‹ Le secret du bonheurChapitre 5 sur 31 · LE GUÉ · texte numérisé non relu

LE GUÉ

Il pouvait être quatre heures quand Maumenèsche s'éveilla. Il avait la face et les membres baignés de sueur. Il se leva immédiatement, se secoua et promena les yeux autour de lui. Bien que, pour des regards inexpérimentés, il n'y eût rien de particulièrement menaçant dans l'état de l'atmosphère, ce que vit le coureur le fit tressaillir. Le soleil était encore presque vertical ; mais sa lueur s'était considérablenient affaiblie. Le ciel apparaissait très-bas et d'une seule teinte parfaitement unie, couleur de rouille. Pas un souffle de vent n'agitait la cime des arbres, et la chaleur était cependant plus asphyxiante encore

que dans la matinée. Vers le nord, le plateau s'étendait à perte de vue, totalement dégarni d'arbres, mais parsemé de bruyères flétries et de touffes de genévriers et de tamaris. A l'est, vaguement estompées dans la brume fauve, pointaient à l'horizon les cimes veloutées du Zakkar, et tout le §ud semblait embrasé par une lumière fixe, sans reflets ni ondulations, comme si, de ce côté, sur un espace de plus de dix lieues, se fût élevée du sol une fumée vermeille et légère. C'était à Touestque, pour des yeux habitués à pressentir les changements de temps en Afrique, apparaissaient les signes les plus inquiétants. Là, à quatre lieues environ du campement, se dressait un piton aigu, sur les montagnes des Zougara. Ce pic de onze cents mètres, bien connu des Arabes du Tell sous le nom de Kef-el-Hamar, pointait tout droit dans le ciel, avec un angle vif, comme une pyramide, et, très-haut au-dessus de lui, un énorme nuage noir, aux flancs arrondis, était suspendu, semblable à un immense aérostat que la lumière frappait à revers. Ce nuage était si haut par-dessus le mont, et ses contours étaient si sèchement arrêtés, que Maumenèsche crut un instant à quelque bizarre effet de mirage renversant

dans le ciel la forme d'une montagne. Mais il reconnut vite son illusion, et, se jetant alors parmi les soldats, il s'empressa de les éveiller, criant :

— En route ! en route ! la saison de la pluie va commencer ! il ne fera pas bon, cette nuit, pour « les enfants du péché, » dans la montagne !

Tout le camp fut immédiatement en rumeur. Les spaliis, éveillés des premiers, avaient porté les yeux au ciel du même côté que Maumenèsche ; et aussitôt, inquiets comme lui, ils s'étaient empressés de stimuler le zèle des muletiers. Quelques-uns même, quoique cette action fût peu compatible avec leur dignité native, les aidèrent à charger leurs bêtes. Le capitaine, debout auprès de sa fille, regardait cette scène de confusion avec surprise ; mais le guide ne lui laissa même pas le .temps de demanda des explications. Tout en tirant par la bride le cheval de l'officier et la mule de la jeune fille, il se mit à crier de loin, dans son langage pittoresque et familier :

— En roule, mon petit père (1), ou tu vas être

(1) Baba. Les Arabes sont assez prodigues de cette appellation caressante et familière. J*ai vu plusieurs fois des turcos remployer ea s*ttdressant h M. le général Yusuf.

LE SECRET DU BONHEUR. 3t

submergé comme un poisson. Par la tête du Prophète, il y a loin encore d'ici au Montafarach !

En cinq minutes, les tentes et les cantines furent chaînées sur les mulets, et le départ se fit dans un grand tumulte. Chacun sentait un danger sur lui, sans pouvoir apprécier quelle en était la nature. Les sapeurs du génie, le sac au dos et le fusil renversé sur l'épaule, s'avançaient deux par deux à travers la bruyère. Les bêtes de somme les suivaient, avec les piles de coffres, de sacoches, de tentes empaquetées et de gamelles d'étain, brimbalant sur leur dos. Elles étaient tenues en main par les muletiers, vêtus de blouses grises, coiffés du bonnet de laine rouge, portant leur carabine en bandoulière. Les spahis aux burnous éclatants caracolaient à l'arrière-garde, et leurs chevaux laissaient derrière eux de longues traînées de poudre. Des cris, des hennissements, un bruit de pas précipités et de ferraille partaient incessamment de cette étroite colonne d'hommes et de bêtes, qui formait une ligne ondoyante et se profilait en noir sur le ciel. Le capitaine, sa fille et les nègres, précédés par Maumenèsche, marchaient rapidement sur une ligne parallèle, à la distance d'une demi-portée de fusil .

Ce fut avec la plus grande peine que le capitaine Thierry parvint à obtenir de Maunaenèsche l'explication de ce départ qui ressemblait si bien à une fuite. Ce qu'il comprit, ce qu'il crut comprendre plutôt, à la réponse du guide, c'est que l'état de l'atmosphère, dans une telle saison, après six mois de sécheresse, lui faisait craindre un de ces orages terribles, particuliers à la région montueuse de TAlgérie, qui, en une heure, balayent tout devant eux. Dans l'idée de Maumenèsche, la tempête qu'il redoutait serait beaucoup moins violente au bord de la mer que dans la montagne ; c'est pourquoi il avait tant de hâte de gagner le littoral. D'ailleurs, à deux lieues environ en avant du Montararach, existait un bordjey ou grande maison fortifiée, dont le maître offrirait certainement aux voyageurs un abri pour passer la nuit. Tout en parlant et marchant à grands pas sur l'imperceptible sentier, Maumenèsche regardait toujours dans la direction du Kef-el-Hamar, et les signes nouveaux qu'il y voyait n'étaient pas faits pour le rassurer. L'énorme nuage, augmentant à chaque minute de pesanteur apparente et de dimension, s'abaissait lentement au-dessus du pic, et son ombre couvrait maintenant la base de la

montagne d'une demi-obscurité livide. Le soleil avait disparu. La teinte rouge du ciel, se décolorant peu à peu, était devenue d'un gris de cendre. On eût dit que la nuit approchait, et la chaleur s'était détendue. Tout à coup, un grondement sourd et trèséloigné roula dans l'air. Il n'était guère plus fort que ne l'avait été le bruit du vent du sud pendant la journée, mais il semblait d'une autre nature. Le guide prêta l'oreille : tout était retombé dans le silence. Cependant il secoua les épaules et hâta la marche. Il avait pris alors une sorte de trot ou de pas allongé, et les mules, pointant les oreilles et reniflant, couraient pour le suivre.

Le capitaine, qui n'avait entendu que très-imparfaitement les explications de Maumenèsche, lui demanda à quels signes particuliers il avait reconnu l'approche de l'orage.

— A la hauteur du nuage, monseigneur (1), répondit Maumenèsche. Pendant la saison du soleil, il se forme fréquemment de grands orages dans le Sahara. Quand on se trouve sur les limites orientales

du Tell, on en voit souvent deux, trois, quatre ac-

(f) Sidi. Les Arabes n'appellent ainsi que leurs supérieurs et les personnages considérables par leur position ou leur origine. ^

courir en même temps de divers côtés, mais les montagnes les repoussent. Ils glissent alors le long de la rampe et disparaissent dans la direction du Maroc, lorsqu'ils ne crèvent pas dans les plaines ; mais, quand arrive le mois du sirocco (1), il paraît que les nuages deviennent plus légers. Alors, un jour, comme aujourd'hui, ils s'élèvent tout à coup très-haut par-dessus les monts et Ds vont tomber dans le Tell... Tiens, monseigneur, regarde ! voilà le nuage qui touche le Kef-el-Hamar, et il va a lui manger la tête. » •;

Au moment même où le coureur se servait de cette image énergique autant que juste, le nuage, qui jusqu'alors n'avait pas cessé de descendre, venait en eflfet de toucher le sommet du pic, et, là, il commençait à tourner lentement sur lui-même, projetant sa masse énorme du côté du nord par un mouvement d'une formidable régularité. En même temps, au fond de l'horizon, d^autres nuages apparaissaient, montant à leur tour dans le ciel. Bientôt, sur la longue chaîne des sommets du sud, loin, très- Ci) C'est le mois d'octobre, appelé iobre par los Arabes La fièvre particuliOrc qui s^îvit à cette époque a pris le nom du mois. Ou l'appelle fobria.

loin en arrière du Kef-el-Halmar, se trouva superposée une autre chaîne de sommets brillants et dentelés, que leur blancheur et leur clarté faisaient ressembler'à d'immenses glaciers couverts de neige.

— Oui, accourez ! disait Maumenèsche en brandissant son lourd bâton vers les nuages. Ouvrez le ciel sur nous ! Venez déraciner les arbres ! venez rouler les tentes dans la boue ! Nous, quand votre tonnerre éclatera, nous saurons maintenir nos âmes. La foudre ne tue pas, d'ailleurs. Il n'y a que la destinée qui tue !

Le capitaine, jusqu'alors, avait éprouvé moins d'inquiétude que de contrariété en voyant approcher l'orage. Il s'était dit que, s'il le surprenait en route, le détachement en serait quitte pour dresser ses tentes et camper jusqu'au lendemain sur le plateau ; mais, quand il entendit le guide s'exprimer avec tant de véhémence, il ne put s'empêcher de lui demander s'il redoutait quelque danger.

— Pas d'autre ^ue d'être tous emportés par les eaux [répondit Maumenèsche. Tu ne te doutes pas, mon petit père, des ravages que les premières pluies feront ici. Cette plaine élevée que nous parcourons sera changée en lac avant quelques heures. Personne

de vivant n'en sortira. Si je te dis cela, reprit-il, ce n'est pas pour faire « jaunir ton visage. » Toi, tes soldats et moi, nous sommes « des enfants de la poudre. » Nous savons que la mort est une simple contribution frappée sur nos tètes. Hais ta âlle, monseigneur, est une plante bien délicate...

— Au nom du Ciel ! interrompit le capitaine subitement effrayé, s'il en est ainsi, doublons le pas. Ces mules et mon cheval ne sont pas assez fatigués pour ne pouvoir fournir une course rapide pendant une heure. . .

— Et tes soldats ! reprit Maumenèsche. Les abandonneras-lu à l'effort des eaux î

•» Il a raison, se dit le capitaine. Mon devoir est de partager leurs dangers. Allons, ajouta-t-il en entendant un nouveau grondement de la foudre, j'ai été bien mal inspiré en exposant ainsi les jours de mon enfant !

Noëmi n'avait rien entendu de cette discussion qui s'était engagée à plus de virt^t pas devant elle ; mais, quand son père, n'ayant plus rien à apprendre du guide, revint prendre place à son côté, elle fût frappée de l'air d'inquiétude empreint sur son visage.

• — Que se passe-t-il donc, mon père ? lui demandât-elle. Souffrez-vous ? Je ne vous ai jamais vu les traits si altérés.

— Non, je ne souffre pas, mon enfant, répondit anxieusement le capitaine, ou plutôt il n'y a que mon cœur qui souffre. Il paraît que nous avons fait la faute de nous attarder sur cette route, et maintenant nos existences sont placées dans les mains de Dieu.

— Elles n'ont jamais cessé d'y être, mon père, répondit doucement la jeune fille. Et si nous sommes menacés de quelque danger, ce nous est une raison de plus de mettre en lui notre confiance. Dieu est bon, Dieu est juste; il ne nous abandonnera pas.

Le père ne put prendre sur lui de répondre un mot à sa fille. Seulement, dans le regard qu'il lui adressa, il y avait un monde de tendresse et d'infinie désolation.

Ils marchèrent ainsi pendant deux heures, se rapprochant de la mer et se maintenant toujours à quelque distance du détachement. Les muletiers, essoufflés, étaient alors montés sur leurs mules. Jambes deçà, jambes delà, ils se tenaient périlleusement accroupis sur les pyramides de coffres. Chaque

spahi avait pris un soldat en croupe. Un très-petit nombre d'hommes seulement, plus robustes que les autres, s'étant débarrassés de leurs armes et de leurs sacs, continuaient à marcher, à l'exemple de Maumenèsche, et tous, en véritables Français qu'ils étaient, riaient, s'appelaient, et répondaient aux éclats de la foudre par des sarcasmes. Quelques-uns, à demi étranglés de chaleur, bien loin de redouter l'orage, le provoquaient à haute voix. Ils trouvaient que le ciel perdait trop de temps à gronder et ne se hâtait pas suffisamment de verser ses cararactes sur leurs têtes. Cela faisait sourire Maumenèsche. Presque lui seul, en effet, dans toute la troupe, pouvait savoir combien rapidement ces gens pressés allaient être satisfaits.

Vers six heures, après avoir péniblement gravi un monticule boisé qui masquait l'horizon, ils atteignirent la rampe du plateau ; alors, instinctivement, comme s'ils eussent été frappés de stupeur, ils s'arrêtèrent. Une scène émouvante et grandiose se développait devant eux.

C'était une vallée resserrée et profondément encaissée, de trois lieues de long, descendant du sud au nord, perpendiculairement à la mer, fermée au

sud par la base toute ronde du Kef-el-Hamar, à l'est par les pentes abruptes de Taghalik des Zalyma, à l'ouest par celles du territoire des Beni*Haoua, et formant dans le massif méditerranéen une énorme fissure transversale s'évasant comme un éventail de plus d'une lieue d'envergure.

Cette vallée tout entière était occupée par le lit^ alors à sec et jonché de cailloux roulés, d'une rivière bien connue des Arabes sous le nom d'oued Dhamous. Elle se bifurquait au pied du Kef-el- Hamar, et ses bras remontaient en s'amincissant sur chacun des côtés du pic, qu'ils enserraient comme une ceinture. Les berges de cette rivière tarie étaient hautes de quatre cents pieds, parsemées de bruyères et de lentisques, et de nombreux affluents, tous desséchés, se contournant du haut en bas de leurs pentes, allaient rejoindre l'immense lit de cailloux blancs qui s'étalait en s'élargissant sur plusieurs mètres d'épaisseur, depuis le Kef-el-Hamar jusqu'à la mer.

Cet ensemble plein d'âpreté se composait de quatre tons d'une violence extraordinaire. La mer était d'un bleu très-dur, presque noir; le lit de l'oued Dhamous, d'un blanc de craie; ses rives

escarpées étaient d'un fauve roussâtre tacheté de vert ; et le ciel, alors considérablement abaissé, , avait pris une teinte livide de vert-de-gris. Juste au milieu de l'ouedDhamo us et droit en face des voyageurs, deux longues îles rocheuses s'élevaient à la suite l'une de l'autre, séparées par un détroit d'environ vingt pieds. Toutes deux verdoyantes et de dimensions inégales, elles avaient une forme alanguie. On eût dit, à les voir de loin, deux grands vaisseaux sans mâts échoués sur des ondes blanches; et ce qu'il y avait de plus sinistre dans ces ondes étranges formées de larges blocs de pierres entassés entre des monts d'un vert fauve, c'était leur immobilité.

Au moment même où les voyageurs arrivèrent au bord de la rampe, les nuages, s'abaissant soudain, couvrirent le pic depuis le faîte jusqu'à la base, et le dernier et douteux rayon du soleil s'éteignit. Un vent puissant qui venait du suxl s'engouffra dans la vallée et la remplit de bout en bout d'un flot de poussière. La mer, à droite, apparaissait toute plate, semblable à une plaque d'acier assombri. Tout à coup, aux roulements plus sonores et plus prolongés de la foudre, sejoignitun bruit continu d'une espèce

particulière qui ressemblait au raclement des flots sur une grève jonchée de galets. On vit alors l'énorme lit de cailloux blancs s'ébranler lentement, avec un mouvement régulier, sans être accompagné d'eau visible, et le torrent de pierres se mit à couler vers la mer, fouetté, de place en place, par de larges gouttes de pluie.

Le capitaine et sa fille étaient restés terrifiés devant ce spectacle ; mais le guide né leui* permit pas de le contempler.

— Tu es le maître, dit-il à l'officier, et moi, je suis ton serviteur ; mais tu sauras que nous devons traverser à gué cette rivière, et, avant un quart d'heure, la route nous sera barrée.

Il se mit alors à descendre, sautant de pierre en pierre sur la berge, à travers la haute bruyère, et la petite troupele suivit.

Le sentier que. Haumenèsche avait choisi n'était autre que le lit d'un torrent à sec aboutissant, quatre cents pieds plus bas, au bord de l'oued Dhamous, juste en face de la première lie. Ce sentier, étroit, raviné, contourné en spirale, était d'une telle roideur, que les mules et le cheval du capitaine y trébuchaient à chaque pas. On les voyait, les reins

abaissés, avancer prudemment un de leurs pieds de devant, et puis l'autre, et les cdlloux qu'ils détachaient du sol en marchant allaient rouler au bas du talus. Le guide avait repris sa place, en avant, et les quatre personnes qu'il escortait s'avançaient h la suite les unes des autres. A leur droite, trois cents pas plus loin, les soldats suivaient le lit d'un autre torrent qui débouchait en face de la seconde fle. Les innombrables ressauts du chemin les obligeaient constamment à passer les uns au-dessous des autres, et ils s'interpellaient alors en riant et en plaisantant. Cependant le ciel s'abaissait encore, et maintenant, presque à chaque minute, les éclairs secouaient leurs nappes de feu dans l'amas de vapeurs qui cachaient le Kef-el-Hamar. Le bruit de la rivière augmentait. On voyait les cailloux brunir en roulant, et de minces filets d'argent serpentaient entre eux, première et faible apparition de l'eau qui descendait du ciel sur les sommets disparus de la montagne. Soudain, au moment même où les voyageurs atteignaient le milieu de la descente, une vague bourbeuse accourut avec la rapidité d'une trombe et glissa sur le lit de pierres ; puis, comme si elle eût été aussitôt absorbée par le sol béant de

chaleur, elle s'affaissa sur place avant d'avoir atteint la mer et disparut.

-^ Tiens ! monseigneur, dit alors le guide en continuant à marcher à grands pas dans la bruyère, tu as devant les yeux la cause qui empêchera toujours ie Français de coloniser l'Algérie. Cette rivière que tu vois, qui descend des montagnes par une pente rapide, ressemble à toutes nos autres rivières. Elle ne renferme pas une seule goutte d'eau pendant l'été; mais, en revanche, elle en est toute pleine pendant l'hiver, et le malheur, c'est qu'elle ne peut pas la garder. Quand la pluie tombe comme elle va tomber tout à l'heure ici, elle entraîne tout avec elle : les arbres, les buissons, la terre cultivable, et elle ne laisse à leur place qu'un manteau de pierres. Au moindre orage, des masses d'eau subitement rassemblées dévastent sans arroser, inondent sans rafraîchir, et la terre, après elles, demeure plus désolée de leur passage qu'elle ne l'était de leur absence. Ainsi, la sécheresse dans Tété, l'inondation dans l'hiver ! Essaye donc dé cultiver.

Le capitaine n'entendit cette longue apostrophe que par fragments; mais il en saisit bien le sens, et son esprit d'homme pratique lui montra surabon-

damment que le guide parlait avec vérité. Tout en s'arc-boutant sur les reins pour soutenir son cheval qui bronchait à chaque pas sur le chemin difficile, il se disait :

— Cet Arabe raisonne juste ; mais, avec quelques endiguements, des écluses, des réservoirs ménagés sur les pentes et des plantations d'arbres sur les sommets, je me chargerais bien d'avoir raison de toutes les rivières de son pays. Il ne faudrait que quelques millions pour cela, et on les retrouverait facilement dans la plus-value de la terre. Je soumettrai certainement ce projet au ministre, quand J'aurai terminé les travaux du Montararach.

Pendant qu'il méditait ainsi, le capitaine continuait à suivre son guide ; mais il ne s'apercevait pas que sa fille et ses deux domestiques l'avaient quitté. Depuis qu'elle était arrivée devant l'oued Dhamous, Noëmi, oubliant le danger qui la menaçait ainsi que ses compagnons de route, était restée dans une sorte de saisissement causé par la grandeur du spectacle qui s'étendait devant elle. Elle n'en pouvait détacher ses yeux. Chaque pas qu'elle faisait en descendant vers la rivière lui découvrait quelques nouveaux détails de l'immense paysage, et la

foudre qui Téçlairait de lueurs sinistres contribuait encore à le poétiser. Peu à peu, regardant toujours au loin devant elle, elle ne remarqua pas que sa mule avait dévié vers la gauche : les nègres la suivaient toujours, sans mot dire, suffisamment préoccupés qu'ils étaient par la nécessité de soutenir leurs montures. Il arriva enfin un moment où la jeune fille se trouva loin du sentier frayé, au milieu de très-hautes touffes de lentisques. Alors elle promena rapidement ses regards autour d'elle, et, n'apercevant plus les soldats, ni le guide, ni son père, elle éprouva une émotion subite qui ressemblait un peu à la peur.

— Je crois que nous sommes égarés, Faitha, dilelle au cuisinier, qui, à demi renversé sur le dos de sa mule, s'efforçait de maintenir autour de lui les nombreux ustensiles de sa profession que les broussailles accrochaient. Je vous en prie, appelez mon père, ou courez en avant pour chercher le sentier. Autant qu'il m'est possible de me le rappeler, il . doit être quelque part ici, vers la droite. Allez, mon bon Faitha, et faites vite ; car l'orage se rapproche, et nous allons être bientôt plongés dans l'obscurité. Mais le nègre, malheureusement, n'était pas doué

de rinstinct de Torientation, et d'ailleurs il était trop préoccupé par la nécessité de veiller sur son bagage, pour pouvoir s'occuper d'autre chose. Il s'ensuivit que, au lieu de descendre vers la droite, ainsi que sa jeune maîtresse le lui avait recommandé, il remonta Vers la gauche, et, assourdi par le tonnerre, aveuglé par les flots de poussière qui tourbillonnaient autour de lui, il s'égara de son côté, et, ne sachant par où se diriger pour retrouver ses compagnons, il se mit tout à coup à pousser des cris effrayants, dans l'idée qu'ils pourraient attirer l'attention de Maumenèsche.

Le guide et le capitaine venaient précisément de s'apercevoir de la disparition de la jeune fille et des domestiques, quand ils entendirent les hurlements du cuisinier. Le premier s'élança aussitôt dans la direction de la voix, et, dès qu'il eut aperçu Faitha :

— Ta tête grise ne contient-elle plus que du vent? lui cria-t-il, ou bien es-tu un morceau de bois pour flotter sur l'eau ? Vieux fou ! pourquoi ne m'as-tu pas suivi ? Et qu'as-tu fait des femmes î ajouta-t-il en voyant que le nègre était tout seul dans le maquis.

— Je crois qu'elles sont là, par ici ? répondit Fai-

tha, de plus en plus ahuri et n'ayant plus conscience de ce qu'il disait.

— Où ? cria le coureur en embrassant tout Tespace visible dans un seul regard.

Et, n'apercevant rien que la solitude embrasée d'éclairs, il gravit lestement une éminence, regarda encore et découvrit enfin la jeune fille et la négresse, que le capitaine venait de rejoindre.

— Allons ! fit-il alors en se jetant sur la bride du mulet et le tirant derrière lui à travers le hallier, sans accorder la moindre attention aux protestations de Faitha, dont la face était lacérée par les branches. Allons ! il paraît qu'il était écrit que nous ne coucherions pas ce soir dans nos lits. Voilà l'oued Dhamous qui commence à couler maintenant. Malheur au fils de mon père !

Le tonnerre, en ce moment, faisait un tel vacarme dans la montagne, que le guide, en repassant devant le capitaine et la jeune fille, n'essaya même pas de leur, dire de se liâter. H se jeta dans le sentier en leur faisant signe de lé suivre, et la descente s'accomplit avec une rapidité vertigineuse, les mules ne marchant plus, mais faisant de grands sauts à travers les lentisques, stimulées qu'elles

étaient par l'instinct de leur propre conservation. Un quart d'heure s'était alors écoulé depuis que les voyageurs, arrêtés au bord du plateau, avaient aperçu la rivière, et cet espace de temps avait suffi pour apporter de terribles changements dans l'état des choses. Le vent qui s'engouffrait dans l'étroite vallée soulevait du sol desséché des nuages de poudre et les poussait vers la mer, qui commençait à s'émouvoir et à respirer. Tous les sommets de l'horizon avaient disparu! On ne distinguait plus, du côté du sud, qu'un amas de vapeurs noires, d'où partaient, à chaque seconde, des coups de tonnerre qui se répercutaient dans la montagne en s'exagérant. A la placé occupée par l'énorme base du Kefel-Hamar se tordaient rapidement sur eux-mêmes deux sillons d'écume. Quant à l'oued Dhamous, au bord duquel stationnaient maintenant, séparés par la distance d'une demi -portée de fusil, les deux groupes formés parla colonne de soldats et les quatre personnes rassemblées autour de Maumenèsche, il s'était considérablement élargi. Il présentait une surface toute blanche de plus de trois cents pieds de front, qui roulait convulsivement entre deux hautes murailles sombres, entraînant avec elle

les flots limoneux de plus de cinquante affluents reçus à droite et à gauche. Toutes les pierres de son lit étaient submergées, et le fracas des vagues rapides qui s'avançaient en sautant comme un immense troupeau de moutons, et charriaient et entrechoquaient des blocs de rocher dans leur course, équivalait à celui d'un millier de roues de moulin battant une eau furieuse.

Malgré la pluie, qui maintenant tombait serrée et toute droite, — une pluie chaude et diluvienne, sous laquelle fumait Ta terre embrasée, — le guide avait tout vu d'un coup d'œil. Il se retourna soudain vers ses compagnons.

— Par la tête de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est le vôtre (1), s'écria-t-il, hâtez-vous tous, car il y va de votre vie maintenant !

Ce disant, il se suspendit aux crins du cheval du capitaine, qui déjà s'avançait dans l'eau, suivi de tout près parles mules.

Heureusement pour les voyageurs, l'eau n'était pas encore très-profonde. A peine s'élevait-elle jusqu'au ventre de leurs montures ; mais le passage était difficile, le lit de la rivière étant, comme on le

(1) Sidna-Aissa. Les Arabes ont une grande vénération pour lui.

sait, tout rempli de pierres, entre lesquelles exis- ^ taient de grands trous. Les mules, malgré la sûreté de leur pied, ne pouvaient s'empêcher de glisser sur ce fond inégal ; elles soufflaient avec colère, regimbaient devant les vagues et buttaient à chaque pas contre les amas de cailloux. C'était une chose véritablement émouvante pour les soldats qui les entrevoyaient de loin, que ces cinq personnes s'avançant au milieu de l'onde en tumulte. Le ciel les couvrait incessamment de larges éclairs bleus et roses ; la lourde pluie, la pluie compacte, serrée, crépitante, ruisselait sur elles toute droite ; et toutes, le dos courbé, la tête rentrée dans les épaules, se dirigeaient instinctivement, secouées par les bonds des mules, vers l'île verdoyante qui leur apparaissait comme un refuge. Noëmi, dès qu'elle avait senti sur son front les premières gouttes, s'était enveloppée la tête et la poitrine de son burnous ; mais ce léger vêtement la garantissait à peine. Son père supportait avec la philosophie d'un soldat les rafales de pluie qui le traversaient, et, les yeux tournés de côté, surveillait attentivement sa fille, prêt à courir, si besoin était, à son secours. Maumenèsche, toujours suspendu aux crins du cheval du capitaine, bondis-

sait avec lui dans l'eau et stimulait son ardeur en l'apostrophant énergiquement dans sa langue natale. Lui seul, parmi tous ceux qui se trouvaient là, pouvait apprécier l'étendue du danger ; mais, habitué depuis longtemps, presque chaque jour, à exposer son existence sur un mot de ses chefs, il ne montrait aucune inquiétude. Il n'en était malheureusement pas ainsi des deux nègres. Le mulet de Faitha, étant lourdement chargé, se tenait un peu en arrière, et l'infortuné cuisinier, partagé entre le désir légitime de sauver sa vie et celui non moins grand de conserver ses ustensiles, criait et se démenait au milieu des flots, excitant sa monture à coups de cravache, et portant les deux mains^ tout autour de lui pour s'assurer que son lourd bagage de bassines et de pots résonnants était toujours à sa place. Quant à Ourida, de même que toutes les femmes de sa race, elle avait une peur d'être mouillée qui tenait de la démence. Aussi, dès les premières gouttes qu'elle avait senties sur elle, s'était-elle empressée d'ouvrir son immense parapluie rouge ; mais elle avait Compté sans la rage du vent, qui l'avait immédiatement retourné, et glapissant, ahurie, cramponnée d'une main au bât du mulet, de l'autre retenant à grand'

peine le parapluie que le vent secouait et tordait dans Tair, elle offrait l'image à la fois ridicule et navrante d'une créature inoffensive sur laquelle s'acharnent les éléments furieux. Ce spectacle faisait pouffer de rire les soldats, qui, trois cents pas plus bas, traversaient aussi la rivière, guidés par les spahis, et se dirigeant vers la seconde lie. Eux, du moins, n'avaient peur de rien. Us s'ébaudissaient tous joyeusement, entre les cataractes qvCi tombaient du ciel et les vagues du torrent qui leur rafraîchissaient le corps, après une journée de chaleur torride et de fatigue. Le guide, qui les suivait.de l'œil, les entrevoyait confusément, à travers les rideaux de pluie, les uns juchés sur leurs hautes selles, parmi les coffres , les autres plongés dans l'eau jusqu'au ventre, accrochés des deux mains à la queue des mulets, tous courant, trébuchant, riant et se poussant dans un désordre indescriptyile. Pendant ce temps, la foudre continuait toujours à gronder, le vent à mugir, la pluie à ruisseler, fouettant le sol et l'eau, en crépitant, par nappes, par flots, et la rivière, incessamment grossie, à rouler convulsivement ses ondes d'écume. Il ne s'était pas encore écoulé une heure depuis que les nuages avaient su-

bilcment crevé, trois lieues plus haut, sur la montagne, et il y avait déjà plus d'un mètre d'eau courant de large en large entre les berges élevées de l'oued Dhamous. Enfin, au moment même où le capitaine et sa suite atterrissaient à la première lie , la troupe des soldats abordait la seconde. Hais leur salut n'était pas là ; ils le savaient tous. Il leur fallait d'abord traverser ces îles, puis le second bras de l'oued Dhamous, pour atteindre la côte élevée qui remontait sur l'autre bord, en s'avançant au nord dans la mer comme un immense promontoire. Ils traversèrent les îles en courant ; mais, quand ils furent arrivés sur la rive du second bras, ils s'arrêtèrent. Une épouvante soudaine les cloua au sol. Le guide se jeta àla tête de la mule que montait la jeune fille, le capitaine retint son cheval des deux mams, les nègres s'étaient déjà laissés glisser à terre et poussaient des cris de teiTeur. Et dans la seconde île les soldats éperdus couraient et s'appelaient, dispersés le long de la rive, cherchant vainement un gué qui leur permît d'atteindre l'autre bord. Devant eux l'immense rivière, démesurément grossie par ses affluents, roulait avec un horrible fracas, charriant des buissons, des arbres, des pierres, des tentes, des

cadavres de bestiaux, des toits de chaume, jusqu'à de grands lambeaux de terre où s'épanouissaient des touffes de lauriers en fleur. Elle sautait tout d'une masse, bondissait, resplendissante sous les éclairs, fulgurante dans ses guirlandes d'écume, fouettée par les ondées fturieuses, mille fois plus assourdissante que la foudre même, et, superbe, terrible, irrésistible, elle arrachait, emportait et balayait tout devant elle.

— Qu'allons-nous devenir, grand Dieu ? s'écria douloureusement le capitaine.

— 11 faut passer la nuit ici, dit Maumenèschë. -

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