projets furent proposés et successivement écartés comme peu praticables ou trop coûteux. En 1860, cependant, un décret ordonna que la route qui reliait Cherchell au bourg de Novi serait prolongée sur le littoral jusqu'à Tenez, et que, vers

lés deux tiers de cette route, un port de relâche serait établi au fond de la petite baie du Montararach. Un village d'une centaine de feux devait être adjoint à ce port, avec une chapelle, un lavoir public, un marché couvert, un caravansérail et un hospice. L'exécution de ce décret fut confiée à l'autorité militaire. Elle choisit, pour la diriger, un capitaine du génie qui était arrivé depuis peu de temps en Afrique et passait pour un officier capable et zélé.

Le capitaine Thierry — tel était le nom de cet officier — avait alors un peu moins de cinquante ans. C'était un homme au cœur excellent, à l'âme probe et désintéressée, esclave du devoir, mais dont l'esprit manquait d'ornement et peut-être aussi d'extension. Son instruction ne dépassait point un certahi niveau ; elle avait été presque exclusivement dirigée vers les mathématiques. Quant à l'histoire, aux arts, aux sciences naturelles, les connaissances qu'il avait acquises dans ces diverses branches du domaine intellectuel étaient médiocres, ou, pour parler plus exactement, un peu bornées. Ce brave homme n'était point heureux ; aussi, bien qu'il fût doué d'un courage physique à toute épreuve, — il

LE SECRET DU BOiNHEUR, K

l'avait maintes fois montré dans l'exercice de sa profession, — avait-il laissé une certaine tristesse, quelquefois amère et très-âpre, se manifester sur ses traits et dans son langage. En sortant de FÉcole de Metz, il avait été envoyé à Marsal, place forte située dans test de la France ; il s'était marié dans cette petite ville, et trois enfants, en quelques années, étaient venus lui imposer de graves obligations envers la vie et envers lui-môme. Malheureusement, L'avancement que put obtenir le jeune officier ne répondit pas à son zèle. Il fit toujours son devoir, et souvent plus que son devoir, dans les différents postes des frontières du Nord et de l'Est dont on lui confia successivement le commandement ; cela ne l'empêcha pas de demeurer à peu près oublié pendant vingt-cinq ans. Les seules récompenses qu'il obtint furent l'épaulette de capitaine et la croix de chevalier de la Légion d'honneur. Malgré les notes favorables invariablement fournies sur lui, chaque année, par ses chefs, il ne put jamais s'élever jusqu'au grade de commandant. Si le capitaine Thierry avait trouvé dans sa famille un dédommagement à l'échec de son ambition, il se fût peut-être consolé de ses mécomptes ; mais cette famille, après avoir

été pour lui la source d'une félicité presque sans mélange, était un jour devenue la cause de peines cruelles. Au bout de vingt ans de ménage, Tofficier, dont la santé était gravement altérée par suite d'accès de fièvre contractée dans les marais de Marsal, avait eu la douleur de' perdre sa femme, et, peu de temps après, les deux aînés de ses enfants. Des quatre créatures qui lui faisaient apprécier les douceurs de la vie, il ne lui resta qu'une fille, et cette fille, attristée comme lui par les rigueurs du sort qui l'avait accablée dès l'âge le plus tendre, n'avait pas assez d'énergie dans le caractère pour pouvoir arracher son père à ses pesants sujets de mélancolie. Le séjour des places fortes de la frontière, véritables prisons toutes construites sur le même modèle, devint bientôt insupportable à ces deux personnes. Elles étaient trop sensibles pour se soustraire à l'influence des souvenirs que ravivait en eux le spectacle du monde extérieur. L^ père surtout, devenu superstitieux par excès de chagrin, s'était frappé de l'idée que sa dernière enfant, dont la constitution semblait délicate, ne tarderait pas à succomber, si elle continuait à mener cette existence uniforme qui avait été déjà si funeste à sa fa-

mille. Il vivait dans l'anxiété continuelle de leur prochaine séparation, et ce fait, tout en le oussant à chérir sa ûlle plus étroitement encore que par le passé, ne lui laissa bientôt plus une heure de quié* tude. Les choses en arrivèrent à ce point, que le malheureux capitaine, ne sachant plus comment échapper aux funèhres pressentiments qui l'obsédaient, sa décida à écrire au ministre pour le prier de vouloir bien l'envoyer dans une de nos colonies des Antilles ou. en Algérie. Le ministre accueillit sa demande et lui assigna pour résidence Milianah, petite ville très-saine et très-gaie, où il ne connaissait personne, mais où du moins^ il retrouva une tranquillité d'esprit relative. Deux'mois après son arrivée, cependant, le décret qui ordonnait la création d'un port et d'un village dans la baie du Montararach plongea le capitaine en de nouvelles perplexités. Il avait été désigné pour prendre le commandement de l'expédition ; son séjour sur l'emplacement des travaux à exécuter devait être de plus d'une année. Que ferait-il de sa fille pendant ce long espace de temps ? La laisserait-il à Milianah, dans une ville de garnison, sous la douteuse et banale protection de quelqu'une des femmes

. de ses nouveaux camarades ? Cela lui paraissait aussi pénible que peu convenable. Après avoir longtemps hésité, le père se décida à s'en rapporter à la décision de sa fille : c'était lui dire qu'il ne pouvait prendre sur lui de se séparer d'elle. Elle le comprit. Pas plus que lui, du reste, elle n'avait envisagé sans terreur l'éventualité de leur séparation, car elle ne connaissait que trop la misanthropie de son père; elle savait qu'il ne pourrait jamais se résigner à vivre seul, livré à lui-même, aux aiguillons de sa mélancolie, et, depuis longtemps, dans son cœur, avec un désintéressement plus que filial, elle avait pieusement et secrètement pris le ciel à témoin qu'elle lui consacrerait toute sa vie. Elle décida qu'elle suivrait son père ; elle affirma qu'elle supporterait les fatigues et les privations inséparables d'un campement d'hiver dans un pays abandonné ; elle ajouta que son devoir l'y obligeait; qu'étant fille de soldat, elle devait s'habituer à mener une existence sévère, et qu'au surplus, malgré les désagréments qu'elle éprouverait à se passer pendant un an de la société des personnes de son sexe, elle saurait s'arranger de façon à ne pas connaître l'ennui. Enfin elle se montra si trave, si persuasive, que son

père se laissa convaincre, et, se promettant de la ramener à Miliapab, dans le cas où elle serait trop éprouvée par la fatigue ou Fisolement, il résolut de l'emmener avec lui.

Ce fut le 31 du mois d'octobre que le capitaine Thierry, ayant reçu les dernières instructions du général commandant la subdivision de Milianah, son chef immédiat, quitta cette charmante ville pour se rendre à l'emplacement du village projeté. Il avait une quinzaine de lieues à faire en diagonale, dans le massif nord du Tell, pour y arriver. Un détachement d'une centaine de soldats du train des équipages, de sapeurs du génie, de muletiers, de spahis, devait l'accompagner dans sa nouvelle résidence. Ce détachement étant presque en entier composé de piétons, le capitaine l'avait fait partir de Milianah la veille au soir, afin d'épargner à sa fille les ennuis d'une marche lente; il comptait le rejoindre en roule.

Un autre détachement, de force à peu près égale

et placé sous les ordres d'un lieutenant, avait dû

s'embarquer le même jour à Cherchell. Le bateau

à vapeur qui transportait cette dernière troupe dans

la baie du Montararach était chargé des vivres né-

cessaires aux soldats pour passer Thiver, et de toute sorte de matériaux de construction.

Le soleil venait à peine de se lever dans un ciel embrasé par le vent du sud, quand le capitaine Thierry, accompagné de sa fille et de trois autres personnes, franchit la porte de Hilianah. Malgré l'heure matinale, la chaleur, ce jour-là, était accablante. Depuis dix heures, le sirocco soufflait son baleine de feu sur les montagnes; la terre desséchée était couverte d'un lit épais de fine poussière, et les arbres des vergers qui forment une verte ceinture à la ville du marabout Ben-Youssef laissaient pendre languissamment leurs rameaux chargés de fruits. Il y atait alors près de six mois qu'unç goutte de pluie n'était tombée sur le sol du Tell ; aussi presque toute végétation en avait-elle disparu. A l'exception de quelques bouquets de lentisques dont on voyait briller le feuillage de loin en loin dans la campagne, pas une plante n'y réjouissait les yeux. Les broussailles, au bord de la route, apparaissaient comme des amas de fascines ; l'herbe, cet odorant tapis qui repose si doucement la vue de Fhomme, brûlée par le soleil jusqu'à la racine, s'était éparpillée en brins impalpables, et les sources taries, brunissant faible-

ment la terre, semblaient de grandes taches de boue. En tête de la petite troupe qui voyageait par cette journée de chaleur torride, marchait un guide indigène, célèbre depuis longtemps dans toute l'Algérie. Il répondait au nom de Maunienèsche, avait servi d'éd^ireur aux Français pendant la guerre, et, depuis la pacification des trois provinces, il était attaché, en qualité de coureur, au bureau arabe de Miliauah.Maumenèscbe, né sur les confins de la Kabylie, était doué de toutes les aptitudes qui distinguent ses compatriotes. Adroit, patient, rusé, courageux, il avait la sobriété de l'âne et les muscles d'acier de l'autruche. La portée de sa vue était extraordinaire, comme celle de son gosier : il distinguait un cavalier à plus d'une lieue de distance, et lui faisait dresser la tête en poussant un cri. Jamais, dans l'exercice de ses fonctions de guide, il n'avait voulu consentir à se servir d'un cheval. « Le cheval, disait-il, est bon pour ceux qui font la guerre^ iion pour celui qui veut surprendre les secrets de l'ennemi. Le cheval fait du bruit en courant, et laisse des traces. 11 lui^faut de la paille, de l'orge, une grande quantité d'eau chaque jour, toutes choses difficiles à rencontrer en campagne, et qu'on ne

peut lui faire porter ; il lui faut également des fers pour e ses pieds qui s'usent, d Enfin, il est le plus craintif des animaux, et ne sait se soustraire à l'attaque du lion. Un bon marcheur, au contraire, outre qu'il peut fournir dans la montagne des courses aussi longues et aussi rapides que les meilleurs chevaux, passe dans les taillis sans être aperçu, et glisse sur le sol sans y imprimer de vestiges. Il n'a pas besoin de chaussure. Sa nourriture d'une semaine tient dans un coin de son burnous. Quand elle est épuisée, il trouve partout à la remplacer avec les plantes et les racines du bon Dieu. Enfin, il lui suffit d'allumer du feu ou de grimper sur un arbre pour éviter la griffe des bêtes féroces. » Maumenèsche, en sa qualité de rival des chevaux, prenait plaisir à humilier autant qu'il pouvait ces nobles animaux, qui, en Afrique surtout, rendent aux hommes tant de services. Une de ses malices habituelles, quand il exerçait ses fonctions de guide, consistait à prendre un pas allongé et à les laisser bien loin derrière lui dans les sentiers de la montagne. Il s'arrêtait alors, croisait les bras sur son bâton, et les regardait cheminer vers lui avec un air sarcastique (1). La

(I) M. le général Daumas cite rexemple de coureurs arabes

LE SECRET DU BONilEUR. 13

raillerie, une raillerie fine et sans méchanceté, formait, avec la taciturnité habituelle aux Arabes, le fond du caractère de Maumenèsche. Ce caractère se reflétait assez bien dans son extérieur. Il était de taille moyenne; il avait tous les membres admirablement formés, la poitrine large et haute, les attaches des mains et des pieds déliées, le geste grave, la tête petite et le cou maigre. Son visage olivâtre était disposé par plans, comme ces bustes de marbre dégrossis par les praticiens et dont les

doués d'nn« vigueur et d'une agilité extraordinaires. L'un d'eux,

assure-t-ily ne mit pas plus de cent deux heures pour parcourir à

pied une distance de cinq cent soixante kilomètres. D'après ce que

J'ai été à même d'observer en Algérie, Je suis fondé à croire cette

affirmation vraie de tous points. Le Kabyle Maumenèsche, qui

avait de nombreux points de ressemblance avec l'un des coureurs

cités par M. le général Daumas, a lassé dix fois mon cheval dans

la montagne, pendant les chaleurs de la canicule. Je suis heureux

de profiter de cetle occasion pour dire ma pensée sur les livres de

l'officier qui a le mieux contribué à vulgariser la connaissance de

l'Afrique française. Il ne manque pas de gens, à Alger surtout,

pour l'accuser d'avoir vu les Arabes beaucoup trop en beau et de

les .«weir poétisés. Cette critique est injuste. J'ai parcouru tout le

Tell de la province d'Alger, voyageant à petites journées, notant

los moindres faits qui se passaient devant mes yeux, les compa-

i*ant incessamment aux récits de M. le général Daumas, et, pas

une fois, je n'ai pu parvenir à le prendre en faute. Ses livres sont

un miroir fidèle où l'Algérie s'est reflétée tout entière. J'ajouterai

quMt n'est guère possible de la bien connaître, si on ne les a lus et

niWiîés.

traits n'ont pas été encore adoucis par les derniers coups de ciseau du statuaire. Son front lisse et découvert s'é vidait un peu vers les tempes. Sa barbe noire et clair-semée, frisée naturellement, découvrait ses lèvres violettes et ses dents d'une blancheur d'amande ; enfin ses yeux de jais pétillaient d'eppièglerie, et, quand il vous regardait en face, en vous abordant, on ne pouvait se défendre d'une certaine gêne. Le costume de Maumenèsche avait toujours été des plus simples. Ses jambes bronzées demeuraient nues, ainsi que ses pieds, pendant l'hiver comme pendant l'été. Un bonnet de Tunis, d'un rouge som-

bre, appelé chachya, placé un peu en arrière, découvrait ses tempes rasées et bleuâtres. Une chemise de cotonnade descendait sur ses genoux. Une ceinture étroite, en cuir de Maroc, serrait cette chemise, très-ample, autour de son /jorps. Un burnous de grosse laine et d'une couleur blanche un peu jaunie, rejeté sur son épaule, balançait ses larges plis à la hauteur de ses jarrets et laissait libre son bras droit, invariablement armé d'un bâton. Enfin un couteau de Bédouin, enfermé dans une gaine de cuir, que Maumenèsche portait toujours suspendu au cou, à l'exemple de tous ses compatriotes, et

qui, depuis la paix, ne lui servait plus guère qu*à rogner ses ongles, complétait raccoutremenl primitif et plein de style de cet enfant des montagnes. Le capitaine Thierry, monté sur un cheval tranquille et déjà vieux, s'avançait à vingt pas derrière ïe guide. Il portait l'uniforme de petite tenue de son arme : le képi, le frac à plastron de velours, le pantalon de coutil et Tépée, Une paire de lunettes aux verres bleus cachait ses yeux, dont l'expression la plus habituelle était la franchise. A le voir le corps affaissé, les deux mains posées sur sa selle et les jambes tournées en dehors dans une attitude aussi peu militaire que possible, on sentait qu'il lui était assez indifférent de passer pour un cavalier inhabile. Jamais, au surplus, le digne officier n'avait eu de prétentions à l'élégance; et c'était une chose heureuse, car il avait été, sous ce rapport, assez peu favorisé par la nature. Ses traits étaient communs, sans être grossiers; son corps était, en quelque sorte, ramassé sur lui-même. Il avait cependant de belles mains, et nous aurons tout dît sur son extérieur, en ajoutant qu'il était 'impossible de rencontrer une physionomie plus mélancolique, mais en même temps plus sincèrement ouverte que la sienne.

Noémî, — tel était le nom de la fille du capitaine, — assise sur une mule, cheminait auprès de son père. Elle était de taille moyenne, et toute sa personne trahissait une sorte de langueur pleine de charme. Quoiqu'elle eût vingt ans accomplis, on ne lui en aurait pas donné plus de seize, tant il y avait de jeunesse sur son visage et dans son maintien. Elle avait le teint mat et satiné, les cheveux châtains, les yeux bruns, très-grands et très-doux, les lèvres exquises. Ses traits manquaient peut-être de cette régularité qui est une des conditions impérieuses de la beauté ; mais nul de ceux qui la connaissaient ne s'en était jamais aperçu, car la grâce, une grâce juvénile, tenait lieu de tout â cette suave jeune fille. Ce n'était pas seulement un air d'innocence et d'inoffensivité qui plaisait en elle, c'était surtout une expression de modestie et de bonté. Ce jour-là, afin de voyager commodément, elle portait une jupe très-ample, en mérinos gris, avec une veste ouverte et flottante de la même étoffe. Un grand burnous très-fin et d'un blanc soyeux, retenu sur sa poitrine par de grosses houppes, descendait derrière elle et cachait les coussins sur lesquels elle était assise; enfin un chapeau de paille aux bords

souples couvrait d'une ombre légère sa tête et le sommet de ses bras.

Un vieux nègre, également monté sur un mulet, suivait à quinze pas le capitaine et la jeune ûUe. Ce nègre à barbe grisonnante, né au Soudan et qui avait passé la majeure partie de son existence en Algérie, exerçait auprès de M. Thierry les importantes fonctions de cuisinier et répondait au nom de Faitha. Il portait le costume des Maures indigènes : le turban blanc, la veste de soie rouge aux manches ouvertes et les culottes larges, en coutil gris. A l'occasion du voyage qu'il entreprenait à la suite de son maître, i lavait cru devoir ajouter à ce costume une paire de houseaux de cuir noir afin de protéger ses jambes contre les épines, et il tenait en main une cravache de trois pieds de long. Assis à califourchon sur le bât de son mulet chargé de cantines, il avait avancé ses jambes par-dessus les coffres qui renfermaient les vivres des voyageurs, et les extrémités de ses pieds arrivaient au niveau des longues oreilles de sa monture. Ainsi juché, Faitha avait un air de gravité comique qui l'eût fait prendre pour un marabout, si les bassines de cuivre et d'étain, les grandes cuillers de métal, le trépied en

fer et les pincettes suspendus aux côtés de ses cantines n'avaient révélé à tous ceux qui pouvaient le rencontrer le secret de sa profession. Ces ustensiles, secoués par le mulet, produisaient un bruit perpétuel. Mais Faitlia paraissait avoir l'esprit absorbé par ses combinaisons culinaires et ne s'en apercevait même pas.

Sa nièce Ourida trottait à quelques pas derrière lui et fermait la marche. Celte négresse de vingt ans, qui remplissait auprès de Noëmi l'office de femme de chambre, était douée d'un excellent caractère ; mais elle avait le malheur d'être fort laide. Il était difficile de la regarder sans sourire pendant que, accroupie sur son mulet, dans une pose simienne, et entourée des paquets volumineux renfermant ses hardes et la plupart des vêtements de sa maîtresse, elle se retenait des deux mains à la crinière de sa monture et baissait le front pour se garantir des rayons acérés du soleil levant. Ourida étaitenveloppée tout entière dans une grande pièce de cotonnade quadrillée, d'un bleu terne, appelée mouiata, et ses yeux noirs, abrités par le pan de l'étoffe ployé sur sa tête, roulaient convulsivement, comme si elle avait éprouvé la crainte vague d'être précipitée de son

LE SECRET DU BONfiEUR. 19

mulet au moindre faux pas. Elle avait le nez camus, . les dents déchaussées, les lèvres énormes, le teint d*un noir d'ébène, et de très-longues mains aux ongles violets. Un immense parapluie rouge accroché à la selle du mulet pendait à son côté comme un sabre le long de la cuisse d'un cavalier, et elle portait, enfilée au bras, une de ces petites caisses de bois léger, au ventre arrondi, dans lesquelles les femmes renferment leurs menus objets de toilette.

Le mois d'octobre est celui où souf Qe le plus fréquemment le sirocco dans le nord de l'Afrique. Ce vent empoisonné précède les premiers orages annonçant la saison des pluies. Mais cette saison, ce jour-là, quoique l'automne eût atteint déjà près de la moitié de son cours, ne semblait pas devoir encore se signaler. Pendant que les cinq voyageurs descendaient la rampe du rocher au flanc duquel est suspendu Milianah, plus d'un colon impatient de commencer ses labours interrogeait vainement les crêtes du Zakkar qui dominent la petite ville. A peine quelques vapeurs disposées en longues bandes planaient-elles au-dessus de la montagne. Les cimes alpestres se découpaient rigidement sur un cielrou-

geâtre. On eût dit une haute muraille grise plantée devant un incendie.

Lorsque la petite troupe, après avoir atteint le pied du rocher, eut cheminé pendant une heure sur le plateau situé à gauche des défilés du Zakkar, le capitaine Thierry, qui jusqu'alors n'avait pas desserré les lèvres, se retourna soudain sur sa selle.

7- Notre voyage commence sous de bien sombres auspices, dit-il à sa fille. La chaleur de ce vent du sud est insupportable, et je crains que tu ne sois sérieusement indisposée avant d'avoir atteint le Montararach.

— Ne vous inquiétez pas de moi, mon père, répondit avec enjouement la jeune fille. Je ne redoute pas la chaleur ; elle ne m'a jamais fait de mal. Pensez plutôt à vous qui êtes si mal à votre aise dans votre uniforme, et dont la tête n'est garantie du soleil que par un képi. Tenez : prenez mon mouchoir et placez-le sous votre coiffure... Pas comme cela, reprit-elle en souriant, car son père ne développait le mouchoir qu'à demi. 11 faut qu'il tombe sur le cou pour le cacher entièrement. Et maintenant, i)uvrez

votre habit et desserrez votre cravate. Vous savez

que vous devez m'obéir en tout. C'est moi qui suis le chef de Fexpédition,

— Chère enfant ! répondit le soldat, si tous les officiers de l'armée avaient eu ta sollicitude, que de braves gens, morts de fatigue et de privations dans ce pays depuis trente ans, seraient aujourd'hui pleins de vie ! Mais il doit y avoir le feu dans ce maquis! reprit-il avec inquiétude en se sentant subitement la face et les yeux brûlés, comme s'il se fût trouvé devant la bouche d'un four incandescent.

Et, se dressant sur ses étriers, il appela le guide qui marchait en avant, avec la sereine tranquillité d'une créature se mouvant dans son élément, et il lui demanda s'il n'y avait pas de danger à s'avancer plus loin sur cette route.

Le guide, quoiqu'il entendît très-bien le français, ne comprit pas d'abord la question. Lorsque le capitaine l'eut répétée sous une autre forme, il promena les yeux autour de lui, regarda successivement les crêtes du Zakkar et les premiers massifs de chênes de la forêt des Beni-Menasser, qui faisait face aux voyageurs, et, n'y apercevant rien d'inusité, il haussa les épaules, secoua gravement la tête, et se contenta de prononcer senlencieusement ces deux mots :

— El gueubeli!

C'était en effet le sirocco, le vent du désert, appelé gueubeli par les Arabes, qui, ne rencontrant pas d'obstacles sur ce haut plateau, s'y jouait librement et l'embrasait d'une poussière fine et sèche comme la cendre. Il n'y avait pas de moyen humain de s^en préserver. La petite caravane se remit en marche. Mais le capitaine, subitement énervé par le sable impalpable qui lui obstruait les narines, les yeux, et lui desséchait la gorge, ne cessa bientôt plus de regarder sa âlle avec angoisse. A chaque pas, il s'attendait à la voir tomber de sa mule, foudroyée par cette chaleur qui augmentait d'intensité de minute eh minute, accompagnée par un bruit lointain et profond qui semblait celui de la mer ou d'un orage excessivement éloigné.

La contrée que traversaient alors les voyageurs ne contribuait pas médiocrement à augmenter leurs appréhensions. Il était impossible de se représenter un site plus abandonné, plus morne, plus sauvagement grandiose. En arrière, en avant, de tous les côtés, des cimes de monts dénudés montaient dans le ciel. On eût dit un océan subitement pétrifié pendant le plus terrible effort d'une tempôte. Les mons

trueuses vagues paraissaient avoir été figées dans leur vol, avec les attitudes violentes et désordonnées dans lesquelles une solidification instantanée les avait surprises. Le ciel, d*une uniformité déteinte inquiétante et singulière, — il apparaissait alors comme épaissi par des voiles roussâtres superposés audessous de lui, — semblait descendre par un mouvement lent, comme si quelque force secrète l'eût impérieusement attiré vers les cimes des monts. Le soleil était blanc, blafard, et son disque pftli se découpait rigidement au milieu de la brume ardente. Les arbres de la forêt, très-espaces parmi les roches, n'abritaient ni broussailles, ni végétation d'aucune sorte. Les troncs noueux des chênes-liéges , des thuyas et des térébinthes s*élançaient d'un seul jet du sol dur et pierreux, tout parsemé de petits cailloux polis et luisants. Ce sol était si bien concréfié, qu'il semblait n'avoir jamais été humecté par une goutte de pluie. Par places, il était profondément crevassé, et de longues gerçures paj'allèles s'en allaient au loin sous les arbres. Et nulle trace de route, nul vestige de cultures, nulle habitation n'apparaissait, à perte de vue, sur ce triste plateau. Tout y était mort, silencieux. L'homme en était absent, comme

les animaux . Aucun oiseau n'y passait, aucun insecte n'y bourdonnait. On y sentait par tout là stupéfiante tacitumité de la nature livrée à elle-même.

Le sentier, étroit, contourné, fuyait entre les arbres et les roches, en décrivant d'interminables zigzags. C'était ce qu'on appelle en Algérie un « sentier arabe, » c'est-à-dire une sorte de piste faiblement indiquée par les pas successifs des hommes et des chevaux. Il fallait toute la sagacité de Maumenèsche pour reconnaître ce sentier sur la terre durcie, et le suivre sans jamais se tromper, dans ses innombrables détours. Le guide faisait en ce moment tous ses efforts pour se maintenir à la hauteur de sa vieille réputation de coureur. Malgré l'effroyable chaleur qui, à mesure que le soleil montait dans le ciel, devenait de plus en plus suffocante, il se tenait toujours à vingt pas devant les mules, la tête haute sousles rayonsaveuglants, etbalançant son bras armé du bâton. Les mules, comme si elles se fussent piquées d'honneur, allongeaient le pas, mais elles avaient peine à le suivre. Maumenèsche le savait bien, et cela le faisait sourire. Quant au capitaine et à Noëmi, malgré le vent qui les asphyxiait, ils ne pouvaient se lasser d'admirer l'agilité de leur guide.

LE SECRET DU BOiNHEUR. 25

Chacun d'eux faisait appel à tout son courage, instinctivement stimulé par l'exemple de rare énergie que leur donnait cet Arabe. Les nègres, moins éprouvés que leurs maîtres par le vent du sud, se laissaient doucement bercer par le pas cadencé des mules. De temps à autre, Maumenèsche fredonnait. Vers midi, les voyageurs, étant arrivés à l'extrémité de la forêt, aperçurent de loin ime troupe de soldats campés sous les arbres. Ces soldats étaient ceux que le capitaine avait fait partir de Milianah, la veille au soir, et qui composaient l'un des deux détachements destinés à l'accompagner au Montararach. Assaillis par le vent du sud sur ce plateau élevé, ils s'étaient arrêtés auprès d'une source pour laisser passer la plus forte chaleur du jour. Presque tous, accablés de fatigue et les traits altérés, dormaient d'un sommeil agité, couchés pêle-mêle avec les chevaux entravés, qui, tournant la queue auvent, portaient la tête basse et restaient immobiles comme des bêtes de pierre. Le capitaine, ayant mis pied à terre, demanda au sergent qui s'était empressé de venir à sa rencontre s'il avait des hommes malades. 11 lui fut répondu que l'état sanitaire dé la peti te troupe était aussi satisfaisant qu'il pouvait l'être

après une si longue marche et par un tel vent. Cependant les deux nègres et Noëmi avaient mis pied à terre à leur tour, et Faitha, ayant enlevé ses houseaux, s'était immédiatement occupé de préparer le déjeuner de ses maîtres. Noémi s*élait assise au pied d'unbethoun, auprès de la source ; elle avait enlevé son chapeau de pu^Ue, et, trempant son visage et ses mains dans une gamelle pleine d'eau que lui présentait Ourida, elle était parvenue à retrouver un peu de forces. La malheureuse enfant jusqu'alors n'avait pas laissé échapper une plainte ; mais elle se sentait brisée. Elle était dans im état d'inquiétude vague et d'exaltation nerveuse, dont elle n'avait jamais eu conscience. Son père ne se portait guère mieux. Depuis une heure, il ne se soutenait plus qu'avec peine. Il s'assit sans rien dire auprès de sa fille, la regarda, lui serra la main comme pour lui montrer qu*il était désolé de l'avoir exposée à tant de fatigues. Ils essayèrent de manger, mais ils ne le purent. Du copieux déjeuner servi par Faitha, ils ne prirent qu'une croûte de pain, quelques grains de raisin et du café. Le café les réconforta. Bientôt, appuyés tous les deux au tronc de l'arbre, épaule contre épaule, vaincus par la chaleur, ils se

laissèrent aller au lourd sommeil qui les gagnait.

Maumenèsche, quoiqull fût depuis son enfance habitué au sirocco, n'avait guère été plus épargné que ses compagnons, par Tinexprimable malaise que ce vent meurtrier engendre chez l'homme. Quand il vit que le capitaine voulait faire halte auprès des soldats, il alla s'asseoir à Técart, et, quand il eut posé son lourd bâton auprès de lui, il tira du capuchon de son burnous une petite galette et quelques figues sèches et se mit aies manger avec appétit. Ouridalui ayant apporté peu de temps après une tasse d'eau fraîche, il rendit grâces à la négresse, but cette eau lentement, en la savourant, et, se sentant alors suffisamment restauré par le repas frugal qu'il avait pris, il s'étendit tout de son long sur le sol brûlant, la face tournée du côté opposé au vent, et en moins de quelques secondes il prouva par de sonores ronflements qu'il était aussi bon dormeur que solide marcheur.

Un quart d'heure plus tard, le soleil continuant toujours à s'élever et le vent du sud à souffler, parmi les cent personnes réunies auprès de la source, il n'y eurent plus une seule d'éveillée sous les grands aibres.

Page 1