LE • QUATORZIÈME CHARACTER
Improprement dénommée « rivière », la Melchaa n'est, proprement, qu'un torrent de dix mètres dans sa plus grande largeur, se resserrant parfois à moins de deux, et d'une profondeur rarement périlleuse, sinon par le froid de ses eaux glacées.
Une série de cascades, à travers un chaos de roches tombées des pans de la montagne, l'emportent depuis sa source, le lac de Melchaa ou Melchsee, jusqu'à son embouchure dans le lac de Sarnen. Et, dans ce parcours assez bref, elle va, de chute en chute, à travers les gorges les plus noires, les plus profondément enfouies qui se puissent concevoir. Au point où ils étaient, la Schlucht, bien que peu profonde, était magnifique à voir.
L'eau torrentueuse arrivait à une vitesse de dix à douze nœuds, fouettait un premier mur de roches infranchissables, les tournait par une étreinte rugissante, se laissait tomber, en une nappe de cristal, sur un second plateau, où elle semblait se reposer pour un nouvel assaut. Puis, d'un élan encore accru, elle se ruait sur la troisième barrière, la franchissait par places, la perforait ou la trouait en filtrations capillaires, et d'un bond de sept à huit mètres, allait retomber plus bas dans la prodigieuse faille.
D'un étage à l'autre, c'était un fracas assourdissant, une tempête de sifflements, un ruissellement de blancheurs neigeuses, au-dessous desquelles flottait la perpétuelle buée des embruns pulvérisés en gouttelettes impalpables.
« Mon oncle, dit Arnold, le sire de Cosne avait raison et son latin n'est pas aussi mauvais qu'il en a l'air.
— Oui, fit en riant le vieillard; je comprends ce que tu veux dire: Salientem sjmmam^ n'esl-ce pas (( récume .bondissante? »
r:>8 LK SKCHKT DU (iOUFFRE.
Il entraîna les enfants hors de Thumide atmosphère, à travers une sente rocheuse, jusqu'à une pelouse de velours que Tipil découvrait au delà. Du sein de ce cadre verdoyant, d'humbles toits surgissaient, au nombre desquelles deux chapelles.
« Voilà le Ranft, mes enfants, prononça VVinkelried avec émotion, le séjour de Thomme extraordinaire, du grand patriote dont Thistoire a gardé Timpérissable souvenir et que, de nos jours, toute la Suisse vénère comme un saint.
— L'histoire, oncle Arnold, Thistoire? réclama impatiemment Lucile.
— Hé! hé ! fit Taulre en riant, voilà que tu parles comme Jeannette. Deviendrais-tu aussi un « tabahoiU bourdounna'ire'i »
— Bravo! entonna la fillette, en battant des mains. Du moment que vous avez dit cela, je sais que vous allez « aconter ».
- Le narrateur ne demandait pas mieux. Il était fort bien disposé, et Tair vif lui donnait de la verve.
Mais, auparavant, il voulut conduire ses auditeurs jusqu'aux chapelles et leur faire voir, pieusement conservée par le respect séculaire de la patrie, la chaumière où Nicolas de Hûhe avait vécu en ermite pendant dix-neuf ans.
Il leur montra l'humble sanctuaire, tapissé de peintures assez naïves, la cabane de bois, but d'innombrables pèlerinages, avec son grabat de sapin, son plancher usé par les genoux, par le front du solitaire, l'écuelle, où, dit-on, il but l'eau du torrent.
Et, alors, assis sur les marches branlantes de la maisonnette, il leur fit le grandiose et simple récit de cette vie d'anachorète.
« Mes enfants, commença-t-il, pour que vous puissiez me