‹ Le secret du peuple de Paris A. CorbonChapitre 23 sur 64 · NI DU PAIN NI DES FÊTES · texte numérisé non relu

NI DU PAIN NI DES FÊTES

bien le caractère du peuple auquel elle s’adresse; et ce que je dis peut être utile tout aussi bien au parti conservateur qu’au parti démocratique.

Si l’on s'expose fort à avoir la classe ouvrière contre soi quand elle manque de pain, on ne l’a pas nécessairement pour soi par cela seul que le pain lui est assuré, et qu’on lui fait même entrevoir la possibilité d'un bien-être plus réel : elle est très-incrédule à ce sujet. On peut toucher des populations rurales avec la perspective d'un dégrèvement d’impôt; le peuple politique de Paris est ainsi fait, qu’on ne le louche pas par l’intérêt matériel. .. Son instinct semble lui dire d’ailleurs qu’en ce temps-ci, et pour longtemps encore, toute promesse d’une sérieuse augmentation de bien-être pour lui sera une promesse fallacieuse, d’où qu’elle vienne. S'il s’est montré sceptique à l’égard du socialisme, quelle autre opinion le pourrait séduire?

« Celle, dira-t-on, qui lui donnera au lieu de lui promettre. » Mais quelle opinion est en mesure de lui donner immédiatement? Aucune, en l’état général des choses. On ne pourrait que le leurrer. Encore une foi3, son instinct le met en garde contre les promesses illusoires.

Par conséquent, on n’a pas raison de ce peuple avec du pain, y ajoutàt-on la promesse de beaucoup de beurre.

Quant aux privations, il les endure volontiers; mais seulement lorsqu'elles sont justifiées par quelque

LE SECRET DE l'EUPLE.

grande œuvre nationale. . . On pait comment, aux grands jours, le peuple sait s'imposer un long et dur carême civique...

Je ne veux pas passer outre sans fournir encore un utile avertissement à la philanthropie bourgeoise et gouvernementale.

Le surenchérissement des logements, résultant de la démolition et de la reconstruction d’une parlie de la capitale, a donné la pensée d’édifier des cités ouvrières. J’accorde parfaitement que cette pensée provenait d’un sentiment de sympathie pour, la classe laborieuse, et qu’on cherchait très-sincèrement à atténuer en sa faveur l’excessive cherté des loyers, en même temps qu’on se proposait de lui offrir des demeures plus saines que celles d’autrefois. Je m’incline donc devant le bon côté de l’intention. Mais, celle réserve faite, je dis que c’est une idée malheureuse à tous autres égards que celle des cités ouvrières. Les inconvénients qui en résulteraient dominent de cent coudées les avantages. Le peuple a si bien senti que ce bien qu’on lui voulait faire ne répondait pas à ses sentiments, qu’il n’a montré nul empressement à habiter ces cités, au contraire.

Le peuple n’aime pas qu’on le parque. 11 en voit l’intention même lorsqu'elle n’existe peut-être pas, et cela lui laisse une impression fâcheuse.

S’il est vrai qu’en l’état général des choses européennes on ne puisse rien faire de radical pour améliorer la condition matérielle de la classe laborieuse, il

NI DU PAIN NI DES FÊTES, faut se défendre au moins d’aggraver son étal moral. Car, si l’on tient compte de la vivacité de son intelligence, et des excitations qui naissent incessamment de l’énorme différence entre son existence et celle de la classe aisée, on craindra de rien faire qui puisse lui rendre ce contrasle plus frappant et plus amer. Qu’on songe bien d’ailleurs à ceci : le contrasle est incomparablement moins sensible à l’ouvrier, incessamment mélé à la bourgeoisie, qu’à l'ouvrier systématiquement tenu à distance d’elle... 11 vaut mieux qu’il demeure dans la maison du bourgeois que de demeurer dans la cité ouvrière. Il sera beaucoup moins accessible à certaines mauvaises pensées, même en passant devant l’appartement du riche pour monter à son humble demeure, qu’en occupant un logement propret dans une cité peuplée exclusivement des gens de sa classe.

Qui ne comprend pas cela n’entend vraiment rien aux choses humaines. On peut n’avoir pas songé tout d’abord à ces graves inconvénients; mais la réflexion ne peut manquer de leur donner tout leur éloquent relief.

Les cités ouvrières n’ont pas réussi, heureusement; mais la transformation de Paris ayant fait refluer forcément la population laborieuse du centre vers les extrémités, on a fait de la capitale deux villes : une riche, une pauvre. Celle-ci entourant l’autre. La classe malaisée est comme un immense cordon enserrant la classe aisée... Bien mieux vaudrait que cela n’existât pas.

Celte réflexion ne m’est pas inspirée par le pur intérêt populaire.

Il n’est pas prudent, dans une époque travaillée comme la nôtre par l’esprit démocratique, c’est-à-dire par une force morale qui défie toutes les précautions, toutes les contradictions; qui est invincible, d’établir, d’une manière plus sensible, la ligne de démarcation entre les deux grandes classes. Il n’est pas de combinaison stratégique qui en puisse atténuer le danger.

Il serait de bonne politique, au contraire, d’effacer progressivement les vieilles lignes de démarcation... J'espère que le peuple ne cédera jamais à de haineuses suggestions ; mais mieux aurait fallu éviter jusqu’au prétexte sur lequel peuvent s’appuyer de mauvais conseils aux temps de crise. On n’a qu’à se rappeler ceux qui ont été donnés aux populations des extrémités de Paris pendant les journées de juin 1848...

Pour en revenir au pain, c’est-à-dire à la vie matérielle, le peuple n’est certes pas difficile. Traversant chaque jour la cité fastueuse, travaillant à ses embellissements, à ses attraits de toutes sortes, témoin du luxe effréné qu’affiche le monde de la spéculation, l’ouvrier rentre dans sa demeure éloignée sans avoir donné prise à de jalouses pensées ; cependant il lui est bien difficile de s'en défendre lorsque, en dépit de sa bonne volonté, il ne peut vivre du fruit de son travail...

Mais le jour où, sans tristesse et sans amertume au cœur, il mangerait le pain de l’assistance, on pourrait

NI DU PAIN NI DES FÊTES, dire de lui qu’il est un peuple déchu; et je ne voudrais pas me porter garant, comme je le ferais aujourd’hui, de la sécurité des classes aisées.

La question du pain me paraissant réglée, abordons celle des fêtes.

Comment supposer qu’un peuple si ardent, si avide d'émotions, de vie extérieure, ne soit pas prêt à saisir toute occasion de rompre la monotonie de son existence dans l’atelier? Oui, il aime les fêtes, et il lui en faut. Pauvres esprits sont ceux qui ne comprennent ■pas ce besoin.

Il est bien aisé à l’homme riche, qui est blasé de plaisirs de toutes sortes, de rire dédaigneusement du peuple, toujours prêt à saisir l’occasion de voir défiler une mascarade quelconque. Mais tel beau de la bourgeoisie, qui reproche à la multitude d’aimer les oripeaux, a, plus que personne, la passion des oripeaux, et ne recherche rien tant que les occasions de poser pour la foule. Non-seulement ce n’est pas le prolétaire qui les porte; mais partout où ils s’étalent en spectacle, la foule est composée de toutes les classes. En fin de compte, puisque oripeaux il y a, pourquoi les bourgeois n’en porteraient-ils pas, et pourquoi les ouvriers ne les regarderaient-ils pas? Ce qu’on appelle ainsi, c’est de la couleur variée et brillante; or, le peuple aime la couleur comme il aime le bruit. La couleur et le bruit, c’est la vie. Comment s’étonner du puissant attrait qu’ils exercent sur une population si vivante?

Si elle aime passionnément les fêtes, il faut faire remarquer pourtant que toute fêle ne la passionne pas. Il n’est pas d'observateur qui n’ait pu remarquer comment la foule est froide dans ces « réjouissances publiques » où le mût de cocagne, le théâtre en plein vent et le feu d'artifice jouent les principaux rôles. Les fêtes qui enflamment le peuple sont celles où il joue aussi son rôle. Ainsi fut celle dite de «la fraternité, » en avril 1848, où toute la population virile de Paris, formée en une immense armée civique, allait recevoir ses drapeaux. Ce qui fit lo caractère et la grandeur de cette fête, ce n’était seulement pas le formidable déploiement de force que la grande cité révolutionnaire pouvait montrer aux représentants de l’Europe, alors profondément émue : c’était surtout l’esprit de fraternité qui se manifesta pendant toute cette journée entre les divers éléments de la population...

Le gouvernement provisoire avait eu l’excellente pensée de diriger dès le matin vers la Bastille, pour y prendre rang, les légions des quartiers riches, tandis que celles des quartiers d’ouvriers allaient prendre rang vers la Madeleine, de sorte que ces légions devaient nécessairement se croiser... J’ai vu, de mes yeux, la rencontre de la huitième et de la deuxième légion, c'est-à-dire celle du faubourg Saint-Antoine et celle de laChaussée-d’Antin, la plus pauvre et la plus riche. Jamais je n’oublierai l’enthousiaste effusion avec laquelle elles s’acclamèrent réciproquement. De

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