L’ORTHODOXIE DU SENS COMMUN
Eu ce qui regarde le genre humain : tout est dans l’ordre de la vérité qui conclut à une augmentation de la puissance de l'homme moral, intellectuel et physique. Tout est faux qui conclut à une diminution de la valeur humaine, ou seulement à un obstacle à son développement 1 .
C'est avec cette règle bien simple que je vais apprécier brièvement les principaux systèmes qui sollicitent notre adhésion.
Exécutons-en d'abord deux : celui qui destitue Dieu, purement et simplement, et celui qui le noie dans toute la nature.
La longue compression exercée sur l'esprit humain, au nom de Dieu et au profit d'intérêts plus ou moins injustitiables, a déterminé, depuis longtemps déjà, une réaction de la part des travailleurs spirituels; et, comme toujours, nombre de ceux-ci ont dépassé la mesure. Les deux systèmes dont je veux dire quelques mots sont nés de cette réaction contre les prétendants au rôle de mandataires de la Divinité; et l’on a vu une foule de savants de premier ordre se livrer à des recherches extrêmement persévérantes pour démontrer que le monde n’a que faire de Dieu, unique-
1 Voir dans le Momie marche, de M. E. Pelletai), une éloquente démonstration du progrès par l'accroissement de la puissance de l'homme.
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ment pour conclure qu'à plus forte raison il n’a que
faire du prêtre.
La réaction dont je parle implique l’idée que c’est 'e prêtre qui fait la disposition religieuse de la foule, tandis que c’est, au contraire, l’aspiration religieuse de la foule qui lui donne la raison d’être.
Rendons-nous compte d’abord de ce qu’on appelle a religiosité. Ce n’est pas autre chose que le besoin de plonger dans le monde extérieur, et d’en sonder les mystères, afin de conformer sa pensée, à soi, à la pensée de l’Intelligence suprême, s’il en est une. La religiosité est une force instinctive, par conséquent naturelle, par conséquent vraie, agissant de plus en plus sur les facultés de raisonnement, pour les exciter à deviner les lois générales de la vie et de la destinée humaines. C’est-à-dire que c’est l’instinct même qui a poussé et qui pousse encore tant de savants à percer les ombres, fut-ce pour prouver qu’il n’y a pas de Dieu. Sans s’expliquer ce qu’ils font, c’est Dieu même qu’ils cherchent en cherchant la vérité.
Ils sont donc mal inspirés quand ils déplorent la disposition des « masses ignorantes » à s’élancer en esprit dans ce qu’on appelle le ciel. On a pu abuser dôplorablement de cette invincible aspiration des âmes; mais autant vaudrait penser à supprimer l’humanité que de pensera supprimer ce fond de religiosité, générateur de ce besoin qui pousse à la connaissance jes lois du monde. L’aspiration religieuse est une
L'ORTHODOXIE DU SENS COMMUN. 559 force naturelle, absolument nécessaire au progrès; et la déplorer c'est faire une double faute : premièrement, parce qu’elle est indestructible; secondement, parce qu’elle est le principe de toutes les grandes œuvres de l’homme, l’inspiratrice de toutes les heureuses hardiesses de l’esprit humain.
Maintenant je dis que, si le sens commun a toujours cherché Dieu, pour se mettre en rapport avec lui, c’est que Dieu existe, et qu’il existe extérieurement au monde physique. Tous les savants seraient là pour contredire ma raison d’afijrmer Dieu, qu’ils échoueraient parfaitement. Je les respecte fort, même quand ils essayent de prouver que le monde peut se passer d’une suprême Intelligence, ou qu’ils trouvent ingénieux de l’identifier avec toute la nature; mais je respecte bien plus le sens commun ; et toutes les fois que certains viendront nous dire dédaigneusement que telle constante et universelle aspiration du genre humain est le fruit de l’ignorance, ils me feront l’effet que me ferait un homme qui, avisant un poirier chargé de ses fruits naturels, dirait : « Ces fruits sont faux; c’est une culture inintelligente qui les a produits. Au lieu de poires, ce sont des concombres qu’il devrait porter. »
Les partisans des deux doctrines en question n’ad- •
mettent que des forces dans le monde. Or la langue humaine est une force, j’espère, et bien naturelle. Elle est à l’esprit humain ce que le fruit est à l’arbre; elle est l’expression de ce qui est au fond de l’humanité.
LE SECRET 1)U l'EUPLE.
Si l'on eu comprenait bien le sens, elle donnerait des secrets précieux qu’on cherche vainement dans les br ouillards de la métaphysique. Elle est à la lois le moyen et le juge de toutes les opinions; elle est toute une révélation, parce qu’elle est née de l'instinct.
Eh bien, forcés de la prendre pour s’affirmer, c’est par elle précisément que le matérialisme et le panthéisme s’infirment. Il est impossible, en effet, d’user de la langue sans que l’instinct humain s’y traduise, et sans impliquer en nous les deux principes, le spirituel et le matériel, et, de plus, la dualité constante entre les deux. On peut mettre au défi un matérialiste ou un panthéiste de parler pendant cinq minutes sans affirmer vingt fois la doctrine qu’il combat, et sans infirmer autant de fois, par conséquent, celle qu’il nous voudrait faire accepter. Si le matérialisme avait pour lui la vérité, ou que ce fût le panthéisme, la langue, au lieu de les contredire, ne contredirai! que la doctrine spiritualiste, c’est-à-dire celle qui sépare l’esprit de la matière, et admet les deux principes dans l'univers comme dans l'homme; la seule qui, par suite, soit affirmative du libre arbitre, comme de la responsabilité et de la persistance de l’âme. C'est, au contraire, cette dernière que la langue affirme à tout propos. Donc le matérialisme et le panthéisme sont deux belles et bonnes erreurs, malgré l’appareil scientifique dont s’efforcent de les revêtir leurs apôtres.
J’ajoute que toute doctrine qui, directement ou par
L'ORTHODOXIE DU SENS COMMUN. 3i1 voie de conséquence, nous amène à ne voir dans le inonde qu’une vaste machine allant d’elle-même, et dans laquelle le rôle de l’homme n’est que celui d’un pauvre petit rouage entraîné dans le mouvement universel — rôle par conséquent négatif du libre arbitre et de la responsabilité — est une doctrine décourageante, démoralisante, abrutissante, par conséquent méprisable. Elle amoindrit la vie au lieu de l’augmenter; elle ferme avec brutalité toute glorieuse perspective au génie de l’homme; elle éteindrait l’humanité si par impossible l'humanité pouvait y croire.
Ainsi le matérialisme et le panthéisme, en essayant, par la science prétendue positive, de nous sauver de la superstition et de la domination des castes sacerdotales, ne nous sauveraient d’un danger que pour nous créer un danger plus grand peut-être.
Passons maintenant au camp tout apposé, où l’on professe non-seulement la foi en Dieu, mais encore la foi en l’intervention directe et sensible de la Divinité par l’incarnation de son Verbe dans un homme, et par les miracles.
Quelle personne sensée, croyant en l’Être suprême, songerait à limiter ce qui est de soi illimité en puissance? Aucune assurément ne voudrait contester à Dieu le pouvoir de se manifester aux hommes comme
LE SECRET RU PEUPLE
bon lui semble. Et quant au mode d'intervention, ou peut dire, d’une manière générale, que rien n'est impossible à Dieu, si ce n’est d’être inintelligent.
Par exemple, on défend, ou du moins on commence à défendre aux servantes et aux instituteurs du jeune âge de troubler l’esprit des enfants avec des histoires de revenants et autres rabâchages impliquant l'idée de .puissances surnaturelles. C’est là une preuve de bon sens de la part des parents. Ils montrent par là qu’ils ont à cœur de ne point troubler les facultés naissantes de leurs enfants. Serait-ce, par hasard, une impiété de penser que Dieu ne peut pas avoir moins de bon sens que les parents dont il s’agit?
On dira : « Mais si Dieu n’intervenait pas directement en s’incarnant dans une personne humaine, comment ferait-il connaître sa volonté aux hommes? Comment répondrait-il aux vives aspirations des âmes? Car l'homme ne comprend que ce qui lui est dit par la parole. Il faut donc que le Verbe divin prenne un corps pour nous parler, pour nous enseigner nos devoirs, sans quoi nous ne saurions jamais rien, puisque nous ne pouvons tirer aucune lumière de notre propre fonds. »
Je connais d’autant mieux cette théorie, que, dans un autre temps, où j’avais plus d’ardeur que d’expérience, je la tenais pour la plus solide qui fut. Je ne voyais pas qu’elle mettait des limites à l'illimité, puisqu’il ne pouvait se faire comprendre de l’homme qu'en se faisant homme lui-même.
L’ORTHODOXIE DU SENS COMMUN. 545 Je dois dire que celle doctrine n'est pas exactement celle de tous les raisonneurs qui admettent la révélation directe. Le plus grand nombre môme, si je suis bien informé, admet que les rapports entre Dieu et l'homme n'exigent pas nécessairement 1 incarnation du Verbe divin. C’est seulement une minorité qui prétend que nous ne pouvons rien tirer de notre propre fonds; ni le langage, ni un accroissement quelconque d'une parole révélée. Cependant, par contradiction, cette minorité ne se refuse pas plus que la majorité des partisans de la révélation directe de croire à une action de la Providence sur le monde par voie d'inspiration. Toute la société religieuse, sans excepter les croyants esprits forts, y croit donc fermement.
C'est aussi ma croyance, et je puis dire qu elle est bien celle de notre peuple.
Mais il est évident que si Dieu peut inspirer de bonnes pensées, de bonnes résolutions, à l’esprit humain par cette action indirecte et insensible qu'on appelle l’inspiration, on ne voit pas qu'il soit besoin au Maître du monde de troubler l'ordre établi par luimême en faisant intervenir d’abord le Saint-Esprit pour féconder le sein d'une femme, ensuite en s’incarnant lui môme dans le fruit de cette femme.
Il est bien entendu que je ne conteste pas la possibilité du fait; mais seulement j’estime que le résultat voulu de Dieu pouvait être obtenu par la simple voie d'inspiration. Et s'il faut dire net ma pensée, il n’y a pas eu d’autre miracle que celui-là. Ce point de
vue, généralement admis par la libre pensée du siècle, n’exclut pas une sorte d’incarnation du Verbe de Dieu. Tout souffle divin qui agit sur un cerveau humain ou sur l’instinct d’un peuple est, par le fait, une incarnation du Verbe.
Mais l’Église et ses fidèles, de même que les purs protestants, n’entendent pas la question de celte manière, tant s’en faut ! L’Eglise surtout tient essentiellement aux interventions miraculeuses, transgressant l’ordre naturel des choses, confondant la raison de l’homme et déroutant toute science humaine.
Et c’est précisément ce qui fait que la raison et la science sont en pleine révolte contre la théorie de l’Église, théorie qui la passionnait peu dans la grande période catholique; mais qui est venue au premier plan de scs préoccupations dès que l'esprit, dépassant les horizons officiels, a menacé de s’insurger. En sorte qu’entre elle et la raison émancipée la lutte est engagée à fond. Il semble que l'une ne puisse jouir de la plénitude de sa puissance que par l’effacement de l’autre.
Si l’Église eût eu, depuis quatre ou cinq siècles, une foi plus large et une plus grande confiance en l’esprit humain, elle lui eût laissé toute liberté, se disant que l’homme, en se développant intellectuellement, ne pouvait que se rapprocher de la vérité. Mais la foi et la grandeur d’âme ont évidemment manqué au sacerdoce catholique depuis des siècles; il a craint d’être sapé à sa base par la raison éman-
L'ORTHODOXIE DU SENS COMMUN. 345 cipée, et il s’est efforcé par tous moyens, — même par les plus violents, — de la tenir en tutelle. C’est de celte lourde faute que sont nées les insurmontables difficultés actuelles de l’Église, c’est de là que vient l’écart irrémédiable qui se fait entre elle et la société moderne.
Si, faisant abstraction de toute pratique contradictoire, nous jugeons en elle-même la doctrine qui veut confondre la raison et la science, il nous sera facile de voir qu’elle conclut directement à un énorme amoindrissement de vie, qu’elle démoraliserait positivement ceux qui y croiraient. Mais, de même que les matérialistes et les panthéistes, en théorie, se contredisent dans la pratique, de même, les ennemis de la raison, en théorie, lui rendent, dans la pratique, un complet hommage : ils croient à la leur, s’ils nient celle de leurs adversaires.
11 n’est pas moins vrai que, malgré les contradictions entre dire et faire, les doctrines acceptées produisent toujours un certain effet. Or, vouloir nous persuader que notre entendement est extrêmement faillible, qu’il peut nous tromper, que nous devons nous en méfier; c’est tout simplement nous dénier la faculté essentielle à l’exercice de notre libre arbitre; c’est, par le fait, détruire notre liberté morale; c’est, par conséquent, nous décharger de toute responsabilité.
Quand je suis sollicité, d’une part, parle prêtre, et, de l’autre, par le libre penseur, je peux me tromper tout aussi bien en allant au prêtre que si j’allais au
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libre penseur; cl si mon moyen d’apprécier est faux, Dieu, qui me l’a fait ainsi, n’aurait rien à me reprocher si j’avais erré. Ce serait sa faute, et non la mienne.
Je défie bien le plus habile rhéteur catholique de rétorquer cet argument-là!
Donc, ce système, qui consiste à humilier, à confondre, à annihiler la raison humaine, est bien réellement destructif du libre arbitre et de la responsabilité. Il écrase, il démoralise la créature privilégiée de la Divinité. Il est par cela même impie au premier chef; car, s’il amoindrit l’homme aux yeux de Dieu, il amoindrit, par contre-coup, Dieu aux yeux de l’homme.
En conséquence, tout système fondé sur le surnaturel, sur le miracle, sur la transgression des lois appréciables par la science humaine, ayant pour conséquence inévitable de troubler la raison de l’homme, de déconcerter sa prévoyance scientifique, est un système tel, qu’en le rejetant on rend par cela même hommage à l’Intelligence suprême.
Au contraire, l'action divine s'exerçant" par voie d’inspiration ne trouble en rien la raison, ni ne déconcerte en rien la prévoyance scientifique.
Il y a évidemment des élections providentielles dans le monde ; et la raison ne répugne nullcmenl, par exemple, à considérer le Christ comme un élu par excellence, un prédestiné; de même, lorsqu’un parti réformateur réussit à régénérer une société corrompue, ou à civiliser une société barbare, c’est-à-dire à