‹ Le secret du bonheurChapitre 6 sur 31 · LES DEUX ILES · texte numérisé non relu

LES DEUX ILES

La bande de terre sur laquelle les cinq voyageurs se trouvaient ainsi prisonniers n'avait pas plus de cent pieds de long sur trente de large. Elle s'élevait au-dessus des eaux, dans la forme d'un gigantesque dos de chameau, et quelques blocs de rocher entassés sur elle représentaient assez exactement, de loin, la bosse de cet animal. La seconde île sur laquelle avaient abordé les soldats était plus longue et beaucoup plus haute, et le détroit qui la séparait de sa voisine était rempli d'eau jusqu'aux bords.

La première chose que fit Maumenèsche, quand il vît qu'il fallait renoncer à traverser le second bras de l'oued Dhamous, fut d'entraîner ses compagnons

vers un abri qu*il connaissait et qui devait suffire à les garantir de la pluie. Cet abri n'était autre qu'une grotte spacieuse située au centre de Tîle, et qui servait depuis longtemps de lieu de refuge aux pâtres du voisinage pendant les froides nuits de Thiver, Vingt personnes auraient pu facilement y tenir à l'aise, et de larges pierres superposées vers le milieu, dans toute la hauteur, la partageaient en deux réduits de dimensions à peu près égales.

Pendant que les voyageurs se secouaient, s'épongeaient et * commençaient à se sécher à la flamme d'un feu que Faitha avait allumé en se servant de quelques fascines déposées au fond de la grotte, Maumenèsche s'empressa de décharger les bétes de somme et de mettre à l'abri de la pluie les bagages et les cantines. Piiis il débarrassa les mulets de leurs bâts et le cheval de son harnais, et, leschassant enfin devant lui, il les abandonna aux intempéries de la saison, ne jugeant pas nécessaire de les entraver dans cette île qu'ils ne pouvaient pas plus quitter que luimême. Après cela, il se tourna vers le capitaine, qui se montrait impatientde s'enquérir de ses soldats, et il lui dit qu'il était prêt à le conduire aussi près d*eux que possible.

Les soldats, voyant approcher leur chef, se portèrent tous à sa rencontre. Mais, dès qu'ils furent arrivés au bord du détroit, ils comprirent que tout espoir de le rejoindre devait être momentanément abandonné. En effet, le courant principal de l'oued Dhamous qui passait dans le second bras se précipitait sur une pente rapide entre les deux îles pour atteindre le niveau un peu plus abaissé du premier bras, et sa vitesse, aussi bien que sa profondeur, rendait toute tentative de passage impossible.

— Étes-vous tous réunis sains et saufs ? demanda le capitaine au sergent, qu'il reconnut à vingt pieds de lui, de l'autre côté deTeau, en formant une sorte de porte-voix avec ses deux mains, pour dominer le brait assourdissant de la rivière.

— Oui, tous, mon capitaine, répondit le sergent. Et nous n'avons perdu ni un cheval ni un mulet. J'espère qu'il en est de même de vous, mon capitaine ?

L'officier ayant répondu par un signe affirmatif, ie sergent reprit en haussant la voix :

— Nous avons toutes les tentes avec nous : comment pourjions-nous vous en faire passer quelques-unes ?

— N*y songez pas, répondit rofficier. Vous nV parviendriez pas. D'ailleurs, nous n'en avons aucun besoin. Il y a une grotte suffisante pour nous loger tous dans cette île.

— Tant mieux, mon capitaine ; mais avez-vous des vivres ?

— Oui. Et vous?

— Les hommes et les mules en ont pour trois jours.

— Économisez-les. Faites dresser les tentes. Que personne ne reste exposé à celte pluie. J'espère que la nuit se passera sans accidents nouveaux. Demain, au petit jour, si le niveau de cette maudite rivière a baissé, tenez-vous tous prêts à partir.

— Très-bien, mon capitaine. Bonne nuit ! L'officier répondit par un signe de la main, et,

pendant que les soldats se retiraient en courant vers le centre de leur île pour se réfugier sous les tentes, ilrepritle chemin de lagrotte, suividé Maumenèsche.

— Si tu penses traverser la rivière demain matin, monseigneur, je crois que tu te trompes, lui dit tout à couple guide.

— Quand donc, alors, crois-tu que nous pourrons sortir d'ici ?

— Qui le sait ? reprit le coureur. C*est écrit I mais, tant que la pluie tombera sur les montagnes des Zougara, il nous faudra fortifier nos cœurs avec la patience.

— Et n'y a-t-il pas de danger de voir cette île submergée par les eaux ? demanda le père effrayé.

— Tout est possible à Dieu, répondit simplement l'Arabe. S'il a résolu de nous noyer tous, bien sûr il le fera sans que nous puissions nous soustraire à notre destin. Cependant je ne pense pas que nous ayons rien à craindre cette nuit. Tu pourras donc dormir tranquille.

En ce moment, la pluie tomba avec un redouble* ment d'intensité, et les deux hommes interrompirent leur conversation pour se réfugier dans la grotte.

n serait superflu de dire à quel point le capitaine Thierry se sentait inquiet. Les dernières paroles du guidelui revenaient sans cesse à l'esprit ; mais il ne crut pas devoir l'interroger de nouveau, dans la crainte d'effrayer sa fille. Noëmi, pendant la courte absence de son père et de Maumenèsche, avait pu changer de vêtements, grâce à la précaution d'Ourida. La soigneuse servante, en effet, n'avait pas voulu laisser les muletiers se charger des bardes de

sa maîtresse, elle les avait emportées avec les «iennes, veillant sur elles, tout le long de la route, avec au moins autant de sollicitude que Failha en montrait pour ses provisions de bouche. Lorsque le capitaine rentra dans la grotte, il trouva donc sa fille vêtue d'une robe de laine, assise sur une cantine, et occupée à sécher ses petits pieds devant le feu. A «a grande surprise, elle lui parut tout à fait rassurée, presque joyeuse. Pendant que le cuisinier échafaudait ses casseroles de campagne sur la braise ardente, que la négresse, s'étant retirée au fond du second réduit, changeait de vêtements à son tour, et que Maumenèsche, se secouant comme un chien mouillé, exposait à la flamme du foyer son burnous ruisselant de pluie, elle fit place à son père, lui essuya la face, les cheveux et les mains, le pressa de se sécher en demeurant assis devant le feu, et, caressante, attentionnée, elle fit tout ce qu'elle put pour lui faire prendre gaiement leur commune mésaventure.

— N'est-ce pas une chose heureuse, lui dit-elle en l'aidant à se dépouiller de son habit pour le couvrir ^d'un caban d*uniforme, que nous ayons trouvé ici un abri ! Songez donc à ce que nous serions devenus.

■ •Mukt'lu

le: secret du bonheur. oi

sMl nous avait fallu passer la nuit exposés à cette pluie, sans pouvoir allumer de feu et sans vêtenxents de rechange ? Les soldats ont toutes les tentes avec eux; ils ne souffriront pas du mauvais temps, cela doit vous faire plaisir. Quant à nous, à ce que dit Faîtha, il paraît que nouç allons faire un très-bon dîner ; car nous ne manquons pas de provisions, et nous avons du vin, du café...

— Tu prends bien philosophiquement les choses, mon enfant, interrompit le capitaine. Pour moi, je ne serai rassuré que lorsque nous aurons pu traverser cette rivière endiablée. Ah ! pourquoi t'ai-je emmenée avec moi ! reprit-il en laissant échapper un geste de douleur.

— Mais pour ne pas nous séparer, pour que je prenne soin de vous, comme c'est mon devoir de le faire. Allons, cher père, déridez ce front soucieux, ou votre Noëmi va vous gronder.

Dn effroyable coup de tonnerre lui ôta la parole. L'éclair avait été si brusque, si lumineux, et la détonation le suivit de si près, qu'ils crurent tous que leur dernière minute était arrivée, et, quelque temps, ils restèrent immobiles à se regarder en silence. Lorsque le vacarme eut cessé après de lourds rebon-

dissements, le capitaine avait les sourcils contractés et les deux nègres semblaient pétrifiés par la terreur. L'Arabe seul continuait à tenir son burnous suspendu devant le feu, et pas un muscle ne remuait sur sa face. Quant à Noëmi, elle était subitement devenue très-pâle, et, la tête baissée, les mains jointes, elle murmurait une fervente prière.

A partir de ce moment, quoique la pluie continuât toujours à tomber et la rivière à mugir, la foudre ne cessa de s'éloigner, et on ne l'entendit bientôt plus que par grondements étouffés, roulant majestueusement sur les abîmes de la mer.

Cependant, le cuisinier ayant annoncé que le dîner était prêt, le père et la fille, précédés de la négresse, qui tenait une bougie à la main, passèrent dans la seconde chambre de la caverne. La nappe fut déployée sur deux cantines rapprochées, qui devaient faire l'office de table. Les convives s'assirent, tant bien que mal, chacun sur le bât d'un mulet, et, la fatigue aidant, ils purent faire honneur au repas conditionné par Faitha avec une science qui mérilaîtles plus grands éloges. Ni le piment ni le safran ne man<» quaient à ses sauces, et le vin de Bordeaux qu'il servit ne parut que meilleur pour avoir été quelque peu

échauffé pendant la route. La négresse, toujours silencieuse, apportait les plats et changeait les assiettes. Quant au guide, après s'être enveloppé dans son burnous, il s'était accroupi sur les talons à quelques pas de la table improvisée, et grignotait une de ces petites galettes assaisonnées de cumin, dont les Arabes ont toujours été très-friands,etqueFaitha lui avait donnée avec queltpies olives confites dans une huile brune. Ni les instances du capitaine ni celles de sa fille rie purent le décider à prendre place à côté d'eux.

— Chacun a ses habitudes, mon petit père, répondit-il à M. Thierry, qui le pressait pour la dixième fois d'accepter un 'quartier de poulet. Toi, tu peux te remplir le ventre, parce que tu as un cheval pour te porter. Il n'en est pas ainsi de moi, qui suis mon cheval à moi-même. Si je mangeais autant que toi, mes flancs épaissiraient, mes jambes s'alourdiraient, et les vieilles femmes de sa tribu montreraient au doigt Maumenèsche.

— Elles peuvent bien le montrer au doigt dès aujourd'hui, interrompit Faitha, qui, de sa cuisine, avait entendu le causeur et lui gardait rancune de l'avoir traité de vieux fou. Tu dis toujours que

les chevaux ne te valent pas pour le pied, et tout à l'heure tu n'as pu traverser la rivière qu'en te suspendant aux crins du cheval de mon père. Ah ! ah ! la tête de Faitha est grisç, mais il a encore de bous yeux.

— Que dit ce fils de berger J répondit Maumenèsche avec un air de dédain. Si tu avais de bons yeux, comme tu dis, reprit-il en se tournant vers l'ouverture qui réunissait les deux chambres de la caverne, tu aurais vu que je n'ai touché le cheval que pour le faire avancer plus vite.

— Ah ! çà, c'est bon ! dit alors Ourida, blessée de voir son oncle traité de « fils de berger. » Le cheval te portait très-bien, je l'ai vu, et tu sautais à côté de lui, afin de ne pas te mouiller ; car tu sais que l'eau n'est pas bonne du tout, Maumenèsche.

Le guide, en sa qualité de railleur, n'aimait point à être raillé. Il aimait encore moins qu'on le prît en faute au sujet des chevaux. Cependant il répondit affectueusement à Ourida, car la fréquentation des Européens avait eu ce résultat de lui inspirer une certaine déférence pour les femmes.

— Ton nom, dit-il, signifie petite rose. Depuis quand les fleurs parlent-elles î Crois-moi,ma fille.

il vaudrait mieux pour toi boire ta langue, que de comparer les hommes aux chevaux.

Ourida, moitié contente et moitié fâchée, se tira d'affaire avec un argument de femme. Elle leva les épaules et dit :

— Les chevaux sont des oiseaux qui n'ont pas d'ailes.

Maumenèsche semblait contrarié de cette discussion. Afin d'y couper court, il se tourna vers le capitaine, qui le pressait de nouveau de partager son dîner, et lui dit que, pour ne pas paraître impoli, il acceptait une tasse de café. Le café avait été préparé par Faitha, selon les règles suivies de toute ancienneté par tes Maures. Le cuisinier l'avait fait très-légèrement griUer lui-même, puis il l'avait soigneusement concassé, et, après l'avoir laissé convenablement reposer dans l'eau bouillante, il y avait ajouté quelques gouttes d'eau de rose, dont l'arôme, mêlé à celui de la fève odorante, embaumait la caverne d'un parfum délicieux. Maumenèsche, par un raffinement, inusité chez lui, de sensualité, crut pouvoir joindre à son café le luxe d'une cigarette. Cela tenta le capitaine, qui, pressé par sa fille,*se mit à fumer aussi, quoiqu'il en eût peu

l'habitude ; et, le couvert ayant été enlevé par Ourida, pendant que les nègres dînaient à leur tour dans la cuisine, les deux hommes et la jeune fille, assis devant la porte de la grotte, se mirent, un peu moins désespérément cette fois, à regarder tomber la pluie. •

Ce qu'ils entrevoyaient de leur place se réduisait à peu de chose. La nuit était tout à fait venue, et, ni la lune ni les étoiles ne pouvant percer Fépaisseur des nuages, l'obscurité noire et compacte s'étendait de toutes parts. La bouché de la caverne s'ouvrant du côté du nord, la seconde île où les soldats étaient campés se trouvait devant elle; mais on n'y pouvait rien distinguer, si ce n'étaient quelques pâles lueurs disséminées sous les tentes mouillées. Cependant, quand un éclair éloigné empourprait les nues, l'Ile haute apparaissait tout à coup comme une masse sombre étalée au milieu d'une eau toute blanche, mais elle 3'abîmait aussitôt. Il y avait déjà quelques instants que le capitaine contemplait ce spectacle fantasmagorique, quand, en portant les yeux dans la direction de l'ouest, sur la côte élevée que le détachement n'avait pu atteindra, et qui se prolongeait à deux lieues de là, vers

Tembouchure du Montararach, il crut y voir briller une faible lumière. Elle scintillait comme une étoile, et elle était si haut placée, qu'on eût dit qu'elle touchait le ciel.

— Y aurait-il un phare sur cette côte ? demandat-il à Maumenèsche. Quel est ce feu qui brille là-bas?

— C'est une lampe placée devant l'une des fenêtres du bord je de l'oued Dhamous, répondit le guide. C'est dans ce bordje que nous aurions passé la nuit, si l'orage ne nous avait fermé la route.

— Par qui cette maison est-elle habitée ?

— Par un de tes compatriotes, un colon.

— Eh bien, reprit M. Thierry, aux oreilles de qui le mot de colon sonnait mal, comme il arrive à la plupart des militaires nouvellement débarques en Algérie, si ce n'était la crainte que j'ai de séjourner dans cette île un peu plus longtemps que je ne voudrais, je bénirais l'orage qui m'a épargné le désagrément de recourir à l'hospitalité de ce compatriote.

— Monseigneur, tu ne parles pas sagement ! répUqua* soudain Maumenèsche.

— Pourquoi ? lit l'officier de l'air d'un homme offensé.

— Parce que, répondit le coureur, ce colon ne ressemble point à quelques-uns de ceux que tu as pu rencontrer aux environs d'Alger et de Milianah, et qui se sont abattus sur nos champs comme de dévorantes sauterelles.

— Vraiment ! fit le capitaine un peu surpris ; quel est donc alors ce colon î

— C'est un homme juste, répondît l'Arabe ; un homme qui n'a que de bons conseils sur les lèvres, et dont la main est toujours ouverte.

— Ne sais-tu rien de plus sur son compte ? fit M. Thierry.

— Si, monseigneur, reprit Maumenèsche. Il a longtemps a frappé la poudre » en Algérie ; tous ses supérieurs l'estimaient et ses soldats lui étaient attachés comme les membres le sont au corps de l'homme. Son grade, quand il a quitté le service, il y a dix ans de cela, était celui de colonel. Depuis dix ans, il habite avec ses serviteurs et sa famille une grande maison que tu verras demain d'ici, quand il fera jour ; et la tribu des Beni-Haoua, dont les terres touchent aux siennes, le révère comme un marabout. On dit qu'il a de grosses sommes d'argent, une grande quantité de douros déposés à

Alger dans un édifice que tu dois connaître et qui s'appelle la Banque coloniale; mais il vit très-modestement, et ses richesses ne lui servent qu'à soulager les malheureux. Je te le dis, monseigneur, c'est un homme juste, et qui, bien que chrétien, est visiblement animé de la sagesse d'Allah.

— Je ne m'attendais pas à rencontrer un pareil homme dans ce désert, dit le capitaine. Et quel est son nom ? le sais-tu ?

— Les Arabes, répondit le coureur, le nomment le kebbir (1), ce qui veut dire le chef^ et nul, autant que lui, n'est digne de porter ce nom ; car, de même qu'il est le meilleur, il est le plus grand de tous les hommes.

— Tu semblés avoir pour lui une profonde vénération, fit observer M. Thierry.

— Comment en pourrait-il être autrement î répliqua le guide. Maumenèsche n'est pas un chien. Le kebbir a sauvé deux fois la vie de Maumenèsche.

(1) n serait difficile d'énumérer les nombreuses applications que les Arabes font de ce mot. Ils le donnent aux conducteurs de caravane, à tous les hommes qui sont grands par leur position on leur renommée. La plus belle femme d'une ville reçoit souvent le nom flatteur de kehbira. Je Tai entendu donner à des chevaux cites pour leur vitesse ou la beauté de leurs formes.

A ces mots, prononcés avec l'emphase de la reconnaissance, le père et la fille se regardèrent comme pour se communiquer la mutuelle sensation de surprise qui les animait.

— Quant à son nom français, reprit le coureur, il est écrit ici sur une lettre dont le chef du bureau arabe de Milianah m*a chargé pour lui.

Ce disant, le guide enleva les d^ux bonnets superposés — dont Tun de coton blanc et l'autre de laine rouge — qui couvraient sa tête rase. Entre les deux bonnets se trouvait un papier plié et cacheté. Il le porta d'abord à ses lèvres, puis à son front, et le remit enfin au capitaine.

Le capitaine, se penchant vers la bougie qui brûlait à terre, épela à haute voix le nom qui était tracé sur la lettre.

— Le comte de Bugny ! dit-il en se tournant vers sa fille : je connais ce nom, mon enfant ; il appartenait, il y a trente ans, à l'un de mes camarades de l'École polytechnique. Le jour même où, après avoir passé ses examens, il entrait à TÉcole d'état-major, j'entrais, moi, à l'École de Metz, et, depuis, nous ne nous sommes jamais revus. C'était alors un garçon très-doux, très-bon et d'un sérieux qui se rencontre

rarement dans rextrême jeunesse. Colonel, dis-tu, Haumenèsche? Il n'avait pas perdu de temps pour faire son chemin! Ah çà! pourquoi a-t-il quitté le service? reprit-il en se tournant du côté du guide.

— Personne ne Ta jamais su, répondit Haumenèsche. n est vrai que personne n'a jamais osé le kd demander ; car on ne parle pas au kebbir comme au premier mendiant venu qui traîne ses pieds sur la route. Mais, si tu le connais, monseigneur , c'est très-heureux pour toi ; car nul autant que lui ne peut t'ôtre utile pour les travaux que tu vas exécuter au Montararach.

Le capitaine Thierry était absolument dépouivu d'envie. Cependant il était homme, et, en apprenant que l'un de ses camarades avait obtenu un si rapide avancement, il ne put s'empêcher de reporter sa pensée sur lui-même, et, en se rappelant le long oubli dont il avait été victime, une certaine amertume contracta ses lèvres.

Sa flUe s'en aperçut. Elle lui prit la main, et, répondant à sa pensée secrète, elle lui dit :

— Que vous manque-t-il auprès de moi, mou père?

— Rien, mon enfant, répondit le capitaine en

poussant un soupir. Cependant, quand je pense que j'ai toujours servi fidèlement mon pays, et que tant d'autres... Enfin, je neveux pas me plaindre, mais j'ai le droit de dire que je n'ai jamais eu de chance.

— Que ne songez- vous à ceux de vos camarades qui sont morts tout jeunes, à ceux qui ne se sont pas élevés comme vous dans l'estime de leurs chefs, à ceux enfin que des infirmités précoces ont éloignés du service, ou qui vivent tout seuls, sans famille, sans consolations ? balbutia la jeune fille.

— Je ne nie pas qu'il n'existe des hommes aussi malheureux que moi, répondit le père ; mais, Noëmi, n'avons-nous pas été tous deux bien douloureusement éprouvés ? Ta mère, tes deux frères qui dorment là-bas... leur souvenir n'a pu déjà sortir de ton cœur ?

— Non, mon père. Dieu m'en est témoin! et il n'en sortira jamais jusqu'à ce que ce cœur ait cessé de battre ; mais qui vous dit que votre ancien ami n'ait pas été éprouvé comme vous ? Il n'est guère d'homme de votre âge qui n'ait payé à la vie son inévitable tribut de douleurs.

— Tu as raison, ma noble enfant, reprit le père avec émotion ; je me suis laissé dominer paj- un

mauvais sentiment ; mais tu m'as, comme toujours, rendu à moi-même.

Alors il se tourna du côté du guide, qui, pendant la durée de cette discussion, avait affecté, "par discrétion, de se pencher vers l'ouverture de la grotte.

— Tu parlais tout à l'heure de la famille de ce colonel; se serait-il marié ? lui demanda-t-il.

— Sans doute, répondit Maumenèsche, et il est père de deux beaux enfants. L'aîné est un garçon de vingt ans, qui porte le nom d'Etienne, et qui est agile et robuste comme un Kabyle du Djerdjera; l'autre est une jeune fille qui se nomme Marguerite, et n'a pas vu s'ouvrir plus de seize fois la fleur dont elle porte le nom. Elle a la grâce d'une houri, et son cœur est aussi large que celui de sa mère.

— Et ils habitent ce désert depuis dix ans? demanda le capitaine.

— Oui, monseigneur.

— Mais il n'y a pas, que je sache, une seule habitation européenne à moins de quinze lieues de la leur. Ils n'ontdonc nulle distraction, nulle relation, nulle occupation. Comment font-ils pour user le temps ?

— Ils font le bien, monseigneur, -répondit Maumenèsche,

Cependant le capitaine ne pouvait se lasser d'entendre parler de son ancien .camarade. Tout ce qu'il apprenait de nouveau sur son compte augmentait son étonnement. Après être demeuré quelque temps rêveur, repassant dans son esprit les choses extraordinaires dont le guide venait de lui faire part, il releva le front, et le pria de lui raconter dans quelles circonstances le colonel lui avait sauvé la vie.

— La première fois, répondit Maumenèsche en caressant de la main sa barbe noire, ce fut un jour où, remplissant mon devoir d'éclaireur devant les soldats, je venais de recevoir une balle dans la poitrine. La colonne des Français fuyait, poursuivie de très-près par les goums (1) enragés de Fémir. Le kebbir fuyait comme les autres. Pour moi, j'étais renversé à terre, au bord d'une source, et je perdais mon sang. Tout à coup le kebbir passa près de moi. Je lui criai : «Monseigneur, laisseras-tu à l'étroit ton fils Maumenèsche? » Il m'aperçut alors et mit pied à terre, puis il me saisit dans ses bras, me coucha devant lui sur son Cheval, et m'emporta,

(1) Réunion de cavaliers. Les goums dont parle Maumenèsclio étaient ceux d*Abd-el-Kader.

LE SECRET DU BONHEUR. 7a

ployé en deux, comme si j'avais été non pas un homme, mais un telli (1) de blé. Le kebbir m*avait toujours montré de l'affection, je te dirai, et plus de trente fois déjà nous avions respiré l'odeur de la poudre ensemble. Deux mois plus tard, j'étais comme tu me vols, sur mes pieds, mais le kebbir devait rester longtemps encore à l'hôpital. Il eut beaucoup de peine à cicatriser ses blessures ; et ces blessures, monseigneur, il les avait reçues en dépensant son temps pour me sauver.

Le capitaine, en entendant cela, ne put s'empêcher de tressaillir. Peut-être se disait-il que bien peu de Français auraient ainsi exposé leur vie pour arracher un malheureux Arabe à la mort. Maumenèsche le regarda de ses yeux pénétrants; puis, rassemblant autour de lui les plis de son bunious, il reprit :

— La seconde fois, il y a aujourd'hui douze ans de cela, le kebbir dirigeait une expédition contre les Sbeah (2). D'abord, il faut que tu saches, monseigneur, que les Sbeah sont les pires gens de la terre. Us n'ont jamais vécu que du vol. Aucun moyen ne

(1) Sac double employé par les Arabes pour enfermer le grain.

(2) Tribu du Dahra. Le Dahra est situé sur la frontière qui sépare la province d'Oran de celle d'Alger.

leur répugne pour faire du butin. Ils pillent les pèlerins de la Mecque, ils assassinent leurs hôtes; c'est tout dire. Ce ne sont pas des musulmans, ce sont des chiens. — Eh bien, nous allions donc contre eux. Le kebbir soutenait qu'il les fallait attaquer en traversant un certain défilé. Moi, j'étais d'un avis contraire. Ce défilé n'avait pas bon air; il me semblait cacher une embuscade. Ce fut mon opinion qui prévalut, et ce fut heureux, car, s'il n'en avait point été ainsi, aucun de nous na serait sorti de ce défilé, qui était plus rempli de Sbeah que le burnous d'un derouiche ne Test de vermine, a Maumenèsche, tuas sauvé la colonne, » me dit le kebbir quand il eut la preuve de mon bon jugement devant les yeux. Et il partit avec ses cavaliers pour razzier (i) les Sbeah, qui sont des fils de maudits, je te le répète. Moi» j'allais à pied, comme toujours, et je suivais de loin. Tout à coup, un violent coup de fouet cingle mes épaules, et puis je me sens étranglé ; je suis violemment renversé par terre et traîné sur le dos avec une rapidité que les djinns n'ont pas dans leur vol. Un de ces coupeurs de route que nous poursui-

(1) Je me vois obligé de fabriquer ce verbe, n*en trouvant psb dans la langue française pour retracer Taction d*une razzia.

vîons m'avait reconnu. Il avait fait un détour, était arrivé derrière moi, m'avait lancé un nœud coulant autour du cou, et maintenant il m'emportait, au bout de son bras tendu, de toute la vitesse de son cheval. Je ne savais d'abord ce qui m'arrivait. J'étouffais, ma langue et mes deux yeux sortaient de ma face, et je battais la terre de ma tête, de mes mains et de mes talons. Une minute de plus, j'étais mort, quand j'entendis un coup de pistolet, et, le cheval qui m'entraînait s'arrêtant, je demeurai sur le dos, sans bouger, comme une tortue retournée par un enfant. Un homme se jeta sur moi, coupa la corde qui m'étranglait, me souleva, et je me vis alors dans les bras du kebbir. A quatre pas, gisait le cadavre du bandit qui m'avait joué ce mauvais tour. Que dis- tu de cela, monseigneur? C'est ainsi que deux fois le kebbir a conservé mes yeux à la lumière. Que Dieu sèche ma langue, si jamais ma langue le nie I

— C'est très- beau, fit le capitaine, et je conçois maintenant la vénération que tu as pour mon camarade... Mais, Noëmi, ma chère enfant, malgré le plaisir que tu parais prendre à écouter les histoires de Maumenèsche» tu dois être bien fatiguée, et il se

fait tard. Allons essayer de dormir, si toutefois le bruit de cette infernale rivière nous le permet.

Disant ces mots, il se leva, et, avec une sollicitude toute paternelle, il étendit un grand manteau sur un amas de feuilles sèches que Faitha avait conservées pour alimenter son feu le lendemain. La jeune fille s'étendit sur ce manteau, et elle dit qu'elle ne se trouvait pas trop mal couchée, quand son père eut placé une large sacoche pleine de linge — en guise d'oreiller — sous sa brune et charmante tête. Après ravoir couverte de son burnous, qui avait eu le temps de sécher, le capitaine l'embrassa; puis il s'enveloppa de son caban, enleva ses lunettes, souffla la bougie, et se coucha enfin à son tour au fond de la grotte, la tête appuyée sur la selle de son cheval. Les deux nègres dormant déjà depuis quelque temps auprès du feu mourant de la cuisine, il n'y eut plus bientôt dans la caverne que Maumenèsche qui conservât les yeux ouverts. Il s'était assis à l'entrée, les talons rapprochés du corps et les deux bras autour des genoux, emmaillotté dans son burnous comme une momie égyptienne. La pluie continuait toujours à tomber et les eaux à mugir dans le lit caillouteux de la rivière. Pendant quelques minutes, la jeune

fille lutta machinalement contre le sommeil. Elle entrevit le coureur plusieurs fois de suite, à la lueur des éclairs. Au dehors, elle n'apercevait rien que les feux des soldats rougissant au milieu des tentes blanches, et, bien loin, tout au loin, la petite lumière qui tremblotait à la fenêtre du bordje de Toued Dhamous. Elle ferma les yeux, les rouvrit, et elle la revit toujours à sa place. Enfin elle s'endormit, et, dans le rêve juvénile qui descendit alors sur son chaste esprit, elle se crut plongée au fond d'un précipice tout noir, au-dessus duquel palpitait une étoile bleue, dans l'azur velouté du ciel.

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