L'IDEE D'ARNOLD
rais peut-être pas beaucoup d'ours, mais des bélee chantes encore.
— Plus méchantes que des ours? Alors, des t^tre, et des tigres, et des crocodiles et des grands
Jeanne avait le don d'évocation des images qui le fou rire. Elle eut un beau succès d'hilarité ce
Cependant, il ne restait plus que quarante-hv le départ. Ce délai était à peine suffisant pc Mme Duval d'ajouter à la valise d'Arnold le.« indispensables à Lucile. Elle y pourvut né soin qu'elle apportait à toute chose.
La fillette, elle, ne se sentait plus de j transfigurée. On eût dit qu'elle n'avait annonce pour recouvrer sa belle humeu multipliait, prêtant son aide à sa mère (î était en ses moyens.
Les préparatifs ainsi poussés, av fébrile, furent enfin terminés la veille
C'était encore un train de nuit que voyageurs, afin d'arriver avec le jou naissaient pas.
Il avait été décidé que Mme Du restaient avec elle accompagnera taient.
Certes, il y avait un peu d^ momentanée. Quelle séparati tesse?
Mais, cette fois, elle était « revoir », et même d'un rev ne le soupçonnait peut-être
M. de Winkelried en i
• » ■ * ^ ■ I "^^ '.Si'
qu'il parvenait à faire passer celle assurance dans tous les esprits.
« Oh ! comme ce sera amusant, quand nous partirons à notre tour! s'exclamait Tenlhousiasle Pierre.
— Et dans des beaux wagons comme celui-là? appuyait Jeanne qui parcourait en tous sens le couloir de la voiture. »
Mme Duval ne prélait qu'une oreille distraite à ce bavardage d'enfants. Comme on était arrivé de bonne heure, dès la formation du convoi, la mère de famille attentive avait choisi avec soin les « coins » où allaient dormir Arnold et Lucile. Elle avait déroulé les couvertures de voyage, installé les oreillers loués à la Compagnie, sur lesquels allaient reposer les chères petites têtes. Elle multipliait les recommandations maternelles : « Ne mettez pas la léte h la portière ; on allrape des escarbilles dans les yeux. Ne vous faites pas prendre les doigts; ne vous penchez pas. TAchez de ne pas importuner votre oncle pendant le trajet. »
Et les « non, maman », « non, ma lanle », répondaient, monotones, sincères en leur inattention.
Puis, c'étaient des avis relatifs au séjour dans les montagnes : prendre garde aux déclivités, aux précipices, ne pas se baigner dans les lacs de la Suisse, dont l'eau, dit-on, est glacée ; ne pas manquer d'écrire, au moins deux fois |)ar semaine, de longues missives.
Les petits voyageurs acquiesçaient à tout, promettaient tout. Et la mère jetait d'anxieux regards sur l'horloge pneumatique, dont la grande aiguille, par saccades régulières, usait le temps et rapprochait l'instant du dernier baiser à échanger.
Oh! oui, elles sont tristes, les séparations, pour les cœurs des pauvres mères surtout.
LIDÉE D'ARNOLD. 127
M. de Winkeli'ied était resté sur le trottoir, fumant un cigare. Il redoutait l'adieu final ; il sentait une larme monter dans ses paupières, ce vieux soldat qui avait dix fois affront la mort sous des cieux moins cléments que celui de la dou France ou de rallièrc Ilelvélie.
Il occupait les dernières minutes à se renseigner.
Car le convoi allait traverser trois territoires : le terr français, cela allait sans dire, un lambeau du territoi: mand, à Petit-Croix, et enfin la terre de Suisse, où To» rait en avant de Bâle.
Cependant Taffluencc des voyageurs commençai" duire. Des messieurs, des dames, des enfants e» les compartiments. La bataille des places s'en les coups d'œil hostiles, les regards torves r aux retardataires, traités en intrus et en ennenr
Et le mensonge universel se donnait carri' ment des places vides par les sacs et les va' mule eflTarouchante : w Complet; tant eH occii}
On entendit enfin l'appel du chef de trai
« Messieurs les voyageurs, en voiture
La veuve passa rapidement sa mai' pières. Il fallait descendre. Elle mit er les deux jeunes fronts et, ramenant F avec eux sur l'asphalte, échangeant M. de Winkelried et les enfants.
Une cloche tinta, un hurlement répondit. Puis une vibration ébr brure entière du wagon frémit • les tympans ; on eut la sen lourds véhicules, d'arrachem taises de fer.
128 l.t: SECRliT DU UOUFFRI'.
Alors des mouchoirs s'agitèrenl, des petites mains louclièrent des bouches pour en détacher d'impalpables baisers.
Kttoullcchapclctdes wagons s'ébranla, pesamment d'abord, et, quand les roues eurent tourné trois ou quatre fois, les voyageurs aperçurent ceux qu'ils laissaient à Paris une dizaine de mètres en arrière sur le trottoir d'accotement.
Tic, tac, tac, tnc, lentement; tic, lac, tac, lac, plus vite; toute une cadence de chocs rythmés ; encore un grand siffle retentissant, un vacarme d'aiguilles et de i>Iaques tournantes. Et, brusquement, la course accélérée, les piliers de fonte de la gare de l'Kst, les becs de gaz, les globes électriques s'enfuyant en déroute, dans un péle-mèle de points brillants et de taches l'ouges; enfin, l'envol éperdu dans le noir, hors du centre, hors de l'enceinte, à travers la banlieue pelée d'Aubervilliers et de Pantin, à travers les plaines de l'Ourcq, dans la campagne ténébreuse et ensommeillée.
A minuit, quand M. de Winkelried ramena sur la' lampe le petit écran de soie bleue, il vit les fronts d'Arnold cl de Lucile, se touchant, ballottés par les plus paisibles des songes.
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l/cmlinrcatjon illn vite s
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MONTS DHF
Au petit jour, les donneurf' Porrenlruy, et la visite des hag
Force fut à M. de Winkelri»
contrôle de la douane. Il en |n enfants d'excellent café au I roulantes. Arnold et Lncilo s
On pan'inl à liàle, au sf gante du trajet était aceor jeunes compagnons de pr deux heures le train pou restaurant.
L'oiTre fui ae<'ueillie a daient <|u'à se dérouillei
Il y avait, d'ailleurs, un autre motif à cet arrêt. Depuis douze heures, Tinfortuné Bosch était au cacliot dans son atroce loge à chiens.
Ce fut Lucile qui, la première, courut à Thorrible niche et bénélicia des gais transports de la pauvre bête.
Si Bosch avait frisé la démence en se voyant interner dans cette geôle ambulante, la délivrance faillit lui faire perdre, en une folle allégresse, ce qui lui restait de raison canine. Peu s'en fallut qu'en ses élans désordonnés, il n'allât se jeter sous les roues des locomotives et des wagons en manœuvre. Pour obvier à ce péril, M. de Winkelried dut fixer à son collier la laisse de cuir dont le chien n'avait encore connu l'emploi que sous forme de fouet, rarement correcteur. On s'empressa de sortir de la gare.
Bàle est une fort belle ville, d'aspect quelque peu sévère et puritain, assise sur les deux rives du Rhin, déjà large et rapide, dont les eaux limoneuses se teintent, par plaques, de taches d'un vert transparent. Les promeneurs, escortés du chien, rendu à la liberté de ses mouvements, n'eurent que le temps de jeter un coup d'œil sur les principaux monuments de la ville. Ils admirèrent en conscience, tout d'abord le grand fleuve historique, barrière séculaire, quoique souvent franchie, des invasions gauloises ou germaines, sa double bordure d'hôtels anciens, de jardins soutenus par de hautes nmrailles, et de quais plantés d'ormes et de platanes à l'ombreuse frondaison. Ils le franchirent sur le magnifique pont en fer, le Wettsleinbrùcke, pour le traverser derechef sur le vieux pont en bois, aux pilotis à jour, après avoir contemplé l'auslère enfilade des maisons du Pfalz. Ils virent la cathédrale et les églises aux tuiles en damier, l'hôtel de ville restauré, flamboyant et rouge, les tours de Saint-Albanlhor et
de Saint-Johai moratif de la b dit de Sirasbo yeux de Fonde l'histoire de F jeunesse, où Y oubli, ne dut rhumiliation d(
Mais Bàle, ( Suisse, d'une c'est la plaine s clairs, dans un 1
« Je ne vois ] Lucile. Où sont
— Tu es tro Attends un peu;
On alla déjeur murs rouges. A
Cette fois, on i wagons suisses, accessibles à tou
Le bon chien ses maîtres.
Alors, gradue Lucile eut un àvi sur un horizon p du Jura, laissé en
Puis, des vers sauta trois fois pa fumeuse et indusl vers l'intérieur.
132 LE SECRET DU GOUFFnE.
« Les montagnes! — cria la voix joyeuse de la lillelle; — je vois les montagnes. »
Et, en effet, des cimes apparaissaient, nues ou poudrées de poussière blanche, les pics encore éloignés du Zurichgau, de Zuget de Lucerne, les niveaux secondaires du Rossberg, du Righi, la masse arrondie du Pilate.
Tout à coup, à la gauche de la voie, dans une dépression herbeuse et verdoyante, une nappe claire élincela.
Le vieil officier d'artillerie porta la main à son front et se découvrit, geste qu'Arnold imita de confiance.
Ne venait-il pas d'entendre Fonde murmurer d'une voix que Témotion faisait trembler, ce simple nom évocateur : « Sempach! »
Sempach? Cette eau riante, entourée d un cadre de velours vert, c'était donc là le lieu célèbre, le théâtre de l'héroïque lutte où les treize cents paysans des Waldstetten avaient mis en déroute les quatre mille soldats féodaux du duc d'Autriche?
C'était là-bas, de l'autre côté du petit lac, sur le chemin bordant la rive opposée, que le premier Arnold de Winkelried^ s'immortalisant dans la mort, grand comme les Romains Décius et Régulus, comme les français Porcon delà Barbinais et Ringois, avait fait de sa poitrine trouée de piques le bélier ouvrant à ses frères d'armes une brèche dans la muraille de fer vivante.
Mais le coursier de feu ne fit qu'effleurer la petite station. Il avait hâte d'atteindre Lucerne, pour correspondre avec le rapide d'Italie qui passe par le Saint-Gothard.
Lucerne. Il était à peine cinq heures du soir quand la locomotive entra, fumante et trépidante, sous la spacieuse voûte de verre.
Là se terminait le parcours. Outre qu'il n'y avait plus ce
• /.■V#-rf.»
jour-là do trains pour la ligne du Brunig, que devaient prendre les voyageurs pour se rendre à Sachseln, M. de Winkelried avait décidé qu'on séjournerait quarante-huit heures, soixante-douze au besoin, poul* visiter l'exquise cité et ses merveilleux environs. Un ciel radieux favorisa l'exécution de cette partie du programme.
On mit à profit les dernières lueurs d'un admirable crépuscule pour entrevoir les bords de la Reuss et du lac des Quatre-Cantons, d'aller dîner à la brasserie Flora. On prit gîte dans un hôtel du Schweizerhofquai. Le lendemain, on visita la ville, les vieilles maisons peintes du centre, celle, surtout, qui porte, pour enseigne d'apothicaire, la phrase plus malicieuse que naïve : Amor medicabilis nulln herbis : « Aucune herbe ne guérit l'amour », la Wasserthurm, rattachée aux rives de la Reuss parle double pont couvert, le Kapellbrucke, en bois, décoré de toiles et de fresques du xv*" siècle, le Spreverbrûcke, les murs restaurés du Musegg, le monument du Lion, ou Lowendenkmal, taillé en pleine roche et montrant le lion helvétique expirant sur Técusson des fleurs de lis. Après quoi, le vieux soldat s'embarqua avec les enfants sur l'un des bateaux à vapeur qui font le service du lac. Et ce fut une envolée dans la féerie.
Le steamer semblait planer sur l'eau bleue. A Kussnacht, on trouva le premier morceau de la légende, le chapeau de Gessler et le soulèvement contre les baillis autrichiens. A Weggis, à Vilznau, à Buochs, à Gersau, on glissa sur un saphir enchâssé dans l'anneau des montagnes d'émeraude. r^uis, la scène, un instant rétrécie à Brunnen, laissa voir les profondeurs de la vallée de la Muota, où règne Schwitz, la ville qui a donné son nom à la Confédération, le merveilleux chemin qui longe la rive gauche du Lac, cette Axentrasse
suspendue en balcon, où court la ligne du Saint-Golhard jusqu'à Fluelen.
Au pied du Seelisherg, le bateau fit escale devant la prairie du Rûlli, et les trois voyageurs, pleins d'un religieux respect, saluèrent le sol de la liberté. A la Tellsplatte, où se dresse la chapelle du souvenir, le petit Arnold, frémissant, demanda :
« Mon oncle, n'est-ce pas ici que Guillaume Tell tua Gessler?
— Non, mon garçon, répondit le vieillard. Rappelle tes souvenirs. La légende dit qu'après avoir abattu la pomme sur la tête de son fils, l'héroïque archer proclama qu'il avait réservé une seconde flèche, qu'il eût plantée dans le cœur du bailli, si la première l'avait rendu meurtrier de son propre enfant. Ivre de fureur, Gessler le fit aussitôt saisir et jeter enchaîné dans la barque qui le ramenait lui-même à Kussnacht. »
Mais le fœhn, c'est-à-dire le vent des montagnes, s'élant levé, une efl*royable tempête bouleversa les eaux du lac. La barque en perdition allait sombrer, lorsque Gessler fit délier Tell, aussi bon pilote qu'archer. Celui-ci parvint à conduire l'esquif jusqu'à la pierre que vous voyez. C'est là, ajoute la légende, que le héros bondit après avoir repoussé le bateau d'un coup de pied. Puis, jetant une malédiction suprême au bourreau de ses frères, il courut par Sisikon, Brunnen et le Righi, pour s'embusquer, sur la route de Kiissnacht, au passage du féroce bailli, auquel il décocha sa seconde flèche, mortelle cette fois.
Les enfants avaient écouté ce récit avec une muette attention.
A la fin, Lucile fit une réflexion assez judicieuse :
« Ehl bien, moi, oncle Arnold, à la place de Guillaume Tell,
je n'aurais pas remis à plus lard. J'aur; méchant homme. »
Mais Arnold rectifia immédiatement c cipité.
« Petite nigaude que tu es, est-ce q Toncle dire que c'était pendant une vio vent soufflait avec furie? Or, quand I on ne peut pas diriger une flèche. ïi impossible de jouer au volant dès fi Une flèche, c'est fait comme un vola
M. de Winkelried dut encore inte si l'on s'en tenait à l'opinion hyp non d'un arc, mais d'une arbalète lement « carreau », diflere beaucc
« Mais, ajouta-t-il, ce fut à ur qu'obéit le vaillant archer. Il et le plus doux qu'on pût voir, pui il périt, noyé lui-même, en a- Guillaume Tell ne voulait don décida que lorsqu'il eut appr:
humiliation, s'apprêtait à me* de son bailliage. Un grand p avez pu lire le nom sur ur venir s'asseoir, a décrit dai gnant conflit de sentiment:
Ces explications de l'c goûtées de ses jeunes au^ diverses du drame et qi fournissaient à leur mér
Après avoir slationi bateau remonta vers L
150 LE SECRET Dl' GOUFFRE,
les sommets d'alentour. Alors apparurent dans loule leur gloire, les pics élincelants des deux rives : à droite, le Klingenstock, le Hauserslock, les deux Mylhen; à gauche, vers le sud, rUri Rothstock et tout le massif des glaciers d'Engelberg, et, plus près, paraissant baigner leurs pieds dans l'azur du lac, les crêtes moins sublimes du Sassigrat, du Scinvalmis et du Buochserhorn.
On revint dans un éblouissemenl, dans un ruissellement d'or, tandis que, sous le ciel incandescent, le Pilatc levait sa tête énorme.
« Oncle, fit Arnold, à demi-voix, en montrant du doigt la masse dominatrice. Voilà la corne du Mauvais Juge.
— Oui, reconnut le vieillard, le manuscrit l'appelle la n corne droite ». Il faudra donc chercher l'autre à l'opposile. »
Celte nuit-là, on coucha pour la troisième fois, dans la jolie ville. Le lendemain, à la première heure, on s'embarqua sui" l'un des vapeurs pour se rendre jusqu'à Alpnachstadl, la petite ville toute neuve, où, à la ligne du Briinig, vient s'amorcer le chemin de fer à crémaillière du mont Pilatc.
" Si nous faisions l'ascension tout de suite? questionna Arnold assez à l'étourdie.
— OIi! oui. rmcle Arnold? Ça doit être si beau là-haul! » api)uya Lucileavec son plus joli sourire.
Mais ce détour n'entrait pas dans les plans de l'oncle. Si la vie est à bon marché en Suisse, malgré l'abondance et la qualité de l'hospitalité, les déplacements y coûtent fort cher. En sages administrateurs, les conseils de l'Helvétie ont réparti leurs impôts sur le luxe, et voilà pourquoi les touristes, gens à bon droit réputés riches, paient le transport de leurs personnes et de leurs colis.
« Parbleu fil gaiement le vieillard. \'ous en parlez à votre
MONTS DHELVÈTIE. 137
;iise, les petits. On voit bien que vous ne tenez [)as les cordons lie la bourse. ><
Il ajout», eOMiine liclie de consohitîon, avec ua f;nind aixent (le certitude.
" Nous ferons cette ascension avec votre mère ol les deux autres, quand nous aurons palpé les premiers florins du seigneur de Cosne. »
On ne s'ari*él<-i donc pas à Alpnaclistadi, on continua la route par Kopfîiswil, Kerns et Sarnen, jusqu'à Sacliseln, où l'on arriva à point nommé pour s'installer el faire une loilellr c<implèle avant le déjeuner de midi.
Le Kurham zinii iTreH;, litre que Ton peut traduire en fran- (;ais. Hôtel de la (^roix, était un des plus confortables de ta région, tant au point de vue du logement qu'à celui de la nourriture, abondante, saine et bien cuisinée. Tout de suite les voyageurs se louèrent d'avoir jeté leurdévolii sur celte maison lionnftte et riante. Lucile se réjouit à la vue de sa petite eliambre, aux meubles de pitcbpin verni prenant joui" sur un balcon de bois chantourné, et recevant l'air pur de la montagne. Arnold ne fut pas moins satisfait de la sienne, située en un angle du corps de logis principal et regardant à l'est.
Enfin, M. de Winkelried déclara qu'il n'aurait pas rêvé une plus agréable orîonlation de la pièce où il logeait, surplombant l'horizon d'un lac.
Car ce pelil coin de Sachseln, ou Saxelen, ainsi «■ l'écrivent les Fran^-ais en estropiant la langue alletnande à coup sûr, l'un des villages les plus charmants de la Il s'ados.se à un contrefort puissant, le Sti'ickli, du sépare l'Obwalden de la vallée d'Engelberg.
viennent clapoler, avec une inexprimable ' eaux caressantes du gracieux lac de Sarne'
138 Lli SKCHKT DU GOUFFRfc:.
s'enroule, comme un ruban moiri^, sur les cok'iiux êlagés du Landenberg. A droile, au bout de la nappe limpide, s'érigent les «églises blanches, le collt'ge neuf, les frafclics maisons de Sarnen, le plus gros cbef-lieu de district du pays; à gauche, à l'autre bout, dans un lointain bleuâtre, oij se dessinent d'anciens glaciers réduits à n'être plus guère que des moraines, se proOlent, au-dessus de la rampe du Briinig, les clochers de Giswyl et de Lungern. perdus dans la vallée que dominent de leurs hautes masses le Giswylorstock et le Rothorn, ce dernier bornant l'horizon du sud-ouest en mas- ' quant les Alpes de l'Oborland.
Après le déjeuner, M. de Winkelried alla aux informalions. En- choisissant Sacbsein pour quartier général de ses opérations, il avait voulu, sur les données de la carte, s'établir au centre même des investigations. Il apprit de la sorte que la Melchaa, le cours d'eau qui allait devenir l'objet de son étude intéressée^ coulait à une petite lieue de là, en une gorge profonde, creusant d'effrayantes failles dans les parois de la montagne, qu'elle débouchait à quelque quinze cents mètres plus bas, en amont de Sarnen^ dans le joli lac de cristal, mais prenait sa source beaucoup plus haut, sur les dangereux gradins d'un cirque glacé, par delà la passe (le Jiiclilï, en un étang formé par la foule des neiges et dénommé la Melchsee (mer de Melchaa).
Il nota tous ces renseignements et, avant toute exploration, adressa une demande à la municipalité de Sarnen, à la fin d'obtenir la faveur de consulter, à la bibliothèque de cette ville, la plus ancienne de toutes celles de la Suisse, les documents déposés aux archives. Use recommanda de son glorieux nom qui le faisait, selon les lois du pays, enfant de celle même Suisse, sans qu'il perdît par là sa qualité de Français, pro-
duisit les titres attestant sa filiation aut^ messe, s'il découvrait le trésor qu'il était abandonner une notable partie à la ville 1 où ce trésor aurait été découvert.
L'autorisation demandée ne se fit pas vingt-quatre heures, le vieil officier ava de fouiller à sa guise la bibliothèque e* Kerns, Kœgiswyl, Alpnach, Sachse toute localité qu'il pourrait juger sus( documents utiles à ses recherches u)
Déjà, accompagné des deux enfj poussé ses premières reconnaissan
Au sud-est ils avaient longé le 1 Eiwil et ne s'étaient arrêtés qu'à h est, voulant prendre par le plus devant les crêtes de TArnigrat et forêts et dépourvues de routes troisième matin ils décidèrent d
On peut aller à pied de S^ ravissante promenade.
Mais il est une route beaucf de suite, obtient les préférei du vieil officier. Pour la sui* cinquante pas environ de la un ponton-abri, sous leque' des chaînes. Un franc de ^ journée, moyennant quoi, loisir.
Sans hésitation, les allèrent détacher l'une eut tôt fait d'enseigner •
140 LK SKcnET ul: oolffuk.
même prit les avirons à l'avanl, mais, sur la prière instante Ju petit Arnold, consentit h lui ct-der une des rames.
Ou gagna le large et, pendant quelques minutes, le canol vogua cahin-caha, les mouvements du jeune » nageur " ne concordant pas d'emblée avec ceux de son professeur, et Lucile donnant, (;ii et là, des coups de barre à faux. Tout cela n'alla point sans rires nerveux, sans cris d'effroi, mêlés aux aboiements de Bosch, qui se tenait accroupi au fond de l'esquif, sans mouvements intempestifs menaçant de chavirer la barque, menaçant seulement, car ces bateaux, un peu sommairement bâtis, n'en sont pas moins d'une stabilité parfaite. Mais leur légèreté, qui les rend sensibles au moindre déplacement de poids, leur fait aisément donner de la bande à bâbord ou tribord, et le peu de hauteur de leurs bordés permet à l'eau d' « embarquer ».
Cependant, au bout d'une trentaine de brasses, on eut recouvré le calme et la discipline indispensables, et la frêle nef, portant l'oncle Arnold et sa fortune... éventuelle, pril, sanslroji d'embardées, la mouvante route de Sarnen.
Lajournéey fut, cela va sans dire, consacrée aux recherches, <|ui ne demeurèrent pas infructueuses.
Si les deux enfants passèrent avec plus do résignation que de plaisir les heures cpie M. de Winkelried dépensa aux ai'chivcs, celui-ci, en revanche, y goûta l'une des plus pures joies de sa vie. Il tint entre ses mains le célèbre Livre Blanc de Sarnen, commencé au xiv' siècle, terminé au siècle suivant, sans noms d'auteurs. II y trouva des pièces curieuses, donnant la première mention des origines suédoises (d'oii SchwitZ' des peuples des Waldstetten, le récit de la conjuration du Hi'itli, la légende du célèbre archer d'Allorf. Et son cœur de [tatriote se gonfla d'un légitime orgueil à la pensée que le Tell
du canton d'Uri diffère assez du héros bavard de la Saga Scandinave pour que Ton puisse croire encore à son existence per sonnelle. Il contrôla la version du Livre Blanc par celles r Russ, d'Etterlin, de Tschudi, et reconnut que les poètes val plus que les historiens pour édifier la gloire de leurs pal»
Tout cela ne le renseignait guère sur Tobjet de ses pr préoccupations, et il allait se retirer assez marri de sa ( venue, lorsque, en fouillant un casier obscur, il en ran lot de papiers jaunis et poussiéreux, qu'il parcourut distrait. Quelle ne fut pas sa surprise, lorsque, du r paperasses, il vit sortir un parchemin scellé, port de Tannée 1 178 et exprimant en bonne et due forme,
en langues latine et allemande, les dernières voir
de Granchamp comte de Cosne. C'était le testa
tique, cette fois, du proscrit, instituant la fam'
ried légataire universelle du problématique « t Maître de ce précieux document, le vieil <
l'heure, constater légalement la subsistance.
rassuré sur ses droits juridiques, il ne sonf
à bonne fin son investigation.
On se rembarqua vers cinq heures por
et, comme on savait le chemin, on n'éprc
du départ. Arnold, toutefois, ne manif
manier l'aviron. Aux railleries am»
montra, pour toute réponse, ses de
d'ampoules.
« Très bien ! fit gaîment Winkr
ment des épaules ; c'est l'apprenti
jours, tu auras les mains aussi c
aujourd'hui, repose-toi. »
On passait en rasant la rive
lU Li: SHCRKÏ nu GOUFFdK.
dans un remous rIapoUmI. l-iio rivirro appnrul sous le couvert
des arbres.
<t Voilà les bouches de la Molchaa, mou oiutle ! s'écria l'eiifaut, eu désignant les écumes onduleuses de IV'sluaire.
— Oh! Les bouches! s'exclama le vieil oflieier en rianl. Laisse i.*a an Hhùne, au Xil, à l'Amazone, l'ne bouche sufiit à celle petitc-là.
— (j'est pour vous dire iju'il n'y a pas de gorges par ici, s'il y a une bouelie. Le sol est plat comme une assielte.-
— Hassure-loi, nous les trouverons plus loin, ces h gorges ». Kst-ce que ton gosi<!r louche les dents, pelilélmirneau? »
.\rnold convint qu'il avait parlé sans réflexion, et, pour masquer sa confusion, interrogea le vieillard sur le résultai de ses i*ei;herohes.
" Kxcellcnl, ee résultat, mon gars. L'existence du trésor ne fait plus de doute. Le tout, niaintenanl, est de le découvrir. »
Et, revenant à l'objet de son enthousiasme rétrospectif, M. de Winkelried ajouta :
« J'ai fait, d'ailleurs, une autre trouvaille, loul aussi intéressante, mais à des titres différents, et qui m'a rempli de joie.
— Quelle trouvaille, oncle Arnold? » questionna avidement Lucilc.
— .l'ai trouvé que l'existence de (îuillaunié Tell n'est pas aussi hypoihétique qu'on veut bien le dire. Il y a, à Sarnen. un trùs vieux livre qui l'aftirme, et le poète Tschudi est plus précis encore. Il donne des détails, des dates, des faits. »
Il est à crriire que Lucilc et .Vrnold s'attendaient à quelque chose de plus émouvant que la constatation de la réalité vraisemblable de (hiillaunic Tell, car, prévenant les digressions aux()uel|es l'onole allail sans doute se livi-er, ils s'écrièrent en même temps :
MONTS D'HELVKTIE. 145
(( Oh! voyez! voyez comme c'est beau ! Toute la montagne a |)ris feu ! »
La monlagne n'avait pas « pris feu », mais c'était tout comme.
En ce moment, en effet, le soleil était descendu derrière le crêtes du Landenberg, à l'occident. Le lac était entièremf couvert d'une ombre transparente et bleue, et les rayon? l'astre déclinant se jouaient sur les plus hauts sommets voyait, au midi, tout à l'autre bout de la nappe, devenue couleur d'azMr, les pics du Rothorn et du Giswylerstr partie rouge et noir.
Mais ce n'était pas là ce qui avait fasciné les yeux enfants et provoqué leurs exclamations de stupeur
A leur gauche, sur la rive même où s'asseoit h gade de Sachseln, la sombre verdure des sapinr comme un rideau.
Entre les deux larges contreforts du Gralîma une vallée profonde se creusait, pleine d'un tonnante. Et, dans le fond, pareille au muimpasse, une masse gigantesque se dress:
bleu pâle. C'était un mont massif et trapu au corps formé de paliers étages com escalier titanique. Au-dessus de pâtur des noirceurs d'arbres résineux fais?
menses plaques nues et pelées se lai d'une neige récente. Des nuées Ion ces écharpes de gaze dont les fem plus haut, orgueilleuse, dominât lait au milieu de ses glaces.
Ce qui émerveillait les jeun des couleurs que les jeux de 1
A mesure que le pinceau des rayons louchait les facettes de la rugueuse pyramide, celle-ci se transformait en émeraude, en topaze, en rubis, en diamant. Los traînc^es irisées des vapeurs y mettaient des teintes d'opale. Un instant, le massif entier avait paru baigné de sang; les neiges immaculées avaient fumé, puis dégagé d'éblouissantes flammes aux tons orangés.
Et c'était cette brusque incandescence des granits, des marbres, des calcaires de toute nature qui avait donné aux prunelles surprises des enfants contemplant ce spectacle pour la première fois, l'incomparable illusion d'un incendie de la montagne.
(( Comment s'appelle ce ])ic, Arnold ? demanda M. de Winkelried au petit garçon.
— Je crois que c'est le VVidderfeld, mon oncle, répondit l'enfant. 11 me semble avoir lu ce nom-là sur la carte.
— Nous nous en assurerons au retour, » conclut le vieillard, en attachant un dernier regard sur le magnifique tableau.
Et, ressaisissant les rames, il « souqua dur », car le jour baissait rapidement, et il ne fallait pas se laisser surprendre par la brume.
L'embarcation fila vite sous l'impulsion de ses bras puissants. Bientôt le ponton apparut.
« Attention ! cria l'oncle. Je vais accoster par le travers. Arnold, tu saisiras au passage la chaîne du pilier. »
On n'était plus qu'à vingt brasses de la rive. Le jeune garçon se leva brusquement pour parer à l'ordre du rameur.
Trop brusquement, car le bateau en reçut une secousse si forte qu'il donna de la bande violemment à bâbord. Arnold, debout, perdit pied et passa par-dessus le bord étroit du canot. Un bouillonnement se fit dans l'eau sombre, et, tandis que
MONTS D'HELVIÏTIK. 117
Lucile, avec un cri de désespoir, lAcliail le gouvernail, l'oncle Arnold rejetait les avirons dans la barque el dépouillait son veston pour plonger.
Mais, plus prompt fjue tous, lîoscli, d'un bond, s'était élancé dans le lac. Aussi sagace que le plus habile des terreneuve, il avait saisi, à pleine gueule, le collet du vêlement d'Arnold el ramenait le naufragé à la surface.
Par bonheur l'endroit oîi élail tombé le petit garçon n'av; guère plus d'un mètre de profondeur. Il en était quitte p un bain assurément Ir^s froid et « un coup » de trop qu'il bu contre son gré. L'oncle n'eut qu'à lui tendre la mair qu'il prit pied sur la berge.
Ce fut en grelottant qu'Arnold regagna I'IkMcI de '
Vivement déshabillé, frictionné, bassiné, il fui, d' au lit, où, une demi-heure plus lard, il fut le preml sa mésaventure.
Il Pourvu c[u'il n'en gardes pas une bronchil'^ le vieil officier, envahi par une inquiétude bien
Fa il s'installa au chevet de l'enfant, d'oi' qu'après avoir vu le " naufragé 'i endor sommeil.
1^ Melcliaa s'est ouvert une tranchée à (i-av