LES SOLDATS
Pendant que se passaient ces événements, la nature impassible avait continué son œuvre, enveloppant les montagnes de nouveaux nuages, les inondant de pluie et gonflant démesurément les innombrables afQuents de l'oued Dhamous. Il suffit de moins d'un quart d'heure pour exhausser de plus d*un mètre le niveau déjàsiélevédelarivière. Onvitalorsune chose véritablement terrifiante, et dont la niajestueuse horreur dépassa tout ce qui, depuis la veille au soir, avait parlé de Dieu à l'homme dans cette contrée dévastée. Le barrage qui s'était formé en travers du courant céda tout à coup sous la pression des vagues, et une lame toute droite, dont la volute se déployait
à plus de six pieds de hauteur, se dressa entre les deux rives, refoulant devant elle les arbres, les amas de pierres, et détonant avec le bruit d'une poudrière qui fait explosion, La petite île, déjà si rétrécie,*se rompit sous le coup, et la grotte qui avait servi de refuge aux naufragés disparut tout entière. A peine un morceau de terre de vingt pieds de long demeura-t-il cofnme un bastion, en amont de la seconde île, verdissant au-dessus de Teau.
Désormais il était impossible de songer à traverser à gué Toued Dhamous. Une mort certaine attendait le présomptueux qui se serait éloigné du rivage de plus de trois pas. Les arbres qui descendaient avec le courant se choquaient entre eux, et passaient devant les deux îles, agglomérés en masses informes. Les vagues tumultueuses sautaient et rejaillissaient de toutes parts, et le vent de la mer se mit à souffler avec une telle force, que, dans l'intervalle de* quelques minutes, toutes les tentes qui s'élevaient sur la seconde île furent abattues.
Il fallait absolument aviser aux moyens de secourir les quatre malheureux confinés sur la première île ; car, maintenant, on pouvait prévoir que, dans un espace de temps très-court, pas un pouce de cette
lie ne demeurerait au-dessus de Teau. Les Arabes et les deux Français que Noëmi sollicitait en pleurant sur le rivage, comprenaient cette situation mieux que personne, mais ils n'y pouvaient apporter aucun remède. Heureusement, grâce aux changements que la destruction du barrage venait d'introduire dans Tétat des choses, il n'en était plus de même des soldats. Les soldats, depuis leur départ de Milianah,
avaient beaucoup plus souffert d'abord de la chaleur, puis des suites de l'inondation, que le petit groupe rassemblé autour du capitaine. Pendant JA première partie de la route, on les avait vus soucieux, vaguement inquiets, dans cet état d'exaltation concentrée que produit invariablement le sirocco; mais l'esprit de corps et l'émulation les souteiiaiént, et c'est à peine s'ils laissaient échapper une plainte lorsque, ruisselants de sueur, ils se sentaient soudain aveuglés par l'ardente poussière que soulevait le vent du sud. Les anciens, tout en marchant, se délassaient de leur fatigue en elfrayantun peu les nouveaux. Ce n'était rien encore, disaientils ; on en verrait bien d'autres le soir ! Tous allaient donc avec courage, mais avec une sourde irritation,
à l'exception des spahis, qui, mieux acclimatés et enveloppés jusqu'aux yeux dans leurs burnous rouges, sommeillaient à demi, bercés par le pas de leurs chevaux. La halte sur le plateau, loin de dé« lasser les soldats, ne fit qu'augmenter leur énervement, et, quand, stimulés par Maumenèsche, il leur hllut se remettre en marche, le malaise qu'ils éprouvaient ne tarda pas à leur arracher quelques murmures.
— Est-ce que ces paresseux de mulets ne pourraient pas nous porter un peu ? disaient-ils.
Le sergent qui les commandait, touché de leurs doléances, finit par satisfaire leur désir, et, à partir de ce moment, avec cette mobilité qui fait le fond du caractère français, la gaieté succéda chez eux à l'abattement, et, une heure plus tard, on les vit se jouer comme des enfants entre les cataractes du ciel et celles de la rivière. La mauvaise nuit qu'ils passèrent — sans avoir pu sécher qu'imparfaitement leurs vêtements mouillés — sous les tentes dont les toiles légères tamisaient la pluie, diminua cependant un peu leur bonne humeur. Les plus jeunes d'entre eux toussaient le lendemain, et quelques-uns se plaignaient d'avoir les membres endoloris, par
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suite de l'humidité contre laquelle ils avaient eu beaucoup de peine à se défendre. Mais, quand ils virent le danger qui menaçait leurs compagnons de route, toutes leurs mésaventures furent oubliées. Il n'en fut pas tm seul, parmi les plus indifférents, qui n*eût voulu risquer sa vie pour les naufragés, s'il aviait eu la moindre chance de les arracher à la mort. Le sergent fut bien près, alors, de voir son autorité méconnue. Il ne fallut rien de moins que l'émouvant spectacle du sauvetage de la jeune fille pour rétablir un peu d'ordre dans sa petite troupe. Ce qui exaspérait ces braves gens, c'était surtout l'impossibilité où ils se trouvaient de secourir leurs semblables, et la crainte qu'ils éprouvaient de les voir périr sous leurs yeux. Heureusement, la destruction du barrage vint leur rendre une lueur d'espoir ; ils se mirent immédîatementàconfectionnerun objet de transport qui, selon eux, devait permettre aux naufragés de passer de la première île sur la seconde. Cet objet que Maumenèsche, une heure auparavant, avait jugé insuffisant, mais que l'exhaussement subît de la rivière venait de rendre praticable, était un radeau. En effet, la nouvelle crue de l'eau avait eu pour résultat d'élargir le détroit, mais en même temps
de rétablir le niveau entre les deux bras de l'oued Dhamous.Il s'en était suivi naturellement une diminution notable dans la vitesse du courant qui passait entre les deux îles. A peine maintenant était-il sensible, surtout quand on le comparait à celui qui, se précipitant des montagnes, descendait en tourbillonnant vers la mer. Ce fait n'avait point échappé à l'attention du kebbir et des Arabes rassemblés sur le rivage, et encore moins à celle de Maumenèsche et du capitaine. Aussi, dès qu'ils virent les soldats occupés à lier leurs cantines avec les poteaux de leurs tentes, applaudirent-ils à leur travail de la voix et des deux mains.
— Sais-tu bien, monseigneur, dit le coureur à M^ Thierry pendant que ce dernier regardait sa fille, qui, appuyée sur le bras de son ancien camarade et à demi rassurée par lui sUr le sort de son père, lui adressait de loin des signes de sympathie et d'encouragement, sais-tu : la protection d'Allah était sur nous ; sans cela, nous servirions déjà de pâture aux poissons de la Méditerranée, et notre mort ferait le sujet d'une foule d'histoires dans toutes les tribus du Tell. Cette rivière, qui te semble si méchante, s'est montrée pour nous d'une douceur de
jeune fille. Voilà quinze heures qu'elle coule, et c'est à peine si elle a déraciné quelques arbres et jeté de côté quelques rochers. Moi qui te parle et qui suis ton serviteur, j'ai vu, un jour, l'oued AUelah, qui passe au pied de Tenez, se fâcher d'une autre façon. Nous étions là quatorze Arabes avec des troupeaux, pelotonnés comme nous le sommes ici sur une île. L'oued Allelah se mit tout à coup à grossir, et, comme il coule dans une vallée très-ouverte, il était trente fois plus large peut-être que ne l'est en ce moment l'oued Dhamous. Eh bien, ce ne furent pas quinze heures qu'il lui fallut pour emporter l'île. Trois heures lui suffirent. Il est vrai qu'il pleuvait beaucoup. Tous les troupeaux furent noyés sous mes yeux : trois mille moutons ! c'est quelque chose. Et avec les moutons, les Arabes. Ce jour-là, c'était bien visible, Dieu avait détourné sa face de nous.
— Comment te trouves-tu donc ici ? demanda le capitaine, qui jugeait l'histoire du guide pleine d'actualité, mais des moins encourageantes.
— Oh! moi, fitMaumenèsche, je m'étais résigné à me laisser noyer comme les autres, et, cramponné que j'étais à un arbre, un tout petit arbre, j'avais vu l'eau me monter d'abord aux genoux, puis au ventre,
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puis sous le menton, et, me dressant sur la pointe des pieds, je regardais autour de moi, et n'apercevais rien qu'une nappe jaune qui s'étalait à perte de vue, au ras de mes yeux. J'étouffais, et je grelottais de froid, et la nuit venait. Tous mes compagnons s'en étaient allés, roulés par les vagues. J'étais donc là, et l'eau montait toujours. Elle m'effleurait les lèvres. Je ne pouvais grimper sur mon arbre, car il était trop faible pour me porter. Tout à coup, je le sens mollement céder sous mes mains ; la rivière, creusant le sol, l'avait déraciné, et me voilà renversé sur le dos et descendant avec le courant vers la grande iner. Heureusement pour moi, le toit de branches d'un gourbi, qui s'en allait à la dérive, rencontra mon bras. Je le saisis : je parvins à monter dessus ; je m'y maintins à genoux avec mes deux mains, et, pendant toute la nuit, je flottai ainsi, me dirigeant je ne sais où, mais soutenu de Dieu, parce que je ne m'abandonnais pas moi-même. Mauvaise nuit, mon petit père! Puissent mes ennemis et les • tiensen passer beaucoup desemblables ! Enfin, quand vint le jour, mon toit de branches alla s'échouer au pied des murs de Tenez. Une vieille femme me recueillit. Etc'est ainsi que je me tirai de l'oued AUelah.
Le capitaine avait le frisson en écoutant le récit de cette aventure. Sa situation présente lui en faisait parfaitement apprécier les moindres détails, et il ne savait ce qu'il devait admirer le plus dans le narrateur: de la fermeté d'âme qu'il avait montrée pour sauver sa vie, bu du sang-froid avec lequel il racontait une telle scène devant une scène toute semblable. Cependant, - tandis que le guide parlait, les soldats n'avaient pas perdu leur temps, et bientôt un radeau solide et d'une épaisseur convenable, mesurant environ trois mètres sur chaque face, fut déposé par eux sur la berge taillée à pic qui s'élevait à trente pieds au-desèus de l'eau. Mais ce n'était là que la plus facile' partie de leur tâche. Il leur fallait maintenant amener ce radeau au bord de l'onde fangeuse, puis le iancer, puis le diriger vers la première île, et le ramener enfin avec les quatre naufragés. On eut alors une preuve bien remarquable de la puissance du courage et de l'abnégation, quand ils sont réunis à l'esprit de discipline. Sur un signe du sergent, vingt hommes descendirent au bord du détroit, traînant après eux le radeau, que soixante bras retenaient à l'aide de cordes, au haut de la berge. Ils avaient tous les jambes dans l'eau, qui, si elle eût
grossi tout à coup, pouvait les emporter avec elle, et il eût suffi d*un moment de défaiUance chez leurs, camarades pour qu'ils fussent broyés sous la lourde masse de coffres et de poutres suspendue au-dessus de leurs têtes ; et pas un d'entre eux ne bronchait. Sur un mot du sergent, ils pesaient tous ensemble sur les cordages, et sur un mot ils s'arrêtaient. Le radeaii descendit enfin au milieu d'eux. Alors, le poussant de leurs bras réunis, ils le lancèrent. Pui?-, attendant un nouvel ordre de leur chef, ils demeurèrent immobiles, les uns déboutonnant le coUet de leur veste d'uniforme pour reprendre haleine, les autres s'essuyant le front de leurs mains. Le sergent qui dirigeait leurs mouvements avait
environ quarante ans, et répondait au nom de Brémont. C'était un de ces hommes nés du peuple, et que les hasards de la conscri ption ont condamnés à vouer toute leur existence au pénible et obscur métier de soldat. Après vingt ans de service, celui-ci ne comprenait pas qu'on pût exercer un autre état que le sien, et il avait été si parfaitement façonné par la discipline, qu'il en remplissait les devoirs, moins encore par obligation que par impossibilité de faire autre chose. Il ne savait, il ne se demandait même
pas si sa profession lui plaisait. Machine, mais machine consciente, et dont l'abnégation alors s'élevait parfois jusqu'à l'héroïsme, il obéissait simplement aux ordres de ses supérieurs, sans les discuter jamais. Lui eût-on commandé de se brûler la cervelle « pour le bien du service, » il l'eût fait. Sa vie ne lui appartenait pas ; elle appartenait à l'État ; c'était donc à l'Etat de l'utiliser à sa guise. Jamais une punition n'avait frappé le sergent. Jamais l'amour, le jeu, le vin, les liens de famille, ne l'avaient distrait un instant de ses fonctions mécaniques. Toujours dispos, toujours prêt à obéir aux injonctions de ses chefs ; d'une tenue exemplaire, d'une propreté irréprochable, d'un courage naïf, car il s'ignorait ! il présentait le type accompli, et qui va se perdant tous les jours, de Y homme- fusil y inventé par le roi Frédéric, et si merveilleusement utilisé par Napoléon. Quand il vit le radeau flotter, il commença par relever jusqu'aux genoux le bas de son pantalon pour éviter de le mouiller, puis il descendit au bord de l'eau, s'assura qu'aucune des parties du train de bois n'avait joué, et, comme il ne lui parut pas possible qu'il pût voguer tout seul vers la première lie, il mit le pied dessus, avec l'intention de se dévouer
pour le diriger. Cette opération présentant un trèsgrand danger, le sergent n'admettait pas qu*un autre que- lui s'y exposât. Mais, au moment où, après s'être emparé d'un long morceau de bois aplati, et qui, dans sa pensée, devait faire l'office de rame, il ordonnait à ses hommes de filer le câble qui retenait le radeau au rivage, il entendit un cri violent poussé par Maumenèsche. Alors, levant la tête, il aperçut de l'autre côté du détroit son capitaine qui lui faisait des gestes de dénégation. Le sergent retira aussitôt son pied du radeau, et, supposant que son capitaine lui ordonnait de demeurer dans l'Ile, sans doute afin que les soldats ne restassent pas sans chef, livrés à eux-mêmes, il s'aisit par l'épaule le premier homme qui lui tomba sous la main, et, lui donnant sa rame, il lui dit de le remplacer. Mais, à ce mouvement, retentit un nouveau cri de Maumenèsche, et l'officier recommença ses gestes. Le sergent devint très-perplexe. Il voulait obéir ; mais, pour cela, il fallait qu'il comprît les ordres de son supérieur.
Ce fut Maumenèsche qui, àFaide d'une pantomime des plus ingénieuses, se chargea de tirer le sergent d'embarras, en lui e\pliquant ce qu'on attendait de . lui. Sa pantomimeétaittellementprécise, qu'il li'y eut
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pas un seul homme, parmi les soldats rassemblés sur l'île, qui ne la comprît. Le sergent se mit aussitôt en mesure d'obéir à son capitaine. Il attacha un caillou à l'extrémité d'une longue ficelle, puis le remit
à un spahis renommé pour sa vigueur «t son adresse, et celui-ci le lança sur la première tte^^où Maumenèsche s'en saisit. Une corde solide étiét liée à l'autre extrémité de la ficelle. Quand le côiateur l'eut attirée à lui, il Tenroula autour d'un arbre.qui s'élevait au bord de l'eau, et devait lui servir de ti^euil. L'autre bout de la corde demeuré entré les mains dessolda/s étant déjà attaché au radeau, les naufragés furent ainsi en mesure de l'attirera eux sans exposer inutilement la vie de personne. Le radeau s'éloigna alors lentement du rivage de la seconde île, remorque par Maumenèsche et le capitaine, et maintenu dans une direction convenable par les soldats, qui, à l'aide d'une seconde corde, l'empêchaient de dériver. Grâce à ce procédé des plus simples, un va-et-vient étaitenfin établi entre les deux îles. Mais ils'enfallait de beancoup qu'ilfût sans danger, car l'un des câbles pouvait se rompre, quelque pièce du radeau se disloquer, la rivière enfler tout à coup et tout emporter ; et ce n'étaient pas là de faibles sujets d'inquié-
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tncle pour les naufragés, ni pour les soldats, ni surtout pour la jeune fille, qui n'avait pas voulu quitter le rivage et assistait à cette scène avec une émotion facile à comprendre.
Cependant, en moins de trois minutes, le radeau, remorqué comme nous l'avons dit, traversa les quarante pieds de largeur que comptait alors le détroit, et le guide l'amarra solidement au pied de l'arbre. 11 était temps, car la rivière, alimentée par la pluie, grossissait encore, et la petite tle était presque totalement submergée.
— Allons ! negro, dit Matimenèsche au cuisinier en le poussant vers le radeau, voilà le moment de montrer que tu es unhomme. Assieds-toi et ne bouge pas, car le moindre mouvement te serait fatal, et, bien sûr, tu ne ferais plus la cuisine que pour les poissons.
Faitha obéit au guide, mais ce ne fut pas sans envoyer un regard piteux à l'adresse des cantines qu'il abandonnait sur le rivage. La terreur de la mort le tenait si bien, qu'il ne trouva pas la force d'articuler une parole pour prier Maumenèsche de les déposer auprès de lui. Sa nièce l'avait déjà suivi, soutenue sous le coude par le coureur. La malheu-
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reuse fille tremblait, geignait, pleurnichait. En arrivant sur le radeau, elle comprit qu'elle ne pourrait jamais parvenir à s'y maintenir debout. Elle se coucha donc tout de son long aux pieds de son oncle, et ramena la pièce d'étoffe qui l'enveloppait sur son visage, afin de ne rien voir de l'effrayant spectacle des vagues. Cependant Maumenèsche s'était tourné vers le capitaine et l'avait invité à se placer auprès de ses serviteurs. M. Thierry descendit aussitôt sur l'esquif improvisé, et s'assit au milieu, sur un coffre. Mais, quand il vit que le coureur, après avoir défait le nœud du câble qui retenait le radeau au pied de l'arbre, s'apprêtait à filer ce câble et faisait signe aux soldats de le haler, il se leva :
— Et bien, que fais-tu là? lui dit-il. Est-ce que tu ne vas pas venir avec nous?
— Elles bêtes de l'administration! répondit Maumenèsche en filant le câble. Qui se chargerait de les faire passer ? Je me suis engagé à les conduire saines et sauves au Montai arach, et tu sais que je suis le serviteur de ma parole. Reste donc assis, monseigneur, ou le vent le fera tomber dans l'eau.
— Maumenèsche! Arabe entêté! je l'ordonne de venir ici sur-le-champ! s'écria le capitaine, exas-
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péré par la tranquillitd du coureur. Qu'est-ce, pour moi, que la vie de mon cheval et celle des mules, auprès de la tienne? Nevois^tu .pas quetu.seras dans l'eau jusqu'aux genoux avant trois minutes? )e suis ton chef! tu dois m'obéir! Encore une fois, je t'ordonne de t'embarquer avec nous.
— Ma promesse m'ordonne autre chose^ mon pe* tit père, reprit le guide en faisant de nouveau sigac aux soldats de haler le câble ; et ce n'est pas bien à toi d'humilier ton fils en l'engageant à allonger son existence aux dépens de sa promesse. Apaise- toi. L'oued Dhamous ne me noiera pas plus que l'oued Allelah,B'il plaît à Dieu!
Force fut au capitaine de se soumettre à l'étrange Yolontéduguide ; car le radeau, attiré vers la seconde île par les bras des soldats, se balançait déjà au milieu de l'eau. Les soldats balaient lentement, avec précaution, et Maumenèsche, arc-bouté sur ses jarrets, retenait le câble en le déroulant doucement autour de son arbre. L'eau, redevenue un peu plus rapide par la destruction presque totale de la première île, glissait d'une seule nappe de l'ouest à Test, bouillonnant au bord du radeau, le couvrant d'écume, et, par moments, le soulevant sur le côté.
Le capitaine, incapable de se tenir plus longtemps debout, avait repris sa place sur le coffre, et, de là, à sa droite comme à sa gauche, à la distance d'une vingtaine de pieds, il voyait dans les deux bras de r>oued Dbamous passer comme deséclairs les vagues écumeuses, qui toutes se précipitaient dans le même sens. Ali loin, à l'ouest, par-dessus leurs crêtes mobiles, sa jfiUe lui apparaissait entourée de ses nouveaux amis. Les Arabes s'agitaient autour d'elle, courant et se poussant pour suivre les péripéties du nouveau sauvetage, qui leur semblait au moins aussi émouvant que le premier. Quant au nègre et à la négresse, pelotonnés aux pieds de l'ofBcier, une commune épouvante les empècbait de rien voir et de rien entendre. Faitha, ployé en deux et la tête entre les genoux, ne cessait d'ordonner à sa nièce de ne pas bouger, et il se recommandait à sidi Khrelil, à sidi Abd-el-Kader, à sidi Embai-ek, à sidi Mekrelouf, à tous les saints du paradis de Mabomet, renommés en Algérie pour leur puissance. Mais l'infortunée Ourida n'en était plus à se recommander à personne. Demi^morte de froid et le ventre dans l'eau, car Feau passait entre les madriers mal joints du train de bois, elle se cramponnait des
deux mains aux jambes de son oncle et poussait des cris de terreur.
— Quelle chose que la peur ! disait Maumenèsche en écoutant les hurlements d'Ourida et déployant toute sa force pour roidir le câble. L'autruche cache sa tête sous le sable pour ne pas voir venir la mort; la femme crie pour ne pas entendre son pas. Elle vient cependant, à son heure. Après cela, comme elle vient pour toutes les créatures, il n'y a pas dlnjustice.
— Ne bouge pas, ma nièce ! répétait Faitha en fermant les yeux et ployant le dos.
— Tirez, vous ! et tous bien ensemble ! disait le sergent aux soldats. Voulez-vous bien ne pas vous avancer ainsi dans Teau! reprenait-il en voyant quelques-uns de ses hommes qui, poussés par un singulier esprit de dévouement, s'en allaient machinalement, et tout en halant, au-devant du radeau, qui, à leur gré, ne marchait pas encore assez vite.
— Il n'y a pas de danger, sergent! disaient les soldats.
Et ils allaient dans l'eau plus loin encore. Cependant, le kebbir, soutenant toujours la jeune tille sur son bras, suivait avec elle tous les mouve-
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ments du radeau en cheminant le long du rivage. Il la rassurait de son mieux, mais il perdait la plus grande partie de ses peines. Noëmi, en effet, se trouvait alors exactement dans la même situation d'es* prit où son père s'était trouvé une heure auparavant, pendant qu'il la voyait s'éloigner de lui, transportée à travers les flots, entre les bras d'Étienne. La jeune fllle comprit alors les angoisses que son père avait dû ressentir. Il y eut un moment où elle ne put s'empêcher de détourner le visage ; le radeau, soulevé de biais par une longue vague, se dressait presque perpendiculairement au-dessus de l'abîme, et Ton eût dit qu'il allait, se retournant tout d'une pièce, verser dans l'eau les troispersonnes qu'il portait. Heureusement, une violente secousse fut imprimée à temps au cordage par Maumenèsche, et quand la jeune fille, sur l'invitation du kebbir, reporta les yeux sur son père, elle le vit, à travers ses larmes, enlevé du radeau par les bras vigoureux de ses soldats. Les deux nègres l'avaient déjà précédé à terre. Des cinq personnes si malencontreusement confinées la veille dans la première lie, il n'y avait plus alors que Tintrépide coureur à sauver. Ce n'était pas par esprit de bravade que Maume-
nèsche avait refusé de s'embarquer avec ses corn* pagnons d'infortune. C'était par un sentiment particulier de son devoir qui lui ordonnait de^jie rien abandonner à la rivière, de tousles êtres et des moindres objets confiés à ses soins. Dans sa piensée» il eût suffi d'un mulet on d'une cantine emportée par les vagues pour le déconsidérer, et Maumenèsche tenait à sa réputation comme une honnête femme. Quand donc, après le débarquement du capitwne et des nègres, il eut attiré de nouveau le radeau au pied de l'arbre, se souciant peu de l'eau qui, ipaintenant, filtrait partout sous le sol de l'île, il se mit à jeter autour de lui des regards investigateurs, afin de voir s'il pourrait transporter dans un seul voyage les bêtes et les bagages dispersés à ses côtés. -
A mesure qu'ils avaient vu se rétrécir la bande de terre où ils erraient en liberté depuis la veille, les mulets et -le vieux cheval, se résignant à demi au triste sort qui les attendait, s'étaient contentés de se serrer les uns contres les autres et de promener au loin, spr le rivage, des regards inquiets. Leur instinct les avertissait que la crue de l'eau devait conti* nuer longtemps encore ; ils comprenaint que le sol.
un peu plus tôt ou un peu plus lard, allait manquer sous leurs pieds; et, ne se sentant pas assez forts pour traverser l'impétueuse rivière à la nage, confiants dans rintelligence de l'homme cependant, — peut-être aussi dans sa pitié ! — ils se rapprochaient peu à peu du coureur, comme s'ils avaient vu en lui un suprême espoir de salut. Au moment où le radeau revint à vide se balancer au pied de l'arbre, Feau avait envahi déjà presque toute l'île, et les bêtes effrayées, piétinant la boue, tournaient machinalement sur elles-mêmes. Encore quelques minutes, et la nappe liquide allait s'étendre à la place qu'elles occupaient. Le guide, cependant, ne se laissa distraire ni par leurs angoisses ni par les cris véhéments qui l'invitaient à se hâter, partant de la seconde île et du rivage. Il alla prendre les cantines, les coffres^ les sacs de bagages, les bâts des mulets, la selle, les harnais, et transporta ces divers objets sur le radeau. Puis, quand il les eut assujettis de son mieux, il s'approcha du vieux cheval, qui le regardait d'un air triste, et lui enveloppa la tête de sou burnous.
— Je voudrais, disait-il, que tous ceux qui contestent la supériorité de l'homme sur le cheval pus-
sent assister à ce que je fais. Ce Ghrezala lui-même, qui est le meilleur des djouad, a pu, convenablement dirigé, traverser les hauts-fonds de la rivière, portant deux créatures sur son dos. Eh bien, s'il était ici, il se laisserait plutôt noyer que de consentir à poser le pied sur un amas de bois dansant dans les vagues. Vantez donc maintenant la supériorité du cheval! Maumenèsche vous répondra.
Parlant ainsi, il fit passer l'animal aveuglé sur le radeau, puis il alla chercher les mules qui tremblaient, et, après leur avoir bandé les yeux avec des morceaux de linge qu'il prit dans la sacoche do la négresse, il les embarqua à leur tour. ^ Quand il les eut installées au milieu du train de bois, il retourna sur l'île, délia prestement le câble, le fit passer autour du tronc de l'arbre, de façon à pouvoir le dévider entre ses mains tout en s'éloignant du rivage, et à se faire ainsi un point d'appui, et enfin il sauta sur le radeau. Mais il revint immédiatement à terre en poussant une exclamation de dépit, et alors, à leur grande surprise, tous ceux qui le regardaient avec impatience le virent se baisser pour ramasser un dernier objet qu'il avait oublié dans l'île. Cet objet si précieux pour le coureur et qu'il brandit d'un air
de triomphe quand il se fut relevé, était le parapluie d'Ourida.
Les éclats de rire des soldats, charmés de cette fanfaronnade, retentissaient encore, que Maumenèsche était déjà par le travers du détroit. Assis au bord du radeau, les genoux plies, étendant deVantlui ses deux bras hâlés, il dévidait son câble autour de l'arbre en le retenant de toutes ses forces. Derrière lui, les mulets et le vieux cheval tenaient les jambes écartées, et, pesant de leurs quatre pieds sur le bois flottant, ils restaient immobiles comme s'ils eussent été pétrifiés par la peur. Les vagues arri valent alors en même temps par la droite comme par la gauche, car le lambeau de terre à demi submergé qui restait de la petite île ne leur opposait plus qu'un bien faible obstacle. Parfois eUes sautaient sur le radeau, fouettant la croupe des mules et battant la poitrine de Maumenèsche. Et lui, les bras toujours tendus et portant en arrière sa tête rase coiffée du bonnet rouge, il fronçait les sourcils et se mordait la lèvre quand elles l'ébranlaient de leurs secousses. Les Arabes l'encourageaieiît de loin en agitant leurs burnous et poussant des cris; mais il avait quelque chose de plus utile à faire que de leur répondre.
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Aussi ne les regardait-il même pas, non plus que les soldats, qui l'excitaient également de la voix, tout en l'attirant lentement yers eux, ayee son lourd chargement de coffres et de bêtes. Enfin le guide sentit la corde mollir entre ses madns, le radeau avait touché le bord de la seconde île, et les soldats le tiraient déjà sur le sable. Haumenêsche, en se levant, conserva son impassibilité. Il regardâtes bêtes de somme descendre sur le rivage, puis les soldats débarrasser le radeau dès objets qui l'encombraient, enfin il vit hisser le radeau sur la haute berge. Alors il promena un long regard autour de lui,- et, satisfait d'avoir accompli son devoir, tout son devoir, — il se tourna vers l'eau, — cette eau toute-puissante, qui cependant n'avait pu lui arracher un brin de fil, et, comme Glirezala une heure auparavant, le cœur enflé d'orgueil et de joie, faisant, lui aussi, sa fantasia (i), il
(1) Ce mot s'appliquQ, en Algérie, noD-seulement aux fêtes équestres des Arabes, mais à toutes les actions, à tous les signes de réjouissance causés par la satisfaction de 1* «mour-propre. Le faucon repu de sang qui se dandine sur Tépanle ou la tète de son maître ; la Mauresque qui, en passant devant une rivale humiliée, entr*ouvre son haik pour montrer ses riches colliers ; le chanteur qui répond aux manifipstations de plaisir de ses auditeurs par des tenues de notes exagérées ; le cavalier qui fait caracoler son cheval devant les femmes, font « leur fantasia », et personne n*eu rit, car
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se dressa de toute sa hauteur et cracha dédaigneusement sur elle.
Quelques instants plus tard, la dernière parcelle de l'étroite place où les cinq naufragés avaient trouvé un refuge disparut sous les flots, et, avec un fracas de plus en plus assourdissant, la rivière démesurément élargie qui se précipitait du haut des montagnes venait battre le front de la seconde lie.
les Arabes ne voient pas de ridicule daus les manifesUtious de TorgaeiL
l'hospitalité.
A partir du moment où Maumenèsche rejoignît SCS compagnons de route, la pluie cessa de tomber et le niveau de Toued Dhamous s'abaissa avec autant de rapidité qu'il en avait niis à s'élever la veille au soir. Quelques heures après le sauvetage du guide, la rivière était rentrée dans son lit, les amas de pierres qui Tcncombfaîent réapparaissaient au-dessus de l'eau, et les soldats campés sur l'île purent atteindre la (erre ferme. Anrès avoir gravi le promontoire qui s'élevait sur la rive gauche, ils s'acheminèrent vers la baie du Montararach, où de nouvelles fatigues ne devaient pas tarder à leur faire oublier les fatigues anciennes. Quant au capitaine
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Thierry, il avait accepté pour sa fille et pour lui riiospitalité qui lui fut offerte par son ancien camarade. Nous profilerons de cette circonstance pour les accompagner au bordje de l'oued Dhamous.
La maison habitée par le kebbir était située sur le point culminant du promontoire, quatre cents pieds plus haut environ que le niveau de la Méditerranée. C'était mie grande maison mauresque, dépourvue de toit, percée de petites ouvertures extérieures, reprcoentant de loin une masse cubique toute blanche qui se détachait vigoureusement sur le fond du ciel. A rintérieur, elle se partageait en trois demeures distinctes, les deux premières communiquant Tune avec l'autre par un système de portes et de couloirs.
Chacune de ces demeures était distribuée de la même manière, présentantune cour carrée avec une vasque
de pierre au milieu où bouillonnait un filet d'eau,
et tout autour de cette cour, au rez-de-chaussée
comme à l'étage supérieur, s'ouvraient des chambres
spacieuses, qui prenaient jour sur un promenoir
bordé de sveltes colonnes de marbre blanc.
La première de ces habitations était occupée par
les femmes de la famille du kebbir ; la seconde, par
les hommes et leurs, serviteurs ; la troisième se nom-
mait la maison des hôtes : sa porte était toujours ouverte, et le premier venu qui passait devant elle avait le droit de s'y installer. Dne galerie placée sous un auvent s'étendait extérieurement dans toute la longueur de cette dernière, avec une large banquette tapissée de nattes, à l'usage des gens qui aiment à dormir en plein air, et un platane colossal, au fût droit et lisse, s'élevait dans la cour, en arrière de la fontaine, projetant son énorme bouquet de feuilles au-dessus de la terrasse et la couvcant comme un immense parasol.
Ce qui frappait le plus agréablement les yeux dans ces trois demeures réunies en une seule, c'était leur propreté exquise. Tout y était minutieusement peint en blanc : les murs des chambres et des cours, les terrasses, les plafonds, les galeries. Cette teinte uniforme et nette donnait à renscmble quelque chose de frais et de pur. Les pièces étaient larges, hautes, bien aérées; le soleil n'y pouvant jamais pénétrer, il V réfinaitconstammentunc demi-obscurité bleuâtre. Enfin leur ameublement était simple, presque primitif. Drs nalles, de longues bandes de tapis étendues ii irrre sur de jolis carreaux de faïence à fleurs, des couchettes étroites et basses avec leurs
oreiUers de cuir, des sièges légers en bois peint, de grands coffres pour serrer les hardes, des draperies en laine de Tunis, à demi relevées devant les portes, tels étaient les objets peu coûteux, mais non dépourvus de style, qui se retrouvaient partout.
A la distance d'une portée de fusil s'élevaient des hangars et des écuries avec des bâtiments de ferme. Un grand jardin les reliait à l'habitation, s'étendant, à travers de pittoresques accidents de terrain, jusqu'à mi-côte du promontoire. Ce jardin, e^otouré d'une haie de nopals, n'avait rien de l'ennuyeuse régularité de nos parcs ; les plantes y poussaient en toute liberté, avec les attitudes nonchalantes et ca« pricieuses que leur donne la nature. On trouvait cependant quelques traces de culture dans le verger : là, une multitude de petits canaux de tuiles amenaient l'eau des norias dans les bassins creusés au pied, des orangers; les treilles de cherchait s'appuyaient d'arbre en arbre, couvrant d'une ombre fine et remuante les moindres détours des septiers ; les bananiers déployaient leurs feuilles immenses au-dessus de fosses humides, protégées toutes contre le vent de mer par des revêtements de gazon ; enfin des massifs de. fleurs éclairaient de leurs tons char-
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mants la sombrç verdure. Il y avait quelque chose de véritablement récréatif dans le mélange de tant de couleurs et de tant de formes végétales. Auprès des citronniers élégants, dont les branches ployaient sous le poids des fruits vermeils, se hérissaient les poivriers d'Amérique et les oliviers au mince feuillage; les grenadiers aux boutons éclatants se mariaient aux tiges flexibles du jasmin d'Arabie et du chèvrefeuille ; sous les hauts' caroubiers poussaient les cyclamens ; les rosiers du Bengale s'attachaient aux glaives pointus de l'agave, et les scilles bulbeux écartaient les mottes de terre entre les touffes d'asphodèles.
Ce qu*il y avait de plus ravissant dans ce jardin, c'est qu'on y retrouvait partout les marques de la présence de personnes aimables et sensibles. Des l)étcs de plusieurs sortes y erraient en toute liberté, et non-seulement on voyait à leur sérénité familière qu'elles n'avaient rien à craindre du voisinage de l'homme, mais (|ue l'Iiomme avait disposé toutes choses autour d'elles pour qu'elles ne fussent point troublées. La cigogtie, accroupie sur son nid de plâtre au fatte des bâtiments delà ferme, faisait claquer ses mandibules pour attirer les hirondelles, qui Ta-
musaient de leurs tournoiements perpétuels et de leurs cris ; le flamant aux ailes roses piétinait imperturbablement les fleurs, becquetant çà et là les insectes, ou bien, planté sur une patte, il vous regardait marcher vers lui et ne se dérangeait pas pour vous faire place ; leshabara fourrageaient les buissons pour y chercher les baies d'automne qui les enivrent. La gazelle aux jambes mignonnes sautait à travers les cytises pour flairer de tout près les gens qui venaient lui rendre visite; le leroui — mouflon à manchettes — paissait l'herbe au pied des grands arbres, puis il frottait ses cornes contre leur tronc en exhalant une sorte de ronronnement de plaisir ; le caméléon grave, lent et la main tendue, se tenait à Taffût sous les feuilles dont il reflétait la verte couleur sur sa carapace ; enfin les tourterelles voletaient de toutes parts et poussaient sous les fleurs leurs interminables murmures d'amour. Nul ne gênait ces
^ paisibles hôtes dans l'enceinte qui leur était réservée. Ils y trouvaient de l'eau toujours fraîche, une nourriture abondante, des matériaux pour leur litière ou pour leurs nids, et la tranquillité dont ils jouissaient était si profonde, que jamais ils n'avaient
^ songé à franchir la clôture épineuse qui les enfer-
mait. Les plantes, elles aussi, comme les bêtes et le& oiseaux, témoignaient de la présence de créatures affectueuses : il n'en était pas une qui souffrît de la sécheresse et qui fût laissée exposée aux âpretés du vent du sud. Les brindilles de vigTie étaient relevées contre les arbres afin qu*elles ne se flétrissent pas sur le sol ; les branches des orangers et des grenadiers, chargées de fruits lourds, étaient soutenues par des fourches ; il n'était pas jusqu'à la violette qui ne fût préservée du soleil par quelque mobile abri de feuillage, et Ton voyait, danfe les clairs ruisseaux, — charmante attention de femme ou d'enfant» — des touffes de véronique aux fleurs bleues, défendues contre les approches des tortues de terre par de légers treillis de roseaux. \
Ces soins, ces attentions, ces prévenances ingénieuses, quelques-unes puériles, parlaient au cœur d'une famille dont tous les membres étaient foncièrement bons, et qui ne voulaient pas laisser auprès d'eux la moindre prise à la souffrance, même à la gêne.- Leur pitié, comfne il arrive à tant de gens bienfaisants à demi, ne s'arrêtait pas à l'humanité. Elle s'étendait à toutes les créatures, si infimes qu'elles fussent, à tout ce qui est capable de sentir^
à la plante même, qui n'est sans doute qu'un être d'ordre inférieur, 'inflexiblement attaché au sol, d'autant plus digne d'intérêt alors et de sympathie. Il n'était pas possible de pénétrer dans ce domaine isolé au bord des flots bleus, sans éprouver un effet particulier de paisible satisfaction qui vous détendait l'âme et la prédisposait à la bienveillance. Tout'engageait à la douceur, à la modération ; tout invitait à je ne sais quelle sereine et pure quiétude ; et l'hospitalité qu'on y recevait était invinciblement persuasive. On eût dit un enseignement.
Le capitaine Thierry éprouvait-il, à son insu, quelque chose de l'exquise sensation que nous avons essayé d'exprimer ? H fut, dès le début, trop profondément troublé pour s'en rendre compte. Le maître du domaine, le kebbir, comme on l'appelait, cet homme qu'il avait connu presque enfant, il osait à peine le traiter avec la faniiliarité habituelle aux anciens comp'agnons d'études, et, fasciné par son évidente supériorité, surtout par le charme souverain qui se dégageait de sa personne, il le comparait
involontairement à ces hommes des temps passés, qui ne voyaient dans la vie qu'une occasion de s'élever jusqu'à la sagesse.
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Noijmi ressentait la même impression, quoique d'une manière moins sensible. Il est vrai qu'elle était d'un sexe façonné par la nature en vue de la soumission. Elle n'avait pu s'empêcher d'admirer le respect dont chacun, auprès d'elle, entourait le chef de famille. Mais, quand, posant le pied sur le seuil de sa demeure, elle vit s'avancer vers elle, pour l'accueillir, une grande femme aux cheveux noirs, au teint mat, jeune encore d'apparence et très-belle, quoiqu'elle eût atteint la maturité de l'âge, elle fut subjuguée par l'air de bonté qui rayonnait autour du front de cette femme. Et, non parce qu'elle devinait en elle la mère de son sauveur, ni même parce qu'elle se sentait orpheline^ elle reçut au cœur, comme une caresse ; et, serrant les deux mains que * lui tendait son hôtesse, il lui sembla que, si elle n'était pas forcée de la quitter pour suivre son père, et s'il était jamais possible à une fille d'oublier sa mère morte, elle n'aurait plus bientôt personne à pleurer.
Un autre enchantement l'attendait, celui-là s'adressant tout d'abord aux yeux. Comme ses hôtes, après l'avoir laissée quelque temps reposer, la promenaient dans le jardin, elle se trouva soudain en
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présence d'une jeune fille dont la figure et le maintien dépassaient tout ce qu'elle avfit jamais rêvé de plus pur. On les présenta Tune à l'autre et elles s'embrassèrent. La nouvelle venue était celle que Maumenèsche avait désignée sous le nom de Marguerite et comme étant la sœur d'Etienne. Elle était de moyenne taille, blonde, avec des cheveux de soie d'une nuance d'or pâle à reflets, et ses yeux d'un bleu sombre avaient une céleste expression de candeur. La pureté de ses traits était comme augmentée par cet air d'étonnement, mêlé de modestie, qui n'appartient qu'aux vierges. Son teint avait la clarté des fleurs, et rien en elle ne semblait provenir de la terre. Nul désir ne pouvait vous prendre devant celte beauté séraphique, si ce n'était celui de joindre les mains pour l'adorer. Elle était constamment rêveuse et non point triste. Elle parlait peu, en rougissant et baissant les yeux. On eût dit que quelque chose la troublait alors en détachant sa pensée du ciel.
Une particularité la complétait de façon charmante. Elle était tout entière et toujours habillée de blanc. Sa mère, pieuse Espagnole, pendant mie maladie qui atteignit sa fille au berceau, l'avait vouée à cette couleur, emblème d'innocence et de vertu,
jusqu'au jour de son mariage. Ses vêtements, de laine fine, faisaient si bien valoir Iç charme de sa personne, qu'ils semblaient inhérents à elle. Il était impossible de se la représenter autrement vêtue. Elle portait avec aisance ses longs voiles traînants, et jamais elle n'y souffrait un grain de poussière,. Nulle souillure, en effet, ne devait altérer la blancheur de sa robe, encore moins l'immuable blancheur de son esprit. Les colombes ont de ces pudeurs, comme les cygnes, comme certaines âmes de choix, sortes de spécimens d'un monde meilleur,, créées pour rassurer l'humanité, lui donner la patience, et la consoler de ses hontes, de la grossièreté de ses besoins, de la fatale impureté de ses amours. Ce fut surtout pendant le dîner que le capitaine et sa fille purent apprécier les caractères différents de chacun des membres de la famille qui les avait si gracieusement accueillis. Le dîner fut servi dans la cour de la maison des hôtes, comme si, par un raffinement de délicatesse, on eût voulu leur faire entendre que c'étaient eux qui traitaient les maîtres de la demeure, et non les maîtres qui les recevaient chez eux. Le capitaine était assis à la place d'honneur, Noënii se tenait en face de lui, un peu trou-
blée de son rôle, et leurs quatre convives se groupaient entre eux. Le repas fut frugal, quoique substantiel ; deux nègres servaient en silence, et la plus franche cordialité régnait entre les nouveaux amis. La mère, grave et douce, avait Tœil à tout, autour d'elle. D*un signe presque imperceptible, elle se faisait comprendre de ses serviteurs, et, quand l'un d'eux, oublieux ou distrait, lui avait paru mériter une courte réprimande, elle la lui adressait en langue arabe, à voix basse et sur le ton de l'affabilité. *Le nègre s'inclinait alors et baisait respectueusement la main de sa maîtresse ; puis il reprenait son service, imperturbable, mais joyeux dans le fond du cœur, car les reproches mêmes, en passant par les lèvres de cette femme parfaite, étaient agréables à entendre. De mêmo^que son fils veillait à ce quielle ne manquât de rien et lui rendait affectueusement ces soins qui plaisent aux femmes, son mari entourait Noëmi de prévenances délicates qui, provenant d'un pareil homme, lui remplissaient le cœur de joie et de fierté. Le kebbir avait un talent tout particulier pour parler aux jeunes filles ; il savait les mettre à leur aise, et il y avait quelque chose de compatissant dans la manière dont il les
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entretenait. Sa blanche Marguerite, assise auprès de lui, était également Tobjet de ses soins ; mais, comme si, lui aussi, il eût été soumis à Tétrange influence de cette vierge placide, il ne pouvait se défendre d*une sorte de trouble involontaire auprès d'elle, et, par un renversement singulier de leurs situations respectives, c'était elle qui lui parlait avec l'aisance d'un père et lui qui la traitait avec le respect d'un enfant. Marguerite, devant sa mère seule, se sentait, non pas gênée, car nul ne pouvait l'être sous les yeux d'une teDe femme, mais vaguement» émue ; il y avait un peu d'attendrissement instinctif dans son affection. Quant à Etienne, modelant sa conduite sur celle de son père, il évitait avec soin de faire la moindre allusion aux événements de la matinée, et, quand le capitaine les rappelait, le
kebbir et son fils, comme d'un commun accord
laissaient tomber la conversation, puis s'exerçaient à lui faire prendre un autre cours. Dans la pensée de ces deux hommes nés l'un de l'autre et dont les sentiments ne faisaient qu'un, paraître se souvenir • d'un service rendu, c'était le diminuer de moitié.
Il s'en fallait de beaucoup, cependant, qu'Etienne eût oublié ce qui s'était passé entre Noômi et lui, le
jour même. Il s'en fallait davantage encore qu'il pût la regarder d'un œil indifférent. Un commun péril heureusement traversé est un lien puissant pour deux jeunes âmes. Il est fait pour préoccuper à ja* mais leur mémoire. D'ailleurs, vivant dans ce désert et se trouvant soudain, à vingt ans, avec un cœur impétueux en présence d'une flUe si douce» si belle, si bien faite pour ravir l'esprit et pour plaire aux yeux, était-il possible qu'Etienne demeurât maître de lui-même ? Et Noëmi, foute pleine qu'elle était de reconnaissance, rencontrant pour la première .fois un jeune homme dont toute femme eût apprécié les sentiments, et remarqué la figure et les manières, malgré la résolution qu'elle avait prise de consacrer sa vie à son père, à cause même de cette résolution peut-être, pouvait-elle se défendre devant lui d'une sorte de trouble ? Ni l'un-ni l'autre ne songeaient à ces froides considérations. A quoi songeaient-ils donc ? A eux-mêmes. Et, avec un muet embarras, chacun d'eux, ne prenant aucune part à la conversation générale, demeurait rêveur. Ils n'échangèrent point une parole. Et, s'ils se regardèrent, une fois ou deux, pendant le cours du dîner, ce fut avec la rapidité de l'éclair et en rougissant jusqu'aux yeux,
Cependant, le repas étant terminé, les serviteurs donnèrent à laver ; puis Marguerite, se levant, aspergea les convives d'eau de jasmin, suivant la coutume des Maures. Il était encore de bonne heure, mais les vpyageurs étaient fatigués ; Marguerite emmena Noëmi dans la maison des femmes, et le capitaine fut laissé chez lui. De la chambre qu'on lui ^ donna, Noëmi entendait les nègres du kebbir chanter joyeusement, en s'accompagnant du rebab et du darbouka (1), pour célébrer l'arrivée de Faitha et d'Ourida, la couleur établissant une sorte de parenté entre ces créatures naïves. Maumenèsche dormait déjà sur la banquette extérieure de la maison des hôtes. Bientôt tout s'éteignit dans la blanche demeure, les lumières comme les chansons. Le seul platane debout dans la cour continua de murmurer voluptueusement en balançant son grand dais de feuilles. Mais, parmi tous les individus rassemblés là, cette nuit, par le hasard des événements, il en fut deux qui, affectés de sentiments divers, ne
(I) Le rebab est une sorte de rébec. Le darbouka consiste en un pot de grès allongé dont l'ouverture est bouchée par uue feuille de parchemin. Le musicien frappe du bout des doigts cette feuille tendue et en tire une note sourde qui rappelle — les grelots on moins — celle du tambour de basque. .
dormirent pas et qui, jusqu'au lever du jour, s'agitèrent en vain sur leur couche. Maumenèsche fut le seul qui, remarquant leur commune pÀleur, s'en douta le lendemain, et cela ne le surprit pas, mais il n'en dit rien à personne.