‹ Le secret du gouffreChapitre 15 sur 32 · LE CHAGRIN DE LUCELE · texte numérisé non relu

LE CHAGRIN DE LUCELE

Alors, plus de doutes. L'onfant qui devait « parler », selon le vœu de M. Amond, c'était elle, elle, Lucile.

Chose affreuse ! La petite fille se rendait un compte exact de la îiilualion.

Elle voyait bien que les intentions de son père n'étaient pas droites; elle se disait, avec une infinie tristesse, que son devoir, à elle, était désormais de ne fournir » celui-ci aucun renseignement pouvant éclairer ses projets et nuire à ceux d'Arnold et de son oncle. Mais, en même temps, son pauvre cœur endolori repoussait toute accusation et luttait contre l'évidence.

Elle finit, néanmoins, par s'endormir à une heure fort avancée de la nuilet ne s'éveilla qu'à la voix de son père, gourmandant sa [)aresse.

Ainsi qu'il le lui avait promis, M. Amond entraîna sa fille en une longue promenade jusqu'au bois de la Cambre.

Il en profita pour l'interroger, avec une véritable maladresse ce qui confirma Lucile dans ses suppositions.

Il Ainsi, Lulu, tu connaissais déjà les idées de ce vieux toqué de Winkelriod? Tu savais qu'il devait se rendre en Suisse pour chercher un trésor? •>

Elle parvint à composer son visage, Ji assurer sa parole quand elle répondit sans trembler :

Il Oh ! tu sais, papa, je ne crois pas beaucoup à tout <;;■ a bien longtemps que l'oncle Arnold répèle ces choses que Pierre nous a fait rire souvent et (|ue ma tan' grondés plusieurs fois, à ce sujet, en nous reproch quer de respect au vieil oncle.

— D'abord, lit Edgar avec vivacité, ne l'appr Il est « oncle à la mode de Urelagne » de >' plus. Pour nous, ce n'est même pas un

d'amitié sont des plus tendues. Je t'avouerai même que je n'aime pas ce vieil imbécile. »

Il s'exprimait avec une aigreur qui couvrait une colère inapaisée ou, pis encore, une longue rancune.

« Papa, murmura Lucile, je l'appelle ainsi parce que tout le monde à Paris l'appelle de ce nom. Je ne savais pas que tu avais....

— Bien! Bien! N'y revenons pas. Ce que je viens de l'apprendre, je pense que tu n'iras pas le répéter à ta tante ni à tes cousins ? »

Des larmes montèrent dans les yeux de la petite lille. Jamais on ne l'avait morigénée de la sorte. Son père lui parlait sur un ton d'irritation prévenue dont l'injustice la mortifiait profondément. Il ne prenait guère le chemin de son cœur en lui tenant un langage aussi mal approprié aux circonstances.

Edgar se rendit compte de sa maladresse et, plus maladroitement encore, essaya de la réparer.

11 alla avec l'enfant s'asseoir à la terrasse d'un café où il lui oflVit quelques menus gâteaux secs et un rafraîchissement

glacé.

Mais Lucile avait le cœur trop gros. Elle grignota à peine un biscuit et but trois cuillerées de son sirop à la glace.

Mécontent de ses fausses manœuvres, Edgard reprit le fil de ses questions intéressées.

(( C'est égal, ce sera amusant de porter mes compliments h ce bonhomme, quand il aura fait fortune. Je lui demanderai de m'en donner un peu. »

Lucile, jusque-là sur ses gardes et qui n'avait rien trahi du secret de son ami Arnold, se laissa prendre à cette exclamalion.

« Justement, i)apa, j'ai fait la même demande pour loi à

LE CHAGRIN DE LUCILE. iW

Arnold, et il m'a promis qu'il m'en donnerait certainement, s'il lui en revenait une part.,

— Ah! ça, c'est gentil de ce gamin. Je l'en remercierai de bon cœur, » prononça Edgard d'un accent où la raillerie mettait ses inflexions moqueuses.

Malgré elle, la fillette démêla ce persiflage latent et en eut le cœur serré. Elle n'ajouta rien de plus.

Mais M. Amond était renseigné. Il savait que sa fille possédait du secret beaucoup plus qu'elle ne voulait avouer. Rendu circonspect par la réserve où il la vit se tenir, il entama son mutisme à l'aide d'interrogations détournées, d'allusions dont l'enfant ne sut pas se défendre.

« Moi, fit-il, affectant de se désintéresser du problème, je crois que le bon vieux a choisi ce prétexte pour obliger ma cousine Paule sans en avoir l'air. Le médecin a ordonné le séjour des montagnes au petit Arnold, et le père Winkelried s'est empressé d'ofl'rir à la tante d'emmener son tilleul.

— Oui, oui, papa; c'est cela, ce n'est que cela. Je n'ai jamais cru autre chose, s'écria Lucile, ravie de voir son père s'égarer sur une fausse piste.

— Décidément, c'est un brave homme que ce soudard ! plaisanta Amond. Je retire tout ce que j'ai pu dire de désobligeant sur son compte. »

Il le « retirait » pour de bonnes raisons. Ne fallait-il pas faire renaître la confiance dans l'esprit de la fillette et l'amener aux expansions.

11 y parvint assez complètement pour posséder du secret tout ce qui pouvait lui être utile.

Alors, changeant brusquement de ton et d'allures, il essaya de dénaturer les caractères de Winkelried, de Mme Duval, de semer la métiance dans le cœur de la petite tille. Il surprit une

lettre très affectionnée qu'elle écrivait à sa tante, feignit de s'en montrer jaloux, se fâcha et interdit à Lucile de donner à des parents éloignés des marques de tendresse dont elle se montrait par trop économe h l'égard de son propre pi^re.

Dref. il parvint ainsi à terroriser l'enfant, à hourrelcr sa jeune âme de remords factices qui, en quelques jours, firent se recroqueviller la frêle sensitive de sa généreuse nature. Il ne lui permit plus d'écrire en dehors de son contrôle; il lut dicta la lettre qui émut h bon droit Mme Duval et M. de Winkelried.

Et quand il la jugea suflîsammont préparée et façonnée, il la ramena au foyer de la rue du Ranelagh, afin d'y entretenir une intelligence dans la place.

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