LE PÈRE ET LE FILS
Quand Noëmi ouvrit les yeux, le lendemain, le jour s'était levé et la pluie avait enfin cessé de tomber ; mais on entendait encore les mugissements de la rivière. Son père et le coureur avaient disparu. Elle se leva, lissa ses cheveux, procéda sommairement à ses' ablutions, et, frissonnante, brisée par la fatigue qu'elle avait éprouvée la veille et la mauvaise nuit qu'elle venait de passer, elle but à la hâte une tasse de café que lui présentait Ourida, puis elle sortit de la grotte.
Le ciel lui apparut couvert de nuages noirs qui se mouvaient lourdement vers les sommets des Zougara. Pas le moindre rayon de soleil ne glissait sur
leurs flancs énormes. La mer était sale et glauque ; la rivière s'était encore élargie. Elle coulait rapidement entre ses berges élevées, charriant des amas d'écume jaunâtre, et ses eaux, chargées de terre et de sable, étaient troubles et comme épaissies. On ne distinguait plus aucune des pierres de son lit, et le bouillonnement de Tonde, seul, signalait les endroits où s'amoncelaient les plus hautes. Quant aux îles, leur aspect ne s'était pas sensiblement modifié. La première, cependant, semblait s'être rétrécie, comme si le niveau du torrent se fût élevé, ou plutôt comme s'il eût détaché et entraîné avec lui quelques-unes de ses parties les plus friables et les plus basses. La seconde île, ayant été protégée contre les flots par sa voisine, était demeurée à peu près intacte. Des touffes de lentisques lavées par la pluie la couvraient d'une extrémité à l'autre, et les tentes des soldats, les chevaux et les mulets alignés au piquet, se détachaient de loin sur le vert feuillage. De légères fumées s'élevaient de cette île, filant tout droit vers le ciel. Il faisait froid et le vent était tombé.
Tout en marchant péniblement sur la terre mouillée, la jeune fille, étroitement enveloppée dans son burnous, s'arrêtait de temps à autre, et promenait
ses regards autour d'elle pour chercher son père. Elle l'aperçut enfin, au bord du détroit, discutant avec Maumenèsche. Elle se dirigea de leur côté. Ce qu'elle apprit quand elle les eut rejoints la terrifia. Le niveau de la rivière rie cessait de monter, l'île décroissait à vue d'œil, et le guide disait qu'il la fallait quitter immédiatement et à tout prix, car les eaux l'auraient entièrement recouverte avant trois heures.
Le capitaine ne trouva pas la force d'adresser un seul mot à sa fille. Que sa propre existence fût compromise, c'était une chose à laquelle il s'était habitué depuis trente ans. Mais l'idée de voir périr son enfant d'une mort horrible ne lui était jamais apparue encore. Il faisait les plus grands efforts pour garder son sang-froid, et, comme il n'y pouvait parvenir, une angoisse terrible lui serrait la gorge pendant qu'il discutait avec Maumenèsche.
Les deux hommes, parfaitement d'accord, comme on le pense, pour trouver un moyen de salut prompt et décisif, étaient divisés sur la nature de ce moyen même. Le capitaine, n'ayant jamais vu d'inondation, s'entêtait à vouloir essayer de passer sur la seconde île, uniquement parce que le détroit étant
moins Jarge que le second bras de la rivière, il de- Tait être, selon lui, plus vite franchi. Les soldats, disait-il, aideraient au passage. Us avaient avec eux les cordes et les poteaux de soutien de leurs tentes, et il leur suffirait d'une demi-heure pour construire nn radeau solide sur lequel plus de vingt personnes, au besoin, pourraient se tenir. Le guide faisait alors observer que ce radeau, si solide qu'il fût, ne flotterait pas une minute, ni dans le détroit ni dans la rivière, et que la moindre pierre placée à fleur d'e,au le ferait chavirer. Il ajoutait que, au surplus, nulle force, même celle des bras réunis de cent soldats, ne serait capable de le maintenir et de le diriger entre les deux îles où l'eau, chassée sur une pente, et profonde en certains endroits de plus de dix pieds, courait avec la rapidité d'un cheval poursuivi par une panthère. Afin de démontrer la justesse de son affirmation, au moment même où Noëmi arrivait à côté de lui, le guide lança son bâton au milieu du courant, et le bâton n'eut pas plus tôt touché l'eau, qu'il partit comme une flèche vers le premier bras. La jeune fille le cherchait encore à la place où elle l'avait vu tomber, qu'il tournoyait déjà, deux cents pas en aval, à l'extrémité nord de la seconde île.
— Mais, s'il en est ainsi, s'écria tout à coup le capitaine, nous ifaudra-t-il périr dans les flots de cette rivière ? Quel moyen me proposes-tu pour la traverser?
Maumenèsche, dans aucune circonstance de sa vie, ne montrait jamais plus de hâte que le commun de ses compatriotes. Il rejeta le pan de son burnous sur son épaule ; puis, désignant de la main trois chênes énormes qui s'élevaient à l'angle du détroit, juste au bord de la seconde île :
— Si la fille avait le pied des femmes arabes, monseigneur, répondit-il, notre salut à tous serait dans ces arbres.
— Comment? fit le capitaine.
— Tes soldats ont des haches, reprit le coureur. Ils peuvent faire tomber ces chênes comme un pont sur le torrent. Nous, nous pouvons passer sur ce pont. La seconde île est haute et solide ; l'oued Dhamous ne l'écornera pas, fût-elle augmentée de deux hauteurs d'homme. Mais ta fille, monseigneur, pourra-t-elle nous suivre?...
— Sans doute, elle le pourra, interrompit le père. Il lui suffit de se tourner vers son enfant pour
acquérir la certitude qu'il se trompait. Noëmi, si
courageuse qu'elle fût, était femme, et elle n'avait pu écouter les dernières paroles du guide sans éprouver une insurmontable terreur. La seule idée de se voir à plus de trente pieds en l'air, debout sur un tronc d'arbre vacillant au-dessus de l'abîme, la faisait frémir. A demi renversée et les mains posées sur les yeux, elle se détourna. Elle était affreusement pâle, et son père fut obligé de la saisir entre ses bras, pensant qu'elle allait défaillir.
— Non, non. Partez ! abandonnez-moi ! s'écriat-elle. Je ne le pourrais pas. Je vous en prie, ne songez qu'à vous, mon cher père.
Et, lui jetant les bras au cou, elle se mit à sangloter.
— Comment ! t'abandonner ? s'écria le capitaine. Tu oses me demander de te laisser périr d'une horrible mort, pendant que nous sommes ici plus de cent hommes dont le moins courageux rougirait de ne point exposer sa vie pour sauver la tienne ?
— Je ne veux pas, je ne mérite pas qucpersonne expose sa vie pour moi, répondît Noémi. Au surplus, les soldats et vous, vous vous devez à votre pays. Abandonnez-moi donc à mon sort,
Maumenèsche assistait à cette scène avec une se-
crôte compassion, et les soldats, qui la regardaient de loin, comprenant tous trop bien de quelle chose terrible il s'agissait entre la fille et le père, émettaient chacun un avis pour les arracher à la mort. Il y avait alors une tumultueuse confusion dans la seconde île, et le sergent ne savait plus que faire pour gouverner ses hommes, dont quelques-uns, exaspérés par la pitié, perdaient la tête, ne parlant de rien moins que de sauter dans le détroit, ne voulant pas qu'il fût dit qu'ils n'avaient rien fait pour secourir leur capitaine.
En ce moment, les nègres accoururent traînant après eux les bagages et les cantines et poussant des cris de terreur. La rivière, en amont, avait commencé par détacher de l'île de gros fragments de terre. Maintenant elle battait le pied du rocher qui couvrait la grotte, et l'eau, filtrant déjà sous le sol, venait d'éteindre le feu de la cuisine. Il serait impossible de donner une idée, même approximative, des extravagances que la peur inspirait aux nègres. Faitha s'arrachait la barbe et s'appliquait des soufflets capables de le renverser ; Ourida se déchirait le visage à deux mains, et tous les deux hurlaient comme s'ils avaient déjà senti les flots
leur monter aux lèvres. Ce vacarme, ajouté à celui que faisaient les soldats dans leur île et au fracas de la rivière qui n'avait pas discontinué un seul instant depuis douze heures, finit par impatienter Maumenèsche. Il se jeta sur les nègres et les fit taire en leur distribuant quelques bourrades.
— Tètes de jais ! leur dit-il, ne pouvez-vous attendre qu'Azraël (1) ait la main sur vous, pour vous plaindre ? Par la chambre sacrée de la Mecque ! si vous continuez à hurler, je vous bâillonnerai tous les deux !
Et, comme la négresse lui baisait les pieds, prosternée dans la boue, il la releva brusquement ; puis, s'adressant au capitaine :
— Mon père, lui dit-il, crois-en Texpérience de ton fils Maumenèsche. Si Dieu veut nous tirer d'ici, ce n*est pas par le détroit qu'il le fera, c'est par la rivière.
Le conduisant alors au bord du second bras, il lui montra de la main un long sillon d'écume qui, décrivant une ligne capricieuse et tourmentée, s'éloignait du rivage, de l'île, et, coupant le courant,.
(1) Azraël est Tange de la mort.
s\în allait au travers de Teau rejoindre la terre ferme.
— Vois-tu ce bouillonnement de l'eau ? reprit-il. Il indique les hauts-fonds de la rivière. Sur toute la ligne qu'il parcourt, de grosses pierres sont amoncelées. Un homme n'y passerait pas cependant, car un homme n'a que deux jambes, les vagues le feraient trébucher et elles le rejetteraient plus bas, là où l'eau, toute lisse, devient plus profonde; mais un cheval vigoureux et bien dirigé peut y passer.
— Que ne le disais-tu plus tôt ! s'écria le capitaine. Mon cheval, quoique vieux, a le pied solide, et ma fille...
— Non, monseigneur, interrompit le guide, ton cheval n'a pas le pied assez sûr pour se tirer d'une telle épreuve.
— Eh bien, nous choisirons un de nos mulets, le plus fort et le plus docile.
— Inutile, monseigneur! reprit Maumenèsche. Les mulets, vois-tu bien, ressemblent à ton serviteur. Nul ne les vaut, quand il s'agit de faire une course de fond, sur la montagne ; mais ils ne savent pas marcher dans l'eau.
— Alors, s'écria douloureusement le capitaincf, pourquoi dis-tu que Dieu peut nous tirer d'ici par la rivière ?
— Parce que, malgré la profondeur de Teau, il y a encore des hauts-fonds dans la rivière ; il ne nous manque qu'un bon cheval et un cavalier expérimenté pour la traverser. Tiens, reprit-il soudain en levant le bras, voilà le sauveur que Dieu t'envoie, monseigneur. Que ma femme me soit défendue, si je mens !
Le capitaine porta les yeux dans la direction que lui indiquait le guide, et, de Vautre côté de l'oued Dhamous, sur le haut promontoire où s'élevait le bordje parmi les cimes d'arbres, il aperçut un Arabe à cheval, dont le burnous s'enlevait énergîquement sur le fond tout noir des nuages. Cet Arabe suivait, à plus de cinq cents pieds de hauteur, une ligne paraDèle à la rivière, et il ne seml)lait pas avoir aperçu les soldats qui lui faisaient des signes de détresse ; mais, au moment où Maumenèsche le désignait au capitaine, il s'arrêta, se dressa sur ses étriers, porta rapidement les yeux de l'île à demi submergée à la seconde, et tout à coup, secouant le bras en l'air comme pour montrer aux
hommes en péril qu'il avait compris, il tourna bride et lança son cheval à fond de train dans la direction du bordje.
Le quart d'heure qui s'écoula après cette apparition parut avoir la longueur d'un siècle aux malheureux rassemblés dans la première île. L'eau^ rapide et livide, ne cessait de monter. Déjà, elle s'était engouffrée dans la grotte. La pluie ne tonahait pas, mais les nuages s'épaississaient si bien audessus du Kef-el-Hamar, qu'il était facile de prévoir une nouvelle et prochaine averse. La petite île se resserrait, s'amincissait. Elle n'avait pas plus de quarante pieds de long maintenant, et le cheval et les trois mulets livrés à euxnnèmes, après avoir essayé de brouter quelques feuilles d'arbuste, comprenant le danger qui les menaçait, se rapprochaient instinctivement de leurs maîtres.
L'Arabe reparut enfin. Il était alors suivi d'une troupe de ses compatriotes à cheval. Tous se lancèrent au galop sur la pente du promontoire, et l'on voyait de loin flotter leurs burnous. En cinq minutes^ ils atteignirent le bord de l'eau, et, quand ils furent arrivés là, se rendant compte immédiatement de la situation des deux groupes de naufragés, ils
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s*éloîgnèrent de l'île occupée par les soldats pour se porter en face de la première.
Il y avait parmi eux deux Européens devant lesquels chacun se rangeait avec respect. Le premier pouvait avoir cinquante ans ; il était grand, se tenait droit et conduisait avec aisance une jument à robe alezane. Sa barbe blonde, mêlée de touffes d'argent, descendait moelleusement jusqu'au sommet de sa poitrine. Il avait l'air austère et doux, grave et paisible. Le second était presque imberbe et ne comptait guère plus de vingt ans. Ses cheveux noirs flottaient autour de son cou ; il avait le teint basané, de grands yeux bruns et très-brillants, la taille souple et mince, et l'étalon à robe sombre qu'il montait, véritable djouady — cheval de pure race arabe, — se défendait impétueusement entre ses genoux. L'un et l'autre portaient des vêtements légers de drap gris ; de longues bottes à tiges plissées couvraient leurs jambes, et de larges burnous pendaient de leurs épaules.
Le capitaine, accompagné de sa fille, de Maumenèsche et des nègres, avait suivi la. rive de l'île pour s'avancer à leur rencontre. Ils échangèrent quelques signes, ne pouvant parvenir à se faire entendre dif-
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féremment les uns des autres, séparés qu'ils étaient par un torrent mugissant, de plus de cent pieds. Pendant que les Arabes exploraient la rivière et sondaient du regard la profondeur de l'eau, Maumenèsche, désignant de la main le plus âgé des Européens, apprît au capitaine qu'il avait devant lui son ancien ami. Le guide ajouta que le jeune homme aux cheveux noirs était le fils du colonel, et que les Arahes qui les escortaient appartenaient à la tribu des Beni- Haoua, dont le territoire s'étendait devant eux, sur Tautre bord de l'oued Dhamous.
Cependant les cavaliers rassemblés sur la terre ferme, après avoir attentivement examiné les îles, le détroit et la rivière, s'étaient rapprochés des Européens. Pendant quelques minutes, on les vit immobiles et le buste affaissé sur la selle de leurs chevaux, groupés en cercle et paraissant se consulter. La situation des cinq personnes réunies sur la première île leur semblait désespérée, car la pluie allait certainement recommencer à tomber, — l'état du ciel l'indiquait surabondamment, — la rivière à grossir, et ils ne savaient que faire pour opérer leur sauvetage. Ils étaient là plus de cinquante, tous remplis de courage et de bonne volonté, mais fort per-
plexes. U eût sufâ d'un mot pour les pousser à se jeter follement au milieu des vagues, s'en remettant à la destinée du soin de les conduire et de les ra* mener sains et saufs avec les naufragés, ou de les submerger tous ensemble. Ce mot, heureusement, ne fut pas prononcé. L'homme qu'ils avaient surnommé le kebbir^ par déférence pour son caractère et les lumières de son esprit, ne s'engageait Jamais sans réflexion dans aucune entreprise, et il avait trop d'expérience et de véritable humanité pour exposer cinquante vies dans l'espoir d'en arracher cinq à la mort. Après avoir patiemment écouté les avis que chacun émettait auprès de lui, il recommença, pour la dixième fois peut-être, à parcourir au pas le rivage qui s'étendait en face de la première île. Ses yeux ne quittaient pas la surface écumeuse de la rivière, si ce n'était pour se porter sur le groupe immobile qui, de loin, le regardait avec une terrible anxiété. Enfin, il parut tout à coup se déterminer, et, se tournant vers les Arabes qui l'avaient suivi pas à pas, il leur fit signe de s'arrêter, puis il leur dit :
— Nous ne pouvons laisser périr ces malheureux $ans essayer de les sauver, et, pour cela, je ne vois
comme vous qu'un moyen : c'est de traverser l'oued Dhamous à cheval et de les ramener ici, si Dieu le permet, les uns après les autres. Ce moyen, je vais rexpérimenter. Que nul d'entre vous ne m'accompagne.
Et, les saluant de la main, il poussa sa jument vers la rivière.
Mais, au moment où la jument, comprenant ce qu'il exigeait d'elle, se cabrait épouvantée devant les flots, son fils, qui jusqu'alors s'était discrètement tenu à l'écart, comme il convient aux jeunes gens quand les hommes délibèrent, s'approcha de lui, et, lui touchant le bras avec respect :
— Mon père, lui dit-il, permettez-moi de vous adresser une observation et une prière. Ce n'est pas vous, c'est moi qui dois tenter le sauvetage de ces malheureux. Votre existence est trop précieuse pour que vous l'exposiez ainsi. Votre mort serait l'anéantissement de notre famille, la ruine de vos serviteurs, de tant d'infortunés qui ne vivent que de vos charités. Moi, au contraire, je ne suis indispensable à personne ici-bas ; je peux être aisément remplacé ; je ne manquerais qu'à vous, à ma mère, et ma sœur au besoin vous consolerait tous les deux.
D'ailleurs, vous avez largement payé votre dette à rhumanité, et moi, j'en suis encore à lui rendre un premier service. Je vous en prie, laissez-moi donc traverser cette rivière. Je vous promets de me comporter prudemment.
Le père, en entendant ces mots prononcés d'uTîC voix douce et avec un accent persuasif, hésita, pâlit et regarda son fils d'une étrange manière. Les sentiments les plus impérieux du cœur humain, soulevés tout à coup en lui, s'y livraient une lutte terrible. Plusieurs fois ses lèvres s'ouvrirent comme pour articuler un consentement ou un refus, mais il ne dit rien. Enfin, se maîtrisant soudain, et Thomme supprimant en lui le père, — peut-être cependant était-il curieux de juger son fils, ou voulait-il, avec un haut désintéressement, lui abandonner la joie d'exposer sa vie pour ses semblables, — il soupira, et, avec le regard et l'inflexion de voix que dut avoir Edouard d'Angleterre disant au Prince Noir, à l'aube de la bataille de Crécy : a Allez gagner vos éperons! » il se tourna vers le jeune homme, et, froidement alors, presquç sévèrement, il prononça ce seul mot :
— Va !
Puis, détournant un peu sa monture, il demeura au bord de Teau pour le voir faire.
La scène devint alors grandiose et poignante. Les cavaliers rassemblés autour du kebbir s'étaient dressés sur leurs étriers. Les soldats étaient tous en ligne sur le rivage de la seconde île. Au bord de la première se tenaient les cinq personnes qu'il s'agissait de sauver. Et tous se taisaient.
Le cheval que montait le fils du kebbir était un étalon superbe. Il avait la plupart des signes particuliers qui, selon l'émir Abd-el-Kader, décèlent la race chez les chevaux barbes : l'encolure longue, le dos court, le poitrail et la croupe larges. Ses flancs étaient si bien évidés, qu'ils semblaient dépourvus de chair ; sa queue, fournie, remplissait tout l'espace compris entre ses cuisses et touchait la terre ; ses yeux, rapprochés du nez, étincelaient sous la crinière qui pendait de son front comme un voile ; enfin ses naseaux étaient enflammés, ses sabots durs et parfaitement arrondis, et, quand, entre les jambes de son cavalier, retenu par le mors et stimulé par les éperons, il dansait sur ses quatre pieds, renflant son cou de cygne pour appuyer sa tête en arrière, il était si léger, si souple, si élégant,
qu'on eût dit qu'il ne touchait le sol que du bout des ongles. Son nom était Ghrezala^ qui signifie gazelle. Le cavalier, à qui nous restituons dès à présent son prénom d'Etienne, le conduisit d'abord vers
I Tendroit indiqué ,par Maumenèsche, où le bouillonnement de l'onde formait une ligne tortueuse à travers la rivière, signalant les amoncellements de cailloux". Quand il l'eut amené là, il se mit à le flatter de la main, puis il lui fit flairer l'eau, et enfin, lui .
> tenant la bride haute et un peu flottante, il rapprocha les deux genoux. Le cheval obéit soudain, puis recula, s'arrêta, regarda à droite et à gauche, et
. alors, les genoux le pressant de nouveau, il mit un pied dans l'eau, puis un autre, et tout à coup, prenant courageusement son parti , il avança.
3 En une minute il fut baigné parles flots d'écume.
l Tantôt ses jambes seules disparaissaient, tantôt il enfonçait jusqu'au garrot, trébuchant et glissant sur le fond inégal. On le voyait tâter le terrain, cheminer prudemment, dresser le haut du corps
j pour monter sur les tas de pierres, puis sa croupe luisante émergeait soudain, pendant qu'il enfonçait ses pieds de devant dans les trous invisibles. Afin
de mieux luttât contre le courant, il le coupait de biais, présentant son large poitrail aux vaguesboueuses. Son cavalier demeurait parfaitement immobile. Calme, le menton baissé, le buste légèrement affaissé, il s'exerçait à ne pas bouger, de peur de gêner les mouvements de sa monture, et la soutenant de la bride, les deux jambes plongées dans l'eau, il regardait droit devant lui, suivant de l'œil la ligne écumeuse dont il ne devait pas s'écarter. Les vagues, par moments, lui sautaient jusqu'à la poitrine, et l'extrémité du burnous attaché sur son épaule traînait au loin derrière lui.
Le cheval atteignit bientôt le milieu de la rivière. Bien lui en prit alors, ainsi qu'à son cavalier, de n'avoir pas à éviter les arbres qui, depuis la veille, déracinés par le torrent, n'avaient cessé de descendre avec lui. Retenus maintenant en amont par une sorte de barre qui s'était formée des lambeaux de terre et des quartiers de roche enlevés de la première île, on les voyait de loin osciller sous le poids des eaux ; mais leurs branches les tenaient attachés au fond, et les matériaux que charriait la rivière, arrêtés au passage par leurs troncs énormes, glissaient dans toute leurlongueur et descendaient dans la direction
du premier bras. Ces arbres amoncelés sur la terre éboulée constituaient le plus grand danger qu'eût à craindre le cavalier. Aussi les examinait-il de loin avec une attention inquiète. Le plus léger d'entre eux qui se fût détaché de la masâeet qui l'eût atteint dans sa course, aurait suffi pour le broyer en une nainute avec son cheval. Heureusement, rien de tel ne leur arriva.
Mais quand, l'un portant l'autre, ils se furent avancés jusqu'au milieu de la rivière, les obstacles qu'ils avaient à vaincre se multiplièrent. Le courant, étant plus rapide en cet endroit, avait fait ébouler quelques-uns des amas de cailloux disposés devant lui, et l'eau était devenue plus profonde. C'est alors que le cheval fut obligé de déployer toute sa force et toute sa sagacité pour se maintenir sur ses pieds, et le cavalier de faire appel à tout son sang-froid pour
\ le conduire dans la direction des hauts-fonds, qui,
trente pas plus loin, faisaient de nouveau bouillonner l'eau, et, sans interruption, aboutissaient à la première île. Les Arabes, voyant le danger qu'ils
) couraient, se disséminèrent aussitôt en aval le long
du rivage, tout prêts à se jeter à l'eau pour leur porter secours, et, dans la seconde île, les soldats se
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mirent à lier des morceaux de bois à Textrémité de longues cordes, pour les lancer au courageux jeune homme, qu'ils s'attendaient à voir dériver d'un moment à l'autre. Le père seul, toujours immobile sur sa jument, à la place même où son fils l'avait quitté, le suivait des yeux avec une sollicitude pleine d'angoisses. Quant ttu groupe des naufragés, vers lequel se dirigeait, en ronflant, en frémissant d'impatience et battant l'eau, le courageux Ghrezala, les sensations qu'ils éprouvaient étaient diverses, mais toutes poignantes. Ourida, accroupie sur ime cantine, s'était caché la face dans ses mains ; Faitha, debout, écarquillait ses grands yeux noirs et grelottait de peur en balbutiant des paroles incohérentes ; Maumenèsche, mis hors de lui par la grandeur du spectacle, levait les bras, sautait, secouait son burnous, hurlait de satisfaction. Le capitaine serrait ses mains avec force, et sa poitrine haletait de crainte et d'espoir ; enfin la douce Noëmi, suspendue au bras de son père, le cœur serré, adressait au ciel une ardente prière en faveur de l'héroïque jeime homme qui se dévouait ainsi pour elle et les siens, et elle ne songeait même pas à retenir les larmes qui coulaient abondaihment sur ses joues pâles.
Le cheval cependant avançait toujours, et le moment arriva enfin où il rencontra sous ses pieds un fond plus haut et plus solide. Alors, s'élançant par bonds et faisant jaillir Teau tout autour de lui, il s'approcha du bord, l'atteignit en trois sauts, et, comme s'il eût été très-fier de ce qu'il avait fait, il se mit à caracoler, a faisant sa fantasia, » comme le dit depuis Maumenèsche.
En même temps, de la terre ferme et du bord de la seconde île, une immense clameur s'éleva, tous les spectateurs saluant à l'envi le cheval et l'homme.
Malheureusement, leur tentative, quoiqu'elle eût obtenu un plein succès, n'était rien auprès de celle qui leur restait à faire. Etienne le savait. A peine son cheval eut-il touché le sol, qu'il s'avança vers les naufragés,. mit pied à terre, leur serra les mains, et, promenant les yeux sur l'île, le détroit, le barrage fragile qu'il s'attendait à voir céder sous la pression de Peau, d'un moment à l'autre, il les arrêta enfin tout au loin sur les sommets des Zougara. La pluie recommençait à tomber dans la montagne, la rivière allait donc grossir, et l'île, déjà si rétrécie, allait encore décroître. Il vit qu'il n'avait pas un instant à perdre. S'élançantdonc sur son cheval, qui
avait profité de son investigation pour souffler, iî invita la jeune fille à se placer devant lui sur la selle.
Mais alors un débat s'éleva entre la fille et le père. Noëmi voulait qu'on sauvât son père avant eUe, et le capitaine s'y refusait énergiqueaifint. Maumenèsche mit fin à h discussion par un acte d'autorité ; il souleva la jeune fille entre ses bras et la plaçasur le cheval, devant le cavalier. Le cheval aussitôt retourna vers l'eau, et Noëmi continuait à supplier son père de prendre sa place, qu'elle était déjà au milieu des vagues.
Le retour fut plus émouvant encore que l'aUer. La jeune fille, la tête nue, les cheveux à demi défaits, pâle, couverte de son burnous, se tenait des deux mains à la naissance de la crinière. Etienne avait.un bras passé de chaque côté d'elle, tenant les brides et se penchant de temps à autre pour reconnaître le chemin. Ils ne se disaient rien ; quand même ils eussent osé se communiquer leurs sensations, le vacarme des ondes les aurait empêchés de s'entendre* Le cheval suivait exactement, en sens inverse, la direction qu'il avait prise pour aborder à l'île, mais la surcharge l'alourdissait. Il enfonçait plus fréquemment, ?,e relevait moins vite, et le cavalier était
obligé de le contenir et de l'exciter davantage. Il y eut sur les deux rives, dans le coeur de tous les spectateurs de cette scène, une terrible émotion, quand on le vit, parvenu pour la seconde fois au miheu de la rivière, se débattre de nouveau contre le courant. Sur chaque bord se trouvait un père regardant son enfant aux prises avec la mort. 11 suffîsail d'une pierre brusquement déplacée au fond de Teau, moins que cela, d'un feux pas du cheval, pour submerger et anéantir les créatures pleines de jeunesse et de vie qui se tenaient étroitement embrassées sous l'œil de Dieu, au milieu des ondes furieuses. Une poignante anxiété torturait l'âme des deux soldats. Ni l'un ni l'autre ne pouvait rien faire pour porter secours aux malheureux qu'ils regardaient éperdument, les encourageant de leurs vœux, suspendus à leurs moindres mouvements. Jamais ils n'avaient ressenti de telles angoisses. Le cheval, cependant, approchait de la terre ferme. Soutenu par son cavalier, il s'avançait à pas comptés sur le sol invisible et mouvant, s'arrètant quelquefois pour regarder autour de lui et souffler bruyamment, eonune s'il eût été gêné par l'écume que le vent lui lançait aux lèvres. Jusqu'alors, bien que pesamment
chargé, il n'avait pas bronché une seule fois; mais, quand il fut arrjvé à dix mètres de la côte, il rencontra soudain un courant plus vif. Le barrage formé par la tête de Tîle éboulée et les arbres amoncelés opposant un obstacle à la rivière, elle se partageait en deux, et, décrivant à droite et à gauche une longue courbe, elle se précipitait avec violence vers chaque rivage, et sa profondeur s'était subitement accrue de plusieurs pieds. Vainement Ghrezala se roidit alors devant les vagues qui battaient son poitrail. Il perdit pied trois fois, dériva, rudement éperonné par son cavalier, et sa marche ne fut plus dès lors qu'une suite de bonds désespérés, exécutés à grands coups de reins, avec une violence sauvage. Noëmi, éperdue, avait lâché la crinière, pour se retourner et se cramponner des deux mains aux épaules d'Etienne. Dans la nouvelle pose qu'elle avait prise, sa tète s'appuyait sur la poitrine du jeune homme, et, les deux yeux fermés, elle écoutait avec une insurmontable terreur les effrayants mugissements de l'onde en révolte. Pour lui, les dents serrées, les sourcils contractés, l'âme tendue par un terrible excès de volonté, il poussait son cheval, lui disait : «•Allons! Ghrezala! » et, baissant le front
tout à coup, balbutiait quelques paroles d'encouragement à Foreille de la Jeune fille. Les Arabes, sur le rivage, avaient tous mis pied à terre et couraient au bord de Teau, prévoyant que le groupe pathétique allait sombrer. Quelques-uns, s'accrochant les uns aux autres par les mains, s'avançaient dans la rivière à sa rencontre, afin de le saisir au passage. Le père s'était précipité à terre, lui aussi. Chacun criait un avis au cavalier, qui n'en avait que faire, et d'ailleurs le fracas du torrent couvrait les voix. Enfin, tantôt marchant et tantôt nageant, la vaillante bête qui portait les deux enfants arriva tout près de la côte. Un dernier coup d'éperon la fit sauter, et, se ioulevant de l'eau tout entière, elle retomba sur les genoux. Cinquante mains s'étaient déjà jetées sur sa crinière ; on la traîna au bord. Enlevée, arrachée plutôt de la selle par le père de son sauveur, la jeune fille sentit soudain le sol sous ses pieds, et, tandis que le kebbir la serrait convulsivement entre ses bras, retentit le long des deux rives une nouvelle et formidable clameur.
Cependant le cheval avait pris terre, et, sanglant, affreusement essoufflé et souillé de fange, il se secouait entre les mains qui le retenaient. Etienne
était debout auprès de lui, très-pâle alors et les mains tremblantes. Son père Taperçut tout à coup. Il s'éloigna de la jeune fille, s'approcha de lui, lé regarda avec un rayonnement dans les yeux ; puis, lui; jetant un bras autour du cou, il l'embrassa sur la joue longuement, incapable de prononcer une parole.
Le jeune homme se sentait le ciel dans le cœurt
Quand son père se fut détaché de lui, il lui dit avec un regard plein de modestie :
— Mon père, ce n'est pas moi qu'il faut féliciter, c'est mon bon cheval.
— Ghrezala, dit alors le père en étreignant le noble animal et le baisant sur les naseaux, Ghrezala, je te débaptise. Désormais tu ne t'appelleras plus la Gazelle; tu te nommeras Salem^ le Sauveur.
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