LE « QUATORZIÈME CHAR
Ce sommeil réparateur suflit Ji dissif ladie. Le lendemain malin, Arnold f ressentait aucune gène de son imr un rhume de cerveau n'y devait fai' qu'il dit à son oncle ;
« Ça, voyez-vous, c'est mieux du voyage que me donne la Sui'
La belle humeur du petit ga de lui.
Arnold tit, d'ailleurs, re' était presque fatidifjue.
anniversaire. El il plaisanta sur celte coïncidence que de plus craintifs eussent redoutée.
Puis, redevenu sérieux, il prit le vieil ofticierà part et lui dît avec une sagesse au-dessus de son âge :
« Mon oncle, voilà six jours pleins que nous avons quitté Paris ; ne pensez-vous pas qu'il serait temps de nous mettre à la besogne ?
— Je ne pense qu'à ça, gamin, répliqua Winkelried, mais je suis charmé que tu m'en fasses spontanément la remarque. Il y a ici à Thôtel des caries beaucoup plus détaillées que les nôtres. Nous les consulterons après le déjeuner.
Ce « premier déjeuner » était la joie matinale des deux enfants. Il avait lieu dans une claire galerie vitrée, prenant jour sur le lac, par-dessus un bosquet de tilleuls touffus où s'assemblaient, avec des centaines de moineaux, tous les pigeons du clocher voisin.
Et les commensaux du Kurhaus, tout en consommant d'excellents petits pains frais trempés, soit dans le chocolat, soit dans la crème délicieuse mêlée au café au lait, réservaient encore assez de miettes pour en régaler la gent emplumée.
Lucile, surtout, avait, en cestrois jours, conquis une renommée de te charmeuse d'oiseaux «, à faire envie au bon vieux retraité du jardin des Tuileries. Il était vrai que les pierrots de Sachseln, que n'effarouchait aucun fusil de chasseur, faisaient preuve d'une familiarité parfois excessive. Us entraient « comme chez eux » dans la galerie, voletaient autour des convives, picoraient jusqu'au milieu de la table, sans toutefois souiller la nappe, à l'instar de leurs congénères parisiens.
Et ils avaient adopté Lucile comme mère nourricière de leur insatiable voracité. Ils venaient prendre, au vol, les morceaux qu'elle leur tendait au bout de ses doigts effilés. Il suf-
LE « QUATORZIEME CHARAC
fisait qu'elle se inonlrAl sur le seuil d' accourussent en essaims babillards.
Les Irois Français avaient prompte grâces de leur entourage. En ce mom les écoles étaient en vacances, les for quittaient les villes pour se reposer l\ de Lucerne, de Zurich, de Schwi' Genève même, et aussi des cantons des grands lacs italiens.
Arnold et Lucile se trouvaier cour sympathique. Eux, qui ne c mand ni d'italien, éprouvaient r tendre parler en leur langue Tétude du français est obligatr dération Helvétique, au mêm germanique et latine, précis* hétérogène des vingt-deux '
Pendant les premiers joi cœur aux jeux et amuse»
leur âge, que leur attira' parisienne que Timprévi
Mais l'obligation poT les recherches, dont IV voyage, ne tarda par parties de plaisir. Afi et autant pour rép( que pour ne point a indiscrète, il fut c( que, de deux jor ébats avec les en
Aussi bien, \v
IÔ2 LK HKCniiT Di: (JOUFFRi:.
ucnsable il toules les reconnaissances que l'oncle et le neveu
dllaienl pousser aux alentours.
Cl* jour-là donc, le déjeuner aclicvé, ils étudièrent consciencieusement la carte orographique de l'Obwaldeu.
Arnold, selon son habitude, suivait du doigt la ligne de faîte dos hauteurs avoisinanles, désignant nominéniont au vieillard tous les ierj, les slock et les Aor» qu'il rencontrait sous le passage de son ongle, quand, brusquement, il s'interrompit comme suffoqué.
« llein ? questionna M. de \\'inkelried, étoinié ; que t'arrivet-il n)on garçon ? Qu'est-ce qui te prend ? »
L'écoliei-, les yeux largement éearquillés, restait bouche bée devant le vieillard. A la fin il put Iraduii'e son émotion.
Il Mon oncle, vous savez celle montagne, que nous avons contemplée hici-, sur le lac. cette montagne (|ui avait l'air d'être en feu... ?
— Oui. Eh bien ! cette montagne, qu'esl-ce qu'elle l'inspire '? Ou 3s-tu à me faire remarquer à son sujet ? »
Arnold posa son doigt sur un point de la carte où se détachait un pic saillant. 11 reprit, accentuant sa démonstration : « C'est la lettre X que nous cherclions, n'est-ce pas ? Comment avons-nous fait pour ne pas la voir plutôt? La voilà; regardez mon oncle La montagne qui est là. voyez-vous, enirc le Hullstock et le W'idderfeld, s'appelle le Niinalphorn. »
Il prononçait à la française <■ Niinairorn ». Lu voisin obligeant lui lit remar<iuer qu'il fallait coujier le nom en trois syllabes : Mim-alp-honi.
Celle rectification no rendit que plus manifeste l'espèce de stupeur qui sépandit, à son tour, sui" les traits du vieux soldat.
u .\iln-alit-!toni, I)égaya-t-il. C'est bien cela. Kt comme c'est
LE . QUATORZIEME CFIARACTEH •. i:i3
vWiv \ BisHeptemimcharacterem^ la qualorzième lellre, X, qui\ dans la langue hébraïque, se dit yun. C'est pourquoi lemanus crit ajoute sacnim, Thébreu étant, par excellence, la lang sacrée pour les Juifs elles Chrétiens, u Entre les verts p;'
rages, alp, cherche la corne, horn^ et places-y la qualorz lettre deTalphabet sacré, iVww. Xun-alp-horn^ca crève les
Où avions-nous Tespril? »
Tout de suite, entraînant Arnold sur ses pas, il cot rhôte et se mit à le presser de questions sur ce sujet.
Très aimablement, Tinterpellé fournit à son peu renseignements les plus complets et les plus prér
Ce Niinalphorn était un pic de 2387 mètres bonne moyenne pour un géant de second ordr massif du Sonnighorn,qui commande à la for de TAa, ou d'Engelberg, et de la Melchaa, <
Son ascension n'offrait pas de dangers r sans guide, sauf en temps de fœhn^ qui r inaccessibles.
Pour s'y rendre, il fallait rejoindrr cours torrentueux de la Melchaa jus mais pittoresque village enfermé ' nom, et de là, par des sentiers abn Ions de la passe de Jûchli, ou ter lagne.
« Nous verrons (;a cet aprèîr son filleul.
L'hôte leur apprit que cet tures de l'hôtel devaient nombre de touristes vers Kern s, Flûhli, le Ranft
i5i LE SECHKT DU GOUFFRE.
oUrit de se joindre aux promeneurs, ce qui leur abrégerail la roule. M. de Winkelried accepta.
A midi, le courrier apporta des lettres de Paris. L'une d'elles, celle de Mme Duval, racontait à Toncle qu'elle avait reçu la visite de M. Amond, inopinément reparu, lequel avait demandé à embrasser sa fille et montré quelque mécontentement qu'elle fût partie pour la Suisse sans l'en prévenir. La veuve ajoutait cette réflexion :
« Entre nous, mon cher oncle, je ne crois pas beaucoup a ce dépit. Je ne sais trop si je ne fais pas un jugement téméraire, mais il m'a semblé qu'Edgar me faisait subir une sorte d'interrogatoire. J'y ai répondu, comme il convenait, que, ne possédant pas son adresse, et la santé de Lucile l'exigeant, je n'avais pu refuser pour elle l'aubaine de votre offre généreuse. »
— Hum ! grommela le vieux soldat, qu'y a-t-il encore là-dessous ! Quel jeu cache la visite de ce père modèle ?
Il interrompit ses pensers pessimistes, attiré par les éclats de rire de Lucile et d'Arnold.
Ceux-ci, en effet, venaient de lire une épitre du bouillant Pierre, qui en contenait une autre de Jeanne. Et c'était cette dernière qui provoquait leur gaîté. Ils en donnèrent communication au vieil oncle.
(( Mes chère Nol et Lulu, écrivait l'enfant, ce bienjoli, la Suisse, as-que je voi dans vos lètre. Seulement y a trot de montagne. Ca doit être bien fatigan de toujours monté et dessendre. El les lac, y a bocoup d'eau. On [)eut si noillier. Vous me dirait si vous avez vus des zours et s'il était bien maichanls, et si Boche s'est battue avec eux, et si les zoizeau de l'hôtel sont geanli pour vous, et si je pourrez les prendre, comme Lulu, quand j'irezvous retrouvé làba. Maman nous a mené au Jardin de
LE . OL-ATORZIÉME CHARACTER .. \:>h
Climalasion, el jt" vu dos singes Irt-s drôle cl dos pros spr|)an Irt-s vcnimc ciiii manfj;i'z les vilre de leur cage. Ksse qu'il y a des singe à Sji(|iieselne ? »
Il ne fallait rien moins (jiie colle leclure pour dtW'iilor M. do Winkelriod. Il fit chorus avec ses jeunes compagnons.
— PauvreJcannette ! prononça Arnold en guise do conclusion. Son orlliographe a besoin, elle aussi, de prendre l'air.
Cependant les voitures tUaient attelées et attendaient les excursionnistes. Le déjeuner avait été avancé d'une demilieure, afin que la promenade ne subît aucun retard. La caravane partit au trot, renionta la voie en lacets, fit halte, pour prendre des rafraîchissements, dans les jardins du bel bùtel de Niinalphoi-n. dressé sur le coteau même de Fliibli.
Douze cents mètres plus bas, sur la roule de Kenis, tout le monde descendit de voiture pour conlempler, du haut des parapets de bois qui bordent le pont le plus élevé du globe, l'effrayante tranchée, profonde de quatre-vingt-dix-sept métrés, que la Melchaa s'est ouverte h travers les assises du plateau. Et, comme plusieurs personnes, prises de vertige, se rejetaient prudemment en arriére, Arnold demanda, à l'oreille de son parrain, avec un léger tremblement de la voix.
« Celle fois, mon oncle, voilà bien les gorges de la Melchaa. Kst-ce qu'il nous faudra descendre Ui-dodans ?
— lié ! bé ! peut-être bien », répliqua le vieillard, qu'un coup d'œil i\ l'effroyable crevasse n'avait pas rassuré.
On continua le chemin jusqu'à Kerns, où l'on ne stationna guère, l'n crochet mena les touristes sur le versant opposé d'une boucle de la rivière, où s'érige la pittoresque chapelle de SancI \il\lausou.
« OuVsl ce que c'est que ce « Sancf Nikiaiisen. oiiclo Arnold ? questionna la naïve Lucile.
— Mon enfant, répondit M. de Winkelried, Nikiaus est h\ traduction allemande de notre nom Nicolas. Demain, nous reviendrons par ici en nous promenant, et je vous raconterai l'admirable histoire du solitaire qui sauva la Suisse de la guerre civile. »
Le lendemain, en effet, le vieil ofiicier et les deux enfanls quittèrent Sachseln de bon matin, en annonçant qu'ils ne rentreraient que pour le dîner de sept heures. Il fallait bien tout ce temps à M. de Winkelried pour explorer les rives de la Melchaa.
On remonta par un admirable sentier, bordé de noyers séculaires, les trois kilomètres qui séparent Sachseln de Flûlili- Là, du haut d'un petit tertre où s'asseoit la chapelle paroissiale, les promeneurs embrassèrent le merveilleux panorama de Sarnen, de son lac et du Landenberg. Puis, ils gagnèrent le parc du superbe Kurhaus, où ils devaient déjeuner, et descendirent dans la vallée qui y fait suite et qui porte le nom de Ranft.
C'est au fond de ce Ranft que coule la Melchaa écumante. On y accède par des sentiers ombreux, bordés de garde-fous en bois, car la Suisse hospitalière n'a pas cru nuire à la beauté de ses paysages en les meublant de tout ce qui peut assurer l'agrément et la sécurité des visiteurs, il est vrai qu'en plusieurs endroits ces barrières sont vermoulues, qu'en nombre d'autres, elles ont fléchi et pendent lamentablement sur les gouffres. Mais alors, des écrileaux neufs, en trois ou quatre langues, car l'anglais même y ligure, préviennent obligeamment l'alpiniste du danger qu'il peut courir.
Ce fut par celte déclivité, aménagée en ])aliers successifs, que l'oncle Arnold, son neveu et Lucile parvinrent aux bords de la Melchaa.